CHAPITRE VI
Les Formes de la Propriété chez les Arachnides
Après l'intensité du phénomène social et les éléments intéressants que nous fournissent, au point de vue des formes de la Propriété, les Fourmis, les Abeilles et les Guêpes, on m'excusera de ne pas insister sur les éléments que pourraient apporter encore d'autres insectes. Je ne citerai que pour mémoire l'industrie des Lépidoptères, dont les chenilles tissent un cocon où elles poursuivent leurs métamorphoses et qui, parfois s'associent de façon à former une véritable colonie, par conséquent, un abri colonial réalisant une forme collective de propriété. L'étude attentive de ces matériaux ne me conduirait qu'à répéter des observations suffisamment établies déjà par les faits plus complexes et plus caractéristiques qui viennent d'être exposés. Mais, chez les animaux, non insectes, les Arachnides présentent des phénomènes d'un ordre trop élevé et d'une progression trop continue pour qu'il ne soit pas nécessaire de leur consacrer une étude spéciale.
§ 1. — Les Araignées présentent les mœurs de l'animal chasseur et ce L'industrie
de l'Araignée réalise des
l'espèce est solitaire, elle réalise des faits d'industrie assez complexes pour 'a'4" d« propriété.
constituer une propriété.
caractère les condamne pour la plupart à une vie isolée. Mais, même lorsque )èce est solitaire, elle réalise des faits d'industrie assez complexes pour îtituer une propriété.
On connaît les nombreuses espèces qui fabriquent des toiles et pour
lesquelles la toile est autant qu'un piège, une sorte de territoire de chasse tJfltiwfrdwm
La toile, piejroet
dont la surface s'étale au sein du monde extérieur et dont l'araignée exploite régulièrement la nourriture qu'elle peut y saisir. De même que chaque guêpe a son architecture propre, de même les Araignées ont chacune une manière spéciale de tisser. Le lieu de la résidence est soigneusement choisi, et la toile terminée, quelles que soient les variations de l'industrie suivant les espèces, suivant les individus et suivant les lieux, témoigne d'une habileté peu commune
Fig. 33. — Nid de la Mygale pionnière
a Nid fermé. — b Couvercle vu de profil. — c Feuillure dans laquelle il se rabat. — d Couvercle vu de face, montrant les trous où s'engagent les griffes de l'araignée pour le retenir. — e Feuillure. — / Tissu tapissant le terrier.
chez l'animal qui l'a fabriquée. L'Araignée s'installe parfois au centre de sa
toile, la tête en bas; souvent elle s'établit à l'extrémité sous une feuille ou
Demeure en com- dans quelqu'autre endroit abrité. Cette demeure est en communication avec
"île!0* " 'e centre de la toile par quelques fils fortement tendus qui la renseignent sur
ce qui s'y produit. Lorsque l'Araignée a faim, elle suce sur place la mouche
qui s'est prise à son piège; parfois elle l'emmaillote après l'avoir piquée, et la laisse pendre dans sa toile, parfois enfin, elle l'emporte au fond de son abri et la dévore tout à son aise.
On voit ainsi comment la toile constitue, en même temps qu'un piège, caracten du fait un territoire de chasse directement annexé à la demeure que l'animal se de Pr°Prietè pratique à côté de lui. Cette demeure, du reste, donne lieu fréquemment à un fait d'industrie; elle n'est pas seulement une appropriation d'un abri trouvé tel quel et utilisé par l'araignée. C'est ainsi que, par exemple, dans la toile triangulaire de l'araignée domestique, celle-ci se tisse un tube ouvert
Fig. 34. — Différentes Jormes des nids des Cténizines
A. Nid sans couvercle d'Atypus. — B. Nid à simple couvercle épais des Cténiza et de la hemesia cœmentaria. — C. Nid simple à couvercle mince de la Nemesia Simoni. — D. Nid double de la Nemesia Sulfurea. — E. Nid simple à couvercle externe et opercule interne de la Nemesia manderstjernae ou me'ridionalis. — E. Si n opercule interne. — F. Nid double à couvercle externe et opercule interne de la Nemesia congener. — F. Son opercule interne. — G. et G. 1, nids doubles de la Nemesia eleanora, avec couvercle externe et opercule" interie pouvant fermer à la volonté de l'Araignée l'une ou l'autre galerie. — G. 2, opercule d'un de ces nids. Au-dessus de la fig., on voit les couvercles des nids de Cténizes à tous les âges.
aux deux bouts, appliqué dans l'angle de la muraille. Comme elle adopte de préférence les coins où les murs présentent des crevasses, son tube aboutit généralement à une sorte de grotte, où l'animal se réfugie au moindre danger.
D'autres espèces se pratiquent une demeure souterraine, un véritable terrier, Demeures soud'où elles sortent pour chasser. Beaucoup de Lycosines, par exemple, vivent *"TfMS " '""
dans des creux de terre, dont elles tapissent les parois avec leurs tissus. Chez les Mygalides, certaines espèces se creusent des terriers qu'elles tapissent de soie; elles les ferment d'un couvercle à charnière, se rabattant sur une feuillure, l'animal y pratique des trous où il enfonce ses griffes, afin de le maintenir fermé lorsque quelque danger le menace. Il ne quitte cet abri que la nuit, pour chasser. La Mygale de Leblond ne construit pas de couvercle, mais pratique des tubes revêtus d'un tissu soyeux, qui s'enfoncent obliquement dans le sol et qui peuvent atteindre jusqu'à 63 centimètres de longueur. L'Araignée se met à l'affût, le soir, à l'entrée de sa retraite.
Les Cténizes déploient dans la construction de leurs terriers une industrie merveilleuse et qui dégage une évolution particulière au perfectionnement de l'abri. On trouve la forme la plus simple chez les Atypcs, où le nid est constitué par une galerie sans couvercle. A ce nid simple s'ajoute, chez des espèces voisines, un couvercle, et parfois un opercule interne. Enfin, communiquant avec cette même galerie, l'animal se creuse une galerie de refuge et, au point d'intersection du branchement, il installe un second couvercle, qui constitue une défense de plus. Les Leptopelmes creusent des terriers profonds, qui sont souvent prolongés à l'extérieur par une toile en forme d'entonnoir, soutenue par les herbes environnantes.
Toutes ces réalisations dues à l'industrie de l'animal, constituent donc un abri, une demeure individuellement possédée, et pour lesquels le fait de propriété est établi par l'occupation, l'exploitation, la défense de l'édifice que l'animal s'est construit. Cette demeure, enfin, est, dans certain cas, en rapport avec une toile qui constitue un piège et, aussi, un territoire de chasse. L'activité de l'animal s'étend au delà de la demeure; il transporte sur cette nouvelle manifestation de son industrie la réalisation d'un fait de propriété à type individuel.
Fig. 35. — Entonnoir placé à l'entrée du Nid de Leptopelma elongata
Il peut prendre une forme familiale. L'Argyronète, argyroneta aquatica ou arai- Propriété du tjpe
familial.
gnée aquatique commune, se construit sous l'eau une demeure particulièrement remarquable par son industrie. Elle choisit des eaux stagnantes ou à courant faible. Lorsqu'elle veut bâtir son nid, qu'elle édifie à une certaine distance au-dessous de la surface de l'eau, elle rapproche et maintient, à l'aide de fils, un certain nombre de feuilles ou de tiges délicates; elle tisse alors un réseau des plus ténus dont tous les fils s'entrecroisent en un même point. Elle s'élève ensuite à la surface de l'eau et, écartant ses filières, elle ramène avec elle une vésicule remplie d'air, qu'elle détache sous sa toile; elle forme ainsi une sorte de cloche de la grosseur d'une noisette dont l'orifice est fixé en bas. D'autres fils, disposés en tout sens autour de l'orifice, servent de pièges pour les proies qui viennent nager dans le voisinage, mais l'argyronète ne se contente pas de ce butin et va chasser au dehors. Parfois, elle fixe sa proie à l'aide de fils et la garde en guise de provision.
Cette demeure, qui prend la forme d'une propriété individuelle dont l'animal intervention de exploite les avantages et qu'il défend, peut prendre la forme familiale à ciatC an°e l'époque de l'accouplement. A ce moment, en effet, le mâle installe auprès de la femelle, une cloche plus petite, qu'il relie à celle de sa voisine par un conduit couvert. Lorsqu'un couple est uni, les deux animaux vivent en commun, paisiblement, dans cette demeure où la propriété individuelle de chacun se trouve intégrée à une propriété familiale englobant l'ensemble de la construction. Et c'est encore une propriété familiale que construit la femelle lorsqu'elle édifie son nid. Au moment de la ponte, elle construit en dehors de sa demeure, une sorte de cloche à tissu résistant, divisée en deux chambres. La supérieure contient les œufs, l'inférieure sert d'habitation temporaire à la mère, toujours prête à défendre ses œufs ou ses jeunes. Même lorsque ceux-ci se sont préparés une cloche particulière, ils ne cessent pas encore d'aller et venir dans le nid originel. Ce dernier reste utilisé jusqu'au moment où la famille se dissout.
Il est intéressant de voir ici des demeures diverses réaliser des types de Les Formes de propriété différents suivant les phénomènes de la vie animale à laquelle ils porf^i^mX se trouvent adaptés. Edifiées sous la forme individuelle lorsque l'animal mène ficatlons Periodi"
ques des mœurs de
la vie isolée du chasseur, elles prennent la forme familiale dans laquelle le l'animai type individuel s'intègre, mais persiste, lorsque l'instinct sexuel amène la prédominance d'un fait d'association. Lorsque la famille se constitue, comme une conséquence directe de l'accouplement, on voit une nouvelle demeure réaliser un nouveau fait de propriété et refléter des conditions nouvelles. Dans le nid à deux chambres, le type individuel persiste encore, pour la chambre maternelle, tout en s'intégrant dans une nouvelle propriété familiale, non plus fondée sur l'accouplement et l'instinct sexuel, mais fondé sur la descendance, sur la protection de l'espèce et sur l'instinct maternel. Lorsqu'enfin cette
deuxième forme familiale est dissoute, on voit le type individuel reparaître dans la construction de nouvelles cloches dans lesquelles l'animal hiverne, ou même, dans l'adaptation par l'Araignée d'une coquille d'escargot, dont elle ferme l'ouverture à l'aide d'un tissu très particulier, et où elle se pratique ainsi une chambre d'hivernage. A chacune des phases de la vie, une propriété se réalise sur le type individuel ou sur le type familial, suivant que prédomine ou non, sous l'influence sexuelle ou maternelle, une tendance d'association. On trouve chez les Thénidides des faits du même ordre. Le mâle et la femelle vivent isolés, mais, vers l'époque de l'accouplement, ils se réunissent sous une toile en forme de toit, sous laquelle ils vivent en commun et qui réalise un fait de propriété dont le caractère familial est déterminé par l'association que commande l'institut sexuel. Certaines espèces, qui filent plus abondamment, confectionnent une sorte de baldaquin au-dessous duquel elles établissent horizontalement une petite toile rayonnée. Le territoire de chasse est ainsi annexé à la demeure; celle-ci est réalisée sur le type individuel; cependant, elle prend la forme familiale lorsque, pendant l'été, ces Araignées construisent au centre de leur demeure ou à côté, mais en relation avec elle, un abri où elles cachent leur couvée. L'instinct maternel modifie le type individuel et provoque alors le type familial de la propriété. Celui-ci devient un reflet de l'activité et de la condition particulière de l'Araignée.
C'est encore la prédominance d'un fait d'association qui réalise une demeure à type familial chez la Clubione soyeuse. Cette espèce se construit dans une cachette, sous la mousse, sous des pierres, dans un creux de mur un sac remarquable par sa finesse et par sa transparence. Mais, lorsque vient l'époque du rapprochement sexuel, le mâle et la femelle habitent un sac commun, partagé en un étage supérieur et un étage inférieur par une toile formant cloison, et où l'on trouve la permanence du type individuel intégré dans le type familial du phénomène de propriété que réalise l'abri. propriété collective. Ces faits mènent à la constitution d'une propriété collective. Déjà, chez
les Clubiones, on rencontre parfois un grand nombre de coques établies côte à côte sous une même écorce. Les Théridions enchevêtrent leurs toiles et ne se disputent pas la proie sur laquelle plusieurs individus se sont avancés. Livingstone a signalé dans l'Afrique du Sud, une espèce d'Araignée qui vit en colonies nombreuses et dont les nids sont si rapprochés, qu'un tronc d'arbre ou les branches d'une haie se trouvent entièrement recouverts par leur tissus. Azara a observé au Paraguay, une Epeira dont les individus vivent en société nombreuses et qui construisent un nid commun. Darwin parle d'une autre Epéiride habitant l'Amérique du Sud. qui construit des nids verticaux distants les uns des autres de 63 centimètres environ et les fixe à des fils communs d'une étendue telle, qu'ils peuvent envelopper toutes les branches d'un buisson.
en commun.
L'Epeira Bandelicri, observée par Simon, réalise en temps ordinaire un Araignée nichant tvpe individuel de propriété. Mais, au moment de la ponte, plusieurs femelles nichent en commun. Elles construisent, sur un buisson, une grande coque dans laquelle elles s'enferment pour pondre et filer leur cocon. On rencontre jusqu'à dix cocons à l'intérieur de la chambre incubatrice et cinq ou six femelles réunies pour veiller sur leurs œufs. 11 y a là un fait d'association tellement accusé que, de la propriété familiale répondant à la période de l'incubation et de l'élevage des jeunes, il fait une propriété collective dont le type est très affirmé.
Fig. 35. — Femelles d'Uloborus republicanus veillant sur leur cocon.
Fig. 36. — Toiles de VUloborus repubîi-
canus.
Chez Y Anelosimus socialis, plusieurs centaines et parfois plusieurs milliers d'individus se réunissent pour tisser une toile légère, mais très étendue, et qui peut englober un caféier tout entier. Si l'on déchire l'enveloppe, on constate que l'intérieur est divisé par des cloisons en loges irrégulières. Les cocons sont attachés à la toile commune; les araignées vivent librement dans cet abri collectif et se mettent même à plusieurs pour dévorer une proie. On peut constater ici encore l'intégration de la forme individuelle d'un abri particulier réalisée par les loges individuelles dans un abri qui les englobe et qui réalise un fait de propriété collective en relation directe avec la prédominance de la tendance associative dont il est une affirmation matérielle et concrète.
INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) 10
Propriétés individuelles intègres dans la forme collective de l'abri.
vie sociale. Chez Y Uloborits républicain/s , dont M. E. Simon a décrit les mœurs, on
rencontre une organisation plus étroite encore de la vie sociale. Ces Araignées se réunissent au nombre de plusieurs centaines. Elle tissent entre les arbres une immense toile qui se partage en deux régions distinctes : une région centrale dont le réseau est assez serré et sur lequel se tiennent côte à côte des individus des deux sexes, principalement des mâles; puis, une région périphérique constituée par les fils divergents du réseau central et qui vont s'attacher dans toutes les directions sur les objets environnants. Les intervalles de ces larges mailles sont occupés par d'autres individus, qui y tissent une toile orbiculaire et à cercles, formant, comme on l'a déjà vu, un piège et un territoire de chasse confondus qui est occupée et exploitée par un seul individu. On voit des araignées se détacher parfois du réseau central pour aller se tisser une toile dans la partie périphérique.
L'intégration de la propriété individuelle à la propriété collective au sein de laquelle elle subsiste est ici évidente. Elle s'accuse encore à l'époque de la ponte. Â ce moment, les mâles ont disparu. Les femelles abandonnent leurs toiles particulières pour aller tisser, dans le réseau central, des cocons disposés côte à côte, dans lesquels elles abritent leur ponte et sur lesquels elles veillent avec une grande vigilance. On les voit de distance, en distance, gardant chacune sa ponte dans une immobilité presque complète. Tendance asso- Malgré la condition de l'animal chasseur, on voit donc, chez l'Araignée, la
ciative déterminant tendance associative s'affirmer d'une façon assez complète pour conduire à
lintegration ' r r
des Formes indivi- une évidente organisation sociale. Les faits de propriété réalisés par l'animal
duelles à la Forme . .....
collective de la pro- suivent cette évolution. Ils prennent la forme familiale, puis collective suivant pnete. je degré de concentation du groupement. C'est comme le terme le plus
complexe de cette évolution que l'on trouve, chez YUloborus, la propriété collective du grand réseau commun au sein duquel la propriété individuelle de la toile et la forme familiale de propriété que réalise le cocon habité par les jeunes et gardé par la mère, s'intègrent successivement sans disparaître. Nulle part la Propriété ne reflète plus directement les activités diverses, permanentes ou transitoires, dominées par les grandes lois biologiques que réalise l'animal. Enfin, la marche même suivie dans l'intégration des phénomènes montre combien la tendance d'évolution sociale sépare les animaux non-insectes, auxquels appartiennent les Araignées, des insectes proprement dits où la concentration excessive du type collectif effaçait les types individuels et familiaux qui, au contraire, subsistent ici. Ils sont un apport de l'individu à la collectivité.