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LE FEU

La nature mystérieuse du feu, sa liaison avec la chaleur et la lumière du soleil, le rôle qu'il joue dans le phénomène de

la foudre, ont dû frapper vivement l'imagination des premiers hommes, tandis que ses applications utiles, on peut dire nécessaires, à l'existence humaine, leur inspiraient un sentiment de reconnaissance pour cet élément bienfaisant. De là, à le considérer comme un être divin, la transition était facile et naturelle, et déjà les anciens Aryas l'ont honoré sans doute d'une sorte de culte. H est certain, du moins, qu'ils ont rattaché au feu tout un ensemble de mythes reliés à leurs croyances religieuses, pour se rendre compte de son origine et de ses manifestations diverses; mais il est beaucoup moins sûr qu'ils soient allés jusqu'à en faire un dieu particulier, et surtout un dieu aussi haut placé que l'était YAgni védique.

Ce dernier, en effet, semble bien être une création purement indienne; car son nom, dérivé de la rac.de mouvement a§, ne désigne proprement que le feu matériel en tant qu'essentiellement mobile, et cette acception est aussi celle de ses corrélatifs européens, lat. ignis, lith. ugnis, anc. si. ogrit, russe ogénï, etc. L'Avesta ne connaît point <¥Agni, et le feu, âtar, n'y figure qu'au rang des Yazatas, ou divinités secondaires, avec le titre de Ahuramazdâo pttthrô, ou fils d'Ormuzd.1 Le Vulcain grécoromain a un tout autre caractère que YAgni indien, et le Scandinave Logi (flamme), fils du géant Fomiotr, n'occupe qu'un rang très-inférieur. On voit que chaque peuple a suivi sa voie particulière à dater de la -dispersion, et que, au temps de l'unité, la personnification du feu ne s'était pas encore accomplie.

Il est probable que, dans le principe, le feu n'a été vénéré qu'en sa qualité d'élément utile et bienfaisant, d'abord simple-

1 Burnouf, Yaçna, p. 377. Cf. Justi, 49; df or, peut-être de ad-tar, lé feu qui dévore.

ment comme feu domestique, puis, avec un caractère plus élevé, comme feu du sacrifice. C'est en cette dernière qualité surtout que YAgni védique personnifié a pris sa haute importance. Il est devenu le dieu spécial du sacrifice, qu'il a institue parmi les hommes, et dont il est l'agent et le pvïtrv . }*nnthîta7 rtvig, hôtar. Il serf de médiateur entre les dieux et les mortels, car il amène les premiers aux cérémonies sacrées sur son char traîné par des chevaux rouges, et il leur porte l'offrande des hommes dont il est le messager.! On conçoit, d'après cela, qu'il soit si souvent invoqué dans les hymnes qui accompagnaient les sacrifices. Le caractère sacré du feu chez les Iraniens se liait sans doute au même emploi, au moin s à l1 origine, car c'est du zend âtar, feu, qu'est venu le nom du prêtre officiant, âtharvan, nomin. âthrava ou atarvan} conservé dans le sansc. âtharvan, prêtre du feu, dont le sens propre s'est obscurci.

Mais, à côté de ce rôle élevé, YAgni védique en a un autre moins solennel et sûrement plus ancien, comme protecteur de la maison, de la famille et du clan, grliapati, viçpati, d ou l'épithète de damûnas, domesticus, ami de la maison, et celle de sabhya ou sabhêya, qui appartient à la sabhâ, ou assemblée du clan (Cf. p. 78). C'est là le feu du foyer, tenu pour sacré chez tous les peuples ariens, et dont la 'Eor/a grecque et la Vetta romaine sont des personnifications féminines. Les attributs du dieu Agni se trouvent ici divisés, d'une part entre Etrria et HQcuoroç, et de l'autre entre Vesta et Vulcain. Les deux déesses représentent également le feu du foyer et celui de l'autel, tandis que les dieux sont le feu au point de vue plus

1 Cf. Lassen, Ind. AU., 760, et les hymnes du Rigvéda à Agni passim.

général de puissance bienfaisante ou redoutable. Le lat. Volcamis ou Vulcanus n'a désigné primitivement que la flamme, comme le prouve la comparaison du scr. ulkâ, pour valkâ, la flamme qui enveloppe, de val = var, circumdare, tegere.1 Le grec HQcuo'toç a pris le caractère plus spécial du feu métallurgique, et cela par suite du développement de la métallurgie elle-même. Son nom, toutefois, semble indiquer que, dans l'origine, il ne représentait, comme l'Agni des premiers temps, que le feu domestique.

Ce nom, en effet, qui n'offre en grec aucune étymologie satisfaisante, se rattache probablement au scr. sabhâ, comme le sabhya ou sabhêya cité plus haut. J'ai eu la bonne fortune de me rencontrer avec Kuhn pour cette conjecture, ce qui lui donne à mes yeux beaucoup de consistance. Seulement Kuhn explique autrement que moi la formation du mot grec. J'y avais cherché un composé sabhê -f- sthâ, c'est-à-dire celui qui se tient ou qui demeure dans la famille,- analogue à savyêshthâ, celui qui se tient à gauche, rathêsthâ, celui qui se tient sur le char, le guerrier, etc., en admettant, bien entendu, un neutre sabha, au lieu du féminin sabhâ. Kuhn objecte l'absence de cette forme, mais on peut l'inférer des composés tels que strîsabha, assemblée de femmes, nrpasabha, assemblée de princes, où sabha est neutre. 2 La seconde objection, tirée des thèmes savyêshthar et zend rat/iaéstar, n'est pas non plus décisive, puisque les composés avec sthâ sont également usités. Quoi qu'il en soit, il préfère, et peut-être avec raison, expliquer

1 Grassman (Z. S., 16, 164) rattache Volcanus àlarac. varc, briller (Dhâtup.), d'où varéas, éclat, lumière; primitivement, suivant le D. P., énergie vitale, vigueur, activité, puis force lumineuse du feu et du soleil.

* Cf. le D. P. au mot sabhâ.

HOctirroç par un superlatif sabhêyishtha, ou sabhêyishtha, le dieu de la famille par excellence, tout comme Agni est appelé yavishfha, le plus jeune ( des dieux), ou yatfishtha, le trèsvénéré ( Z. S., V, 214 ). On voit que les deux explications aboutissent en fait au même résultat en ce qui concerne la nature primitive du dieu grec. 1

L'origine céleste du feu et sa transmission aux hommes ont été, chez les anciens Aryas déjà, une source abondante de traditions mythiques. Toute cette question a été traitée de main de maître par Kuhn, dans son beau travail sur la Descente du feu et du breuvage des dieux. * On y voit comment ces mythes se rattachaient, à l'origine, au procédé de friction rotatoire par lequel on obtenait le feu, et qui se retrouve d'ailleurs chez les peuples les plus divers. On se figurait naïvement que les phénomènes du feu céleste, l'éclair, la foudre et même le feu solaire, étaient produits dans le ciel par un procédé semblable. Le feu ainsi produit descendait alors sur la terre, tantôt dérobé et apporté comme un bienfait par un oiseau, ou par un personnage mythique ami des hommes, tantôt lancé comme foudre par la main d'un dieu. Une foule d'analogies curieuses signalées par Kuhn relient entre elles les traditions mythiques conservées à ce sujet par les principaux peuples ariens.

Les phénomènes de l'éclair et du tonnerre, si propres à

1 Max Miiller ( Z. S., 18, 212 ) a combattu depuis cette étymologie et proposé, comme corrélatif de vH<Pa<oroç, le yavishtha védique, surnom très-ordinaire d'Agni, en cherchant à rendre compte de l'anomalie du <P pour v. Pott ( WWb., 4, 771) n'accepte pas cette solution, et conjecture à son tour une dérivation de *$*, contact et action d'allumer, en composition avec oiïôu, mais sans s'expliquer sur la signification précise du composé qui en résulterait, non plus que sur uitToç, de oiïQu (?}.

2 Die Herabkunft des Feuers und des Gôttertranks, Berlin, 1859.

frapper les hommes d'une terreur religieuse, ont été sans doute attribués dès le principe à Faction immédiate d'un pouvoir céleste, comme cela est le cas dans toutes les religions. Plus tard ils ont été assignés aux dieux supérieurs de chaque mythologie, à l'Indra indien comme au Jupiter classique. Le Thôrr des Scandinaves, le Donar des Germains, le Perun slave, le Tarants gaulois, etc., ont même reçu leurs noms de ceux du tonnerre. Ces derniers, ainsi que ceux de l'éclair, offrent entre eux, dans les langues ariennes, un bon nombre d'analogies que je m'abstiens d'énumérer, renvoyant, pour le tonnerre principalement, à l'excellent travail de Grimni, dans les Mémoires de l'Académie de Berlin. l Que le tonnerre tire généralement ses noms de son bruit, comme l'éclair de sa lumière ou de sa rapidité, c'est ce qui ne nous apprend rien d'important, mais les termes qui désignent le carreau de foudre nous montrent comment on se le figurait. J'ai déjà parlé ailleurs du scr. açman = açani, foudre et pierre, auquel répond YctKfJLùùV que lance Jupiter, ainsi que le hamar ou marteau du Thôrr Scandinave, que je crois être pour ahmar = scr. açmara, lapideus (Cf. 1. 1, p. 149 et 150, et t. II, p. 192, note). Le scr. çaru, foudre, et flèche, armé, de çf> car, laedere, dirumpere, est allié au gr. kîqglvvcç, venant, suivant Grimm (1. cit., p. 11), d'un subst. kîçvç = goth. hairus, glaive, etc., et il se

1 Ueber die Namen des Bonners, 1855. La synonymie du tonnerre est très-riche, mais c'est par une singulière inadvertance que M. Renan, dans son Origine du langage, p. 139, parle de 353 noms, en s'appuyant de l'autorité d'Adelung. Ce chiffre, en effet, n'est que l'indication d'une page, et Adelung dit : « Dans mon histoire ancienne des ce Allemands, p. 353, j'ai cité en preuve les noms du tonnerre dans « les langues européennes.» {Mithrid., I, p. 14, introd.) Je ne donne pas ceci comme une critique à l'adresse de l'illustre savant, mais comme une excuse pour moi-même au cas où je serais tombé dans quelque méprise analogue.

retrouve aussi dans Pirl. caor, erse caoir, carreau de foudre. Ua troisième terme non moins ancien est le scr. bhidira, bhhinr*^ bhêdura, bhidra, aussi bhidu, bhidi, bhidaka, de bhid, fini In e, conservé par l'irl.-erse beithir, peithir, et probablement contracté dans le pers. bîr. Au scr. bhidaka, dans l'acception d'épée, répondent également l'irl. bideog et le cymr. bit lawg (Cf. t. II, p. 287). On voit ainsi que les anciens Aryàë se représentaient' la foudre, soit comme une pierre enflammé^ soit comme une flèche ou un glaive lancé du ciel. Les Indien* se la figuraient aussi comme un missile solide et dur, vtttim* ou comme une hache, kuliça, paraçu. Le latin cvneus, Palleni » donnerkeil, l'anglais thunderbolt et notre carreau de fondre se rattachent à des idées analogues.

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