L'AURORE
La personnification du soleil devait conduire à celle de l'aurore, qui le précède et l'annonce, et les beaux phénomènes lumineux qui accompagnent le retour du jour étaient bien propres à frapper l'imagination des anciens pasteurs. Aussi le culte de l'Aurore a-t-il sûrement pris naissance dès les premiers débuts du polythéisme, pour se développer avec tout l'éclat de la poésie. Les hymnes qui lui sont adressés dans le Rigvéda sont au nombre des plus beaux, et on sait tout ce que le même sujet a inspiré au génie grec de fictions gracieuses et de brillantes images.
1) Le nom de l'Aurore personnifiée, aussi bien que réelle,
est en sansc. Ushas, Ushâ. c'est-à-dire celle qui brille comme le feu, de ush, urere, ce qui exprime parfaitement la rouge splendeur du ciel matinal embrasé. Cf. ushâ, combustion, et ush, lumière du matin. Les deux thèmes se retrouvent dans le zend ushaflh (nomin. ushâ), et ushâ, usa. Du premier vient ushaçtara, oriental, vers l'aurore ( Burnouf, Yaçna, 125, note). Comme la racine* ush est contractée de vas, le nom primitif doit avoir été vasas, et la comparaison des langues semble indiquer l'emploi simultané des deux formes avant la dispersion.
Le rapprochement établi depuis longtemps entre ushas et f\ùùç n'est plus contesté, malgré les objections du savant helléniste Ahrens, qui ne voudrait admettre tout au plus qu'une affinité très-indirecte.1 Toutefois, pour rendre compte du mot gr. (dor. cuoç, att. €#$), il faut partir de l'ancien thème vasas, dont le génitif vasasas explique très-bien le grec r\ooç, pour Fotroaroç. Le digamma, dont l'attique taç offre encore la trace, s'est perdu, et les deux <r ont été supprimés entre les voyelles, comme à l'ordinaire. En revanche, l'éol. avaç paraît se rattacher à ushas, comme ctva> à ush, à moins que au pour cvf ne provienne ici d'une inversion va. Cf. le lacon. ctScûf) = cIfùùç.
La même alternative se présente pour le lat. aurora, pour ausosa, forme augmentée d'un nouveau suffixe, et dans laquelle au peut être la vriddi de u (Cf. uro = ush et aurum), ou une inversion cte va. Cf. auster et le scr. véd. vastar, qui éclaire.
Le lith. auszra, aurore (Cf. auszta, le jour vient), ne diffère que par le suffixe et répond exactement au véd. usrâ, matin, lumière matinale, féminin de usra, lumineux, matinal, mais,
1 Z. S., III, 172. Son hypothèse d'un thème primitif cZ/av (Ib., 165) semble bien peu admissible.
ici également, la syllabe au peut provenir d'un thème plus ancien vasrâ. Aufrecht (Z. S., IV, 256 et suiv.) y rapporte aussi, avec toute raison, le gr. (tvçet,, air matinal, et avçiov, au matin, demain matin. L'adv. fjçi, mane, lui paraît être un locatif de fjf9 comme le scr. usri, d'un thème usar, d'où viennent quelques cas de usra, et dont l'ancienne forme vasar est le prototype de tjç = ct-cto pour cwaç etFcuraç. Ces changements phoniques sont tout à fait semblables à ceux qu'a subis le nom du printemps, ictç, ijç, d'un thème primitif vasar (vasra, vasara), de la rac. vas, mais avec un sens probablement différent de ush (Cf. t. I, p. 118).
Cette étymologie d' Aufrecht se trouve appuyée par le cymrique gwawr, aurore, qu'il indique comme appartenant au même groupe, mais sans justifier autrement sa conjecture. Gwawr, en effet, est pour gwâr, et gwâr pour gwahar, exactement le sanscrit hypothétique vasar. L'A = s a disparu dans la contraction, précisément comme dans gwanwyn, printemps, de guahannnin, guahantuin, allié au scr. vasanta ( Cf. 1. 1, p. 119). Je crois retrouver aussi ce gwâr cymrique, également contracté, dans l'irl. fôr, illumination ; mais ici c'est 1'* qui a disparu entre deux voyelles, et fàr vient de fosor = vasar, comme siur, sœur, de sisur = scr. svasar.
Les langues germaniques possèdent aussi, pour désigner l'orient, un terme allié au nom de l'aurore, savoir l'anc. allem. ôstan, en composition ôst, d'où ôstar, vers l'orieni; ags. east, scand. austur, etc. Cf. zend ushaçtara, et lat. auster, le sud en tant que chaud et lumineux. A ce nom de l'orient se hait celui d'une divinité germanique dont on sait peu de chose, mais qui était sans doute une personnification de la lumière matinale, ainsi que du retour du soleil au printemps. Les Anglo-Saxons l'appelaient Eastre ou Eostra, et célébraient en son
hoiîneur une fête au mois d'avril, nommée Esturmonath, comme en ancien allemand Ostarmânoth, ce qui indique l'existence d'une déesse Ostara (Grimm, Deut. Myth., 180). La circonstance que ce nom est devenu depuis celui de la solennité de Pâques fait présumer, comme l'observe Grimm, que le culte de cette déesse était très-populaire, puisque son souvenir est resté attaché à l'une des grandes fêtes chrétiennes.
2) H en "a été du culte de l'aurore comme de celui du soleil ; il s'est développé ou affaibli, chez les divers peuples ariens, suivant le degré de puissance des phénomènes naturels et des impressions qu'ils faisaient naître. Dans l'Inde, où les splendeurs du matin sont incomparables, la déesse Ushas est sans cesse invoquée avec les accents de la plus haute poésie. Les hymnes védiques nous la présentent comme une belle femme toujours jeune qui, montée comme le soleil sur un char attelé de coursiers ou de génisses rouges, ouvre les portes du ciel (dvârâu divas), réveille toutes les créatures et répand ses trésors sur le monde. Tout resplendit autour d'elle, entourée qu'elle est d'un vêtement de lumière, et, quand le ciel matinal s'embrase, c'est qu'elle découvre son sein brillant. Elle est appelée la fille du ciel, Dyâus, ou de Prafiâpati, le maître des créatures, ou de Sûrya, le soleil, et quelquefois Sûryâ, au féminin , mais aussi mâtâ dêvanâm, ou mère des dieux, épithète moins explicable, qui montre toutefois le haut rang qu'on lui assignait. On l'invoque surtout pour en obtenir des biens de toute espèce, des aliments, des vaohes, des chevaux, des enfants, une longue vie, etc. Elle occupe, en un mot, une place éminente dans le panthéon védique. L'Avesta, au contraire, ne connaît plus l'aurore comme déesse, mais lui substitue un
génie Ushashina (Oshen), invoqué plusieurs fois dans le Yaçna (Burnouf, Comment., p. 180).1
Le rôle de la déesse *Hûûç9 dans la mythologie grecque, est plus limité que celui de Ushas. Cependant son culte paraît avoir eu anciennement une assez grande extension, allié qu'il était à celui d'Adonis, fils de l'Aurore et de Céphale, appelé aussi 'Aûioç, 'Eûjoç, et personnification de 'EûûcQopoç, l'étoile du matin. 2 Comme figure poétique, elle offre un digne pendant de l' Ushas indienne et lui ressemble à plusieurs égards. Ainsi, elle est la fille de Hypérion, le soleil, comme Ushas celle de Sûrya? Un char attelé de quatre chevaux ailés la porte jeune et brillante, assise sur un siège d'or (2#u0"0«9"çoko$), vêtue d'un péplum d'un jaune ardent ()CçoK07n7rAoç), étendant au ciel ses ailes blanches ( Mvko7ttîç oç), ses bras et ses doigts couleur de rose (po£o7Tfixvç, fo$o$ctKTv\oç). C'est ainsi qu'elle apporte aux mortels la lumière, l'activité et la joie.
Les mythes qui concernent l'Aurore, dans l'Inde védique et la Grèce, ont été l'occasion de quelques rapprochements ingénieux de la part de Max Millier, 4 mais plusieurs de ses interprétations sont encore contestables et contestées, ce qui est presque inévitable dans un ordre de recherches qui laisse tant de latitude à l'imagination. C'est pourquoi je me contente de les signaler à l'attention des futurs investigateurs.
Le culte de l'Aurore, déjà peu développé chez les Grecs, car on ne lui offrait pas de sacrifices comme dans l'Inde, se réduit davantage encore chez les Romains. Nous ne savons presque
1 Cf. Spiegel, Avesta, 3, 41, et Justi, p. 70.
* Ahrens,Z. S., III, 172.
» Homère, Hymn. ad solem, v. 6. — Chez les Romains, elle était appelée fille du ciel, comme dans le Rigvéda (Preller, Rom. Myth.y 289).
* Essai de mythologie comparée, trad. franc., p. 64 et suiv.
rien de l' Ostara germanique, et je ne crois pas que les myfliologies celtiques et lithuano-slaves aient conservé aucune trace connue d'un culte semblable.
section m.