CONCLUSION
Les Principes essentiels du Phénomène de Propriété — Aperçus de Sociologie générale
§ 1. Nous avons vu, à travers tous les documents passés en revue, que la pro- La Propriété, priété se réalisait comme le reflet d'une structure individuelle, familiale, collective, structure "ndi- Elle exprime l'adaptation de l'individu ou du groupe considéré à un milieu vidueiie, fami-
r or „a|e( c0„ec.
déterminé. Elle accompagne les premières manifestations de la vie. Un corps tive. inorganique existant, immobilisant certains éléments, occupant de l'espace, comporte des éléments précurseurs qui vont créer un fait instinctif de propriété dès que ce corps brut va s'animer. En effet, la matière vivante se maintient non seulement en occupant un espace déterminé, mais encore en exploitant le milieu et en défendant sa propre structure contre toute influence nocive. Les éléments essentiels de la propriété sont contenus dans cette activité. Que l'occupation d'un milieu et son exploitation ne soient plus incohérentes, mais soumises à certaines règles stables, au cantonnement dans une limite appréciable, et le fait de propriété est constitué. Il y a possession, en effet, provoquée par une industrie plus ou moins rudimentaire et, en tout cas, par une réaction.
Ce phénomène caractéristique, nous l'avons rencontré chez la plante. Non seulement, elle occupe un territoire par ses racines, mais encore elle l'exploite, elle s'y nourrit, elle en retire les sucs qui se distribuent dans ses tissus. Elle le défend en outre, par sa présence, par sa structure, par sa résistance, qui de passive peut devenir active lorsqu'elle s'arme d'organes de défense tels que des poils, des piquants, ou des sécrétions particulières semblables à celles des drosera et des plantes dites carnivores.
Le fait de Pro- C'est ainsi qu'apparaît le fait de propriété : comme une affirmation de la
L'ièr's 'manifesta- v><-'> comme le résultat d'une activité liée aux besoins de l'être vivant, liée, par bons de la vie. conséquent, à la protection de l'individu et de l'espèce.
Ce sont là, en effet, les activités les plus essentielles. Par le fait même que la matière vivante existe, elle tend à se maintenir. Elle ne peut le faire qu'en empruntant les matériaux du monde extérieur, en l'exploitant, par conséquent, et en les modifiant de façon à les intégrer à sa propre structure. La cause première déterminante du fait de propriété apparaît donc comme liée au besoin de nutrition et au besoin de protection. Avant de prendre la forme collective, ces besoins sont individuels; c'est donc comme un reflet de la structure individuelle que se manifeste tout d'abord le phénomène de propriété. Etant lié dès l'origine aux relations de l'individu avec le milieu extérieur, il est l'expression d'une adaptation. C'est comme une conséquence de ces adaptations qu'il prend la forme collective.
La Propriété dé- L'influence individuelle consiste dans la tendance que possède tout être
terminée par le be- . . , . . ,•, . r , ,.
soin de nutrition, vivant a maintenir sa structure et sa personnalité en face des actions diverses du monde extérieur. Les activités de protection et de conservation chez l'individu prennent tout d'abord la forme nutritive; nous avons vu qu'en effet, la nutrition devient l'élément principal, celui qui détermine les mœurs de l'animal et, par extension, les formes de propriété réalisées par lui. La propriété de- Lorsqu'il s'agit de la protection de l'individu, nous trouvons, comme un
stin^de prot'etion reflet des adaptations que cette tendance provoque, la propriété de l'abri. La de individu. recherche ou la construction de l'abri réalisé, comme on l'a vu, dès les degrés les plus inférieurs de l'échelle animale, a en effet ce but essentiel. C'est un moyen de protection ajouté aux défenses que l'animal tient de sa propre structure. Il est un prolongement de sa personnalité, un reflet de sa propre organisation et de ses mœurs. 11 n'est protecteur, en effet, qu'à la condition d'être adapté au milieu dans lequel l'animal vit et façonné de telle sorte qu'il le mette à l'abri des dangers les plus courants. Ces dangers sont déterminés par deux facteurs : par les éléments du monde extérieur, par la structure et les mœurs de l'animal. 11 s'agit donc d'une relation. Cette relation est exprimée dans l'abri qui se trouve déterminé sur un plan dans lequel il est tenu compte de ces deux éléments. variation des for- Cet abri, reflet de la personnalité animale et de ses adaptations au milieu,
constitue une propriété parfois transitoire, parfois permanente, et qui, de plus, se trouve être individuelle, familiale ou collective. Elle est individuelle lorsque les tendances à l'association sont nulles, elle est familiale lorsque celles-ci se développent sur la base de l'instinct sexuel, elle est collective lorsque la tendance à l'association prédomine de telle sorte qu'elle groupe l'animal et qu'elle lui fait chercher la protection de sa propre personnalité dans un effort commun et dans les avantages de l'action commune.
m»s de Propriété.
Cil AV. XIII - APERÇUS DE SOCIOLOGIE GÉNÉRALE 221
Le besoin de nutrition agit avec autant d'empire sur les besoins de l'animal. Besoin de nutri-
. . . , , .... tion : réserves ali-
On peut dire qu il tonne 1 élément déterminant de sa civilisation et de ses mœurs, mentales et terri- Suivant que cette nourriture est vivante ou végétale, l'animal varie non seu- tores de chasse' lement de mœurs, mais de structure. Les formes de la propriété subissent aussi ces variations. A un animal chasseur, et je n'en excepte pas l'homme, il faut un vaste territoire à exploiter: souvent, il est vite épuisé par la voracité de l'individu : celui-ci alors se déplace fréquemment et il devient errant. C'est le besoin de nutrition qui provoque la formation des réserves nutritives chez les animaux et chez l'homme, ainsi que celle des territoires de chasse. Nous avons vu par nombre d'exemples que les mœurs du chasseur tendent à isoler l'individu; même chez l'homme, malgré la prédominance du phénomène d'association, elles divisent les tribus par petits groupes errants et s'opposent aux formes supérieures de la civilisation. Au contraire, la nourriture à base végétale développe la vie en troupeau chez l'animal; par les premières formes de la culture, elle tend à fixer l'homme, à faire de lui un sédentaire et à développer la cohésion du groupe social. Quand enfin, comme nous l'avons vu pour les pasteurs, l'homme se nourrit en exploitant les herbivores, c'est aussi le procédé de production de la nourriture qui se réfléchit sur les formes de la propriété et qui donne cette adaptation si étroite de la peuplade aux mœurs de l'animal dont elle dépend; c'est par là que l'organisation sociale de l'un et de l'autre devient essentiellement comparable. Ici encore, la forme de la nourriture détermine la forme de la propriété et celle de la civilisation.
Les réserves nutritives et le territoire de chasse prennent la forme de Propriété individuelle, familiale ou collective, suivant que la tendance à l'association reste masquée par les phénomènes individuels, ou suivant qu'elle se développe assez pour prédominer sur eux. Alors, une structure sociale s'ajoute à la structure individuelle : sa nature se grave dans les formes familiales et collectives de la Propriété.
Une influence d'ordre collectif agit aussi sur la formation de la Propriété. Protection de rin- La tendance à la protection de l'individu se prolonge sur l'espèce, et c'est d'elle snri'Bspèw. n8 que naît l'instinct sexuel, d'abord, puis l'instinct familial, puis la forme consolidée et cohérente de l'Association. La continuité de l'espèce ne se trouve. pas seulement assurée par la reproduction, mais encore par une série d'actes qui groupent l'un des parents ou tous deux autour de la progéniture et qui sont la manifestation essentielle de la famille. Enfin, l'espèce, tant dans sa représentation par les adultes que par les jeunes, trouve, dans l'association, des moyens de protection qui assurent son existence d'une façon plus accusée encore, en face des dangers constants du monde extérieur. La Protection de l'espèce, qui prolonge dans le sens collectif la protection de l'individu, conduit à la nidification, à la construction de l'abri pour l'élevage des jeunes, et constitue ainsi une propriété familiale ou collective. Ce caractère collectif est particulièrement accusé
chez les insectes, où il est à la base des sociétés maternelles des Hyménoptères. Ici, c'est la protection de l'espèce qui, plus encore que le besoin et le mode de nutrition, constitue le fondement de la civilisation animale. Partout ailleurs, nous l'avons vu chez les poissons, les oiseaux, les mammifères, lorsque la constitution de la Famille ne dissout pas la bande, la protection de l'espèce donne lieu à une intégration de la propriété familiale dans la propriété collective, sans que la première de ces formes soit effacée par la seconde.
A la nidification et à l'abri, il faut ajouter encore les lieux de rendez-vous que provoque en partie la prédominance de l'instinct sexuel, et par conséquent, la protection de l'espèce. Enfin, celle-ci, débarrassée de tout lien avec l'instinct sexuel et considérée en soi, comme conduisant à la formation du groupe, à l'association des défenses, des efforts et des avantages conquis, donne les formes collectives de Propriété que l'on voit réalisées dans ces formations de villages d'hommes et d'animaux, dans le choix et la possession de lieux de rendez-vous, dans la masse des phénomènes enfin que la prédominance de l'Association réalise.
De ia valeur On a pu voir par tout ce qui précède ces conclusions, et par ces conclu-
soclale des B
Phénomènes sions elles-mêmes, que la forme collective de la Propriété ne peut pas être de Propriété. conf0ndue avec sa forme familiale. La première correspond à une prédominance Propriété coiiec- accusée de la tendance associative, la seconde correspond à un phénomène qui peut se trouver en opposition avec cette tendance. Dès lors, si l'on voit dès de kTorLTLm'i- l'abord et avec netteté la valeur sociale de la Propriété collective, on pourrait uaie de Propriété. £tre amené à concevoir certains doutes à ce sujet pour ce qui concerne la Propriété familiale en soi. Cependant, celle-ci correspond à la constitution de la Famille ; et la Famille constitue un groupement fondé sur la parenté. L'association, le lien entre les individus, les efforts convergents pour assurer le bien du groupe y sont assez accusés pour constituer des faits sociaux. Ils sont d'un ordre plus restreint et tels qu'ils prennent un caractère spécifique. On ne peut, en effet, les confondre avec ceux que dégagent les grandes collectivités animales ou humaines, fondées soit sur un agglomérat d'individus, soit sur un agglomérat de familles. Ce fait seul que l'individu peut se trouver à la base de certains groupements, directement formés par lui et sans que la famille y intervienne, suffit à donner à toutes les formes familiales un caractère distinct. La valeur spécifique réside en ceci que la tendance associative s'y trouve limitée à la parenté directe. Mais cette tendance associative, même limitée, suffit à faire de la forme familiale de la Propriété un fait social. Que ia Propriété II n'en est plus de même pour la Propriété individuelle. Elle ne présente
individuelle n'est , , .
pas un fait social, aucun caractère de cet ordre; elle se réalise dans ses traits essentiels chez des
animaux que leurs mœurs et leurs adaptations conduisent à échapper à la tendance associative. On l'a rencontrée chez des animaux supérieurs en intelligence ou en industrie, le blaireau et la taupe, pour ne citer que ceux-là, qui bâtissent une habitation complexe, prouvant une évolution supérieure à bien des espèces voisines. On ne peut donc pas la considérer comme un élément rudimentaire formant un stade inévitable à la formation collective. La Propriété individuelle réfléchit la structure propre de l'animal et les adaptations restreintes à sa personnalité. Elle ne constitue nulle part un fait social. Elle garde son caractère spécifique. Elle est seulement, parfois, un apport de l'individu à l'association, elle reste à côté de la propriété familiale et de la propriété collective, intégrée à l'activité du groupe. Cependant, dans ce groupe même, elle tend à maintenir l'indépendance de l'individu. Elle reste liée à tout ce qui vient de son industrie; la fabrication de l'outil, de l'arme, du vêtement qui, chez l'homme, vient s'ajouter aux industries animales, consolide encore la forme individuelle de la propriété par le prolongement de la personnalité qu'elle constitue. On peut voir, par conséquent, que l'origine de la Propriété individuelle est bien trop lointaine pour qu'elle disparaisse jamais. D'autre part, l'étude comparée des phénomènes sociaux montre que les Vertébrés réalisent dans ce sens une courbe d'évolution ayant pour caractéristique de conserver, dans la collectivité la plus cohérente et la plus concentrée, des formes individuelles et familiales de Propriété. Cela doit conduire à penser que jamais l'avenir social de l'homme ne surmontera la pesée d'une hérédité si lointaine qu'elle prend un caractère fatal et qu'elle commande aux évolutions ultérieures, comme elle a commandé déjà aux évolutions réalisées.
Quoiqu'il en soit, et pour en revenir au contenu social de la Propriété individuelle, on peut voir que ce contenu est nul. La Propriété familiale seulement est sociale par sa nature, de telle sorte que si l'on maintient le caractère spécifique des trois aspects que j'ai définis, on pourra dire que la Propriété en général com- propriété indhiporte trois formes distinctes. L'une individuelle, l'autre familiale, la troisième c"necet'iveami collective : c'est dans ces deux dernières formes seulement qu'un caractère social s'affirme par la prédominance plus ou moins limitée de la tendance associative. Dans la première, le phénomène de Propriété se manifeste seulement comme un prolongement de la structure propre et des activités de l'individu.
Nous pouvons maintenant définir d'une façon exacte et positive le phénomène principes es
i r> .... sentlels du
de Propriété : Phénomène
i° La Propriété apparaît comme un phénomène lié aux premières mani- <*e Propriété, festations de la Vie.
2" Elle est tout d'abord l'expression d'une structure individuelle et d'une adaptation.
y Elle prend la forme individuelle lorsqu'elle est déterminée par la loi biologique de Protection de l'Individu.
4° Elle prend la forme familiale quand elle est déterminée par la loi de Protection de l'espèce réalisée sur la base de l'instinct sexuel.
5° Elle prend la forme collective lorsqu'elle est déterminée par la loi de Protection de l'espèce réalisée par les phénomènes d'association, considérés d'une façon générale et abstraction faite du groupement familial.
6° Les formes individuelle, familiale, collective de la Propriété sont spécifiquement distinctes.
a) La forme individuelle est caractérisée par ce fait qu'elle réfléchit la structure propre et les activités de l'animal considéré isolément.
b) La forme familiale est caractérisée par la prédominance de la tendance associative limitée à un lien direct de parenté.
c) La forme collective est caractérisée par la prédominance prépondérante et sans réserves de la tendance associative.
Je ne sais pas si ces principes comportent le nom de Loi. Ils embrassent le domaine entier où se manifestent les faits de propriété, ils semblent donc bien enregistrés avec ce caractère de généralité que doit avoir une Loi scientifique. Cependant, j'hésite encore à les présenter comme tels. Il me suffira d'avoir apporté une conclusion positive dans ce domaine sociologique où les approximations littéraires ne sont que trop fréquentes. C'est aux travaux de l'avenir qu'il appartiendra de dire s'ils comportent réellement la valeur d'une Loi Sociologique. — Elles ne sont pas nombreuses. On peut croire qu'il me serait particulièrement agréable d'avoir contribué à en formuler une.
Sur quelques § 2. On sait maintenant ce que c'est que le phénomène de Propriété,
^observation^ corr)ment il apparaît, comment il se constitue, où il se réalise, quelles sont rai. ses formes caractéristiques. On vient de voir enfin les principes par lesquels
on peut le codifier en termes précis, lui donner la détermination positive qui définit son contenu essentiel. Les documents auxquels je me suis rapporté sont suffisants pour donner à ces conclusions toute la valeur que peut leur conférer l'application d'une méthode objective. Au point de vue particulier de la Propriété, le but proposé au début de ce travail est atteint.
Cependant, les faits étudiés, par leur nature même, appellent certaines observations. Elles sont étrangères à la monographie que j'ai traitée, mais elles sont
assez intéressantes au point de vue de la Sociologie générale pour mériter quelque attention. D'un phénomène particulier, étudié en lui-même et pour lui-même, on peut presque toujours dégager des éléments nouveaux : ils conduisent à aborder de nouveaux problèmes, et c'est le cas du présent ouvrage. Je voudrais seulement indiquer ici les conclusions directes que l'on peut tirer des Phénomènes de Propriété, au point de vue de la Famille dans son rôle social et, ensuite, d'une façon plus générale, au point de vue d'une conception positive de la Sociologie.
On a pu voir, à propos de la Famille, des exemples nombreux de cas où sa De la Faconstitution dissout la bande et, par conséquent, s'établit aux dépens de la "1,lle au p0!nt
■ r n r de vue soclo-
cohésion du groupe. Pour les Oiseaux, le phénomène est fréquent; il se retrouve logique, aussi chez les Mammifères et particulièrement chez les Cétacés, qui sont sociables, qui vivent en troupeaux et qui se séparent par couples à l'époque des amours.
Ces faits prouvent une chose : c'est que, loin d'être toujours une unité ls Famille peut sociale au sein de la collectivité, la Famille est quelquefois en opposition avec lye' ^constitution la constitution de la Société; cette opposition est assez forte pour que, au d,un groupe socia1' moment où l'instinct sexuel amène sa formation, l'établissement de la Famille dissolve la bande ou la peuplade; celle-ci se reforme seulement lorsque les jeunes étant devenus adultes, la Famille se trouve rompue. Il y a donc un balancement entre la tendance sociale proprement dite et la tendance familiale. Ces deux tendances peuvent agir dans un même sens, et alors la Famille est intégrée à la Société, ou dans un sens contraire, et alors la Famille est en opposition à la Société.
Il en résulte que, dans le monde animal et, par conséquent chez l'homme, la forme familiale est intrinsèque, qu'elle est parfois destructrice de l'association et non subordonnée à elle; qu'elle peut prédominer sur celle-ci et que c'est seulement par des séries d'influences à caractère convergent qu'elle finit par s'intégrer dans le groupe social sans le détruire. Ceci montre tout d'abord que le caractère spécifique adopté plus haut pour la propriété familiale et pour la propriété collective proprement dite, est justifié. Mais cela montre aussi que l'ancienne conception qui donnait à la famille la valeur d'un sous-groupe social, ou d'une unité sociale, n'est pas fondée. Il peut y avoir des sociétés là où l'organisation familiale n'existe pas : c'est le cas pour toutes les peuplades animales qui ne se constituent que lorsque la formation familiale a disparu.
La famille n'est donc pas essentielle à la formation des sociétés. Le clan peut La Pamiiie nest être parfois l'extension de la famille, mais chez certaines espèces animales, J^L Ts formations comme chez l'homme lui-même, ce n'est pas toujours le lien direct de parenté qui sccialesse trouve à la base du groupement. Parfois, cependant, le groupement ne peut s'établir que lorsque la famille disparaît. 11 y a antagonisme entre les deux élé-
INST1TUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) 29
ments. On en trouve des exemples nombreux chez certaines espèces de mammifères, où les femelles, une fois fécondées, s'assemblent d'une part, tandis que les mâles forment un autre troupeau d'autre part. L'association existe et la famille n'existe pas.
Eue ne peut pas La famille ne peut donc pas être conçue comme une unité sociale. Ce
une unité sociaii. n'est pas un groupement de familles qui forme la Société : la tendance associative, due à l'instinct sexuel, étant souvent opposée à la tendance associative plus générale, due à la protection de l'espèce. La famille n'est pas même une formation intermédiaire; c'est une formation en soi. Elle est quelquefois intégrée La Famine est à l'association ; elle est quelquefois un dissolvant de l'association. Celle-ci doit
une formation en ^ «^ considérée comme immédiatement construite sur des unités indivi-
duelles et non pas familiales.
L'évolution Cette conclusion est assez intéressante pour devoir être développée. Je me
sociale et ré- korne £ ja çlxer jcj ^ans ses termes essentiels, me réservant d'y revenir dans
volutlon des J
organismes, une étude spéciale où j'utiliserai les matériaux que peut fournir la Sociologie comparée. Je voudrais maintenant, avant de clore cette étude, montrer à quelle conception de la Sociologie on peut se trouver conduit par l'étude objective des phénomènes réalisés aussi bien chez l'animal que chez l'homme.
on ne peut lier II suffit de jeter un coup d'oeil sur les faits accumulés dans la partie docu-
a* ^•èvoktion Tni- nientaire de ce travail et, d'autre part, de consulter le tableau d'ensemble qui male- s'y trouve annexé, pour voir jaillir avec l'évidence la plus absolue un fait brutal :
l'évolution sociale n'a aucun lien d'aucune sorte avec l'évolution organique.
Que l'on compare, par exemple, certaines sociétés primitives chez l'homme aux sociétés animales, on trouvera parmi celles-ci des réalisations supérieures à celles-là; chez l'animal lui-même, les espèces les plus voisines se séparent au point de vue des phénomènes sociaux d'une façon tellement accusée que la distance paraît être infranchissable. On voit enfin la société collective, arrivée au plus haut degré de concentration, se réaliser chez l'insecte, et rien, dans l'évolution des vertébrés, ne semble conduire à une pareille formation sociale. C'est au point que l'évolution sociale chez les vertébrés réalise une direction particulière où les formes individuelles et familiales s'intègrent à mesure dans la forme collective, tandis que, chez les insectes, l'évolution sociale conduit aux sociétés maternelles et à la plus puissante concentration collective qui se soit réalisée dans le domaine qu'embrasse la Sociologie comparée, on ne peut pas On ne peut pas non plus rattacher d'une façon directe le phénomène social
soTiai 6à révolution au phénomène intellectuel. Des animaux comme le castor, ou la marmotte, ou intellectuelle. je ping0uin, qui réalisent des groupements sociaux complexes, sont moins doués, au point de vue de l'intelligence, que d'autres espèces voisines vivant
solitaires. Ce sont surtout les adaptations qui se réfléchissent dans la structure sociale; et des faits extérieurs, tels que le mode de recherche de la nourriture ou l'état des jeunes à leur naissance, ou les conditions de l'habitat, font plus pour ou contre la constitution des sociétés que tel ou tel phénomène intellectuel. La courbe du perfectionnement sociologique est loin de suivre la courbe du développement animal : elle lui reste étrangère. La Sociologie comporte un domaine d'investigation qui lui est propre; elle a ses lois particulières et ses caractères précis.
Evidemment, les formes supérieures de groupement sont en rapport avec l'intelligence dans une certaine mesure, mais peut-on établir une différence essentielle au point de vue de la structure nerveuse entre les abeilles, par exemple, dont la société permanente se prolonge au delà de la vie de l'individu, et les guêpes dont la société, fondée par la mère à chaque printemps, est détruite par le froid chaque hiver? La permanence de la société est due à la possibilité de l'hivernage, à un fait extérieur, peut-être à un fait d'industrie, non à une supériorité intellectuelle. Celle-ci, du reste, dans quelle mesure est-elle dérivée du fait social lui-même? Elle peut en être la cause, mais aussi la conséquence. Si l'on s'en rapporte à l'homme, par exemple, on voit certaines peuplades vivant de chasse et de pêche avoir une tendance évidente à se fixer pour la culture. Elles en sont empêchées par les conditions de leur vie et, parfois, par leurs luttes contre les tribus ennemies qui les entourent. Cependant, quels que soient les obstacles, elles montrent d'une façon incontestable la tendance qu'elles ont à se fixer. Or, le simple fait de l'adoption de ce procédé de production, de préférence à celui de la pêche ou de la chasse, comporte un pouvoir d'évolution intellectuelle considérable. La vie agricole sera alors la condition première d'un développement psychique. De sorte que celui-ci sera dérivé de la forme sociale par laquelle il a été favorisé.
Le milieu social, en effet, retentit sur la formation intellectuelle. On peut influence du mi dire de l'homme moderne que sa psychologie est tellement modifiée par ces f^mation* inunecinfluences qu'elle ne pourrait être conçue sans elles. Il y a dans sa structure tuellecérébro-spinale, des organes qui ont subi des adaptations fixées ensuite par l'hérédité. De telle sorte que l'activité mentale de l'homme ne peut plus aujourd'hui être considérée comme analogue ou comparable à celle d'un animal solitaire. Fera-t-on jamais le partage de ce qui, dans la psychologie humaine, est d'ordre individuel ou d'ordre social? Qui oserait l'affirmer dans l'état actuel de la science? C'est un problème ouvert aux recherches; il est si complexe qu'il demeurera certainement longtemps encore irrésolu.
Ceci montre le danger d'une Sociologie qui chercherait exclusivement à s'établir sur la base psychologique. On se trouverait ainsi dans cette singulière situation de considérer un phénomène de causalité comme dérivé de son dérivé. Ces dernières années ont produit îles travaux divers entaches à un haut degré
de ce vice essentiel de conformation. L'intérêt que des considérations ingénieuses, trop vite affublées du nom de lois, ont éveillé dans le domaine sociologique contemporain, fait croire que des efforts seront encore dépensés dans cette voie sans issue. Jamais, cependant, la nécessité d'une conception nette de la Science Sociologique ne s'est plus impérieusement fait sentir.
De remploi Dans cet essai de Sociologie comparée, on a tenté de réaliser avec rigueur
deUobjectîveet 'cs procédés de la méthode objective. Nous n'avons pas le droit d'arriver devant
positive. un domaine d'étude aussi complexe avec des idées préconçues et des théories qui
ne prouvent guère autre chose qu'une singulière vivacité d'imagination. La façon
dont je me suis posé le problème est la suivante : j'admets à priori que la Socio-
Position du pro- logie est une science qui s'applique à un ordre particulier de faits. On ne pourra
blême pour un cas , , , . . ,
particulier. la définir d une façon précise que le jour ou 1 on aura assez parcouru son
domaine pour le connaître à fond dans ses lignes essentielles. Nous ne sommes point en ce moment dans une situation semblable. Nous pouvons seulement soupçonner qu'elle n'est ni biologique, ni physique, ni mathématique; que, malgré tous les liens qui pourraient la rattacher à ces diverses disciplines, cellesci sont trop déterminées et connues d'une façon trop précise pour laisser croire qu'elles pourraient se confondre avec la Sociologie pure. Ceci posé, je sais que certains phénomènes sont considérés comme d'ordre social : la propriété est l'un de ces phénomènes. Je vais étudier la propriété en soi et dans ses manifestations les plus diverses. Je chercherai à la dégager de tous les faits où elle peut se trouver enclose et je comparerai les résultats de cette enquête de façon à pouvoir fixer ses caractères précis.
Or, cette enquête conduit à cette constatation que la propriété se rencontre
comme une affirmation même des activités de la vie; qu'elle n'est pas toujours
sociale de nature, qu'elle ne le devient que dans des cas donnés, avec des
termes définis.
D'une méthode Ayant dégagé des faits les phénomènes qui entrent en jeu au point de vue
d'exploration en , , <^ ■ , , , . . .
socioione. de >a Sociologie, nous voyons que celle-ci existe en soi, avec ses caractères
propres. La Chimie, par exemple, embrasse le domaine inorganique et le domaine organique; les lois de la Physique soumettent à leur généralité les éléments du monde inorganique et ceux du monde vivant; l'homme, comme la pierre, subit les lois de la pesanteur. Comment a-t-on pu découvrir des lois physiques et des lois chimiques? En recherchant toutes les manifestations d'ordre physique ou d'ordre chimique dans les phénomènes les plus divers. Le jour où l'on a rapproché les phénomènes complexes des échanges organiques d'une combinaison simple empruntée au monde minéral, au-dessus des phénomènes particuliers réalisés par des structures différentes séparées par un abîme, on a pu établir un fait d'ordre général qui, peu à peu, a défini la science chimique et a constitué
en soi.
son corps de doctrine. Il en sera de même pour la Sociologie. Il faut rechercher Qu'a faut chérie phénomène sociologique partout où il se réalise, l'abstraire de ses réalisations partout où u se concrètes et, de la série des formes que celles-ci représentent, faire jaillir un fait reaise' d'ordre général qui les dominera toutes. C'est ce que j'ai tenté ici pour un domaine restreint, celui de la Propriété. Cet essai constitue une application précise de cette méthode générale. C'est ainsi que l'Anatomie comparée s'est trouvée à la base de la Biologie moderne qu'elle a constitué peu à peu et sans avoir toujours la perception nette du but auquel elle tendait. De même la Sociologie comparée fournira, je crois, la base positive d'une Sociologie générale.
Dès lors, on saura ce que c'est que la Sociologie en soi. C'est-à-dire que les re i» sociologie phénomènes sociaux, recherchés à travers leurs manifestations concrètes les plus diverses, auront donné des lois générales, ou tout au moins des principes qui constitueront la Sociologie pure. Lorsque j'aurai complété l'essai actuel par d'autres recherches du même ordre, je me permettrai peut-être d'exprimer ce que l'on peut entrevoir de ses lois possibles et de sa structure. Pour le moment, le travail objectif et précis, l'acquisition des faits, la découverte des principes directeurs sont des choses plus urgentes que des généralisations hâtives.
On aura remarqué que, de propos délibéré, je me suis arrêté au seuil du domaine où les sciences sociales contemporaines commencent à étudier les faits de propriété. Ceci répond aussi à une conception générale. Si l'étude de la Sociologie a pris un essor prodigieux au cours du xixe siècle, c'est que l'époque de transition dans laquelle nous vivons faisait apparaître comme urgente l'application d'une méthode scientifique à l'évolution sociale, jusqu'ici guidée par le plus pur empirisme. Dès lors, c'est sur des sociétés complexes qu'a porté l'étude contemporaine. On n'aurait pu mieux s'enliser dans cette erreur de commencer par la fin. Je sais bien qu'on ignorait les commencements. Mais on les connaît suffisamment aujourd'hui. Nous devons rechercher les lois générales et les premiers principes de la Sociologie pure, non pas dans des réalisations dont la complexité est telle qu'elles masquent les éléments essentiels, mais là où les phénomènes sont les plus simples, les plus pauvres et où, par conséquent, les éléments constituants apparaissent tout d'abord. Lorsque ces éléments seront acquis, alors la Sociologie comparée pourra s'étendre avec profit à l'étude de nos Sociétés modernes. Les subordinations nécessaires seront devenues possibles; on aura les principes d'une classification positive que nous sommes loin de posséder aujourdhui.
Sans doute, les impatiences contemporaines sont loin de se prêter à un semblable point de vue. Les efforts généreux, les hypothèses aventurées, les constructions de l'intelligence et de l'imagination ont encore devant elles, pour une longue période, un large domaine d'application. Il n'appartient point à l'homme de science de laisser retentir sur son œuvre ces agitations tumultueuses
de la sensibilité collective. Il sait que l'édifice de la connaissance s'élève lentement. Ce n'est pas dans la mesure d'une vie que peut s'accomplir la constitution de la science la plus vaste par laquelle s'achève l'édifice encyclopédique du Savoir. Il peut suffire d'avoir apporté des faits précis, une systématisation dont les éléments essentiels restent acquis, pour avoir préparé plus sûrement que par des illusions généreuses cet avenir que l'homme entrevoit, où la connaissance aura remplacé par une harmonie effective l'incohérence des hérédités impulsives et des efforts divergents.
Mulmes. — liii|> h & A Godenne.