L'EAU
Le culte de l'eau comme élément est aussi ancien que celui du feu, et se retrouve plus ou moins développé chez ton* les peuples ariens. Les eaux terrestres, sous leurs formes di verses de sources, de fleuves, de lacs, de mers, comme les eaux du ciel que versent les nuages, ont été l'objet d'une vénération directe d'abord, puis adressée plus tard aux êtres personnifiés qui les représentaient dans les mythologies particulière*. Ces derniers sont généralement des créations d'un polythéisme plus avancé, et l'on ne trouve aux temps primitifs aucune divinité des eaux bien caractérisée. Les dieux de la mer, comme le Varuna indien des temps postvédiques, le Poséidon et le Neptune classiques, Y Oegir Scandinave, n'ont pris naissance que postérieurement à la dispersion, et c'est surtout cliex k*s Grecs et les Germains du nord, en raison de leur position géo-
graphique, que Ton voit surgir une abondance de divinités aquatiques secondaires, avec les mythes qui les concernent. D'un autre côté , les eaux du ciel ont été mises, comme le feu de la foudre, sous la puissance des dieux qui régnent sur l'atmosphère, Indra chez les Indiens, Jupiter chez les Grecs et les Romains, Odhin ou Wuotan chez les Germains, et ont cessé ainsi d'être l'objet d'une vénération directe.
Les traits essentiels d'un culte élémentaire des eaux se retrouvent encore presque inaltérés chez les principaux peuples de race arienne. Dans le Rigvéda, comme dans l'Avesta, elles sont encore invoquées sous leur nom propre, âpas, au pluriel et collectivement. On les appelle les mères, les divines; bn dit d'elles qu'elles renferment Yamrta, l'ambroisie, et tous les remèdes salutaires ; on leur demande, non-seulement la santé du corps, mais la purification de l'âme de tout péché.1 Pour les Iraniens, les eaux créées par Ormuzd étaient aussi le principal moyen de purification, surtout après avoir été consacrées par la cérémonie du zaothra, ce qui rappelle singulièrement l'eau bénite du catholicisme (Spiegel, Avesta, II, xcti). L'emploi des eaux lustrales dans l'antiquité classique est suffisamment connu. Les Scandinaves . considéraient les eaux du ciel comme sacrées; l'Edda les appelle heilôg vôtn, et le heilawâc du moyen âge germanique, c'est-à-dire l'eau de source puisée à minuit, ou avant le lever du soleil, devenait un remède puissant et acquérait des propriétés magiques (Grimm, D. Myth., 327).
Ces divers peuples avaient également en commun une véné-
1 Cf. Rig.< I, 23, 16 et 22. Istud, Aqu;r ! auferte quodcunque scejestum in me est, quodve ego per vim feci, quodve imprecatus sum, atque mendacium (Trad. de Rosen).
ration particulière pour les sources et les fleuves, qui sont souvent divinisés. Dans le Rigvéda, la Sindhû, ou l'Indus, est invoquée avec le Ciel, la Terre et Aditî, et plus tard, la déesse Gangâ, dans le Bamâyana, personnifie le Gange de la manière la plus poétique. Les fleuves sacrés de la Grèce et d<l'Italie ont été personnifiés de môme par la poésie et par la sculpture. Les rivières de la Germanie, dont les noms sont en général féminins comme dans l'Inde, étaient placées sous la puissance de génies aquatiques femelles (Grimm, D. Myth<t 338).1 D'après Procope (Bell, yoth., III, 14), les Slaves orientaux tenaient les fleuves pour sacrés et soumis à des déesses particulières. Les exemples de lacs sacrés se retrouvent aussi chez ces divers peuples, et d'autres traces du culte des eaux se remarquent dans toutes les ramifications de la racu arienne. Ici, toutefois, et comme pour le feu, les personnifications plus complètes appartiennent aux temps qui ont suivi lu dispersion, comme l'indique la diversité des noms. Les Apsaras de l'Inde, littér. celles qui se meuvent dans l'eau, n'ont de rapport direct, ni avec les Nymphes, les Naïades, les Néréides, les Sirènes, ni avec les Niœes et les Merminnen de la Germanie.
Un nom certainement fort ancien de la mer s'est conservéf chose singulière, dans l'irl. f trtath, au gén. tréthan (Cor m., (?/., 156 et Fil. Oeng. ). Cf. trethan, gl. gurges i. e. maris (Z.2, 264); et trethnach, orageux, stormy (Stokes; Corm., 1. cit.), treathan (O'Dav., GL). Comme l'a remarqué Siegfried. un rapport semble évident, en premier lieu avec le Tçhw
1 Le culte des fleuves et des sources, chez les Gaulois, est suffisamment démontré par les inscriptions votives aux déesses de la Sequan;it de Tlcauna, au dieu Borvo, etc. La plupart des noms de rivières sont aussi féminins.
grec, fils de Neptune et cT 'A/xQiTpiTti, dont le nom sy rattache aussi et qui s'appliquait à la mer. Suivant Preller (Gr. M,, 126), ToItùùv personnifie la mer agitée, les eaux primitives, le vieil océan, d'où étaient sortis l'esprit, l'air et le ciel. L'épithète de TçtToytma, donnée à Minerve, a dû signifier née de l'Océan. Les Tgrt07rctT0(>tç ou -ttcltquç, fils d'Uranus et de Gê (la terre ), objets d'un culte à Athènes, présidaient à la violence des vents d'orage, sans doute spécialement sur la mer pour les Athéniens. Le nom de Triton, devenu celui de toute une troupe de dieux marins, fut appliqué également à des lacs et à des fleuves, en Lybie et en Grèce, et devint la source des légendes concernant Minerve et sa naissance.
On voit ainsi que le sens primitif de ce nom s'était obscurci déjà chez les Grecs par les influences mythiques. Cela se remarque bien plus encore eu remontant plus haut vers les Aryas de l'Orient. Le Rigvéda, en effet, mentionne un dieu Trita, d'après le D. P., en rapport avec Marut, Vâyu, Vâta et Indra (les dieux des vents et du ciel atmosphérique), qui combat avec eux contre les puissances démoniaques, Vrtra, Tvâshtra, les dragons, etc. On en sait d'ailleurs si peu de chose que l'on n'aurait pu le rattacher au Triton grec, n'était son surnom diAptya ou Apya, c'est-à-dire qui demeure dans les eaux, mais fort au loin, dans une région cachée, d'où la locution usitée d'envoyer à Trita toute chose funeste. On ne peut s'empêcher de penser à la mer qui, pour les Aryas védiques, devait se présenter dans un lointain mystérieux. Il faut ajouter que le nom de Trâitana, personnage surhumain, en rapport avec Trita, se rapproche encore plus du Tçhav, -ovoç.
Ce n'est pas tout; ce Trâitana reparaît chez les Iraniens, dans le Thraêtona de l'Avesta, où il ne figure plus que comme un ancien héros qui enchaîne le dragon Dahâka, et qui est
devenu Frétûn en huzvar., et le Frédûn, Féridûn, des traditions persanes, s'éloigne toujours plus de sa forme et de sa signification premières. Il se rattache cependant à cette dernière, en ce qu'il est appelé le fils d' Âthvya, évidemment le véd. Aplya.
L'origine de tous ces noms reste obscure. Le scr. trifaf comme rçiroç, signifie troisième. De là, cette légende plus récente des trois frères, Êkata, Dvita et Trita, le premier, le second et le troisième, dont le dernier aurait été enfermé par les deux autres dans une citerne. On serait tenté d'y voir un souvenir d'une antique trinité de dieux, le ciel, la terre et la mer, celle-ci perdue de vue et reléguée au loin par la prédominance des deux autres.
Quoi qu'il en soit, il semble impossible de contester les rapports répétés, en chaîne continue de l'Occident à l'Orient, entre l'irl. trïath, tréthan, le gr. tqito-, Tçitcûv, le scr. Trita, Trâitanciy et le zend Thraétona, et de ne pas y reconnaître an nom de la mer commun aux branches les plus anciennes de la race arienne. *
Je ne sais, au reste, quel rapport il peut y avoir entre HrL triath ou tréthan, mer, trïath (gén. tréith), roi, et trïath, gén. treithe, sanglier ( Corm., GL, 156 ). Cf. ib., 129, orc treith, porcus régis, pour fils de roi, auquel répond, pour la forme, le ttorch trwyth, sanglier fabuleux, des Mabinagion gallois.