LES DIVISIONS DE LA PROPRIÉTÉ TERRITORIALE
Ayant l'introduction de l'agriculture, chaque pâturage occupé par un clan était la propriété commune des familles de ce clan. Il formait ainsi une unité territoriale, limitée naturellement par les possessions des clans voisins. La réunion des pâturages de plusieurs clans constituait le domaine d'une tribu, et telle a été sans doute la première division du pays dans son ensemble. Plus tard, et quand le champ vint prendre place à côté du pâturage, il en résulta une tendance croissante à la subdivision, laquelle s'est maintenue dès lors d'une manière constante, sans que le principe de l'indivision ait été jamais abandonné tout à fait, puisqu'il subsiste encore de nos jours dans les biens communaux. Cette double tendance est dans la nature des choses; car, ainsi que le remarque Grimm CD. Ait., p. 495), le pasteur tient à la possession indivise, le laboureur à la propriété divisée. Le premier veut pour son troupeau l'espace et la liberté, le second s'attache'au champ qui touche à sa demeure, dont il défend les abords, qu'il féconde de ses sueurs et qu'il transmettra à ses enfants. Ainsi les deux principes se maintiennent avec des destinées
1 A sthâvara, solide, ferme, fixe, répond exactement le lithuanien stawaris, nœud (solide) du bois.
diverses suivant les phases de l'état social ; mais la communauté a précédé la division pour la propriété territoriale, par cela même que la vie pastorale a précédé le travail agricole. Plusieurs termes relatifs aux divisions du sol peuvent encore nous faire entrevoir quel était, à cet égard, l'ancien état de choses.
1) Un des noms primitifs qui désignaient le pâturage du clan, a sans doute ètégavya, dont j'ai déjà parlé au § 165, 1. Le gavya était dans l'origine l'espace de terrain où paissaient les troupeaux de vaches d'une communauté. En renvoyant pour les détails au § cité, je rappelle par quelles transitions de sens cet antique nom du pâturage est devenu en persan celui du district et du village, kôy, ossète fcaw, kau, gau, en grec celui du champ, yvict, yvct, et de la terre en général, ycCla, en gothique, etc., celui du district, ou pagus, gavi, etc., enfin en lithuan.-slave celui du nemus, gojas, gaï, etc.
2) Un second terme fort ancien, mais d'un sens primitif plus obscur, est le scr. ibha, l'ensemble d'une famille, que j'ai mentionné aussi déjà page 7. D'après l'analogie de l'ancien ail. eiba, chez les Lombards aib, que Grimm considère comme synonyme de gavi, gouvri, gau (D. R. Alt., p. 496), on peut présumer que ibha a désigné, à l'origine, la propriété territoriale d'une famille ou d'un clan.
3) Le nom d'une propriété commune est, en scr., sâmâr nyam, neutre de sâmânya, général, public, commun, dérivé de samâna, qui a le même sens. Ce dernier adjectif est composé de sa, cum, et de mâna, mesure, et signifie proprement qui a la même mesure pour tous.
Une formation toute semblable se montre dans le gothique gamains, Kolvoç, d'où le subst. gamainths ou gamaindaiths, la communauté, l'église; cf. anc. ail. gemein et gemeinida, allem.
mod. gemeinde, etc. On sait que le préfixera la même valeur que le scr. sa, sam, le gr. avv, %u¥, et le lat. co, com} cum, etc, H semble donc difficile, malgré les doutes exprimés par Pott ( Et. F., II, 562 ), de ne pas comparer aussi, avec Grimn* (JP. Gr., II, 251) et d'autres, le lat. commûnis, plus anciennement commoinis, c&moinis, au neutre commune opposé à proprium; et cela d'autant mieux que l'on trouve en oaque un neutre comonom, pour ager publiais, ou comitium, qui se rapproche davantage du sanscrit.1 D serait par trop singulier que quatre termes si semblables de forme et de sens eussent des étymologies différentes. Il est plutôt à croire que fa latin ;i modifié un thème primitif pour le rattacher à uneétymologie indigène.
A côté du goth. gamaintlhs,* gemeinde, on trouve dans les dialectes de la Souabe et de la Suisse allmende, almeind, aknein, pour compascuum, le pâturage commun à fous; et il est à remarquer qu'ici, comme probablement pour communié, le terme véritable a été détourné de sa signification propre par le scand. allmennîngr, fundus communis, qui se rattache à mannr, homme.
En résumé, je crois que le scr. sâmânya ou samârm^ le goth. gamainths, l'osque comono et le latin commune ont tous désigné à l'origine une propriété indivise, avec une extension plus ou moins grande et peut-être limitée d'abord au pâturage. Il est certain que l'usage des communaux, qui eW, conservé jusqu'à nos jours, remonte à la plus haute antiquité.
1 Cf. Mommsen, /toi. dial., p. 274 ; et de plus, avec des vues plus ou moins divergentes, Benfey (Gr. Wl., II, 368), Schweizer (& S. JI, 362), Ebel (Z. S., V, 354), Lottner (Z. S., VII, 166), Léo M*^er (L S.T VII, 275).
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4 1 Cn nom dont l'origine esc «ùrement fort ancienne, et *|*îî «Myrah a quelques inductions intéressantes, est celai de k mare g^rmanîqne comme subdivision dn pau on district. La mark ^rjmprenah ton! ce qni n'était pas terrain cultivé, le pâttirag* et la forêt avec son gibier, et formait une propriété commune. Le goth. maria, ags. meart, scand. mort, anc afl. wtrrha, maracha, signifie limite, frontière, confia, et la mark était ainri la région qni confinait à la portion habitée et cultivé* dn gau. Comme l'observe Grimm, c'est la forêt qni constituait anciennement cette limite naturelle, car c'est an sein de* r &«te« foret* de la Germanie qne se formèrent les établissement* des premiers colons. Tel serait aussi, suivant Grimm, le vrai -ens dn mot, lequel aurait été conservé par le scand. TrvJrk, «ylva, saltus ( Deut. R. AU., 497). Ce qui peut faire 'louf/T fie cette conjecture ingénieuse, c'est que le goth. marlca^ limite, trouve des corrélatifs, non-seulement dans le lat. margo, mai* dans le pers. marg, marz, armén. marz, frontière et district, H qu'aucun nom de la forêt ne répond ailleurs au scand. mfirk* Il faut donc probablement chercher plus haut l'origine commune de ces divers termes.
Le tfoth. marka s'accorde pour la forme avec le scr. mrga, cjui toutefois ne signifie ni frontière, ni forêt, mais chasse et
bête fauve, de la rac. mrg, mârg, investigare, quaerere; 1 et c'est là, je crois, le sens primitif que nous cherchons. Les anciens établissements des pasteurs confinaient aux forêts et aux régions désertes, c'est-à-dire au domaine des chasseurs, auxquels l'accès des pâturages était naturellement interdit. De là une première distinction nécessaire entre le gavya et le marga, ou peut-être margya, le domaine de la vache, gô, et celui du gibier, mrga, la pâture et la chasse. On conçoit que l'acception de frontière ait prévalu plus tard, puisque le gavya était limité par le margya, comme le gau par la mark. En sanscrit déjà, on peut présumer cette transition de sens dans maryâ, limite, d'ailleurs sans étymolqgie et peut-être forme affaiblie de margyâ}
Il est possible, d'après cela, que la forêt, en tant que lieu de la chasse, ait été désignée par le même nom, ce qui justifierait la conjecture de Grimm quant aux termes germaniques. Ceux-ci d'ailleurs ont modifié leur ancienne signification, et leur valeur relative a changé avec l'introduction d'un nouvel ordre de choses. La mark est ainsi devenue l'opposé du sol mis en culture, et une partie intégrante du gau qu'elle limitait autrefois.
5) La division du sol, comme propriété privée, commence avec l'agriculture, et son premier résultat est le champ, dont
1 Mais, d'après le D. P., mrg, mrgay, chasser, n'est qu'un dénominatif de mrga> d'origine incertaine, et mârg, chercher, une forme provenue de mrgay. De là mârga, recherche, trace du gibier, chemin, passage, etc. Cf., plus haut, sur le sens propre de mrga, l'opinion de Weber.
* Dans le D. P., mart/à, maryâdâ, limite, marque de limite, sans étymologie. Weber (Beitr., 4, 283) conjecture une provenance de smar, se souvenir, en comparant l'allemand merken. Tout cela contredirait notre hypothèse.
les plus anciens noms ont été examinés au § 190. Un de ces noms, le n° 3, désigne clairement un terrain clôturé, et la clôture est en effet une nécessité du champ cultivé. D faut, du moins, que les limites en soient déterminées d'une manière précise, et c'est pour cela que le scr. siman et le pers. marz signifient à la fois la limite et le champ qu'elle renferme. Â l'origine, cette limite semble n'avoir consisté qu'en un simple sillon tracé autour du champ; c'est ce qui paraît résulter, du moins, de plusieurs noms du sillon qui nous ramènent à la notion de limite, en vertu de leur étymologie probable. Ainsi le scr. sîta, sillon, se rattache sans doute à la même racine que sîman, limite, à savoir si, ligare, l et on peut se demander si le latin sîca et l'anglo-sax. sich, sih, n'en proviennent pas également plutôt que de seco, etc. Le scr. anta, fin, bord, limite, conservé dans le goth. andeis, pour antheis, anc. allem. ente, enti, etc., etc., se retrouve dans l'armén. ant, avec le sens de champ (Cf. sîman, limite et champ, pers. niarz, id., id.), et dans l'armoricain ant avec celui de sillon. Enfin, le grec wçoç, fossé, sillon, et, comme oçoç, ovçiet, ion., limite (Cf. alban. veri, sillon, et lith. waryti, warinéti, tracer un sillon, ué gala waryti, faire un sillon en travers au bout du champ labouré), ce mot se lie à la rac. scr. Vf , var, circumdare, d'où nous avons vu ( § 190, 3) dériver des noms du champ et de l'enceinte.
Les divers procédés de clôture employés dès lors, tels que fossés, levées de terre, haies, etc., ont beaucoup varié suivant les temps et les lieux, de même que les termes qui les désignent. La fixation des limites par les pierres de marque a toujours été
1 Le D. P. rattache siman, ainsi que sUâ, sillon, sîrâ, charrue, à une racine conjecturale si, tirer une ligne droite, rectifier.
considérée comme un acte important, et accompagnée de serments et de cérémonies qui lui donnaient un caractère presque religieux. Une comparaison de ces anciens usages chez les divers peuples ariens fournirait sans doute de curieux points de rapprochements , mais doit rester en dehors d'une paléontologie essentiellement linguistique.
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