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LE SOLEIL

Avec le ciel et la terre, un des premiers dieux du polythéisme naissant a sans doute été le soleil, qui tient une si grande place dans les divers cultes de la nature, aussi bien que dans la nature elle-même. Il aura été invoqué dès le début sons plus d'un nom, vu la richesse de son ancienne synonymie, et quelques-uns de ceux d'autres divinités célestes, comme Asura, Bhaga, Mitra, Art/aman, etc., lui ont été appliqués, soit dans les Védas, soit plus tard. En sa qualité de dieu, il figure ordinairement dans les hymnes sous les noms de Sûrya et de Savitar, certainement les plus anciens, comme le prouve la comparaison des langues congénères. Cette comparaison, toutefois, offre encore quelques incertitudes quant aux termes à classer

agile, vif. La rac. est nrt, nart, danser; mais il est bien difficile d'appliquer ce sens à la terre, dont la stabilité est un attribut essentiel. Je crois donc que, dans cette acception, il faut y voir un composé de nr, homme, et de la rac. tu, crescere, valere, prise au causatif Uûtôt), et analogue à nrpa, roi, c'est-à-dire qui protège les hommes. Ce nom de la terre serait ainsi synonyme de narâdhârâ, celle qui supporte les hommes. Cf. chez les Grecs la Demeter

XQVÇOTÇOQOÇ.

sous l'une ou l'autre de ces dénominations, ou plutôt sous leurs racines respectives.

1) Le scr. sûrya, védique aussi sûr, sûra, est sans doute contracté de svarya, dérivé de svar, ciel, lumière, substantif devenu indéclinable. Cf.. svaru, lumière solaire (Wilson). — La rac. sur, lucere, fulgere, du Dhâtup., n'est pas encore constatée, mais elle serait à svar comme tur, properare, est à tvar. Au subst. svar se lie directement le zend hvare, génit. hûrô, soleil; pers. chûr, hôr, ossète chur, id., etc.; aux formes dérivées de svar, le siahpôsh sura et le tirhaï suri.

On a très-généralement rattaché à ce groupe le latin soi, ainsi que le gr. j/Ajo? , mais j'indiquerai plus loin les difficultés qui semblent s'opposer à ces rapprochements. En revanche, à sûrya, de svarya, répond très-probablement le grec 'Stlçioç pour arFîfioçy le brillant Sirius, mais appliqué aussi au soleil. Suidas donne même une forme ttiç pour désigner le soleil, qui paraît être = svar (Cf. Curtius, Z. S., 1, 31, et Gr. Et.*,503). Il faut peut-être comparer également l'irland. sorch, sorcha, brillant, lumineux.

2) Le scr. savitar, soleil, avec ses synonymes sava, suvana, sûta, sûnn, appartient à la rac. su, su, generare, et désigne l'astre du jour comme l'agent de toute fécondité. Cependant, ainsi que nous l'avons vu, le dieu védique Savitar participe aux attributs plus élevés d'un pouvoir créateur du monde, et son rôle de dieu- soleil est probablement secondaire. Quoi qu'il en soit, c'est également à la racine su que paraissent se rattacher la plupart des noms européens du soleil, et leur diversité ne provient que de celle de leurs suffixes de dérivation.

Le zend hû, soleil (Spiegel, Avesta, I, 189), nous offre un m 28

substantif identique à sa racine hû = su. * La même forme sans suffixe se retrouve dans le nom cymrique de Hu le puissant, personnage mythique, chef de la race des Cymris qu'il a conduits de l'Orient dans l'île de Prydain. C'était là sans doute une divinité solaire, car il est dit de lui, dans un poëme bardique, qu'il régnait sur la terre, la mer et sur toute vie dans le monde. * Ce qui le confirme d'ailleurs, c'est qu'il est aussi appelé Huon, et que huan est un des noms cymriques du soleil qui reviendra tout à l'heure.

Au scr. sava, soleil, répond le siahpôsh soe, id. J'ai comparé déjà (§ 12) l'irl. sabh que donne O'Reilly à côté de 8dmh ; mais i\ faudrait que cette forme fut mieux constatée. L'ancien irl. sdm (Z.2, 960 ) ne saurait se rattacher à savo.

On n'hésiterait guère à identifier l'anglais sun avec le scr. sûnu, si les anciens dialectes germaniques, à commencer par le goth. sunna, m., sunnô, f., n'avaient pas une n redoublée, ags. sunne, scand. sunna, anc. allem. sunna, etc. Si cette réduplication n'est pas inorganique, elle doit provenir d'une assimilation ; mais de laquelle ? L'ancien allemand offre bien une variante sumna (Graff, Spr. ScL, VI, 240), qui, si elle était primitive, indiquerait un thème sumanâ, mais, en présence du gothique, il est difficile d'y voir autre chose qu'une corruption. La comparaison du cymr. huan nous met peut-être sur une meilleure voie ; car huan, de suan, répond au scr. suvana, soleil, ou à un thème plus simple suvan. Dès lors le gothique sunna pourrait provenir, par assimilation, de suvna, contraction de suvana. Quoi qu'il en soit, le nom germanique doit,

1 Justi ne mentionne /itJ, soleil, qu'à l'article hvare (p. 333).

2 Voy. la citation de lolo Goch, dans le dict. d'Owen, voc. Hu, et cf. les Triades historiques n°* 4, 5, 56, 57.

d'une manière ou de l'autre, se rattacher à la même racine que, les termes sanscrits.

Des considérations analogues se présentent relut i veinent au lat. soi et au gr. v\\ioç. Si ces formes existaient Bôûlea, rien n'empêcherait de rapporter soi à svar, et r\Xwç a sthyar <le 8varya; mais il n'en est point ainsi, et une comparaison plus étendue semble conduire à d'autres résultats.

La fcrme latine soi, en effet, se retrouve identiquement dans le Scandinave sol, lequel cependant n'en dérive |ms uva\> sr lie par contraction au goth. sauil, soleil. Or, ce dernier, que Grimm écrit sàuïl ( Deut. Gr., II, 111) et qu'il considère comme dérivé par le-suffixe il, ne peut plus appartenir à *rar\ mais bien et clairement à sil. La nature dissyllabique de << terme résulte encore du fait quel'anc. allem. suhil, mgil} non» d'une rune appelée soleil, et l'anglo-sax. sygd = &y/} soleil, ont intercalé une gutturale inorganique. Il devient donc trèsprobable que le lat. sol résulte d'une contraction semblable à celle du Scandinave.

Si nous interrogeons les langues celtiques, nous y trouverons l'irl. sol, sul, erse soil, peut-être emprunté nu latîn? comme l'est certainement le cymrique sul, armor. sûL Le terme véritablement cymrique, en effet, est liaul , corn, hait, houf, armor. héol, Mol, hiaol, partout de deux syllabes, tiarutf etc. Cet accord avec le goth. sauil est d'autant pins remarquable qu'il se répète pour le lith. saule. Toutes ces formes supposent évidemment un thème primitif dérivé de su parle suffixe ala ou ila, savoir savala ou savila. L'anc. si. slûnitse, ru<*ù 6ùlftitit*f pol. slànce, illyr. sunze, a subi une forte contraction par suite du double suffixe ajouté, et n'apporte aucune nouvelle lumière à la question.

J'arrive enfin au grec tj\ioç9 généralement considéré comme

étant pour ctfîMoç = sanscr. svarya, de même que trthxtq* lumière, pour <r¥i\etç, etc. La difficulté est de concilier cette hypothèse avec la forme homérique yt?uoçy dorique cttAioç, c'est-à-dire #F€Àjo£, comme l'indique clairement le crétois cLÇiAioç d'Hesychius. Les diverses tentatives faites dans ce but ont paru à Curtius si peu satisfaisantes, qu'il abandonne complètement le rapprochement ci-dessus pour recourir à la rac. scr. ush = vas, urere, lucere (Z. S., I, 29, et Gr. Et*) 371). La forme ciGihioçt ctFtAioç, le conduit à conjecturer un synonyme (tvîhioç , pour etv<rtMoçy qui lui sert à expliquer le nom des Auselii = Aurelii sabins, ainsi appelés d'après le soleil, ausel (Paul., Epit. Fest., 23). Cf. l'étrmsque usil et le ozeul adosiose, i. e. sol venerande, des Carm. Saliar. (Preller, Rom. Myth.j 287). Le mot grec aurait ainsi la même origine que yfùùÇy pour gLfùùç, lesb. clvûùç *= lacon. d&ûf) = lat. auror(a), de ausosa. Sans méconnaître ce que ces conjectures ont d'ingénieux, je crois devoir préférer encore celle d'Ottfried Millier, approuvée par Lassen (Ind. Alt., I, 761) et qui suppose une forme primitive <ra,Ft \wç. Cette forme, en effet, semble la plus propre à lever toutes les difficultés. Elle nous ramène à la racine su et s'accorde parfaitement, sauf son suffixe additionnel, avec le goth. sauil, le lith. saule et le çymr. hauU

3) Il résulte de ce qui précède que les anciens Aryas ont rattaché les noms principaux du soleil à deux racines dont l'une signifie briller, et l'autre produire. Le groupe qui se relie à cette dernière est de beaucoup le plus étendu, et comprend des termes dont les suffixes de dérivation variaient sans doute déjà au temps de l'unité. Il y avait cependant encore d'autres

1 Sur toutes ces questions, cf. les observations détaillées de Pott, WWb.< II, 3, p. 731, etc.

noms pour désigner l'astre du jour, dont la synonymie a pris chez les Indiens un si riche développement. J'en ai signale ailleurs un certain nombre que l'irlandais seul paraît avoir conservés en commun avec le sanscrit. * C'est toutefois aux deux groupes que nous avons examinés qu'ont été empruntés en premier lieu les noms du soleil personnifié, et devenu l'objet d'un culte.

Ce culte se retrouve chez les principaux peuples ariens, qui l'ont développé plus ou moins suivant la nature de leur mythologie. Dans les Védas, c'est Sûrya qui représente plus spécialement le dieu-soleil, tandis que Savitar, Bhaga% Mitra, Art/aman, en tant que divinités solaires, ont des caractères moins précis et des significations plus générales. Une différence analogue s'observe chez les Grecs entre Hélios et Apollon, et ce dernier, dont le nom est encore inexpliqué, appartient évidemment à une phase plus récente de la mythologie grecque. Chez les Romains, le dieu Sol n'occupe qu'une place en sous-ordre. Il en est de même, à un plus haut degré, chez les Scandinaves, où Sol devenu féminin , comme Tallemand sonne, etc. (le goth. sauil est neutre), n'est plus que la fille d'un personnage mythique Mundilfoeri, la sœur de Mânif Lunus, et la femme de Glenr, le brillant.

A côté de grandes différences, on peut signaler encore chez ces divers peuples certains traits caractéristiques dont l'accord indique une source commune. Je ne parle pas des analogies nombreuses qui se présentent dans les comparaisons poétiques, et les épithètes données au soleil. H était trop naturel d'y voir tour à tour un disque ou une roue d'or, le joyau

1 Dans la Zeitschrift de Kuhn , IV , 246. Les principaux sont l'irl. grian = scr. ghrni; irl. earc = scr. arka, irl. ion = scr, ina, irl. béai = scr. bhâla, etc.

ou l'œil du ciel, l'astre qui voit et qui connaît toutes choses, etc., pour que l'accord de traits semblables puisse impliquer une affinité primitive. Mais il n'en est pas de même de la fiction qui attribue au dieu-soleil un char attelé de brillants coursiers, et qui se retrouve dans plusieurs mythologie^ Le char d'or du Sûrya védique est tiré par deux, sept ou dix cavales fauves, haritas, ou multicolores (éitrâs)T comme celui de Hélios par quatre chevaux, dont trois juments, Aethiops, Eos, Bronte, Sterope, le noir, l'aurore, la tonnante, la brillante, et celui de la Sol Scandinave par Arvakr, le matinal, et Alsvédhr, le très-rapide. Dans l'Avesta aussi ( Yaçna, ni, 49, xxv, 15), il est parlé du soleil aux chevaux rapides. Les détails varient, mais le fond est le même et appartient sans doute aux Aryas primitifs.

La comparaison des mythes solaires fournirait d'autres rapprochements que je m'abstiens d'aborder.

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