CHAPITRE V
Les Formes de la Propriété chez les Insectes
L'Organisation supérieure des insectes va donner matière à des observations coordination du plus grand intérêt. La forme collective de la Propriété s'y réalise au plus desPn^non^haut degré dans certaines civilisations d'Hyménoptères sociaux. Les faits pren- insectes. dront ici plus de cohérence, ils se distribueront sous un aspect plus coordonné et, d'ailleurs, prêteront moins à discussion, car l'étude des sociétés d'hyménoptères et de termites a été attentive. Cependant, les phénomènes sont de la même nature que ceux dont j'ai déjà traité; ils doivent être retenus au même titre, et c'est légitimement qu'on en verra découler lès conclusions qu'autorise la méthode comparative.
§ 1. — Je n'insisterai pas ici sur les innombrables espèces qui déploient,. pour industrie assurer le sort de leur progéniture, les qualités les plus industrieuses; sur les réserves nutritives préparées pour les larves, sur les galeries creusées dans le bois, les oothèques destinées à protéger les œufs, les cocons et les membranes protectrices que se tissent ou se sécrètent des larves afin de se protéger durant leurs métamorphoses. La matière serait trop abondante; elle entraînerait à une énumération fastidieuse. Je ne retiendrai que des phénomènes qui montrent une prise de possession effective ou qui peuvent présenter un intérêt spécial au point de vue de l'étude poursuivie dans le présent mémoire.
Bien des cas particuliers se présentent. Un grand nombre d'insectes assurent J1"^'^!™, "i»
sens de l'abri.
à leur larve l'abri et la nourriture en déposant leurs œufs dans les abris construits par d'autres espèces, et où une larve poursuit déjà son développement. Parmi les Hyménoptères, les genres Pteromalus, Bracon, Spathius, Tryphon, Phygadeuon, Cryptus, Pimpla, renferment des espèces qui ont coutume de rechercher pour leurs couvées, certaines fausses chenilles de Thenthèdes, les chenilles de quelques Bombyx qui se filent un cocon et des larves qui habitent sous les écorces ou dans le bois. Des larves d'Hémérobes se cachent dans la dépouille de pucerons qu'elles ont dévorés et enveloppés d'une pous-
Galeries de Scolytes
Fig. 16
Galeries de Tomiques. On voit les larves au bout des couloirs débouchant sur la galerie maternelle.
sière duveteuse. Elles pourraient être prises pour les pucerons eux-mêmes, si leurs pinces qui font saillie ne venaient les déceler. Il y a ici un fait d'accomodation des dépouilles animales analogue à celui du Bernard l'Ermite, parmi les crustacés, transformant en abri, qu'il s'approprie, la coquille du Buccin.
Les galeries que creusent les Tomiques et les Scolytes peuvent être retenues constitution de comme un exemple caractéristique de la demeure chez les insectes. Les premiers de ces coléoptères percent, dans l'écorce de certains arbres, un trou droit qu'ils élargissent et dont ils forment une loge où se produit l'accouplement. De cette loge centrale (v. fig. 6 en A) part en haut et en bas la galerie maternelle; peu après la ponte, la femelle meurt ou bien parvient à sortir de sa mine et à s'échapper. Les larves écloses creusent des galeries latérales très rapprochées, comme on peut le voir dans la figure. Elles restent en place et hivernent dans ces galeries, à moins que le temps radouci ne les invite à sortir. Dans ce cas, elles vont chercher ailleurs leur quartier d'hiver. On peut voir, par la disposition même du plan de leur demeure, que chacune des galeries débouche sur le couloir central pratiqué par la mère et qui forme une sorte d'antichambre commune à ces séries d'abris individuels. De même, chez les Scolytes (fig. 6 en B) les larves écloses dans la galerie pratiquée par la mère creusent leurs sillons dans les couches tendres de l'écorce avoisinant le bois, puis, à l'automne, pénètrent dans l'écorce où elles s'aménagent une loge pour y passer l'hiver. Elles sillonnent ainsi les troncs d'un lacis tellement considérable qu'il peut arrêter la circulation de la sève et causer la mort des arbres.
Ces exemples de l'industrie des insectes pourraient être répétés avec abondance. Il suffira d'avoir montré ici comment se réalise, dans l'un de ces cas innombrables, l'appropriation d'un abri et son usage pour la protection de l'individu, de telle sorte que cet abri, exploité dans un but déterminé et dans des conditions précises, réalise les caractères essentiels d'un fait de propriété qui va se présenter bientôt sous des aspects plus complexes.
D'autres coléoptères, comme le scarabée, que l'on appelle bousier dans nos Appropriation d* campagnes, présentent une activité différente. L'animal exploite les bouses de vache, en roulant en pelote des matériaux alimentaires qu'il transporte et qu'il va enterrer dans une salle creusée par lui, sous le sol, où, durant plusieurs jours, il peut se livrer à une nutrition intensive, à l'abri de tout danger. La construction de la boule alimentaire constitue bien une prise de possession de la part de l'animal et au moyen de son industrie. Ce fait comporte l'élément d'exploitation et d'appropriation qui est la base de la propriété, et que l'homme considère aujourd'hui comme créant un droit moral. Cette appropriation individuelle se prolonge sur l'espèce lorsque la boule, contenant un œuf, se trouve destinée à la nutrition de la larve.
Cependant, la lutte pour la vie, la conquête brutale, peuvent transformer la propriété individuelle des matériaux nutritifs. Un second bousier s'abat quelquefois sur la pelote alimentaire que le premier traîne péniblement jusqu'au lieu où il creusera son terrier. Quelquefois il y a lutte, et la propriété de l'aliment industrieusement prépare reste au vainqueur. Quel-
maten&ui nutritifs.
Fig. 17. — Nid de Polibm scutellaris
Construit sur le type de la fig. 19 en B. Ces guêpes cernent leur nid d'épines, qui servent de défense et qui lui
donnent un aspect particulier
quefois. au contraire, l'association se constitue; l'un des scarabées pousse la boule que l'autre traîne, ajoute un effort et prend ensuite sa part du festin.
L'industrie que l'insecte déploie pour l'appropriation des matériaux alimen- Rapporl de ces taires. le fait de propriété qu'elle crée, la tendance de l'être qui, en défendant j*"* ."'c ^ r'°' sa propriété, défend sa vie, tous ces éléments se trouvent en rapport avec tection' la loi biologique de la protection de l'individu et de l'espèce; la structure organique et le genre de vie de l'animal influent sur les formes de propriété qu'il réalise : l'on trouve ici une nouvelle confirmation des principes qui se trouvaient posés dès le début de ce travail.
Fig. 18. — Guêpe solitaire et guêpe sociale
On voit, en commençant par la gauche, un nid d'Odynère des murs, approvisionné de larves, relié par deux lignes pointillées à la cheminée ou tube d'entrée. Plus loin, on voit une Odynère construisant son nid. Enfin, à la droite de la fig., on voit une guêpe sociale, la Polystes galiica et son nid.
§ 2. — Chez les Hyménoptères, une série continue, non pas au point de vue des espèces, mais au point de vue des faits de propriété qu'elles réalisent, mène de la forme individuelle de la propriété à une forme collective que l'on rencontre dans les sociétés d'abeilles, de fourmis et de guêpes. La première étape est fournie par l'insecte isolé, travaillant pour assurer l'avenir de sa progéniture et mourant après lui avoir laissé, avec l'abri, les réserves nutritives qui doivent assurer la première partie de son existence. Nous la trouvons réalisée parmi les abeilles et les guêpes solitaires.
Les Sphex, les Pompiles, les Ammophiles des sables creusent dans le sol des trous où elles déposent l'œuf et qu'elles garnissent de nourriture, afin d'assurer l'avenir de la larve; les Bembex ne paralysent point leur proie par leurs piqûres, mais la tuent et la renouvellent à plusieurs reprises durant le développement de la larve. Les Odynères des murs creusent, dans des parois d'argile, un trou qu'elles garnissent ensuite d'un conduit le prolongeant
INSTITUTS SOI.VAY (SOCIOLOGIE) (j
Série continue chez les Hyménoptères.
De la form» individuelle à la forme collective de l'abri.
par un tube proéminant sur la paroi et recourbé vers le sol. Après avoir déposé dans ce nid des provisions pour la future larve, puis son œuf, elles ferment l'orifice avec de l'argile. L'Odynère spinipède construit un nid analogue, mais le distribue différemment, car une seule cheminée d'argile débouche sur plusieurs trous où se trouvent les larves et les provisions, de telle sorte
Fig. 19. — Architecture des guêpes
A. Nid de Polybia sedula. — B. Nid de Polybia rejecta. ~ C. Nid de Chatergus apicalis. — D. Nid de Polybia ampullaria. — En A, le Nid est constitué par des rayons en étages, à chacun desquels correspond une entrée latérale. — En B, le premier rayon du nid est fixé autour d'une branche. L'orifice d'entrée est situé au milieu du couvercle des cellules. Lors de l'adjonction d'un D deuxième rayon, l'orifice d'entrée garde la même situation au milieu
du couvercle. Ces orifices se trouvent donc placés les uns au-desus des autres. — En C, la guêpe fixe ses rayons à plusieurs étages sur un rameau, et les entoure d'une enveloppe papyracée. — En D, les rayons sont reliés les uns aux autres par des colonnettes analogues à celles qui en C les reliaient séparément au rameau. Une enveloppe commune les entoure.
que la galerie d'entrée est unique pour plusieurs abris et qu'un seul orifice doit être bouché. 11 y a là une tendance conduisant vers la colonie dès que les conditions qui peuvent mettre la mère en contact avec sa progéniture et la faire cohabiter avec ses descendants se réalisent. On arrive ainsi aux guêpes sociales.
Qu'elles nidifient sous terre ou dans l'espace, l'allure générale de l'asso- Forme coi- dation, chez les guêpes, est la même. Chez les guêpes frelons, que je prendrai
lective. , .
comme exemple, la mère qui a passe 1 hiver commence a construire au printemps
le nouvel édifice. Une fois les cellules achevées,\Ia ponte commence. Quand la larve est devenue grande, elle se tisse un couvercle et se transforme en pupe. Quatorze jours plus tard, la jeune ouvrière apparaît. Son évolution a duré quatre semaines. Son premier soin est de préparer sa cellule, afin qu'elle puisse recevoir un second œuf; après deux jours, elle se met en chasse et rapporte des matériaux de construction, car le nid s'accroît au fur et à mesure des besoins de la colonie. A la fin de septembre et en octobre, naissent des mâles et des femelles fécondes. A l'approche de la mauvaise saison, les couples s'appareillent; la couvée qui demeure encore est détruite par les mères; les femelles fécondées s'en vont chercher dans les cachettes ordinaires un abri contre l'hiver. Les mâles et les ouvrières disparaissent peu à peu et le rôle de la colonie est fini. Chez les guêpes, qui installent leurs nids dans des terriers, tous les membres de la société hivernent dans le guêpier. Les femelles les plus fortes supportent seules l'hivernage; les autres individus meurent. Elles ne font pas, du reste, de réserves nutritives. Le printemps revenu, chacune de ces mères va fonder une nouvelle république qui, à l'automne, comprendra un grand nombre de membres.
Fig. 20. — Nid de frelons On voit des cellules ouvertes et des cellules operculées dont le couvercle est tissé par la larve devenue grande
Examinons ces faits. On voit dès l'abord les caractères qui donnent à ces Type maternel a»
l'association.
associations de guêpes une infériorité marquée vis-à-vis de celles que forment les abeilles, les fourmis et les termites. L'abri collectif est construit par la mère; c'est seulement lorsque la progéniture de ses premiers œufs arrive à l'âge adulte et quand la population s'accroît, que la colonie travaille en commun aux agrandissements de l'édifice. A vrai dire, celui-ci constitue un abri destiné à l'élevage des larves et non point précisément à l'habitation des adultes. On voit
que chez les frelons ceux-ci n'essayent même point d'hiverner dans l'édifice qu'ils ont construit. Relativement aux guêpes solitaires, les guêpes sociales ont cette supériorité de rester en contact avec leur progéniture assez longtemps pour la voir adulte et être aidée par elle. La larve qui, pendant une certaine période est nourrie par la mère, s'attache à elle. Si l'Odynère spinipède pouvait voir ces conditions se réaliser pour son espèce, elle trouverait dans le groupement des individus sortis de ses galeries, l'élément fondamental d'une société. Type collectif de Cet édifice, construit par la mère et augmenté par les membres de la
communauté, constitue un fait de propriété consacré par l'industrie nécessaire à la transformation des matériaux, à leur utilisation et consacré aussi par l'occupation, l'utilisation et la défense. Son rôle direct, on l'a vu, est de servir à l'élevage des larves. Il constitue une propriété essentiellement collective et qui reflète d'une façon directe les conditions de sa structure. Rien n'est individuel dans les phénomènes sociaux qui s'y attachent, et lorsque la mère, abandonnant la préoccupation de l'espèce pour la protection de l'individu, cherche à hiverner, elle déserte l'édifice colonial. Les guêpes ne continuent pas l'association; elles ne restent au terrier que parce qu'il offre le meilleur abri. Les mères fécondées font de même; dès le printemps venu, elles recommencent, chacune de leur côté, l'édification d'une communauté nouvelle. Les neutres ne cherchent pas à assurer l'avenir de la société en sacrifiant la mère épuisée, en se groupant autour d'une femelle féconde; ils meurent sur place, stupéfiés par le froid (i).
cette Propriété Ainsi donc, cette propriété collective constituée par le nid des guêpes
ItruÔtare du groupe sociales n'est pas le fait essentiel du groupement. Elle est un effet de l'activité de la première mère et de son acte de fondation d'une société. Elle reflète la structure de ce groupe social, fondé tout entier sur une descendance. Son plan de construction à lui seul l'indique en la montrant destinée à constituer l'abri nécessaire à l'élevage des larves. Tous les membres de l'association travaillent dans ce seul but : la perpétuation de l'espèce. Ce qui était la propriété individuelle de la larve chez l'Odynère des murs et chez l'Odynère spinipède, c'est-à-dire l'abri construit par la mère, réservé à la descendance, est ici une propriété collective, grâce au groupement réalisé autour de la larve par les conditions de son évolution. Les cellules ne sont plus une juxtaposition de propriétés individuelles, comme chez l'Odynère spinipède, elles se
social.
fi) La cruauté, les allures sauvages des guêpes détruisant à l'approche de. la mauvaise saison, après l'accouplement, la couvée qui existe encore, montrent un phénomène dispersif de l'association que, d'après Brehm, on observe aussi dans d'autres circonstances. La mère d'une colonie de frelons s'étant égarée, le zèle des ouvrières se ralentit, le travail fut abandonné, l'édifice commun délaissé. 11 sera intéressant de constater plus loin un phénomène analogue chez les abeilles.
P L.Cltment.
Fig. 21. — Guêpier acrim
trouvent intégrées dans un phénomène d'ordre social; elles se trouvent distribuées sur un plan où la structure du groupement et le but de son activité sont écrits.
La Mère est i» Elle n'assure pas à elle seule le maintien de ce groupement : détruite, elle
centre de u persm- est reconstruite ; mais le centre de la personnalité collective dans cette société
nalite collective. r
maternelle, c'est la mère. Avec elle disparaît le but même de l'organisation, l'utilité de l'effort, la valeur même et le fait de la propriété collective. Les sentiments individuels prennent le dessus et dès lors l'association est dissoute.
Évolution § 3- — La série monte jusqu'à une organisation beaucoup plus complexe
de l'organisa- c^cz ]cs Abeilles. Les Eucères creusent une galerie en terre, qui se divise en cellules
tlon chez les
Abeilles. par des cloisons obliques et qui se multiplient d'arrière en avant, à mesure que
Fig. 22. — Nid du Collâtes succinctus
les plus éloignées sont munies de miel et garnies chacune d'un œuf. Les Xylopodes font de même dans le bois, les Dasypodes, dans la terre ou le mortier. Les Chalicodomes construisent leurs cellules dans des excavations, parmi les pierres, et en réunissent ainsi une dizaine. Toutes ces cellules sont destinées à abriter la larve et sa réserve nutritive. Il n'y a point de foyer pour la mère, et la place où elle construit ses cellules ne lui offre aucun abri. Les Colletés (v. fïg. 22) établissent leui nid dans un creux de terre, dirigé horizontalement dans un terrain argileux; les cellules se succèdent comme une rangée de dés à coudre d'égale largeur et tels que le fond de l'un pénètre dans l'ouverture du suivant; dans d'autres, cas, elles creusent une galerie principale, puis des galeries perpendiculaires qui y débouchent et qui sont autant de loges indépendantes servant à l'élevage d'une seule larve.
Les Antophorcs creusent dans la terre sablonneuse un trou, qu'elles prolongent Formes simples
déterminées en de-
hors de la paroi par un tuyau courbe et tourne vers le bas. On trouve de hors de rAssocianombreux nids côte à côte, sur le long de vieux murs ou de tas sablonneux. Mais, ces nids sont simplement des abris placés côte à côte par suite de l'utilisation, par de nombreux individus, d'un emplacement favorable. Un observateur, lorsque les femelles travaillent à leur construction, ne s'expose qu'à la piqûre de
Fig. zi. — Antopliures des murailles A gauche de la figure, on voit, en coupe, une cellule non approvisionnée derrière son tube d'entrée
l'insecte dont il a dévasté le nid. 11 n'y a donc aucune espèce d'association et seulement un groupement fortuit. La possession de l'abri par la larve, sa défense par la mère lorsquelle le construit et qu'elle travaille à le remplir de miel, sont des faits de propriété individuelle, de même que, pour les espèces citées plus haut, la possession de l'abri construit par la mère est liée à la présence de la larve isolée, poursuivant son évolution.
11 en est de même pour les Andrénides, qui creusent un tube oblique dans les sols sablonneux, à l'extrémité duquel elles disposent une cavité sphérique ou bien de courtes ramifications du tube principal. Elles y établissent des cellules amplement pourvues de pollen et garnies d'un œuf. Ces cellules sont ensuites couvertes de terre, et l'orifice d'entrée est bouche avec de la
terre. Les Halyctes creusent leurs tubes ovifères dans" de la terre durcie. Certaines espèces nidifient en sociétés nombreuses sur les pentes ensoleillées. « Par le beau temps, dit Brehm, on y voit voltiger toute la journée des centaines de femelles qui sortent et qui rentrent sans jamais se tromper; parmi ces centaines d'orifices semblables, chose merveilleuse, chacune reconnaît toujours le sien. » Cependant, comme les Antophores, les Halyctes ne sont que des individus voisinant dans une tâche individuelle. Chaque femelle construit l'abri de la larve, le garnit de réserves nutritrives, le défend s'il est
Fig. 24. — Bourdon terrestre et son nid
A gauche de la fig., on voit un bourdon butinant. A terre, un bourdon près de l'orifice du nid. A gauche, ce nid est éventré et montre les cocons tissés par les larves et utilisés après leur sortie comme magasins à provision.
attaqué : elle ne s'intéresse nullement au sort de la propriété voisine et la coopération des efforts qui constitue le fait essentiel du groupement n'existe pas.
société animale De l'exposé général de ces faits, il résulte que nous trouvons dans la
fondée sur i« pian s£rje ^es abeilles, les mêmes caractères que chez les guêpes. L'abri, qui est construit par la mère, constitue un fait de propriété individuelle directement dirigé vers la protection de la larve et, par conséquent, la perpétuation de l'espèce. Si ce fait initial peut correspondre à un groupement social, il va donner un type de société animale fondée sur le plan maternel.
Les Bourdons réalisent sur ce type des associations qui sont loin de pouvoir être égalées à celles des abeilles et qui sont peu de chose encore auprès de l'industrie que déploient les guêpes et les frelons. Ils ne bâtissent point des rayons de cellules, et, du reste, les édifices qu'ils élèvent n'abritent la vie sociale que durant l'espace d'une saison.
Une mère, très forte, qui a réussi à passer l'hiver dans quelque abri, devient la fondatrice de la société. Dans un trou de mulot ou un tertre de taupinière abandonnés, qu'elle agrandit, elle se pratique un abri dont l'entrée reste commode et cachée. Parfois, elle répare de vieux nids de l'année précédente. Elle construit, dans un massif de cire, une grossière cellule, qu'elle garnit de pollen, où elle dépose sa ponte. Les larves croissent rapidement et en détruisent les
Forma collective de la Propriété chtz les Bourdons.
Fig. i5 — Bourdon des mousses et son nid
parois; elle se tissent une coque transparente et fermée; ces coques sont épaisses, sans aucun ordre, plus ou moins pressées les unes contre les autres ou reliées entre elles suivant le nombre des larves du même âge ayant poursuivi en même temps leur développement.
Aussitôt que ces coques sont ouvertes et vidées de leurs premiers habitants, elles sont remplies de nourriture et servent de magasin pour les réserves de pollen et de miel auxquelles les Bourdons iront puiser lorsque le mauvais temps les empêchera de sortir du nid.
Ce n'est pas dans une sorte de terrier que le Bourdon des mousses construit son nid, il l'édifie au moyen de fragments de mousses, de brindilles peu serrées et le garnit à l'intérieur d'un dôme résineux qui prend la consistance du papier.
On voit ces insectes travailler en groupes à leur nid. Ils ne transportent point la mousse, mais se placent en ligne, l'un derrière l'autre. Le plus éloigné saisit un petit brin de mousse dans ses mâchoires, le trille avec sa paire de pattes antérieures, puis le pousse sous le corps, où la seconde paire de pattes le transmet à la troisième, qui le fait passer au bourdon suivant. Celui-ci répète le même travail et ainsi, de proche en proche, jusqu'au nid. A l'intérieur du nid, les cocons sont disposés les uns à côté des autres, mais sans ordre; l'entrée s'allonge en passage tortueux; elle est munie d'une sentinelle chargée d'écarter les fourmis et les autres insectes.
On peut voir dans cette organisation des Bourdons, plusieurs phénomènes intéressants au point de vue du fait de propriété. Les coques dans lesquelles les larves poursuivent leur éclosion ne sont point abandonnées par la mère, comme cela se produit chez d'autres insectes dont j'ai cité de nombreux exemples, où la permanence de la mère aurait suffi à donner une valeur de propriété collective à l'abri et à fonder une société maternelle; elles sont immédiatement adaptées aux besoins de l'association et forment des magasins à provisions, où chaque individu peut puiser en cas de nécessité. La réserve nutritive, l'abri, l'aménagement intérieur de l'abri, tout prend cette forme collective d'une propriété réalisée par l'industrie de l'animal dans le sein de l'association maternelle. Le lien se rompt dès que la mauvaise saison disperse les bourdons et que le froid les décime, et c'est une mère fécondée, provenant d'une de ces sociétés, qui, l'année suivante, refera de toutes pièces le travail de fondation d'une nouvelle organisation maternelle. La prédominance de l'association qu'elle comporte se reflète dans la réalisation du fait de propriété, se grave dans sa structure. Tendance » ras- Les Mélipones forment une espèce intermédiaire entre les abeilles qui
fort?°Vte?liila vivent en société et celles qui vivent solitaires. Il serait bien difficile dans - Les Méiipones pétat actuel, de définir le fait précis dont dépend la constitution d'une société
intermédiaires
entre les Abeilles so- chez les insectes. Cependant, on peut voir par tout ce qui précède et par la solitaires. réalisation de la société maternelle chez les Bourdons, que la tendance à
l'association est contenue comme une possibilité dans les faits antérieurs et chez les espèces solitaires. Que la larve arrive à l'état adulte dans une période d'évolution assez courte pour que la mère garde le contact avec elle, que des faits d'imitation et d'éducation s'établissent entre elle et sa descendance, et le nid peut se développer, se constituer en propriété collective, faire surgir une organisation sociale. C'est ainsi que, chez les Tomiques, par exemple, il suffirait de la présence de la mère pour maintenir le groupement des individus issus d'elle et pour donner à l'abri, formé d'une série de galeries propres aux larves, débouchant sur la galerie maternelle, la forme précise et consolidée d'une propriété collective. Une modification de la vie transformerait le fait concret. On peut dire qu'il est comme une réalisation matérielle des possibilités encloses dans l'évolution.
Mais, au point de vue qui nous occupe, l'essentiel est de voir, chez les abeilles comme chez les guêpes, la propriété individuelle transformée par la concentration de l'association en propriété collective; elle prend ainsi une valeur nouvelle et réfléchit dans sa structure la prédominance du phénomène d'association.
Les Mélipones s'installent dans les arbres creux, quelquefois dans les organisation des
, , Mélipones.
crevasses des berges d'un cours d'eau, dans les territoires abandonnes. Certaines espèces suspendent leurs nids aux arbres, d'autres le construisent sous terre. Elles obstruent toutes les fentes ou ouvertures, ne laissent subsister qu'un seul orifice d'entrée. Certaines espèces ferment cet orifice chaque nuit par une mince cloison de cire. La construction du nid diffère de celle que pratiquent les abeilles domestiques : les cellules d'incubation et d'approvisionnement ne sont pas construites sur le même plan ; les gâteaux ou rayons sont disposés horizontalement, ils n'ont qu'une seule rangée de cellules, tandis que, chez les abeilles, ils sont verticaux et comprennent deux rangées de cellules juxtaposées par le fond. « On ne saurait mieux comparer la disposition des rayons d'incubation qu'aux nids renversés de nos guêpes communes; des gâteaux formés d'une seule couche de cellules ouvertes par en haut, sont disposés en étages superposés et reliés entre eux par des colonnettes très courtes Les provisions de miel et de pollen, emmagasinées séparément, sont introduites dans des cellules spéciales ou pots d'approvisionnements, sorte de godets d'une dimension dix fois supérieure à celle des alvéoles des
rayons Ce plan de construction devient de plus en plus primitif à mesure
qu'on étudie les espèces inférieures. Drory distingue, pour les édifices des onze espèces de Méliponines qu'il a observées, trois sortes de plans : i° les cellules d'incubation et les pots d'approvisionnement sont entourés en bloc d'une enveloppe de cire, d'aspect écailleux et en forme d'écuelle, en sorte qu'à l'extérieur on ne distingue qu'un grand sac en cire de couleur brun foncé. C'est une analogie de plus avec les nids de guêpes, qui ont une enveloppe commune. 2° Les cellules d'incubation sont seules contenues dans cette enveloppe; les pots d'approvisionnements en sont indépendants et sont libres dans l'aire du nid. 3° Chez d'autres espèces, il n'y a ni enveloppe, ni disposition des cellules d'incubation en étagères. Elles pondent dans des cellules rondes, isolées, reliées seulement à une tige commune, comme les graines d'une grappe de raisins, et cette construction bizarre et primitive est entourée de pots à provision » (Brehm).
Les Mélipones se rapprochent des abeilles solitaires, Antophores et comparaison aY«c Xylopodes, par leur manière de poursuivre les travaux de l'incubation. Les |"re3beiU<ls soh" ouvrières approvisionnent chaque cellule avant que l'œuf n'y soit déposé par la femelle, puis la cellule est obstruée. Chez les abeilles, au contraire, l'œuf
est pondu dans des alvéoles vides et la larve est nourrie par l'ouvrière au fur et à mesure de ses besoins. Il n'y a chez les Mélipones qu'une Reine chargée de la ponte. On ne sait rien de la multiplication des ruches par l'essaimement naturel, prédominance a. Proches par certains côtés des Abeilles solitaires, les Mélipones modi-
fient radicalement, par l'association, le phénomène de propriété qu'on rencontre chez elles. Ces cellules dans lesquelles, comme les solitaires, elles déposent tout d'abord la pâtée de la larve, où celle-ci poursuit son développement comme les larves de solitaires, ne constituent point une propriété individuelle; ce caractère s'est effacé devant le phénomène collectif. Dès que la mélipone sort de sa cellule, elle entre dans un organisme social où neutre, mâle ou femelle, elle a son rôle marqué dans l'activité de l'ensemble. Le nid tout entier est un abri collectif, reflet de la personnalité sociale créée par le groupement; il en constitue pour ainsi dire la réalisation matérielle, avec ses cellules à incubation destinées à assurer l'avenir de l'association et ses réserves nutritives qui représentent une véritable capitalisation des biens destinés à maintenir la vie de la collectivité. On chercherait vainement le moindre phénomène qui donnât à un détail de cet ensemble un caractère individuel. Le travail et l'effort de chacun des individus sont entièrement dirigés vers le maintien de la personnalité collective. La différenciation des fonctions a enlevé à la mère le soin de la construction et de la défense de l'abri, pour ne plus lui laisser que celui de la ponte. Les ouvrières ont pris la charge de la construction, du choix et de la transformation des matériaux, de l'alimentation de la larve par les réserves qu'elles lui distribuent, de la défense de l'abri et, enfin, du maintien de la collectivité elle-même, par la formation des réserves nutritives destinées à tous les individus associés. La Dispersion du fait distribution sur un grand nombre d'individus divers, des fonctions qui, chez pné'trrndivîdtteu." 'es s0''ta'res appartenaient à la mère seule, entraîne, comme conséquence - propriété coiiec- immédiate, la dispersion du fait instinctif de propriété individuelle et la constitution d'une propriété collective, où se marque l'évolution subie, qui devient, par conséquent, le reflet matériel le plus direct de l'association et de sa structure. 11 renferme dans son plan le fait même de la société maternelle. permanences indi- Cependant, des faits individuels transparaissent dans cette organisation à
pian^oTkcu/8118 le laquelle la prédominance exclusive du phénomène d'association donne le caractère collectif. Les Mélipones mettent une ardeur singulière à poursuivre leurs travaux de construction. Elles recueillent à la hâte des matériaux divers qu'elles chargent en pelottes sur les brosses de leurs pattes postérieures, ce qui a fait donner à ce fardeau le nom de culottes. Pendant les travaux, il arrive qu'une ouvrière, afin de retrouver plus vite les matériaux épuisés, vole l'une de ses compagnes. Lorsque celle-ci soupçonne une mélipone de
lui avoir dérobé ses « culottes », elle se retourne brusquement et combat contre la voleuse; les deux têtes se heurtent, un bruit furieux et sec est produit par la vivacité des coups d'ailes. On peut se demander pourquoi cette lutte lorsque les matériaux recueillis sont quand même destinés à l'œuvre collective et que ce vol ne le détourne pas de leur destination? C'est que la différenciation entre moissonneuses et maçonnes n'est pas faite, l'ouvrière remplit ces deux rôles, et ce fait amène la survivance d'un sentiment de possession sur le produit de son travail collecteur. Ce combat pour la propriété d'un butin, provoqué en dehors de l'intelligence de sa destination-, montre-t-il une survivance instinctive, un atavisme emprunté aux époques où l'espèce était solitaire? En tout cas, il affirme une tendance individualiste dans la société animale où le plan collectif est le plus complètement réalisé. Il dévoile un phénomène qui se dégagera plus tard et que je puis indiquer dès à présent, c'est que la forme individuelle de la propriété n'est pas un fait social, il constitue simplement un apport qui suit l'individu lorsqu'il s'associe à d'autres pour former un groupement. La propriété collective, au contraire, conséquence de l'association, constitue un fait purement social. Il sera intéressant de comparer plus loin la condition de l'animal à celle de l'homme.
Le phénomène est le même, dans son caractère général, chez les Abeilles, concentration d« Certaines particularités, cependant, montrent une concentration plus grande de le'Tbèiii.T l'association et une évolution supérieure à celle des Mélipones. Au point de vue de la construction de la ruche, l'architecture des cellules, leur distribution sur les rayons verticaux où elles se correspondent deux à deux, réalisent un degré plus élevé d'industrie. D'autre part, les larves sont nourries au fur et à mesure de leurs besoins, suivies dans tout leur développement et non point laissées en présence d'une réserve nutritive. Leur contact avec les ouvrières est constant, et le miel, accumulé pour les besoins de la ruche, forme une réserve distincte à laquelle les abeilles vont puiser.
Au point de vue de l'organisation de la propriété, les considérations sont Forme coiiMtm identiques à celles qui ont été faites relativement aux Mélipones. Le plan total de la ruche est une propriété collective qui, par sa structure même, montre qu'il est fondé sur le type d'une société maternelle. La division du travail a laissé le soin de la génération à la mère, de la fécondation aux mâles, le travail et la défense aux neutres. Le maintien de la collectivité dépend des réserves accumulées, qui sont utilisées pour les besoins de tous. Les cellules servent d'abri aux larves, de récipient pour le miel et le pollen. Il n'y a point d'abri spécial pour les adultes, qui se tiennent simplement à l'intérieur de la ruche et à la surface des rayons.
de la Propriété.
La porsonnaiité La Ruche constitue un reflet de la personnalité sociale, sa forme matérielle,
sociale dans la société maternelle, mais non point l'entité elle-même. Société maternelle, le groupement des abeilles
s'incarne dans la Reine ou Mère. Il n'y a jamais qu'une mère en fonction dans une ruche, et, abandonnées à elles-mêmes, les abeilles essaiment lorsqu'une nouvelle mère naît. C'est-à-dire qu'une partie de la ruche émigré et va chercher au dehors un nouvel abri pour y construire son nid. Même, la personnification de la ruche par la mère est telle que les apiculteurs doivent user de ruses spéciales pour faire adopter une reine étrangère par une ruche qui a perdu la sienne. Ce n'est qu'après un assez long laps de temps que les abeilles s'accoutument à elle et l'adoptent. Lorsque la mère disparaît, la société entière est frappée de mort. On assiste à une véritable dispersion de la personnalité sociale. Un retour brutal des instincts barbares et personnels conduit chaque individu à se gaver sans prévoyance et sans plus songer à l'avenir de la collectivité. La société est détruite; le fait de propriété qui en découlait disparaît avec elle. conimanM^feu ^e v0' et 'e Pelage chez les abeilles confirment encore le fait de propriété
de Propriété. réalisé par la construction de l'abri, l'appropriation et la transformation des matériaux empruntés au monde extérieur. Lorsque, dans certaines ruches, avant ou après l'essaimage, la récolte est faible, l'instinct de maraude se développe chez les abeilles; elles vont vers les ruches voisines, les attaquent en masse, pillent les rayons et transportent les réserves dans leur propre ruche. Elles s'habituent au pillage et à la violence; une ruche qui les a plusieurs fois pratiqués, devient une véritable colonie de bandits. Elle constitue une société qui vit de la conquête des biens d'autrui.
organisation §4. — Les Fourmis présentent une organisation sociale supérieure à celle
sociale des ,,,,,.,, ,, . ,,,. , , ■
Fourmis. de 1 Abeille. Certaines espèces ne s élèvent que peu au-dessus des insectes vivant solitaires, mais d'autres présentent des phénomènes si complexes et si évolués de la vie sociale que, d'une façon générale, elles constituent les sociétés animales les plus développées. C'est à cette forme que je vais m'attacher, afin de ne pas tomber dans des redites inutiles et de me limiter à l'étude monographique qui fait l'objet du présent mémoire.
Il y a plusieurs mères fécondes dans une fourmilière, et l'on ne rencontre pas ici cette unité exclusive qui exprimait si puissamment chez l'abeille la structure de la Société maternelle. Les différenciations s'y poursuivent plus loin. On trouve des ouvrières qui sont des femelles infécondes et des soldats. Dans une espèce mexicaine, certains individus, dont l'abdomen se transforme en une immense sphère presque diaphane, demeurent inactifs et produisent une sorte de miel.
Quels que soient l'intérêt et la complexité de leurs mœurs, ce sont
surtout les phénomènes d'où découlent un fait de propriété qui intéressent ici. Aussi convient-il de négliger l'étude de leur organisation propre pour n'aborder que quelques points particuliers.
Forel émunère six à sept genres différents d'architecture, selon que les Architecture des nids sont creuses ou maçonnés, situés sous des pierres plates, dans le bois, dans des troncs d'arbres ou sous leur écorce, dans un mur, dans un rocher, dans des maisons. 11 y a des nids formés de terre pure creusés simplement dans le sol, ou cloisonnés ou pourvus d'un tertre ou placé à l'abri de quelque pierre. Les nids sculptés dans le bois présentent des couloirs souvent plus réguliers que ceux pratiqués dans la terre humide. 11 y a des nids en cartons, ligneux ou autres. Les fourmis « Comehens » de Porto-Rico construisent dans les branches des arbres des nids gigantesques, qu'elles mettent en relation avec la terre par des chemins couverts ; d'autres espèces façonnent des nids à architecture composée où nombre de matériaux, tels que le bois, la terre, la pierre, les feuilles, les aiguilles de pin sont utilisés (fig. 26). Enfin, on rencontre des nids exceptionnels établis dans les lézardes des murailles, les creux des roches, sur les feuilles même, comme chez certaines espèces exotiques qui les construisent en fabriquant une sorte de papier. 11 n'y a pas de type fixé caractérisant une espèce; le plan se plie à toutes les nécessités, il est caractérisé par une souplesse d'adaptation toute spéciale. Le nid grandit avec la colonie et des chambres voûtées se succèdent, formant jusqu'à des vingtaines d'étages au-dessus et au-dessous du sol. Les fourmis y déplacent les larves suivant la chaleur, l'humidité et les heures du jour. Rien dans ce vaste édifice Forme collective n'annonce une destination individuelle. La propriété de l'abri est collective de u "" et les différentes chambres peuvent être utilisées par tous les individus. 11 n'est pas jusqu'aux larves qui, transportées en haut ou en bas, suivant les besoins, n'ont point d'habitat fixe durant leur évolution. Le caractère individuel que maintenait encore chez l'abeille la cellule occupée par la larve seule, durant son développement, a totalement disparu chez la fourmi.
La propriété collective est nettement affirmée. Il n'est pas rare de ren- propriété coiieccontrer de larges surfaces couvertes de nids d'une seule et même espèce, reliés entre eux par des routes et des couloirs; mais les nids demeurent distincts. Lorsqu'on trouve, sous une pierre, deux ou trois espèces différentes vivant côte à côte, le voisinage est quelquefois tellement étroit que les couloirs de l'une serpentent parmi ceux de l'autre. Toujours, cependant, les demeures de chaque espèce sont isolées par des cloisons.
Les Fourmis étendent leurs constructions hors des nids. Ces constructions Rou..es. font défaut seulement chez les espèces n'édifiant que de petites fourmilières. Elles creusent des canaux souterrains qui, partant de leur nid, aboutissent à une distance souvent considérable. Les canaux relient deux nids d'une
Fig. 26. — Nid de fourmi rousse des forêts (Formica Rufa) à architecture composée
Exploitation de territoires.
Exploitation d'animaux domestiques.
colonie chez les espèces à mœurs souterraines, ils ont aussi le but de cacher aux ennemis les entrées du dôme où les fourmis ont réuni leur couvée. Chez le Lasius flavius, ils sont pratiqués dans toutes les directions pour aller à la recherche de racines. Certaines espèces construisent des routes battues qui leur permettent d'aller en rangs serres exploiter un pré, un arbre, une haie. Ces routes réunissent aussi les divers nids d'une colonie. Les chemins sont faits avec beaucoup de soins, concaves et relevés sur les bords. Ils s'étendent jusqu'à 60 ou 80 mètres au delà du nid. Des espèces suisses {Lasius niger et alienus, Lasius Brunucus et emargiuatus. Myrmica lœvinodis, scabrinodis , etc.) construisent des chemins couverts. Elles exploitent des plantes et des arbres; mais c'est surtout à l'exploitation des pucerons que ces constructions sont destinées. Arrivé au pied de la plante portant ces insectes sur les tiges, le chemin s'arrête, mais les fourmis continuent, le long de la tige, des galeries maçonnées qui enferment complètement les pucerons. Souvent elles y bâtissent plusieurs cases soutenues par les feuilles de la plante. Le L. Niger construit des galeries semblables le long des troncs de chênes et de noyers, où vivent des pucerons; le L. Brunneus, qui ne vit guère que de l'élevage de ces animaux, protège de grands pucerons d'écorce à l'aide de voûtes faites de détritus. « Les Myrmica ne font guère de chemins couverts, dit Forel. Elles bâtissent, par contre, des cases en terre sur les plantes, autour de leurs pucerons. Les unes sont en communication avec le nid par une voûte en terre rampant le long de la tige; les autres sont bâties entièrement en l'air, sans communication couverte avec le sol. Ce sont surtout ces dernières que nous appellerons avec Huber, des pavillons. Les Pucerons et surtout les Gallinsectes sont littéralement murés par ces fourmis; leur prison est du reste assez large, et une petite ouverture permet aux fourmis d'y entrer et d'en sortir. J'ai observé un pavillon de Myrmica Scabrinodis, situé à quelques centimètres au-dessus du sol, sur un rameau de chêne; il avait la forme d'un cocon et était long d'un centimètre et demi. Il recouvrait des Chenues que les fourmis cultivaient avec soin. Quand les pavillons communiquent avec le nid des fourmis, celles-ci y portent souvent leurs larves et ils deviennent une simple dépendance du nid. »
Ces pavillons constituent déjà des stations, mais il y en a d'autres d'un stations autre ordre. Ces dernières servent d'entrepôt aux fourmis, qui vont au loin chercher leur subsistance. « Ce sont, au fond, simplement de petits nids, servant de lieu de repos aux ouvrières fatiguées ou desséchées par le soleil, ou bien encore servant de retraite aux attardées pour passer la nuit, quand elle est froide. Les ouvrières s'y réfugient aussi quand une averse les surprend. Les stations varient de la taille d'un petit nid couvert quelquefois d'un dôme à celle d'une simple case creusée dans la terre. Elles peuvent grandir et devenir
INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) 8
Pavillons.
Nids de colonie, lorsqu'un certain nombre d'ouvrières s'y établissent définitivement avec des larves, des femelles ou des mâles » (Forel).
Certaines fourmis habitent plusieurs nids en même temps et forment des coioni.8 titres colonies. Les nids des colonies sont généralement situés le long d'une même iign«n£expio!tX°e ligne d'exploitation, ils sont de taille différente : les uns énormes et populeux, les autres petits, commençant, d'autres en décadence et même totalement abandonnés. Ces nids ont toujours une population propre, leurs larves, leurs nymphes, etc., sans qu'ils constituent plus que des stations. Les fourmis défendent même les nids abandonnés de la colonie contre les espèces étrangères. Forel cite une colonie de F. exsecta comptant plus de 200 nids; une autre sur
Reçoit* du graint et formitioB de ré- •ertei.
Fig. 27. — Coque de Scarabée, transformée en magasin par VAita Barbara
En A la coque se trouve dans sa position naturelle En B elle est brisée, pour montrer sa communication avec le nid
le Petit Salève, près de Genève, presque aussi importante. « L'instinct de colonisation est si inné chez les F. exsecta et pressilabris, dit-il, que lorsqu'on en établit une quantité un peu considérable en un seul tas, dans un pré, elles fondent aussitôt trois ou quatre nids à quelques décimètres les uns des autres. On comprend combien cette répartition d'une fourmilière en plusieurs centres qui restent alliés peut donner de puissance à ces insectes par leur extension ».
Les fourmis moissonneuses récoltent des graines qu'elles vont chercher parfois fort loin du nid; elles les accumulent dans l'intérieur du nid et en font de riches réserves. Elles savent en arrêter ou en retarder la germination et s'en nourrissent. Moggridge découvrit, dans une rue de Menton, une colonie à'Atta structor, établie à la porte d'un marchand de blé où elle n'avait que
la peine de recueillir les grains éparpillés. Il en découvrit d'autres qui avaient creusé des couloirs souterrains entre leurs nids et des greniers à blé. Dans un nid d'Àtta Barbara, il constata l'appropriation d'une coque de Scarabée, dont les fourmis avaient fait un grenier à grains après l'éclosion de la
larve.
Les Fourmis moissonneuses se pillent entre elles. L'Atta Barbara entreprend des campagnes qui durent des jours et des semaines. Les greniers d'une fourmilière voisine sont forcés de haute lutte et les graines transportées
Fig. 28. — Champ d'exploitation des Fourmis moissonneuses En A, on voit un amas de déchets provenant des graines qu'elles ont amassées
dans le nid de la fourmilière conquérante. Certaines espèces américaines, du genre Pogonomyrmex, ne se contentent pas de recueillir les graines, elles ne laissent croître qu'une seule espèce de graminée, qu'elles exploitent; elles coupent au collet toute autre plante sur un rayon de cinq à six pieds autour de leur nid. Enfin, d'autres espèces, les Œcodomes, accumulent dans leurs magasins des quantités considérables de feuilles et s'en constituent des réserves dont l'usage est encore discuté, soit que les feuilles elles-mêmes servent de nour-
Œcodome» et
ltori reMrrti i*
fouilles.
riture, soit qu'elles forment un terreau sur lequel se développent certains champignons. Il faut, enfin, mentionner ce que l'on a improprement appelé l'esclavage, c'est-à-dire le vol des nymphes, qui deviennent des ouvrières dans la fourmilière où elles sont transportées. L'étude des mœurs des espèces pratiquant cette forme de la conquête montre que l'espèce, dont les larves ont été volées, est associée à l'état adulte au mouvement de la fourmilière et n'est point placée dans les conditions qui pourraient faire conclure à un esclavage en lequel se réaliserait un fait de propriété.
Voyons maintenant les conséquences que nous pouvons tirer des faits et des observations antérieurement résumées.
opimon dEspinas. Dans son beau travail sur les Sociétés Animales, M. Espinas considère
que « ce sont les fourmis qui nous fournissent le premier exemple de propriété.
Fig. 29. — Nid d'une Œcodome avec ses magasins remplis de fragments de feuilles
Les animaux inférieurs ne possèdent que le sol qu'ils occupent; les fourmis, en sillonnant incessamment de leurs convois un vaste terrain, se l'approprient sans l'occuper d'une manière permanente. Ce terrain est le leur, parce qu'elles y sont fixées et qu'elles y ont leur demeure. La propriété nous apparaît donc d'abord comme un effet direct, puis comme une extension de l'industrie. Le champ où les ouvrières circulent régulièrement en longues files porte en quelque sorte l'empreinte affaiblie de l'organisation, imprimée si nettement sur toutes les parties du nid. Le champ est un instrument à l'usage des fourmis, comme le nid lui-même, quoique à un moindre degré. En effet, les sentiers battus sont la suite des galeries, et, comme les galeries, les fourmis sont prêtes à les défendre contre les incursions étrangères. Comme les différentes parties du nid communiquent entre elles, de même un courant non interrompu d'informations unit les sentiers à la fourmilière. C'est ainsi que l'activité animale conquiert le sol et l'incorpore à son organisme. » (P. 375-76).
Je pense avoir montré dans la parte antérieure de oc travail que le fait w»n» limite le de propriété n'attend pas l'organisation des fourmis pour apparaître dans le ^^pasl 2 monde animal. 11 est déjà contenu en germe dans l'activité des organismes °"gmcs reellesmonocellulaires. C'est le réaliser dans sa forme positive que d'occuper une partie du sol, de l'adapter, de le défendre, de le posséder en un mot, comme le dit M. Espinas de l'animal inférieur. C'est le réaliser plus encore lorsque, comme la Gastrochène Modioline ou YOcfopus Vulgaris ou nombre de Vers, l'animal se fabrique un abri. La propriété est bien ici l'effet direct de l'industrie, comme le veut M. Espinas; elle se présente seulement chez les fourmis avec un caractère d'extension qui lui donne déjà des formes complexes et particulièrement intéressantes.
Voyons d'abord la fourmilière. C'est une propriété réalisée sur le plan La fourmilière collectif. Elle reflète le caractère de l'association. On peut bien entrevoir, p™^1 rLlseVèur par les mœurs mêmes, que la société s'est constituée chez la fourmi sur le plan Ie plan collectif' maternel, mais, tandis que, chez l'abeille, la mère reste unique dans la ruche et qu'elle constitue, par son existence propre, cette âme sociale dissoute dès qu'elle disparaît, chez la fourmi, une évolution qui a dégagé l'association de cette forme primitive ne fait plus dépendre des mères, qui deviennent nombreuses, l'unité de l'organisme social. C'est plutôt dans la possession des larves, dans la possibilité de perpétuer l'espèce, que semble résider le fait social. L'association de la fourmi est directement comparable à une peuplade animale ou humaine qui disparaîtrait par une suite de morts que des naissances ne compenseraient plus.
Ces conditions ont une grande influence sur le type de propriété que Disparition de tout
élément du type in-
constitue la fourmilière. L'abri est destine à chaque individu de la société dmduei. toute entière, sans présenter des chambres spéciales qui, comme les cellules à couvain chez les abeilles, sont encore réservées à la larve. Tout ce qui pouvait demeurer du type individuel a disparu devant la concentration et la prédominance de l'élément collectif, et lorsque, chez certaines espèces, on peut déceler des chambres spéciales, elles sont consacrées, soit à des approvisionnements dont la destination est collective, soit à des accumulations de débris, soit à des sortes de cimetières dont le caractère collectif est encore évident.
Si nous passons maintenant aux constructions que les fourmis étendent Même caractère
,. i « >i dans 'es construo-
nors de la fourmilière, nous y trouverons encore le même caractère. Les canaux tions extérieures à souterrains, les chemins couverts, les routes et les stations, sont collectivement utilisés et sont défendus par la fourmilière comme des travaux d'industrie qui appartiennent au groupe social tout entier. Lorsque les fourmis élèvent des animaux domestiques, comme les Pucerons qu'elles emmurent dans des pavillons, la même remarque s'applique à ces insectes, qui constituent une propriété collective; nulle part, dans l'attitude des fourmis à leur égard, on ne pourrait déceler quoique ce soit qui affirmât même une tendance à la possession
la fourmilière.
individuelle. Et pour ce qui concerne les fourmis agricoles, les champs où les Pogonomyrmex ne laissent croître que les plantes dont elles utilisent les graines, constituent, eux aussi, une propriété collective dont la récolte est emmagasinée pour servir de réserve à la fourmilière tout entière (i). car»etère coiiec- Ce caractère essentiellement collectif, qui se marque si puissamment
tif de l'organisa- , , , , « . , ,
tion TMgiuant dans les phénomènes de propriété, et qui caractérise ce que l'on pourrait tûwkdWdwito1* aPPe'er les civilisations de la fourmi, retentissent étrangement jusque sur la structure de l'individu. On sait que Forel a distingué chez la fourmi deux estomacs, l'un qu'il a appelé social et l'autre individuel. Le premier, en effet, sert aux besoins de la collectivité. La fourmi y accumule des réserves qu'elle rend au divers individus qu'elle nourrit : larves, nymphes, mâles, mères, etc., et dans cette différenciation portée sur les organes digestifs, on voit
l'influence de la vie collective agir de façon à donner à un organe appartenant au corps même de l'animal une destination sociale. Le même phénomène se présente à un plus haut degré encore chez la fourmi à miel. Dans cette espèce, en effet, une forme sédentaire se distingue des autres par un abdomen énorme, distendu en forme sphérique par l'expansion du jabot rempli de miel. Ces individus se trouvent en grand nombre (300 dans le nid observé par Mac Cook) dans l'intérieur de la fourmilière; « d'après les études faites par Mac Cook sur les fourmilières artificielles, dit Kùnckel d'Herculais, par une analogie fort raisonnable, on n'hésite pas à dire que l'économie des Myrmécocystes est précisément celle de l'Abeille qui approvisionne ses rayons de miel; la différence repose sur ce fait que l'Abeille Fourmis magasin, dispose ses provisions dans des magasins faits d'une matière inorganisée; la fourmi dans les organes eux-mêmes ». L'intérieur du tissu vivant de la fourmi à miel constitue un cellier dans lequel est emmagasiné le miel durant tout le
Fig. 3o. — Fourmi à miel
Ouvrière nourrice servant de réservoir alimentaire
(1) Je laisse à dessein de côté, ainsi que je l'ai indiqué plus haut, ce que l'on appelle l'esclavage chez les fourmis. Le nom est impropre et, en réalité, la chose n'y existe point. Les fourmis esclavagistes, en effet, pillent les fourmilières étrangères, mais n'y prennent que les larves. Elle ne ramènent aucun individu adulte, soumis et réduit en esclavage. Les larves écloses dans la fourmilière ravisseuse s'y conduisent comme dans la fourmilière maternelle et donnent le peuple d'ouvrières, qui assurera le sort des larves appartenant à l'espèce ravisseuse comme de celles appartenant à l'espèce pillée. Il y a là une association de deux espèces distinctes dans des circonstances déterminées; mais 1 étude des mœurs des fourmis esclavagistes ne décèle que le même type collectif réalisé chez les autres espèces, non point une possession d'individus soumis par d'autres et constituant leur propriété.
temps que dure la récolte de la nourriture. La population de la fourmilière,
dans le cas de disette ou dans les saisons mauvaises, subsiste tout entière
sur les matériaux nutritifs régurgités du jabot par la fourmi à miel. L'organisme
de celle-ci s'est tout entier plié à un rôle social, il ne lui reste de l'individu m> iwiai d. s»
que juste ce qu'il faut pour supporter la partie sociale. La puissante concen- 8truetu"-
tration de la vie collective a été jusqu'à imprimer sa trace sur l'organisme
individuel et à le modifier dans son sens.
Fig. 3i. — Les Fourmis à miel (Myrmccocystts melligtr)
On voit, à gauche et en haut de la figure, la reine, entourée par une garde d'ouvrières. A droite, les ouvrières nourrices, suspendues aux parois de leur chambre, l'abdomen distendu par la réserve de miel
Dès lors, il n'est plus étonnant de voir cette concentration se graver dans concentration et la forme de la propriété et l'organiser sur le type collectif le plus absolu ^„Z™\\k\™. '* qui puisse être. Les faits individuels ont disparu de la vie sociale et l'individu lui-même s'est trouvé influencé dans sa structure. La forme de la propriété chez les fourmis donne le reflet le plus précis, le plus immédiat de la constitution générale et du type de leur association.
§ S. — Chez les insectes encore, parmi les Névroptères, les Termites offrent organisation le spectacle d'une organisation remarquable. La division du travail s'établit des Term,tespar le rôle qu'y jouent des insectes sexués, rois et reines, et des insectes
Forme collective de la propriété.
Prédominance de la tendance associative.
non sexués, ouvriers et soldats. Une organisation collective concentre l'activité de tous vers un but commun. Le siège de l'état est un nid dans la construction duquel les termites montrent une industrie très affirmée. Certaines espèces le construisent sur les arbres, autour d'une grosse branche; des galeries couvertes le mettent en relation avec le sol; d'autres construisent leur nid sur le sol même. C'est un vaste édifice, fabriqué avec une sorte d'argile qui, pétrie par l'insecte, acquiert une dureté extraordinaire. Il est inutile de décrire ici ses très intéressantes particularités. On y trouve une quantité
innombrable de galeries destinées aux communications et de cellules destinées à l'élevage des larves ou à la conservation de réserves nutritives accumulées. Une vaste loge centrale garde le Roi et la Reine, passée à l'état de pondeuse monstrueuse, qui peut donner jusqu'à 80,000 œufs par jour.
Ce que nous devons retenir ici, c'est la construction d'un abri collectif, véritable cité, qui sert d'habitation à la population de l'état tout entier. La propriété individuelle ne s'y trouve indiquée nulle part, pas même chez le mâle et la femelle, qui, enfermés dans la chambre centrale sans en pouvoir sortir, semblent être eux-mêmes la propriété de la collectivité. Ils réalisent du reste le centre de l'esprit d'association. S'ils meurent sans pouvoir être remplacés, la colonie de termites se dissout et la société disparaît.
Cet abri collectif, si ingénieusement construit au moyen du façonnage des matériaux du monde extérieur, constitue un fait de propriété évident. Les termites mettent à le défendre un acharnement et un courage que tous les naturalistes qui les ont observés ont noté avec soin. La possession des réserves nutritives, comme celle de l'abri, appartient à l'ensemble de la société; la disposition de cette propriété collective se distribue suivant l'organisation sociale et la différenciation du travail.
Nous rencontrons ici un phénomène qui touche de près à celui que nous avons observé chez les fourmis, les abeilles et les guêpes. La forme individuelle du fait
Fie 3i. — Nid de Termite de Lespés (pratiqué dans le bois)
de propriété est détruite par la prédominance du fait d'association. Là où nous trouvons des espèces dont l'association est encore lâche et peu organisée, les propriétés individuelles de chaque abri se juxtaposent pour former un ensemble colonial; ici ce ne sont pas des abris juxtaposés et possédés chacun isolément qui subsistent: ils ont disparu, absorbés par le progrès social, transformés en une seule propriété collective correspondant à la puissante concentration de toute la société animale. Cependant, la mère unique conserve encore l'origine
lu
$ïfà
Fig. 32. — Nid de Termite dans une forêt du Kasaï
maternelle de la société; elle laisse subsister des caractères qui, comme nous l'avons vu, ont totalement disparu chez la fourmi.
La propriété collective apparaît donc ici comme la conséquence des progrès de l'association. La division du travail, fixée par une hérédité qui finit par l'intégrer dans l'instinct, réalise une sorte d'organisme collectif dont l'action totale est la combinaison d'une série d'actions de groupes ou de castes : mâles, femelles, ouvriers, soldats. La propriété collective des produits du travail
commun est la conséquence naturelle du fait d'association et de sa structure particulière. Elle est donc un fait aussi, dépendant par l'ensemble des activités d'une espèce; on voit combien ses origines sont liées aux phénomènes naturels et non pas à une organisation réalisée seulement au sommet de l'échelle des êtres, par l'homme.
Absorption des 11 est intéressant aussi de noter les causes de la disparition absolue de
îei de utapnàtî toute forme de propriété individuelle dans les sociétés de termites, de fourmis p« u forme coiiec- ou d'abeilles. Nous verrons, en effet, que, chez l'homme, elle ne subit pas une semblable éclipse, et que la propriété individuelle le suit dans son intégration à un groupe social. C'est que l'homme prolonge son activité par le moyen de son industrie : outils, armes, vêtements, etc., éléments de protection et de défense. L'animal en général et l'insecte en particulier, porte sur son corps même ses éléments de protection et de défense. Les armes d'un termite-soldat sont ses mandibules; les outils d'un ouvrier, ses mandibules, ses pattes, la gomme qu'il sécrète; le revêtement chitineux du corps constitue pour tous à la fois un vêtement et une cuirasse. Enfin, chez la fourmi même, ces conditions ont amené certaines parties du corps de l'individu à prendre une destination spéciale; en un mot, ces éléments que l'homme fabrique par son industrie, qui dépendent de l'individu et lui demeurent attachés, constituant ainsi une propriété personnelle qui reflète sa structure et prolonge ses sens, chez l'insecte, font partie de l'animal lui-même. Ils ne lui sont pas extérieurs; ils ne peuvent, par conséquent, constituer le fait d'une propriété personnelle se maintenant au sein de la propriété collective : d'où la disparition absolue de toute forme de propriété individuelle. Les éléments qui peuvent donner lieu au fait de propriété subissent plus facilement l'influence des formes de l'association et se trouvent absorbés par le phénomène collectif. Celé ne veut pas dire que ce soit la seule cause d'une pareille absorbtion, car c'est chez les insectes seuls que le plan de l'évolution sociale comporte une prédominance aussi absolue du phénomène collectif. Il y a là un caractère de la plus grande importance : il dégage une tendance évolutive qui, dans l'organisation sociale de l'insecte, fondée sur le type maternel, conduit à une concentration collective de plus en plus affirmée, si accusée même, qu'elle se marque jusque dans la structure anatomique et physiologique de l'individu. Quelle qu'en soit l'origine, cette tendance est à comparer à celle qui régit la tendance de l'évolution sociale chez les vertébrés, et qui, nulle part, n'efface l'apport individuel et familial : celui-ci s'intègre dans la forme collective, il n'est jamais effacé par sa prédominance exclusive ou sa concentration.