ROTROU
Saint=Genest.
La tragédie de Rotrou, Saint-Genest, est contemporaine de Corneille; elle paraît cependant beaucoup plus désuète encore que la plupart des tragédies de l'auteur du Cid, et non pas à cause de son antiquité plus grande, mais par sa nouveauté même et par son audace, si étrangères aux formules classiques. Quelque chose de la « sauvagerie » de Shakespeare y trouble la sévère ordonnance de la tragédie française traditionnelle.
Saint-Genest est. parmi les innombrables pièces en vers que Rotrou écrivit, improvisa même, durant la première partie de sa vie turbulente et fiévreuse, une des plus justement célèbres. On l'a rapprochée, non sans raison, du Polveucte de Corneille. Mais aucun reproche d'imitation ne saurait l'atteindre. Plus encore que son illustre rival, Rotrou fut un véritable «romantique», un romantique d'avant la lettre, par la saveur de son langage et de sa fantaisie. Si ntiment chrétien est le même dans les deux tragédies, l'expression en est très différente, non moins que l'action. L'idée, toute shakespearienne, de faire jouer une pièce dans une pièce, de placer une « feinte », comme on disait alors, à côté de la vérité, avec des comédiens qui, doublement acteurs, mêlent à la noblesse du langage tragique leur langage familier, ne s'accorde certes en rien avec les « règles » du genre. Cela dut paraître un peu plus tard fort téméraire; mais à l'époque de Rotrou, c'était là plutôt un restant des usages anciens, un écho des mystères du vieux théâtre, et, mieux encore, du théâtre espagnol, qui eut une si grande influence, on le sait, sur l'évolution du théâtre français. Il y a dans tout cela un sentiment réaliste, une impression de nature vraiment remarquables. Et c'est par la sincérité de l'accent et le mépris de toute convention que l'œuvre arrive à produire, aujourd'hui encore, beaucoup d'effet.
Le sujet de Saint-Genest tenta, en ce temps-là, de nombreux poètes. Les dramaturges ne craignaient pas de puiser à la même source, de se corriger les uns les autres, de se voler même un peu à l'occasion. Ils mettaient volontiers à contribution les travaux de leurs devanciers, ou ceux de leurs confrères étrangers, et ne s'en cachaient pas comme on s'en cache aujourd'hui. Nous l'avons vu déjà en parlant de Molière, qui fit avec Rotrou ce que Rotrou avait fait lui-même avec d'autres. Rotrou mit à contribution sans détour, pour écrire sa pièce, un mystère du moyen âge intitulé : Lystoire et la vie du bienheureux saint Genis. On y voit Genis, païen endurci, se convertir en écoutant un interminable sermon que lui fait un prédicateur loquace. Les anges et les démons interviennent et y jouent des rôles importants. Rotrou s'est éloigné, non sans raison, de cette version primitive. Mais ce mystère n'est pas le seul document qui l'ait inspiré. Lope de Vega avait, bien avant lui, traité le même sujet dans sa pièce intitulée : Lo Fingido Verdadero {El mejor représentante, o vida, muerte y martirio de San Ginès).
L'œuvre espagnole a plus d'un rapport avec la tragédie du poète français. Nous y voyons le héros exercer son métier de comédien devant l'empereur Dioclétien et tomber amoureux d'une de ses partenaires; puis soudain, à la fin seulement, se dessine le drame religieux. Pendant que Ginès répète un de ses rôles, le Christ lui apparaît, dans les bras de son père, avec la Vierge et les Martyrs ; il entend une voix divine qui lui parle; il croit à une plaisanterie; mais des anges, de vrais anges, descendent du ciel, porteurs de tout ce qu'il faut pour baptiser; une sorte de quiproquo se produit entre les comédiens et les personnages célestes, que tout d'abord on se refuse à prendre au sérieux. Finalement tout s'explique ; Ginès est arrêté; on l'empale, et les comédiens sont bannis de Rome honteusement.
Rotrou a eu soin de supprimer de sa tragédie l'élément surnaturel, et il a bien fait. Si dévots qu'ils fussent, les spectateurs d'alors ne l'auraient probablement pas accepté sans irrévérencieuse gaîté. Cependant Saint-Genest ne tarda pas à tomber dans l'oubli. Le rayonnement de Corneille fut fatal à la gloire des poètes qui avaient ouvert des voies nouvelles au théâtre français. Il a fallu plus de deux cents ans pour qu'on se souvînt de Rotrou et qu'on lui reconnût le talent que, même il n'y a pas longtemps, les critiques autorisés lui refusaient. « Il n'y a rien de remarquable dans Saint-Genest», affirmait doctoralement Guizot... C'était un peu sévère!... Qu'eût-il dit des quelque trente autres pièces que, avant celle-là, Rotrou improvisa pour satisfaire sa passion du jeu, ou, simplement, pour ne pas mourir de faim? Elles ne valaient pas gros. Le prix que les éditeurs d'alors payaient une tragédie allait bien jusqu'à quatre francs pour cent vers alexandrins. Pour un total de 2,250 livres tournois, Rotrou céda aux libraires Somma ville et Quinet la propriété de ses quatorze premières pièces. Il n'y avait point là de quoi faire fortune. Richelieu, dont Rotrou faisait les pièces, avec deux ou trois confrères, payait un peu mieux. Mais tout de même, le théâtre n'enrichissait guère ceux qui devaient en vivre. Que les temps sont changés !