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Les origines juives de l'oraison dominicale [microform]

Le Commandant Armand Lipman, qui a suivi dans le temps quelques-unes de mes conferences, a soumis & mon appreciation un memoire sur les erigines du Pater Roster, dont il a soigneusement recueilli les elements dans les pri&res rituelles hebfaiques.

J'avoue avoir etudie sa proposition avec une curiosite bienveillante, etant engage moi-meme dans une eomparaison du texte des Evangiles canoniques, qui soiileve mainte question doctrinale ou rituelle et ouvre un champ etendu a des hypotheses ou possibilities susceptibles des plus grosses consequences.

M. Lipman m'ayant demande de presenter son ceuvre au public, je le fais volontiers avec la pensee de completer sa demonstration par des considerations emprunte"es a I'ex4gese chretienne. J'y ai trouve les 61^ments d'une contre-epreuve assez inattendue, qui me dispensera de m'engager sur le terrain, toujours sea* breux, de la discussion ou de la polemique.

Laplacedu Pater Noster dans le Discours snr la Montague.

Une particularite du grand discours contenu aux ehapitres V, VI et VII de saint Matthieu, c'est son opposition au judaisme ; la loi chretienne est autrement parfaite (V, 17-48). La merne hostilite se manifeste dans la trilogie fameuse de I'aumone, de la priere et du jeune (VI, 1-6, 16-18). Apres le programme ideal de la justice evangelique, le premier Evangile amene d'abord une instruction, tout a fait methodique dans son developpement, sur la maniere d'accomplir les bonnes oeuvres, c'est-a-dire les trois oeuvres principales de la piete juive, 1'aumdne, la priere et le jeune. On a montre comment il faut entendre mieux que les pharisiens les prescriptions de la Loi ; on va dire maintenant comment il faut faire mieux qu'eux les oeuvres que le chretien pratiquera comme eux. II s'agit toujours de la justice evangelique et Ton a soin d'employer le mot, des le debut, pour faire la transition et garantir, autant que possible, 1'unite du discours. Qui s'exprime ainsi ? M. Alfred Loisy dans ses Evangiles synoptiques (1).

Mais M. Loisy se voit dans la necessity de declarer presque aussitdt : L'instruction sur les trois oeuvres contient elle-meme un morceau surajoute', 1'Oraison dominicale, avec les versets qui lui servent d'introduction et de complement. (2) Ge qui revient a accorder

(2) 1907 ; I, 594 Ghapitre VI, versets 7 a 15.

DE L'ORAISON DpMIHICALE

v que le Pater Noster ne faisait pas partie de la redaction premiere du Discours sur la Montagne.

Les convenances du langage ecclesiastique ont engage M. Loisy a se servir de reuphemisme morceau surajoute en ce qui concerne 1'intercalation de 1' Oraison dominicale entre les recommandations relatives a la priere (VI, 5-6) et celles relatives au jeune (VI, 16-18), qu'elles e'cartent et separent brutalement. D-'auire part, 1'ecrivain du Sermon avait nettement signifi6 a trois

. reprises que ses critiques etaient dirigees centre les hypocrites (versets 2, 5 et 16), plus exactement,

. qu'elles visaient 1'ostentation a la mode dans les hautes classes juives. Or la critique de Pauteur de 1' Oraison vise non les Juif s, mais les palens et cela est du plus haut interet : Quand vous priez, ne multipliez les paroles comme les palens qui pensent etre exauces en parlant. beaucoup. Voila un argument d'un grand poids en faveur de la these de M. Lipman etdont celui-ci n' avait pas connaissance : L'Oraison est une intercalation t?esprit juif inseree dans un contexte anti-juifJ

3e reprends le texte de M. Loisy, d'autant plus instructif qu'il s'est abstenu d'en signaler la consequence" necessaire, a savoir le doute grave jet6 sur les origines de 1' Oraison : Avant de passer au conseil concernant le jeune, 1'evangeliste profite de Foccasion qui se presente et il insere en cet endroit une instruction plus speciale et plus developpee sur la priere... D'apres Matthieu, Jesus ayant recommande a ses disciples de ne pas prier comme les hypocrites, s'aviserait aussi de les inviter a ne pas prier comme les palens, auxquels on ne songeait pas, et de leur indiquer une f ormule de priere courte et appropriee aFobjet qu'onse propose enpriant. ...Toute cette introduction (versets? et 8)parait artificielle. Le debut unite celui des trois conseils sur les bonnes oeuvres (v. 2, 5 et 16) ; la reflexion sur la connais-

8 LES ORIGINES JUIYES

sauce que.Dieu a de nos besoins est empruntee au discours sur la confiance en Dieu (v. 32), que Ton trouvera un peu plus loin. (1)

En somme, un recenseur du Discours sur la Monta-

gne, trouvant insuffisantes les indications de son texte

sur la priere, les a corrigees et cbmplet^es par une incise

considerable sans prendre souci de rompre 1'economie

-du discours sur les trois ceuvres (2).

La double edition du Pater Noster dans S. Matthieu et

dans S. Luc.

M, Lipman a pense suffisant de reproduire 1'Oraison dominicale dans unetraductionfrangaisetr^srepandue ; cela ne rep ond plus a 1'etat present des questions.

En voici le texte d'apres une traduction tout a fait litterale (S. Matthieu, VI, 7-15) :

7) Quand vous priez, ne bavardez pas corrnne font les paiens, qui croient qtfilsseront exauces a force de paroles. 8) Ne leur ressembkz done pas, puisque votre peresait de guoi vous avez besoin avant que vous le demandiez. 9) Vous done, priez ainsi :

Notre Pere, qui es aux cieux,

que ton nom soil consacre (ou celebre) ;

10) Que ton regne arrive,

que ta volonte se fasse sur la terre comme (elle se fait) au ciell

(1) 1907 ; I, p. 596 et 597.

(2) Loisy, I, p. 594.

11) Lepaindont nous avons besoin, donne-le nous au- ' jourd'hut ;

12) Et tiens-npus quittes de nos dettes, comme nous en tenons quittes nos debiteurs ;

13) Et ne nous engage pas dans la tentation, mais deli' vre-nous du mechant.

r - 14)Eneffet,sivousremettezauxhommesleursfau-

tes, votre Pe*re celeste vous remettra aussi les vdtres ;

15) tandis que, si vous ne les remettez pas aux autres,

. - votre P6re, lui non plus, ne vous remettra pas vos fau-

tes(l).

Le texte de POraison comporte quelques courtes ob- . servations. La priere doit se borner au strict necessaire, Dieu connaissant aussi bien, sinon mieux que nous, nos besoms. On adressera, dit M. Loisy, la priere a notre - Pere qui est aux deux, selon 1'id^e populaire que tout le monde, Juifs et palens, se f aisait du sejour de la Divinite La formule, ajoute-t-il, a une couleur tout a fait hebralque. (2)

-La terre et 1'univers entier doivent retentir de la gloire.du createur, que confessent tous les etres vivants. Le nom de Dieu doit etre sanctifie, non au sens d'une saintete" grandissante, mais au sens de la consecration ou celebration supreme;

Le regne, dont le fidele reclame ardemment 1'arrivee

sur la terre, est celui que Jesus a preche, dont il prepa-

s rait I'avenement, dont il invite les fideles a esperer et a

- ' souhaiter 1'accomplissement prochain. (3) Nous res-

(1) Toutes les Editions critiques s'accordent a biffer la seconde moiti6 du verset 13 : Gar k toi appartiennent le regne, la puissance et la gloire dans les siecles, amen I , doxologie eiiprunt6e a 1, Chroniques, XXIX, 11-13.

(2) Loisy, I, p. 601.

(3) Loisy, I, p. 603. .

tons ici sur le terrain commun an judaisme et au christianisme primitif, lequel ne se decele par aucun indiee propre.

La seconde moiti6 du verset 10 ne laisse pas de sonlever une dif ficulte serieuse. Quand est-ce que la volonte" divine doit s'accomplir parfaitementsurlaterre,comme c'est deja le cas pour le ciel ? Ce ne pent etre qu'au moment de 1'arrivee du regne. Aurait-on forme 1'espoir que ceresultat put etre atteint des maintenant, c'est-adire devanee grace a un sincere effort de conversion de I'humanite ? C'est bien subtil. Je considere plutdt cete remarque comme un commentaire expUcatif,. comme une addition qui alourdit la pensee sans lui apr porter aucun element nouveau. Le verset 11 est excellent : le pain ou plutot la nourriture convendble, suffisante, necessaire, attendons-la sans impatience de la main de Dieu, jour apres jour (1). La plupart des traductions modernes ont repudie 1'insipide pain quotidien , qui ne presente qu'une desagreable tautologie, ou 1'absurde supersubstantidlem de la Vulgate (2).

Ici, survient, d'une fagonassezinattendue (verset 12), la pfiere adressee a Dieu de nous tenir quittes de nos dettes . Cette f ormule se comprend mal, si 1'on n'a pas sous les yeux la fameuse parabole du creancier impitoyable (S. Matthieu, XVIII, 21-35); figurer Dieu essen-tiellement comme un creancier, presentant sa note, c'est quelque peu restreindre Tidee d'obligation morale ; aussi les traductions y substituent, comme d'instinct, le pardon des offenses, et se mettent ainsi d'accordavec la glose explicative des versets 14-15 (3).

(1) Cf. VI, 25 et suiy.

(2) Comment cette bizarre transcription du grec s'est-elle glissge dans une traduction a tant d'6gards remarquable ?

(3) A rapprocher des versets 14-15, les passages suivants : S. Marc, XI, 25 et S. Matthieu, V, 23-24.

Le verset 13 et ne nous engage pas dans la tentation viendrait beaucoup mieux a la suite immediate de la requete du pain necessaire ; mais delivre-nous du mechant fait 1'ef f et d'une glose explicative, comme le que ta volonte se fasse du verset 10.

II resulte de ces indications sommaires : 1 que 1'Oraison a ete rapportee apres coup et intercalee par force dans un contexte qu'elle a disloque ; 2 que son preambule affecte de contredire 1'instruction sur la priere, de tendance anti-juive, qui figuraitdansleDiscourssurla

-Montagne ; 3 qu'elle ne renferme, par ailleurs, aucun element specifiquement chretien comme serait une alluv sion au caractere messianique de Jesus ou a la redemption ; 4 que son unite est des plus contestables et que,

xjomme tel morceau fameux de 1'antiquite chretienne, le Symbole dit des Apotres par exemple, elle semble

^.s'etre grossie .par plusieurs adjonctions successives, que la logique interne ne justifie pas.

Abordons maintenant 1'Oraison telle qu'elle se trouve dans FEvangile de S. Luc, cnap. XI, versets 1 a 4, morceau tres etudie, que completent des considerations relatives au meme objet (versets 5 a 13).

2) Quand vous priez, dites :

P&re, que ton nom soit consacre, Que ton r^gne arrive /

3) Donne-nous, jour par jour, le pain dont nous avons besoin.

4) Et pardonne-nous nos peches, car nous auss i tenons qaitte quiconque nous doit ;

Et ne nous engage pas dans la tentation.

Les commentateurs remarquent que le troisieme fivangile a singulierement abrege le texte de S.. Matthieu; nous demanderons comment il a pu prendre de pareilles libertes a 1'egard d'un document qui se presentait avec un tel caractere d'autorite : Vous done,

J- it

priez ainsi (S. Matthieu,'VI, 9). N'insistons pas. Le texte de 1'Oraison e"tait si mal fixe, avait un caractere si peu authentique, qu'un e"crivain plus recent a cru devoir le corriger sans scrupule. Notre Pere qui es aux cieux devient Per el Que ta volontese fosse, etc. est .purementet simplement biffe ; nous avions ete, pour notre part, porte a le considerer comme une glose explicative. La formule du pain journalier est legerement modifiee. Dieu remet, non plus des dettes, mais ~ des fautes morales, des p.eches, correction intentionnelle fort satisfaisante. Suppression des mots inutiles : mais delivre-nous du mechant .

En somme, pour qui voit les choses de haut, ces suppressions et corrections s'expliquent fort bien. Pour ma. part j'accorde ma preference au texte de S. Luc, sauf sur deux points : 1 jeretablirais le Pater Nosterqui es in cselis et 2 je supprimerais completement le pardon des pe"ches ou remission des dettes .

Nous avons laisse jusqu'ici de c6te 1'element essentiel de la comparaison entre le premier et le troisieme evangelistes.

En effet S. Luc ne s'est pas borne a corriger severe- .~ ment un texte qu'il estimait defectueux. II a fait beaucoup plus ; il 1'a violemment arrache 1 de son entourage et lui a donne, de sa propre autorite, une origine toute differente.

Jesus, d'apres le Discours sur la Montagne, avait vertement critique les allures de certains de ses contemporains; i'auteur de 1'Oraison (S. Matihieu, VI, 7suiv.) avait oppose la priere chretienne a la priere paienne et cru devoir placer un modele type de priere dans la . bouche de J^sus pour eviter a tout jamais de dommageables ecarts. S. Luc, pour sa part, fait honneur de 1'initiative aux disciples, qui admirent la maniere dont Jesus prie et le supplient de leur communiquer ce secret

vv DE L'ORAISON DOMINIC ALE 13

pre"cieux en.leur accordant, sur ce point, la marque de confiance que 1'illustre prophete- Jean-Baptiste^ avait donne'e a son entourage. Ce.qu'il a consent! a fairepour ses disciples, ne le feras-tu pas pour nous ? La priere "peut tout, elle transporte les montagnes ; accorde-nous le benefice de cette puissance illimitee.

Un jour, dit 1'Evangile de S. Luc, que Jesus etait en priere en un lieu quelconque, apres qu'il eut fini, quelqu'un de ses disciples lui dit : Seigneur, enseignenous a prier comme Jean 1'a enseigne" a ses disciples. " Jesus leur repondit : Quand vous prierez, dites... (S. Luc, XI, 1-4).

C'est tout un tableau, bien que Pecrivain ait cru pouvoir se dispenser chose aisee de designer plus categoriquement et la localite et le nom du disciple qui posa la question et obtint, pour lui comme pour les autres, la pre*cieuse revelation.

Quel pouvait etre le contenu de la priere selon Jean et en quoi celle que lui substitue Jesus en differe-t-elle ? Nous Pignorons ; nous ne voyons pas cependant qu'il y ait lieu de supposer une divergence de quelque portee entre Pune et Pautre pas plus qu'a Porigine entre une priere juive et une priere chretienne.

On voit le grand inte"ret d'etudes telles que celle qu'a menee a bonne fin, dans des conditions excellentes de methode et d' exactitude, M. Armand Lipman. II peut paraitre tres etrange qu'un document tel que le Pater Noster puisse etre ramen6 du christianisme au judaisme et quelques-uns s'imagineront peut-etre que les consequences en peuvent etre considerables au point de vue dogmatique.

Eri realite, ce sont des recherches d'ordre litteraire

et doeumentaire, qui doivent tre poursuivies dans le silence du cabinet, et sans souci des repercussions externes. Le premier siecle de notre ere a e"te une 6poque de fermentation, oft des elements d'origine tres varied ont ete amalgames et en quelque mesure triture's dans des conditions tres particulieres de tradition servile et d'independance frondeuse. Le Sermon sur la Montagne est transforme par une incise audacieuse ; un ecrivain un peu plus recent reprend le m^me theme et le developpe selon un point de vue nouveau.

L'exegese chretienne, malgr6 de grands progrds, n' arrive pas a prendre son parti de ces precedes et ser6fu- . gie tour a tour dans des faux-fuyants ou dans des allegories renouvelees du Philonisme. Pourquoi se refuser a appeler les choses par leur nom ?

Maurice VERNES.

Directeur d'6tudes d I'Scole pratique des H antes Etudes de la, Sorftonne, President de l& Section des Sciences reiigieuses.

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