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LA PROPRIÉTÉ MOBILIÈRE ET IMMOBILIÈRE

Cette distinction s'établit nécessairement dans toute société organisée, mais la nature et l'extension des deux espèces de propriété varient suivant le développement social. Chez les nomades, tout est mobilier, jusqu'à la tente qui voyage avec la famille, et l'unique immeuble est le pays, qui appartient à tous également. Bien n'indique, nous l'avons vu (§ 187), que les anciens Aryas aient jamais été nomades, mais la vie pastorale doit avoir prédominé chez eux, pendant un temps indéterminé; avant l'introduction, de l'agriculture. A cette première époque, les biens mobiliers, et surtout les troupeaux, constituaient encore la principale richesse; mais déjà la demeure fixe, ne fûtelle qu'une simple hutte, appartenait à la famille, et le pâturage était la propriété commune du clan. Plus tard, cet état de choses s'est modifié quand l'agriculture a amené la division du sol, et c'est le champ qui est devenu l'immeuble principal de la famille. Ces transitions se sont accomplies déjà avant la dispersion de la race arienne, et il serait impossible maintenant de retrouver, dans leur ordre de succession, les termes par lesquels l'ancienne langue les a sans doute exprimées. La plupart de ces termes se sont perdus avec l'état de choses qu'ils désignaient, et ont été remplacés par des mots nouveaux, surtout à partir du moment de la dispersion. Ici et là seulement, quelques débris échappés à l'action du temps peuvent conduire à des inductions qui ne sont pas tout à fait sans valeur.

Quand le sol était encore indivis, et que le troupeau repré-

sentait la richesse individuelle, il est probable qu'on ne distinguait pas expressément les deux genres de propriété. Les noms du troupeau et du bétail, examinés au § 164, n'expriment rien qui les caractérise par opposition aux biens immeubles. Mais plus tard, et quand le besoin d'une distinction se fit sentir, ce sont précisément ces noms du troupeau qui servirent à désigner la propriété mobilière, en perdant quelquefois leur sens primitif, comme on l'a vu au § 172. L'exemple le plus frappant est celui du scr. paçu, pecus, etc., qui est devenu chez les Romains la propriété personnelle, peculium, et même l'argent, peeunia, tout comme Ulphilas emploie faihu pour ctfyvpiov. Chez les autres peuples germaniques, le sens propre s'est conservé d'une manière singulière à côté des significations secondaires. L'angl.-sax. cwicfeoh, scand. qvifyé, littéralement bétail vivant, pour pecora, offre un pléonasme explicable seulement par l'acception générale de propriété qu'avait prise e nom du bétail, et qui se montre pleinement dans le scand. lausafê, littéralement bétail libre, pour bona mobilia. D'après l'expression daudir aurar} biens morts, res mobiles inanîmatœ, un synonyme daudafê, opposé à qvikfé, n'aurait rien eu d'étonnant, malgré la contradiction qu'il impliquerait. (Cf. Grimm, D. R. A., p. 565.) L'anglais fee, salaire, gratification, devenu même le verbe tofëe, payer, récompenser, n'a plus aucun rapport ostensible avec le sens de bétail.

Les termes en usage dans les différentes langues ariennes pour distinguer les deux sortes de propriété, sont presque tous d'une origine postérieure à la séparation. Le sanscrit oppose gangama, res mobilis, de gam, ire, à nibandha, res ligata; le grec cùQcwiç, ce qui ne parait pas, ce qui est enfermé, à Qcrnça, les biens au soleil; le lat. les res mobiles aux immobiles^ comme le russe les dvijimoe aux nedvijimoe, de dvigaft, mouvoir, ou

le polonais ruchawy aux neiruehawy, de ruckaé, icL Les Allemands disent fahrniss ou fahrendes et liegendes; les IDyriens pblcuchje, ce qui est dans la maison, et imagne u kuchja, les biens hors de la maison, etc., etc. Les plus anciens noms de la propriété conservent-ils encore quelques traces de cette distinction ? Je crois qu'on peut répondre d'une manière affirmative.

1) J'ai parlé, t. II, p. 54, du sanscr. nîta, richesse, qui se retrouve dans l'irl. n^ au plur. neithe. Ce nom ne peut avoir désigné que la fortune mobilière, puisqu'il dérive de n£, secum ducere, portare. Les acceptions de l'irl. neithe, choses, biens, bétail, s'accordent avec cette indication.

Un autre terme sanscrit, éaratha, mobile, opposé à sthâtf, immobile, et que Rosen traduit par pecus (Rigv., p. 136), peut fort bien avoir été pris dans le sens plus général de propriété mobilière, tout comme aussi éara, opposé à aéara. Et ici encore, nous en trouvons très-probablement le corrélatif dans l'irlandais croth, crodh, bétail, dot, argent et biens mobiliers. lia contraction de éaratha en croth est la même que nous remarquerons ailleurs pour l'iriL croy sorcellerie, comparé au scr. abhi-éâra, id., et à Fane. si. éary, artes magie».

2) Pour la propriété immobilière, nous avons en scr. sthâvara, de sthâ, stare, terme qui s'applique à la fortune d'une famille en terres, maisons et en objets précieux qui ne doivent pas être aliénés.

Je crois retrouver ce mot dans le pers. tabâr, famille, tribu, c'est-à-dire établissement fixe, et, de plus, dans le russe tovarUy pol. toioar, biens, marchandises, proprement, sans doute, fonds de commerce. L'irlandais, qui perd généralement le v entre deux voyelles, paraît avoir contracté sthâvara en 8tàr}

stérasy fonds, trésor, en cymrique ystor, d'où probablement l'anglais store, qui semble manquer aux autres langues germaniques.1

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