LA PROPRIÉTÉ EN GÉNÉRAL
1) Un grand nombre de termes qui expriment la possession se rattachent naturellement au pronom possessif; en scr.
sva, qui est resté en usage dans toutes les langues ariennes, et pour les formes comparées duquel je renvoie principalement à la grammaire comparée de Bopp (t. II, p. 127). Il est certain qu'une partie des noms qui en dérivent ont des origines relativement récentes; mais quelques-uns, par leur mode de formation et leur emploi, semblent bien remonter jusqu'à l'époque primitive.
Ainsi, au neutre sanscrit svarn. bien, propriété, répond exactement le latin mum, employé comme substantif; et le goth. 8vês} n., proprium; ags. sweas, anc. allem. mâs, etc., n'en diffère que par le suffixe. Le masculin sva (nom. svas), avec l'acception de parent, se retrouve dans le russe svoi, id., et au dérivé svatva, propriété, possession, en zend qaêtva, id. et parenté, correspond l'anc. slave et russe woistvo, propriété et parenté ; cf. pers. cKâst, chwâst, bien, richesse. Le polonais et illyrien 8wak, beau-frère, est corrélatif au scr. svaka, proprius, c'est-à-dire parent. Enfin, le gr. ïêioç , proprius, to j3W, peculium, qui semble au premier coup d'oeil tout différent, est rapporté par Bopp à une forme sanscrite inusitée svadîya, analogue à madîya, meus, tvadîya, tuus, etc., des ablatifs mat, tvat, de sorte que ïSioç serait pour iSwç et cftiïioç, de même que ÏSoçt sueur, est pour ardoç, le scr. svêda, de svid, suer (Bopp, Verg. G.,I, p. 224).
2) De la rac. labh, adipisci, dérivent en sanscrit lâbha, acquisition, profit, et labliasa, richesse. Le gr. d\<Ptj9 *\$tf<nç, profit, vient de même de cl\<pa>> ct\Ç>ctivcû = labh. Je compare de plus l'irland." ailbh, ealbha, troupeau, en cymrique elw, richesse, elwi, s'enrichir, acquérir, etc.; et surtout le lithuan. làbis, bien, possession, lobjôta*, riche, pra-lébti, devenir riche, pra-lébinti, enrichir, etc. Cf. làbas, bon, et
l'ancien allemand laba, proventus, refectio, labôn, reficere, refovere, etc.
La Traie richesse, c'est le travail, appelé en lithuan. lobà, l'œuvre de chaque jour, proprement le gain, d'où apilobë, le soir, c'est-à-dire après le travail. Ceci conduit à rattacher à la même racine le lat. labor, d'où probablement l'irland. lobhar, lubhar, cymr. llafur, comme l'anglais labour.
La rac. labh, adipisci, est alliée de près à rabh, desiderare, et, avec le préfixe â, incipere, ordiri, amplecti, nancisci, agere, ce qui nous ramène aussi à la notion du travail. Cf. â-rabhafa, homme actif, entreprenant J'y rapporte donc, avec Bopp et Benfey (Gr. WL, II, 359), le goth. arbaiths, travail, ags. earfôdh, scand. erfidi, anc. ail. arapeit, etc., rac. arb = rabh; ainsi que l'ancien si. rabu, serviteur, raba, servante, rabota, service, en russe rabota, travail; illyr. rabota, pol. robota, etc. Je compare de plus l'erse airbhe, gain, profit, produit (Cf. 1. 1, p. 331).
3) La même liaison d'idées se présente dans le scr. apnas, possession, gain, profit, et aussi travail, comme apas, âpas, œuvre, action, acte religieux, de la racine âp9 adipisci, possidere.
Le latin nous offre ici une série remarquable d'analogies, à
commencer par la rac. ap, dans apiscor, ad^ip-isoor, ad-
eptus, etc., dont le partie, aptus répond exactement, sauf l'a
bref, au scr. âpta, obtenu, possédé, puis convenable, propre à,
apte. Le travail, apas, génit. apasas, se retrouve intact dans
opus, operU, pour opesis. Un ancien thème ap, nomin.op*, se
révèle dans ops, richesse, et nom de la terre comme source de
tous les biens, usité au pluriel seulement, opesy mais conservé
encore dans in-ops, pauvre, comme en sansc. an-apnas, id.
Cf. opimus, opulentuê, etc.
ni 7
On a comparé depuis longtemps avec ops le grec cftimi, le produit de la terre, les céréales, d'où OfJuntùÇy 0[*7mtpoç<, opimus, et i/tnyiet) comme épithète de Cérès. Sauf le genre et la nasale intercalée, ojAirni répond plus directement encore au scr. apnm; mais cf. aussi jtyvoç, clÇwqç, richesse.1
Je ne sais si l'on peut comparer aussi l'erse uipinn, trésor, que je ne trouve pas en irlandais et dont le p non aspiré semble indiquer une m supprimée, uimpinn, f., = ûfJU7rn\, Ce qui paraît moins douteux, c'est qu'on doive rattacher à la même racine le lith. apstas, apsta, abondance, plénitude, richesse, apstummas, id., apstus, abondant, riche, etc.
4) Le scr. vfddhi, propriété, richesse, signifie proprement accroissement, prospérité, de la rac. vrdk, crescere, augeri, d'où vardha, vardhana, augmentation, etc.
Miklosich (Rad. slov.) en rapproche avec raison l'anc. si. vlasti (vladà) ou vladati, dôminare, vladykay dominus, vlasft, imperium, etc. En russe vlùdatï a aussi l'acception de posséder, et de là dérivent vladienie, possession, vladitelï, possesseur, comme en pol. wlasny, proprius, whsnosé, propriété, etc. Il en est de même du lithuan. waldyti, régner et posséder, d'où pa-weldeti, hériter, et waldytcjis, en anc. prus. waldûns, héritier.
La notion de puissance prévaut dans le corrélatif gothique valdan, dominare, d'où valdufni, potentia. Cf. ags. wealdan, scand. valda, anc. allem. waltan, etc. Mais la double acception reparaît dans les langues celtiques, où l'irland. Jlath, JUaith, désigne le chef, le prince et la domination, tandis que le cymrique pwlat, ywlad, s'applique au pays, comme possession du chef, ywlediffj et que l'armoricain fflad, contracté de goulad,
1 Cf. Curtius (Gr. EU, 464).
s'emploie généralement dans le sens de propriété, biens, richesse, héritage, etc.
5) À la rac. scr. man, desiderare, putare, sestimare, se lient plusieurs noms de la richesse. Au § 284, 1, nous y avons déjà ramené mani, joyau, pierre précieuse, et ses corrélatifs européens. On trouve, de plus, en sanscrit, les composés nfrana, richesse (Naigh., 2, 10), de nr + mna, c'est-à-dire estimée des hommes, et mmna, id., de su, bene + mna, d'où mmnayu, divitiasdesiderans(R. V., I, 79, 10; Rosen, p.155).1 Aufrecht, qui traite avec soin des diverses acceptions védiques de mmna, compare le grec ivfiîvriç, îv/jLtvtia, (Z. S., 274 et 279, note).
Dans l'anc. slave, où la rac. man devient mêniti, mVnëti, putare, nous trouvons le négatif nei-rnenistvo, pauvreté, ainsi que fieimaniie, en russe nei-miene, polon. nei-miene, etc., et le substantif simple est conservé dans le polon. miene, miane,
L'irland. main, erse maoin, richesse, propriété, nous l'offre également. Cf. anc. irl. mdini, preciosa (Z.8, p. 30).
6) De la rac. scr. san (sa), gagner, obtenir, recevoir, puis gagner pour un autre, procurer, accorder, donner, dérivent plusieurs noms relatifs à la propriété, à la richesse, au gain, etc., dont quelques-uns se retrouvent remarquablement conservés dans l'irlandais. Ainsi:
a) Scr. sani, don, et réception, acquisition; sana, sanitar, adj.,qui gagne; sanitra, -tvan, gain, don; sanara, profit, butin,
1 Le D. P. donne nrmtia (de nar, homme), virilité, courage, force, et, d'après le Naigh. = dhana, richesse. Mais sumna n'y a que les acceptions de faveur, bienveillance, bonté ; dévotion, prière ; satisfaction, joie, et sumnayU) celle de pieux, croyant et favorable (v. t. VII, 4102).
w*ni adj\, forme redoublée, qui gagne, acquiert, procure, donne, etc.
IrL moy. son, profit, avantage, prospérité (M. R., 60; Hy. F,, 6); stmmhar, fortuné, sonos, fortune (O'R.), t sona, prostré (8. M., I, 40), f sanaide, id. (Stokes, Goid.\ 42).
b) Scr, santij sali, sâti, gain, possession, butin.
Irland* f sét, propriété de tout genre, au plur. séta, seoit, biens (O'Don., GL), séuti, preciosa (Z.1, 35). Sét, séd, dans le S. M* et ailleurs, désigne aussi une vache, suivant O'Don., G/,, une génisse de trois ans (Cf. Corm., GL, 13). Le t non aspire indique, comme forme primitive, sent = scr. «mit. *
'■ ) Scr. sâman, gain, possession, richesse, surabondance, de *an (\K P.), sâmana, adj., riche, possédant du superflu; sâmanya, adj.t bien pourvu de provisions.
IrL haine, profits, rentes, revenus (O'Don., GL). Cf. mmh) soimh, homme riche (ib.), gén. somhan (?), et somata, richesse, pour *onmanta(?). Mais pourquoi Y m redoublé dans xommae, dives (Z.1, 765), somme (863)? peut-être est-ce par assimilation pour sonme. Le contraire domine, -mae, pauvre, est pour do-shomme ou de-shommae, avec sh quiescent (Cf. Corm., GLf 55), comme dona, misérable (S. M., I, 40), pour de-shona (vid. sup.).
Ces corrélatifs du sanscrit ne se trouvent, à ma connaissance, que dans l'irlandais.
7) Des transitions analogues de sens se présentent pour la rac. scr» râ, donner, accorder, zend râ, id., apporter, d'où proviennent quelques termes déjà proethniques pour la propriété.
1 Dans le S. M., sét, *éd, s'emploie souvent pour une valeur déterminée, et les amendes sont évaluées en sets.
a) Scr. râi, rayi, possession, bien, chose précieuse; d'où rayimant, -vant, rêvant, riche, etc.
Lat., res (ra), propriété, bien, puis chose en général.
b) Scr. râti, don, faveur, offrande.
Zend râUi, id., libéralité; parsi râdi, pers. râd (Justi).
Irl. f rét, res, pour réth (?), (Z.*, 69; Corm., Gl, 146) = rathj subside, salaire, dette, gage, garantie,1 grâce (O'Don., GL). Cymr. moy. rod = f rot, don (Leg., II, 56 ), rat, grâce, faveur (Id., I, 338), mod. rhad; armor. rô, don. La racine verbale est conservée dans le cymr. rAot,.corn. rei, ry, impér. ro, armor. rei, donner, accorder, etc.
8) J'indique encore d'une manière succincte un oertain nombre de coïncidences plus isolées, mais dignes de remarque, en me bornant toutefois à celles qui se présentent entre le sanscrit et les langues européennes.
a) Scr. kshi, possidere et habitare; kshatra, richesse, puissance, ksha, kshêtra, champ, considéré comme chose possédée; kêhây kshaya, kshiti, demeure, etc.
Zend kshi, dominare, khshaya, kshaêta, kshathra, dominus, rex.
Or. KT*o(i€Uf posséder, acquérir, KTÎj<nç, Krij/J^t, possession, xriJTCi(y possesseur, etc.; avec kt pour ksh, comme dans xrtim, iXTccvov = scr. kshan, interficere, etc., etc.
b) Scr. magha, richesse, puissance {Naigh., 2, 10); maghavat, maghavan, fém. maghôni, riche; rac. mah, crescere (?).2
Ane. allemand magan, richesse, force; verb. magan, posse,
1 Cf. anc. si. rota, serment, c'est-à-dire prêté comme garantie.
* Dans le D. P. magha, don, salaire, de manh, donner; maghavan, libéral, abondant en largesses, surnom d'Indra. Cf. les noms propres gaulois Mogounus (Apollo Grannus), de Wall, 121 ; Orel., 2000; Ma* gunus (Grut., 1012, 8), Magonus (id., 1142, 2).
raiera; gotb-, ags*, id. — ABem. moi rcr^môgen, bien, avoir, fortune, efcc-
Âne. slave mogd, possum, mogâtû, potens; polon. maiâtek, maiëtnoêé, bien, fortune.
r) Scr. râdAaSj richesse (NaigL, 2, 10), râdhâ, id., rac. râdhy prosperarij perficL1
Âne. ail. râif opes, proventus, fructus; ags, raede, phalersB, apparatns; anc sax. rade, gerâde, propriété mobilière (Grimm, ZA /?. A, 566); aDem. mod. gerâthe, ustensiles; vor-rath, provision, etc*
Âne. slave radî, gratis, raditi, curare, goth. rêdan, scand. râdha, soigner, accorder, râdh, ags. râdy secours, aide, anc. allem. rât, il.
d) Scr, bhaga^ bien, richesse, bonheur; rac bhag, frui, possidere; sortîri, obtinere; aussi tribuere, distribuere, etc.; bhagavaiti, bien doué , heureux.
Zend hakhta, don, destinée, de baz, distribuer; pers. bacht, richesse, bonheur.
Anc. si, bogatûj bogatïnu, riche, bogatttsvo, richesse, u-bogùj pauvre, etc. Dîah néo-slaves passim.
Lîth. bagotaxj riche, bagotummas, bagotyste, etc., propriété, richesse, ne-hdgea^ pauvre.
e) Scrt médhâ, richesse (Naigh., 2, 10); peut-être de mêdhy mêth) obviam veuire (to associate, Wilson). *
Àngl.-sax* rnedj prsemium, merces; anc. ail. mieta, lucrum, pretiutn,
♦ De même que pour magha, râdhâ, râdhas, don, bienfait, libéralité. râdhavanU riche, de râdh, réussir, accomplir, obtenir, etc. (D, P.) Cf. zend râd, donner, accorder, râdanh, offrande.
1 D'après le D. P., mêdhâ, force, vigueur, pouvoir; mêdha, sueforti fiant, mêdhayu, vigoureux.
Cymr. meddu, posséder, meddwr, propriétaire, meddiant, possession, etc.
f) Scr. mali, malli, possession, mâla, champ ; rac. mal, mail, tenere, habere (Dhâtup.).
Irl. meallaim, posséder, jouir, mealladh, bien, richesse, mealadh> mealtin, jouissance; erse meal (impér.), potiri, fruere.
g) Scr. dha, dhana, dhanya, propriété, richesse, trésor, nidhâna, id., dhanya, dhanin, riche, ete. ; rac. dliâ, habere, possidere.
Cymr. da, biens, possession, avoir; f irl. dan, trésor.
h) Scr. pfktha, possession, richesse, c'est-à-dire ce qui est pris, réuni, obtenu, de pfé, paré, tangere, conjungere, upapré, obtinere. Cf. vêd. ârprlc, réuni, mêlé. .
Cymr. percJten, propriétaire, maître, perchenu, posséder; cf. parchu, perchi, estimer, honorer.
Le lat. parcere semble se lier à pré par la notion de prendre à soi, de conserver, etc.; épargner c'est s'enrichir.
9) Si Pou ajoute aux termes qui précèdent, et qui sont loin sans doute d'épuiser le sujet, ceux que nous avons vus se rattacher aux souvenirs de la vie pastorale (§ 179), on reconnaîtra que la langue primitive devait abonder déjà en expressions pour désigner la propriété et la richesse en général. H faut voir maintenant si l'examen des noms plus spéciaux nous apprendra quelque chose sur la manière dont la propriété était constituée.
1 Le cymr. daf propriété (Leg., II, 492), aussi bétail, corn, f da, bonum = scr. dha, doit peut-être se distinguer de l'adj. da, bonus, qui répond à l'irl. dagh. Il faut ajouter que les mots celtiques pourraient également se rattacher au scr. dâ, diviser, distribuer, d'où dana, portion, possession, dâtra, id., propriété.