LE BOOK OF CERNE ET LES LITURGIES CELTIQUES
Le Book of Cerne, ou livre de l’abbaye de ce nom, dans
| Je Dorsetshire, est un manuscrit précieux appartenant à l'Uni- | versité de Cambridge; de format in-4°, il compte cent cinquante-
trois pages sur vélin, distribuées en trois parties; ce sont en réalité trois manuscrits différents reliés ensemble. La première
| partie, en vingt-six feuillets, contient la copie de quelques char-
tes, la plupart concernant l’abbaye; la troisième est consacrée à des séquences; la seconde dont nous aurons seulement à nous occuper, le Livre de Cerne proprement dit, comprend quatrevingt-dix-neuf feuillets d'une écriture qui, au premier aspect, nous révèle comme date la fin du vin* ou le 1x° siècle.
Un examen plus attentif démontre qu'il a été écrit sous Aethelwood et pour lui, ce qui parfois a fait donner au manuscrit le nom de livre d’Aethelwood; or, ce prélat fut évêque de Lichfield de 818 à 830. Voilà donc le manuscrit situé géographiquement et chronologiquement. Néammoins, il faut ajouter qu'il pourrait bien n'être lui-même que la copie d’un original qui appartient probablement au vir° ou au vin siècle. Ceci est d'une grande importance au point de vue de l’histoire liturgique.
Henri Bradshaw, qui a donné son nom à une société de publications liturgiques en Angleterre, voulait imprimer ce précieux manuscrit; l’entreprise n'aboutit pas. Lorsque dom A. B. Kuypers, bénédictin de l'abbaye anglaise de Downside, vint à Cambridge, Edmond Bishop, un des maîtres de la science liturgique, lui conseilla de reprendre ce travail et l’encouragea dans son œuvre. Le savant bénédictin a pu étudier au British Museum un autre manuscrit (Royal ms., 2 A XX) qui présente avec le Book of Cerne les plus grandes analogies. L'ouvrage de dom Kuypers contient l'édition de ces deux manuscrits (1); il les a fait précéder d'une excellente étude, où il établit l’âge et la provenance des précieux codices et donne tous les renseignements historiques désirables; le texte est accompagné de savantes notes philologiques et liturgiques, et suivi d’appendices; enfin l’auteur a eu l'avantage d'avoir la collaboration d'Edmond Bishop qui, sans parler de ses conseils expérimentés, a fourni une longue note (p. 234 à 283), laquelle n'est pas le moindre attrait de la publication. L'édition est faite avec un soin scrupuleux; le manuscrit est exactement reproduit avec son orthographe, sa ponctuation, ses fautes, et même la section des lignes.
A ee Press de Cambridge, qui a supporté les frais de l'édition, n'a rien épargné pour faire du Book of Cerne un livre de luxe. Deux belles reproductions nous donnent une idée de ses enluminures, qui sont fort curieuses.
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Disons tout de suite que le Book of Cerne n’a pas l'importance liturgique et historique des fameux sacramentaires édités par les Thomasi, les Mabillon, les Ménard, les Rocca, les Bianchini. C’est un livre de prières pour l'usage privé; il a
(x) The Prayer Book of Aedeluad the Bishop, commonly called the Book 0f Cerne, edited form the ms. in the University Library, Cambridge, with introduction and notes by dom A. B. Kuypers, Cambridge, at the tv Press, 1902, 1 vol. in-4° de xxvr-286 p.
| néanmoins sa valeur comme témoin de la dévotion au vin et | au 1x° siècle, et aussi parce qu'à cette époque la prière privée n'est pas isolée, autonome, nous dirions presque fantaisiste comme de nos jours, elle reflète la liturgie publique, elle en est tout imbibée; par là le livre appartient au domaine de l’histoire générale. IL faut le classer dans une catégorie de livres de même genre et presque de même époque : le Book of Nunnaminster, le Libellus precum de Fleury, les livres de Bède et d’Alcuin.
Il débute par un récit de la passion selon les quatre évangélistes; comme le texte appartient à peu près à l’époque des revisions de la Bible par Théodulphe et par Alcuin, il ne manque pas d'un certain intérêt pour l’histoire de la Vulgate. Tout le reste du manuscrit est consacré à des prières diverses, prières à la Trinité, prières au Seigneur, louanges à Dieu, prières du matin et du soir, examens de conscience, préparation à la pénitence, prières de saint Grégoire, de saint Jérôme, de saint Ephrem, de saint Paulin, de saint Jean, de saint Pierre, prières à la sainte Vierge, aux apôtres, à saint Pierre, à saint André, à saint Michel, un abrégé du psautier comme celui de Bède et d’Alcuin, un récit de la descente du Christ aux enfers dont nous reparlerons.
Les prières de ces sortes d’eucologes sont d’origine variée; c'est à découvrir la provenance de ces formules, et à tracer la direction des différents courants liturgiques, que s’est surtout appliqué M. E. Bishop dans sa note; il l’a fait avec une connaissance du sujet, une étendue d’érudition qui n'étonnera que ceux qui ne connaissent par les ressources de sa science liturgique.
Naturellement on doit retrouver dans le Book of Cerne un fond celtique. Il apporte un précieux appoint à une litiérature liturgique qui compte déjà des monuments assez nombreux, comme le Missel de Stowe, l’Antiphonaire de Bangor, le Sacramentaire de Bobbio, que M. E. Bishop fait rentrer dans cette catégorie, malgré des affinités mozarabes et gallicanes (1), le
(1) Warren en faisait un document gallican; nous aurions voulu que
Irish liber hymnorum, les fragments du Book of Mulling et | quelques autres publiés par Warren (1). :
On peut, à l’aide de ces témoignages, dégager les caractères de cette liturgie; puisant aux sources mozarabes et gallicanes, acceptant des données romaines, elle a cependant son originalité qui se traduit dans certaines prières d’un caractère intime personnel; sa piété devient facilement tendre, même passionnée. En s'adressant à Dieu, elle trouve souvent l'éloquence; telle cette prière à la Trinité :
Sancta Trinilas, tu es Deus meus verus. Tu es pater meus sanctus. Tu Dominus meus pius. Tu rex meus magnus. Tu judex meus justus. Tu magister potius. Tu adjutor meus opportunus. Tu meus medicus potentissimus. Tu dilectus meus pulcherrimus. Tu es panis meus vivus. Tu es sacerdos meus in æternum. Tu es dux meus ad patriam. Tu es lux mea vera. Tu es dulcedo mea sancta. Tu es palientia mea clara, etc (2):
On aperçoit dans cette pièce, comme dans plusieurs autres de cerecueil, un certain rythme et même une rime. La suivante est plus caractéristique encore à ce point de vue :
Sancte sator Legum lator suffragator. Largus dator, Jure pollens currit velox et qui potens cujus numen Nuanc in æthra Crevit lumen Jfirma petra Simul solum À quo crelo supra polum Aucta freta Præci posco Quæ apalustra prout nosco Jerunt flustra Cæl arce Quando Celox Christe parce, etc. (3).
M. E. Bishop discutât la théorie de dom Cagin qui y voit un sacramentaire d’origine romaine.
(x) The liturgy and ritual of the celtic Church, Oxford, 188%. Il y faut ajouter les fragments récemment découverts par Bannister, voir la dernière note à la fin de cet appendice.
M. H. A. Wilson a récemment relevé (Journal of theological Studies) un autre exemple dans le Book of Cerne d’un rythme que l'on peut considérer comme celtique :
Ambulemus ne prosperis hujus diei luminis,
In virtute altissumi Dei deorum maximi,
In beneplacito Christi, in luce Spiritus sancti,
In fide patriarcharum [In meritis prophetarum (1). (In pace apostolorum) in gaudio angelorum,
In via archangelorum, in splendoribus sanctorum,
In operibus monachorum, (in virtute justorum,)
In martyris martyrum, in castitate virginum, etc. (2).
Citons encore le début de celle-ci :
Omnipotens dilectissime Deus, sanctissime atque amantissime pater. Observo te per unigenitum filium tuum dominum nostrum Jesum Christum, ut me nunquam in eorum trades potestatem adversariorum, etc. (3), ou cette prière d’un pénitent : Domine Deus, qui non habes dominum sed omnia sunt condicione subjecta, ne despicias me indignum famulum tuum, sed in numero servorum tuorum me computes, etc. (4).
Malheureusement, comme les liturgies mozarabe et gallicane, la liturgie celtique tombe parfois dans la diffusion, les répétitions, les accumulations de termes pour rendre la même idée, les concetti, dans certains cas même, la bizarrerie. Mais le caractère de la race s’y reflète bien avec son sens profondément religieux, sa crainte des jugements et des châtiments d'outretombe, sa piété sincère et émue, une confiance filiale en Dieu, parfois quelque chose d’enfantin qui du reste ne choque pas, tant le sentiment est vrai et touchant; un certain vague d’imagination et d'expression.
(1) L'auteur de l’article donne un texte combiné; les mots entre crochets appartiennent au seul livre de Cerne, les mots soulignés au document À (Royal ms. 2 A XX).
(2) Book of Cerne, 91, 211. Cf. H. A. Wilson, On a rythmical prayer in the Book of Cerne, dans The journal of theological Studies, January 1904, p. 263.
(4) P. 115. Voyez encore la lorica loding qu'il faut considérer comme une prière celtique, p. 85.
C’est surtout dans les confessions ou les prières des pénitents que paraît ce défaut :
Domine sancte pater omnipotens æterne Deus. Rogo te ut miltas in cor meum veram penitentiam et veram confessionem omnium peccatorum meorum, quos ego feci contra tuam voluntatem et contra animæ meæ salutem. Contra viros vel mulieres, verbis vel operibus, vel cogitationibus, vel factis. Ego sum confitens omnia tibi atque angelis tuis… Ego sum confitens tibi... falsum testimonium, adulterium, gulam, et avaritiam, infidelitalem, malam pertinaciam, fiduciam, malam concupiscentiam et adoptionem iniquorum voluntatum et malorum remissionum, etc. (x).
Parfois même on ne peut se défendre de penser que certaines de ces formules ont bien l'air de formules magiques, notamment celle de la page 223.
En dehors du fond proprement celtique, on discerne un certain nombre d'emprunts à la liturgie mozarabe. Aux preuves données par M. E. Bishop nous pouvons ajouter quelques exemples qu'il n’a pas relevés. On lit par exemple, page 135, sous le titre de Laus Christi : Christus primogenitus ex ore procedens patri. Christus unigenitus consubstantialis patri filius, Christe À et Q initium et finis. Christus cum Patre ponens angelorum agmina superbis resistens humilibus autem dans gratiam, etc.
En étudiant l’A et Q@ dans la liturgie, j'ai eu l’occasion de rappeler quelques formules analogues à celle que l’on vient de lire; or toutes sont d’origine mozarabe ou celtique. Ainsi on trouve ces signes deux fois dans le Zibellus orationum, deux fois dans le bréviaire mozarabe, une fois dans le missel mozarabe, deux fois dans l’antiphonaire de Bangor (2). Enfin dom Férotin,
(1) P. 92 sq.
(2) Libellus orationum in die apparitionis Domini. Cf. Thomasi-Bianchini, Opera t. 11, p. 47 et 494; Breviar. Mozar., Migne; P. L., t. Lxxxvr, col. 176 et 182; Missale mixtum, P. L., zxxxv, col. 225; Antiphonary of Bangor, éd. Warren, Londres, 1895, part. 2, p. x et 45. Cf. mon article : l'A et l'@ nella liturgia, dans la Rassegna gregoriana, oct. 1902 et l’article A et Q, Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie, t. 1., col. 24.
dans l'édition du Liber ordinum mozarabe, m'en fournit un nouvel exemple (1).
A la page 168, dans l'hymne sur la Passion, qui est du reste déjà dans l’antiphonaire de Bangor (2), nous lisons : 2nnocens captus tenetur nec repugnans ducitur, sistitur falsis grassatur offerendus Pontio; c'est aussi une formule tirée de l’Aftende Domine, dans le bréviaire mozarabe (3).
Par quelle voie et à quel moment s’est exercée cette influence sur la liturgie celtique? Warren, qui avait déjà constaté ce fait, a rappelé à cette occasion les relations historiques qui ont jadis existé entre les deux pays et dont les documents ont gardé quelques traces : des conciles espagnols portent dans leurs listes le nom d’évêques bretons; il y a même un siège breton de Britona ou Brétonia en Espagne (Bretona). M. E. Bishop est assez disposé à admettre l'existence d'un livre de dévotion, sorte d'eucologe contenant un certain nombre de prières orientales, attribuées plus ou moins justement à saint Éphrem, qui aurait été importé en Espagne vers le vn° siècle, et de là en Angleterre, et serait la source commune de tous ces livres de dévotion que nous avons cités (4).
L'étude du Book of Cerne vient fortifier une autre thèse de M. E. Bishop et du bénédictin dom Suitbert Baümer, qui ont démontré l'importance prise dans les Gaules par le sacramentaire gélasien, lequel était arrivé à supplanter peu à peu les liturgies gallicanes, même avant l'époque de Charlemagne (5).
(1) Le Liber ordinum, p. 523, note.
(2) The antiphonary of Bangor, éd. Warren, t. 1, fol. 4, Londres, 1896, in-fol.
(3) Migne, P. L., t. rxxxvi, col. 534; la pièce est donnée avec musique dans les Variæ preces éditées à Solesmes, 1892, p. 110.
(4) P. 280, Cf. une hypothèse analogue dans la dissertation de dom Cagin, Le sacramentaire de Gellone, dans Mélanges Cabrières, Paris, 1899, t. 1, p- 231 sq.
(5) Cf. dom Baümer, Ueber das sogennante Sacramentarium Gelasianum München, 1893, et Bishop, dans Dublin Review, 1894, p. 245 sq. Chose assez extraordinaire pour des liturgistes d'ordinaire si bien renseignés, tous deux ont ignoré le mémoire, si important et si remarquable pour son temps, de Varin, aujourd'hui à peu près complètement oublié, mais qui mériterait d’être mieux connu, car il démèle, avec une critique très sûre, l’œuvre
Or l'étude des sources de notre manuscrit nous amène à la même conclusion. Les formules gélasiennes y tiennentune grande place (1). À ce sujet, E. Bishop reprend à nouveau les idées : qu'il avait déjà exposées, à savoir que le gélasien, dans sa forme primitive et débarrassé de ses retouches gallicanes ou grégoriennes, est bien du vi° siècle (2).
Il me semble que l’on pourrait, en faveur de cette thèse, invoquer un argument auquel l’habile critique n’a pas songé. La règle de saint Benoît, un document qu'on ne peut faire | descendre plus tard que l’année 542, présente en plusieurs passages des analogies avec le gélasien, et celles-ci sont de telle nature qu'il ne paraît pas vraisemblable que ce soit le document liturgique qui s’est inspiré de la règle. Le contraire pourrait être facilement prouvé. De ce fait donc, les parties du gélasien auxquelles ces citations sont empruntées, et elles sont assez nombreuses, sont datées au moins de la première moitié du vi° siècle. Nous laissons de côté des rencontres d’expressions que l'on pourrait, à la rigueur, dire fortuites, et qui ne sont pas étrangères à d’autres documents liturgiques, comme agenda matutina, agenda vespertina, vigiliæ matutinæ, sol lemnitates, oratio dominica, dominico die, in capite quadragesimæ, codex (livre liturgique), litania, kyrie, Deo gratias, etc. (3).
D'autres rapprochements sont plus significatifs : É
d’Alcuin, la combinaison du gélasien avec le grégorien, enfin il indique toutes les données du problème grégorien avec une science et une richesse d'informations remarquables. Dans tous les cas, le fait que deux critiques comme Bishop et Bäumer arrivent, sans entente préalable, aux mêmes conclusions que Varin ne peut être qu’une garantie de la vraisemblance de leur thèse. Cf. le même mémoire de Varin, Des altérations de la liturgie grégorienne en France avant le xmr° siècle, dans les Mémoires présentés à l’Ac. des inscr. et belles lettres, [°° série, t. x, p. 661 sq. et notre article Alcuin, dans Dict. d'archéol. et de liturgie, t. x, col. 1084 sq.
(1) Cf. surtout p. xxvi-xxix.
(3) Regula sancti Benedicti, cap. 1x, x, xx, x1v, xt, xzvur, etc. Cf. Sacra-
ment. Gelasian. (éd. Wilson), p. 79, 291, 293, 174, 179, 59, 10, 19, 284,
144, etc. :
RecuLa sancrr Becnepiri
— Nostræ servitutis officia, solilum pensum servilulis nostræ, servitutis militiam, C. 11, XVI, XLIX.
— Qualiler vigiliæ agantur, c. x1v (2).
— De quadragesimæ observalione, c. XLIX.
— Cum spiriluali qaudio sanclum pascha expeclent, c. xzix.
— Pelat ab omnibus pro se orari, postulantes pro se orari, C. XXXV, XXXVIII.
— Conira vilia carnis pugnare, CA
— De fratribus qui proficiscuntur, C. 11.
— Ul regni ejus mereamur esse consorles. Proloqus.
— Per seplimanæ circulum, post sex mensium circulum, c.