CHAPITRE XII
Les Premières Formes de la Propriété chez l'Homme
Je ne me propose pas ici d'étudier les origines de la propriété dans les qu-ii s*agit associations humaines, mais seulement, en me limitant aux populations pré- d,e {"'^ ^d" sentant les caractères primitifs dans l'état actuel de nos connaissances, de *ions de ,a
Propriété sl-
montrer que tout ce qui se trouve exposé ci-dessus pour l'animal se prolonge gnaiées pour par des transitions à peu près insensibles chez l'homme. Nous avons pour prolongent celui-ci de nouveaux éléments d'appréciation : ils nous amènent à considérer dans ''activité
de l'homme.
comme plus complexes les phénomènes sociaux qu'il réalise, parce qu'il a un langage qui nous est accessible et qu'il peut exprimer le droit coutumier gravé par l'hérédité dans ses habitudes et dans sa mémoire. Ce droit ne jaillit donc point exclusivement des faits; nous ne l'apprécions pas seulement par une observation extérieure, car l'individu appartenant à la peuplade peut, par son témoignage, l'affirmer et en déterminer le sens. Sans doute, c'est un moyen d'investigation qui permet de fixer plus étroitement les éléments fournis par une étude attentive; mais, afin de juger d'un point de vue purement objectif, il faut se demander ce que deviendrait ce phénomène et comment il nous apparaîtrait si nous n'en étions pas pourvus. On verra qu'alors la délimitation entre l'homme primitif et l'animal devient à peu près impossible, que les faits sont identiques et même que la perfection du fait social est loin de s'affirmer chez le Primitif avec autant de netteté que chez certains animaux, Mammifères» Oiseaux ou Insectes.
Restriction § 1. — La nature du but que je me propose ici doit conduire à bannir de
recherche aux cc chapitre l'étude des peuples chez lesquels l'organisation sociale commence primitifs pro- ;, prendre une forme complexe. Puisque les phénomènes de propriété sont
prement dits. r ...
chez l'animal un reflet de son activité, de ses tendances, de sa structure et de ses mœurs, ils seront comparables à ceux qui se manifestent chez l'homme, à la condition seulement de trouver chez celui-ci une activité, une tendance, une structure et des mœurs analogues. Par son activité et par sa structure, l'homme est un mammifère. Pour ses tendances et pour ses mœurs, on sait que, parvenu à certain degré d'évolution, l'homme dépasse de beaucoup les animaux les plus élevés dans l'échelle sociale. Mais il est assez facile de déterminer le degré où les complexités de l'activité humaine deviennent trop accusées pour permettre de considérer ses manifestations comme simples. Il suffit de s'arrêter à ce moment où la Société humaine prend une forme définie dont les adaptations sont multiples et dépassent celles qu'a pu révéler l'étude du monde animal.
Primitifs chas- Les animaux ont présenté des individus, des groupes ou des peuplades
e pec enrs. ^ chasseurs et de pêcheurs. De même, on trouve parmi les Primitifs actuellement connus, quelques peuplades qui vivent exclusivement de la chasse et de la pêche. Le moyen de subsistance, le procédé par lequel l'animal se nourrit, retentit sur ses mœurs; il en sera de même chez l'homme et, dès lors, dans la limite des peuples chasseurs et pêcheurs, le rapprochement nous sera permis.
Primitifs pasi«urs. Nous avons trouvé ensuite des animaux vivant non plus de la chasse et
de la pêche, mais des produits végétaux. Ce genre d'activité se traduit chez les hommes incultes, en donnant les premiers pasteurs et les premiers agriculteurs. Les pasteurs, en effet, vivent des produits de leurs troupeaux; les mœurs de ces troupeaux retentissent alors sur leurs diverses adaptations. Nous verrons que celles-ci sont directement comparables à celles des animaux herbivores vivant en bandes, exploitant en commun des territoires déterminés. Enfin, les
La culture primi- cultivateurs à leur stade le plus primitif, ne modifiant pas encore la production du sol par des procédés artificiels et complexes, sont encore comparables aux animaux vivant d'un régime végétal, exploitant, sans le modifier, un canton déterminé. Aussi est-ce à un stade bien lointain des peuples agriculteurs que je m'arrêterai, afin de rester dans les limites que permet l'application la plus stricte de la Méthode comparative.
ne certaines com- Cependant, parmi les éléments définis dans ce second paragraphe, les
pentes. peuples Pasteurs ne sont comparables aux sociétés animales réalisées par les
Mammifères herbivores, que par leur adaptation aux mœurs de ces herbivores. C'est-à-dire qu'ils sont comparables par interposition aux peuplades libres formées par ceux-ci; ils ont domestiqué l'animal, mais à la condition de lui emprunter en partie ses mœurs; le phénomène est donc déjà plus complexe
que lorsqu'il s'agit du Primitif chasseur et pêcheur dont le régime est absolument identique à celui de l'animal. On le voit, une première complexité surgit; il en surgirait bien d'autres si cette étude devait être poursuivie au delà des limites que je viens de définir.
§ 2. — Mais si le Primitif apparaît comme directement comparable à L'outu ou l'animal dans la généralité de ses mœurs, il lui est cependant, d'une façon Primitif et Zies immédiate et très caractérisée, de beaucoup supérieur sur un point particulier : conditions
r r r r nouvelles
il fabrique, utilise, possède des outils, des armes et des vêtements. qu'iisfontsur-
Un facteur d'évolution considérable naît ainsi dans l'activité de l'homme, vue^ia Pro- Gràce à lui, il parvient à se maintenir dans un milieu hostile, à lutter victo- Prietérieusement contre les autres espèces animales, à réagir sur le milieu et à le modifier en sa faveur. L'arme et l'outil qui à l'origine se confondent, constituent L'arme et i'«utii l'élément de perfectibilité le plus grand qu'ait possédé l'humanité primitive, voiution. Le vêtement lui permet une résistance supérieure au milieu sans faire des emprunts aussi grands à son activité organique. Les animaux sont assujettis à cet égard à des adaptations lentes, presque interminables. C'est une modification même du corps qui devient un outil, une arme, une défense. Les armes redoutables : pinces, ciseaux, tenailles, que porte l'insecte, sont une modification, une adaptation d'une partie de son corps. Son enveloppe chitineuse lui forme une cuirasse. Chez certains animaux, les abat-joues constituent un véritable petit magasin à provisions, et c'est dans leurs joues distendues que certains rongeurs transportent ces provisions végétales qu'ils amassent pour l'hiver. La poche des pélicans joue un rôle analogue, l'estomac des ruminants est adapté de façon à former une sorte de magasin où l'animal entasse la nourriture pour la remâcher en sécurité. On trouve, enfin, dans la trompe de l'éléphant ou dans la main du singe, un organe préhenseur dont les adaptations se développent particulièrement dans la main de l'homme et au moyen de laquelle il prolonge son activité dans la fabrication de l'arme ou de l'outil.
Déjà chez l'animal, on voit apparaître l'utilisation passagère des matériaux utilisation de dans le sens de l'outil ou de l'arme. Les Singes lancent des projectiles : pierres, ™ns T^'outii3 ou noix de coco, branches et fruits à coque dure, pour se défendre; on prétend del'armechez r*«que certains ours savent lancer des pierres et certains anthropoïdes utiliser un bâton. On fait aujourd'hui plus qu'entrevoir l'outillage primitif, et ces colithes que M. Rutot a étudiés et mis en lumière, sur lesquels il donnait récemment une étude d'ensemble, montrent l'ancêtre de l'homme utilisant des cailloux à peine modifiés par son industrie et ne constituant même pas un outillage permanent. Il y a là un fait de transition entre l'outil momentané que représente l'objet
utilisé par l'animal, puis immédiatement rejeté, et les premières armes ou les premiers outils de pierre qui caractérisent la Préhistoire.
11 n'est pas nécessaire, du reste, d'arriver jusqu'à l'homme ou à l'hominien des anthropologistes, pour voir le fait de propriété s'exercer sur une pierre devenue outil. Darwin fournit à ce sujet une observation frappante : « Un singe du Zoological Gardai, dit-il, dont les dents étaient faibles, ouvrait les noisettes avec une pierre, et je tiens des gardiens que cet animal, après s'en être servi, avait l'habitude de la cacher dans la paille et de s'opposer à ce qu'aucun autre singe y touchât. 11 y a là, ajoute Darwin, une idée de propriété; mais cette idée est commune à tout chien ayant un os et à la plupart des oiseaux possédant un nid ». Les derniers mots du grand naturaliste anglais montrent quelle confusion régnait dans son esprit au sujet du fait de propriété; mais son observation est intéressante au point de vue de l'utilisation des matériaux du monde extérieur par l'animal et au point de vue d'un fait de propriété réalisé par lui dans une tendance à la constitution de l'arme ou de l'outil.
L'outil et rarme, On voit que l'arme et l'outil ne séparent point l'homme de l'animal.
^ueUeT m ' Cependant, dès qu'ils s'introduisent de façon permanente dans l'activité humaine, ils constituent un fait doublement intéressant, d'abord au point de vue de l'histoire de la civilisation, ensuite au point de vue de la propriété. C'est au second de ces aspects seulement qu'il convient de s'attacher ici.
L'outil ou l'arme du Primitif constituent en effet une propriété individuelle. Ils sont le prolongement même de l'individu, une sorte de puissance ajoutée à sa force et à ses sens. Ils sont comme une extension de la personnalité dans ses moyens d'action. Fabriqués par l'homme au moyen de matériaux empruntés au monde extérieur, modifiés et utilisés en vue d'un but donné, ils présentent sans aucun doute possible tous les caractères d'un fait de propriété. Or, ils constituent un fait de propriété individuelle, parce qu'ils restent liés à l'individu. Ce n'est que lorsque les outils deviennent complexes qu'ils prennent des destinations variées; ce n'est que lorsque la vie sociale est déjà passablement évoluée qu'une partie d'entre eux devient propriété collective. L'arme ou l'outil (car les deux caractères se confondent) du Primitif lui est aussi nécessaire pour vivre et pour assurer la vie des siens que sa main, sa jambe ou son bras. Aussi restent-ils propriété personnelle, tellement consolidée même dans son caractère d'utilité que les Primitifs posent à côté du mort ses outils et ses armes afin qu'il n'en soit point dépourvu dans l'autre monde, ou bien qu'ils les brisent afin que leur esprit accompagne celui du mort. Le caractère individuel de leur propriété est tellement fixé qu'il empêche toute capitalisation au sein du groupe social. Je n'accumule point des exemples connus de tous et qui surchargeraient inutilement ce travail. 11 suffit de parcourir un
ouvrage d'ethnographie ou une étude sur l'ensemble de la civilisation primitive, pour voir ce caractère apparaître comme un reflet immédiat des premières croyances. Il ressort de cette conclusion que, pas plus chez l'homme que chez l'animal, la propriété individuelle n'apparaît comme d'origine sociale; qu'elle est étrangère au contraire à toute activité de cet ordre; elle constitue seulement un apport qui suit l'individu lui-même dans les phénomènes d'association.
L'arme et l'outil présentent chez le Primitif un développement considérable, et c'est par ce développement seul qu'il se distingue des conditions de l'animal. Ici s'établit par conséquent un fait nouveau et plus complexe de propriété; il prend une forme tellement déterminée qu'elle se poursuit encore après la mort sans que ni un individu du groupe, ni le groupe lui-même en puisse hériter. Le caractère social lui manque de la façon la plus absolue. Plus tard seulement, l'hérédité lui confère une qualité sociale. Mais ce fait nouveau ne se présente pas comme fondé sur une autre base que les faits abordés dans les pages précédentes. Ici comme plus haut, la propriété individuelle exprime la structure de l'homme comme elle exprimait celle de l'animal; elle constitue, comme pour l'animal, un prolongement de sa personnalité.
Il n'est pas difficile de voir que la même remarque s'applique au vêtement. Le vêtement, pre-
. . ... ... priëtë individuelle.
Lorsque celui-ci n est pas crée dans un but complexe de parure religieuse, lorsque la nécessité des défenses organiques contre le milieu extérieur commandent sa création et son usage, depuis le vêtement primitif du Fuégien jusqu'à la garniture complexe de l'Eskimo, il constitue une adaptation des matériaux du monde extérieur au moyen de l'industrie de l'homme, et cette adaptation étant individuelle, le fait de propriété qui en découle est individuel aussi.
A ce point de vue, du reste, l'homme ne se trouve pas différencié de Analogies de
.... . , , . , . t^ l'animal à l'homme.
1 animal aussi complètement que par 1 usage et la création de 1 outil. Des mollusques, comme la Lime baillante; des crustacés, comme la Dromie; nombre de vers qui se sécrètent un abri enveloppant leur corps; les chenilles qui se tissent un cocon, réalisent un fait qui tient autant, au point de vue des défenses organiques, des qualités de l'abri proprement dit que du vêtement. Comme pour l'outil et pour l'arme, on trouve, du reste, pour le vêtement, les mêmes liens d'évolution de l'animal à l'homme. Les défenses organiques réalisées par le vêtement sont souvent établies d'une manière tixe ou esquissées d'une façon passagère chez l'animal ; les exemples du premier ordre sont assez marqués chez l'homme, on trouvera un intéressant exemple du second dans la figure qui accompagne ce texte (v. fig. 64). On y voit comment, dans certaines parties du Congo, les nègres utilisent l'herbe de façon
à s'en couvrir par temps de pluie et à s'en former un vêtement dont l'utilisation reste aussi passagère que certains faits du même ordre chez l'animal: elle n'arrive pas à constituer une propriété consolidée et certaine.
11 suffira d'indiquer cette parenté, sans s'étendre davantage sur une question qui mériterait d'être traitée dans une monographie spéciale. Ce qui nous intéresse ici et ce que nous avons à retenir, c'est que le vêtement, chez le Primitif, constitue un fait de propriété individuelle modelé sur la structure de l'homme exprimé par lui jusque dans ses adaptations les plus complexes et
Fig. 64 — Indigène Kabambaré (Congo) se rendant à ses champs, par temps de pluie, revêtu d'herbes
les plus modernes. Comme l'arme et comme l'outil, il constitue une propriété individuelle dont la valeur sociale est nulle et qui suit simplement l'individu lorsque celui-ci se trouve intégré dans une organisation collective.
Maintenant que le caractère de cet élément nouveau si important chez l'homme est défini, nous pouvons passer à l'étude des phénomènes de propriété directement comparables chez l'Homme et chez l'Animal.
Réserves nu- §3. — Nous avons vu chez les oiseaux quelle importance prenait le
tntives. phénomène de prévoyance et de propriété affirmé par la constitution de
réserves nutritives. Nous avons vu cette même forme de la propriété s'affirmer encore avec les Mammifères. L'Homme primitif présente à cet égard une organisation sensiblement inférieure à celle de ces deux classes d'animaux.
Il est raie, en effet, que des peuplades ne vivant que de la chasse et de la pêche fassent des reserves nutritives. Elles sont absolument liées aux ressources de leur habitat et leur faculté de prévoyance ne dépasse guère l'heure présente. C'est seulement lorsque des rudiments de culture apparaissent ou bien lorsque la vie sédentaire commence à s'affirmer, que les Primitifs constituent des réserves nutritives. On peut citer à cet égard lesEskimos et les Aleoutcs qui, lorsque la pèche est abondante, savent sécher et conserver le poisson. Les Aïnos, qui ajoutent à leur industrie de la chasse et de la pèche une culture rudimentaire, conservent des provisions d'hiver dans une hutte construite à côté de leur habitation principale. Elle est exhaussée de 2m^o à 3 mètres au-dessus du sol, afin de garantir ces réserves de la neige, des chiens, des loups et des renards. Les Ghiliaks, chasseurs et pécheurs, construisent, à côte des maisons qu'ils habitent, quelques hangars en planches, élevés sur des pierres, afin de mettre les provisions à l'abri des rats. Les Kamtchadalcs, comme les Eskimos et les Aléoutes. font sécher leur poisson. Les Lapons sédentaires construisent à côté de leurs habitations des magasins sur piliers, pour mettre leurs provisions à l'abri
des rongeurs. Cette coutume est suivie dans de très nombreuses peuplades de sauvages et particulièrement en Afrique. Les indiens de la Vallée Yosémite construisent des greniers (v. lig. 65) dans lesquels ils enferment des glands et qu'ils ouvrent par en-dessous lorsqu'ils ont besoin de nourriture. De même, on
INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) 24
Fjg. 65 — Grenier des Indiens de la Vallée Yosémite
pratique dans le Haut Uélé le système des « lckwendés ». Ce sont des bourriches en paille fortement serrées dans lesquelles on enferme les grains à conserver.
Fig. 66 — Lekwendés. Greniers à grain du Haut Uélé
Les Réserves nu- Ces réserves nutritives prennent la forme soit d'une propriété familiale,
demeuré et consti- soit d'une propriété collective. Elles sont la plupart du temps liées à la demeure,
Propriété"1 Miki fixées à côté d'elle, et elles dépendent alors de la famille groupée au sein de
ou collectif.
l'abri. Parfois, la peuplade toute entière travaille en commun à la constitution de ces réserves et, comme pour le grenier des Indiens de la Vallée Yosémite, elles deviennent une propriété collective dans laquelle se réfléchit la coordination des efforts pour un but commun. C'est ainsi que chez les Iroquois, qui pratiquent le système des habitations communes, les réserves nutritives prennent aussi la forme collective. Enfin, dans des formes plus complexes, comme chez les Todas pasteurs, dont on verra plus loin l'intéressante organisation, les réserves alimentaires sont la propriété commune du village.
C'est surtout lorsque la culture apparaît, lorsque le Primitif devient sédentaire et qu'il exploite plus ou moins habilement les produits du sol, que la prévoyance grandit et se marque dans la constitution des réserves nutritives. La permanence de l'habitat est la condition essentielle de consolidation pour cette forme de la Propriété. Elle est dominée ici par ces mêmes conditions qui la dominent chez l'animal.
§ 3. Nous avons vu avec quel caractère bien nettement déterminé s'éta- Territoires blissait le territoire de chasse chez l'animal. Nous allons le rencontrer chez l'homme, mais, comme pour l'animal, nous trouverons aussi des peuplades errantes, présentant la caractéristique la plus simple de l'animal chasseur et l'asservissement le plus complet aux conditions de sa vie.
Les Bushmen sont essentiellement nomades. Ils errent au hasard dans le Peuplades erran-
...... . . > . ..... , tes. Analogies avec
désert du Kalahari, par petites bandes de quinze a vingt individus. Ils s établissent ies bandes errantes pour quelques jours sur les points où ils ne rencontrent pas d'ennemis. Ils se seeur'ammal chas" construisent des abris rudimentaires qui sont plus des paravents qu'une case. Ils ont des vases grossiers d'argile et de bois; à part quelques chiens, ils n'élèvent pas d'animaux domestiques. Ils connaissent bien les mœurs des animaux sauvages; ils les suivent dans leurs migrations, comme le lion suit régulièrement les peuplades nomades du Soudan Oriental, des steppes aux forêts, ou comme les chauve-souris suivent parfois les troupeaux de bétail dans leurs déplacements.
Mais les peuples errants ont un cantonnement limité au milieu duquel ils cantonnements se déplacent. Tantôt les limites en sont tracées par des peuples supérieurs, rantefde Primitifs
groupés autour d'eux, qui les traquent et les repoussent dans un habitat imposé par les circonstances; tantôt ce territoire correspond à une idée positive de possession, et ce sont les errants eux-mêmes qui, vis-à-vis les uns des autres ou vis-à-vis des étrangers, le défendent.
L'Australien est chasseur; il erre au hasard et ne songe guère à se construire une demeure solide. Lorsque la nuit le surprend, il se hâte d'élever un abri; quelques branches fichées en terre, inclinées les unes vers les autres,
chasseurs.
un arbre renversé en forment la carcasse. Le primitif les recouvre de feuilles de bananier, de palmier ou de longues herbes; souvent, si la nuit est belle, il abat un arbre et couche entre les branches.
Les Australiens voyagent généralement par petites tribus et toutes les familles campent sur le même point. Mais il y a des territoires de chasse bien délimités, dont la violation entraîne la guerre entre tribus. Cette possession s'étend à telle ou telle station animale, telle ou telle île, où les cygnes noirs vont pondre leurs œufs et qui sont la propriété exclusive d'un clan. Les Pygmées de la grande forêt équatoriale n'ont pas de villages fixes. Ils ont des abris formés de branchages, où ils ne séjournent que la nuit. Leur vie de chasseurs les oblige à errer continuellement ; mais ces déplacements s'accomplissent dans les limites d'un territoire qu'ils se réservent exclusivement. C'est là un mode de cantonnement qui caractérise les peuples errants.
Les Veddahs de l'Inde errent dans les forêts et s'abritent contre les intempéries sous des rochers ou dans le creux des arbres. Certaines tribus se construisent sur les arbres de simples huttes de branchages ; elles vivent de gibier et de produits végétaux; certaines, moins sauvages, cultivent quelques racines. Les Sakaïes Boukit de Malacca ne construisent aucune espèce d'habitation. Lorsque la nuit tombe, ils dorment sous un arbre ou élèvent à la hâte un abri de feuillage. Les Mincopies des îles Andaman sont à peu près nomades. La plupart du temps, les femmes construisent des huttes de branchages semblables à une tente. Mais lorsque le séjour doit se prolonger, les hommes bâtissent des demeures plus solides, formant parfois de véritables villages. Les Aëtas des Philippines, traqués presque partout, vivent à l'état sauvage sur leurs territoires des montagnes. Ils sont chasseurs, et c'est à peine s'ils cultivent, par les procédés les plus primitifs, quelques plantes alimentaires. Certaines tribus n'élèvent même pas d'abris temporaires; les individus se couchent sur les arbres ou bien se roulent dans les cendres chaudes d'un grand brasier allumé pour combattre le froid de la nuit. Cependant, d'après le Dr Montano, les Mamamas, quoique sans cesse traqués par les féroces Manobos, profitent du moindre répit pour construire des cases et défricher une partie de la forêt. Le travail constitue une prise de possession. Le champ défriché est la propriété incontestée de celui qui l'a créé et de ses héritiers. On assiste là à la naissance d'un groupe sédentaire et d'une industrie plus élevée que la chasse, dès que les circonstances extérieures n'obligent plus le groupe à errer sans cesse et qu'elles lui permettent un certain effort d'adaptation.
Cette condition des moyens de subsistance joue un grand rôle dans la civilisation primitive et retentit sur le groupement. Les Kubus de Sumatra n'ont ni agriculture, ni élevage; ils sont exclusivement chasseurs, et les nécessités de la vie de chasse les conduit à s'isoler en faibles groupes, constituant autant de
CIIAl'. XII - PREMIÈRES FORMES DE PROPRIÉTÉ CHEZ L'HOMME 189
familles. Il est très rare de voir plusieurs familles reunies. Elles restent isolées, au
contraire, et exploitent un domaine plus ou moins fixé. Les individus passent la nuit dans un tronc d'arbre creux. Lorsqu'ils construisent une hutte, celle-ci ne consiste qu'en quelques pierres supportant un toit de feuilles et de branchages. Les Tasmaniens étaient chasseurs et pécheurs. Ils occupaient périodiquement et temporairement certains territoires et se rendaient chaque année au bord de la mer. où ils se nourrissaient de certains coquillages que les femmes allaient chercher en plongeant. Ils avaient des territoires de chasse dont les limites étaient nettement établies, nul ne pouvait les violer sans s'exposera l'attaque de la tribu toute entière. Chez les Fuégiens, les conditions de la vie tendent à isoler chaque famille, errant sur le territoire commun. C'est assez rarement qu'on en voit plusieurs se reunir. Les huttes sont de simples abris temporaires construites par les hommes, près des plages, au moyen de bois et de branchages. Tous s'entassent pêle-mêle autour d'un feu que l'on allume au centre. Plusieurs familles, momentanément réunies, se logent sous le même abri, et l'on rencontre parfois jusqu'à cinquante personnes dans une hutte de quatre à cinq mètres de diamètre. D'après Darwin, les petits groupes s'isolent volontairement les uns des autres et restent séparés par des espaces abandonnés, ce qui implique l'existence d'un territoire de chasse et de pèche qui prend une forme familiale de propriété. Les Fuégiens pratiquent à un certain degré la prévoyance qui mène aux réserves nutritives. Lorsque les provisions de viande sont surabondantes, ils en enterrent une partie dans le sable, comme le font certains carnassiers.
Les Eskimos, chasseurs et pêcheurs, se divisent par familles; cependant, Exemple de Proelles évitent de se gêner les unes les autres dans la recherche de leur nour- LniLrTdediLe. riture et l'exploitation d'un canton : ce qui implique l'a reconnaissance d'un territoire plus ou moins limité qui prend la forme de la propriété familiale. On rencontre de parfaits nomades chez les Peaux-Rouges. Les tribus Pensylvaniennes étaient errantes et n'avaient d'autres abris que les tentes qu'elles transportaient avec elles: chaque tribu cependant possédait un territoire de chasse constituant une propriété collective. Les Botocudos du Brésil vivent de chasse, de pèche et de fruits sauvages, et sont des errants typiques, (.liez les Pampéens. les Patagons. les Puelches, les Charruas sont continuellement vagabonds, errants: ils vivent sous des tentes de peaux. Leur vie de chasseurs les oblige à se disséminer par tribus au sein de vastes déserts et à s'éviter afin de ne pas empiéter sur un territoire nourricier constituant un véritable territoire de chasse. Les tribus riveraines de l'Orénoque ont leurs territoires de chasse bien délimites, qui sont la propriété commune de la tribu. Les Nootkas de Colombie ont. a un haut degré, le sentiment de la propriété collective en Le qui concerne leur territoire de chasse. Ils veillent avec soin sur la possession de leur domaine, et comme les limites en demeurent imprécises, ces conditions
sont la cause de fréquents conflits. Lors de ses voyages, le Capitaine Cook eut à payer aux tribus des Ahts, l'eau, le bois et le gazon que les marins de son équipage allèrent prendre sur leur territoire. De même, les tribus des Omahas défendaient la possession d'un territoire collectif pour y chasser, y pêcher et y pratiquer une culture primitive.
Les observations qui précèdent s'appliquent aux peuples chasseurs et pêcheurs, c'est-à-dire à ceux qui, par les conditions de leur vie et la recherche de leur subsistance, se rapprochent le plus de l'animal errant ou sédentaire. C'est à peine si, parmi les exemples cités, se trouvent mêlées quelques peuplades qqi, à côté de la chasse et de la pêche, commencent à pratiquer les formes les intégration suc- plus primitives de la culture. On peut voir cependant, dans ces groupements ^dividueue et &- d'incultes, les trois formes de la propriété s'intégrer et se surajouter comme
nous l'avons vu déjà chez l'animal. La propriété individuelle porte sur les armes
miliale à la forme collective de la pro-
Prièfe les outils et les vêtements, elle est là comme l'expression même de l'individu,
comme la conséquence directe de sa présence dans le groupe social; ensuite la propriété familiale porte généralement sur l'abri, quelquefois sur un territoire de chasse plus ou moins bien délimité. Enfin la propriété collective porte sur le territoire commun,- dans les limites duquel l'individu et les groupes familiaux agissent. Il sera bon de remarquer ici que, comme chez l'animal, le groupement a quelquefois pour limite la famille. Nous allons aborder maintenant les peuples pasteurs et nous verrons quels caractères fait surgir l'étude de ces associations humaines dans lesquelles la subsistance est liée à l'animal et à ses mœurs.
primitifs Nous avons vu, à propos des Mammifères, que les mœurs des ongulés
Pasitt^s.Con" vivant en troupes dépendent, au point de vue de la propriété, de la façon
mœurs de dont ils cherchent leur subsistance. Certains, comme les Equidés des steppes de
l'organisation l'Asie et de l'Afrique, errent en bandes plus ou moins nombreuses et parcourent
sociale se su- continuellement de vastes étendues de terrain à la recherche de pâturages. Ils
perpose à
ceiiedestrou- ne sont point fixés sur des territoires déterminés, mais d'autres, comme les
exploite, chevaux des pampas, les Bisons, l'Elan, etc., sont cantonnés dans certains
territoires, où ils possèdent des domaines qu'ils occupent, soit d'une façon
permanente, soit périodiquement, changeant de canton quand les ressources
de celui qu'ils ont exploité sont épuisées.
J'ai déjà eu l'occasion d'indiquer comment, chez les peuples pasteurs, l'association se maintenait par l'adaptation aux mœurs de l'animal dont dépend sa subsistance. On va en trouver ici la démonstration et l'on verra se répéter dans la structure de la société humaine ce même type d'organisation que la peuplade de l'animal herbivore avait réalisée.
Les Lapons des fjelds, conducteurs de rennes, montrent à quel degré
d'asservissement le monde pastoral peut conduire le primitif dont la vie dépend de l'exploitation d'un troupeau. « Quelle vie est la leur! dit Brchm, ils n'ont point par eux-mêmes de volonté. Ce sont leurs troupeaux qui les mènent. Les rennes vont où ils veulent, les Lapons les suivent. Le Lapon du fjeld est un véritable chien. Pendant des mois entiers, il reste presque toute la journée en plein air, souffrant en été des moustiques, en hiver du froid, contre lequel il ne peut se défendre... Souvent, il endure la faim, car il s'est plus éloigné qu'il ne le voudrait... 11 ne se lave jamais; il se nourrit des aliments les plus grossiers... Son genre de vie le rend à moitié animal. » Ces conditions sont essentiellement comparables à celles du Buschman chasseur, suivant les troupeaux pour y trouver quelque bête à tuer; la différence réside dans le mode de subsistance qui, dans le cas du pasteur, lie plus étroitement par une dépendance tendant à devenir réciproque, l'homme à l'animal. On voit ici l'état le plus humble, le plus misérable où l'animal semble bien être plus privilégié que l'homme vivant à ses dépens.
Les Siapochs sont pasteurs et nomades. Ils ne se construisent guère d'habitations, vivent dans des cavernes naturelles, ou bien se creusent des grottes artificielles. Les Danakils sont essentiellement nomades et stationnent peu au même endroit; ils se déplacent constamment à la recherche de nouveaux pâturages; ils construisent des huttes hémisphériques de très petites dimensions, faites de branchages et de nattes. Les Peuls sont nomades comme tous les pasteurs. Ils élèvent des huttes en paille, de forme hémisphérique, auxquelles ils ne cherchent pas à assurer une bien grande durée. Autour de leurs cabanes, ils font, au moyen de paillottes, un parc à bestiaux. Les Tchouktchis pêcheurs sont sédentaires, les Tchoutkchis pasteurs sont nomades et élèvent des troupeaux de rennes. Leurs habitations sont des tentes, construites en os de baleine, reliés par des courroies et recouverts de peaux de phoques et de rennes. Elles sont parfois très grandes et renferment dans leur intérieur une seconde tente, qui est l'habitation de la famille. L'espace réservé entre les parois sert d'abri aux animaux. L'intérieur en est sale, puant; les Tchouktchis n'en sortent même pas pour satisfaire leurs besoins naturels, bien inférieurs en cela à nombre d'animaux qui, comme le blaireau, ne souillent jamais leur tanière ou, comme les condatras, par exemple, pratiquent des fosses spéciales dans les couloirs de leurs habitations pour recevoir les excréments.
Les Hottentots sont avant tout pasteurs et nous donnent un premier exemple d'éleveurs de troupeaux à peu près sédentaires. Ils se construisent des habitations faites au moyen de matérieux légers et faciles à transporter. Les Koranas promenaient leur bétail de station en station le long du fleuve Orange; les occupation pèrio- Samoyèdes, dans un habitat bien différent, constituent aussi un exemple d'oc- J^getE cupation plus ou moins régulière, mais en tout cas répétée, d'un même canton. etd'ètè'
Ils élèvent des troupeaux de rennes et errent dans les toundras qui longent l'océan glacial. Ils ont une habitation d'hiver et une habitation d'été: ils ne campent jamais hors des plaines dépourvues d'arbres. Ils n'emportent dans leurs migrations que le mobilier le plus indispensable et abandonnent le reste de leur avoir sur quelques traîneaux qu'ils retrouvent à leur retour: ce qui confirme encore le fait d'une occupation répétée de certains cantons et ce qui est un acheminement vers les habitudes sédentaires.
Les Ostiaks sont chasseurs, pêcheurs et pasteurs. Ils ont aussi deux genres d'habitation : l'une pour l'hiver, l'autre pour l'été. Les Ostiaks pasteurs reviennent chaque année aux mêmes endroits. Ils possèdent, sur chacun des pâturages qu'ils fréquentent, des carcasses de huttes ou Tchoitms toutes dressées et qu'ils ne démontent pas. Ils emportent seulement les feuilles d'écorce de bouleau qui les recouvrent. Les Cafres, qui sont agriculteurs en même temps que pasteurs, deviennent sédentaires et construisent des huttes réunies en villages auprès desquels se trouvent les parcs à bestiaux. De même les Chillouks, qui élèvent un grand nombre de bestiaux, construisent des huttes qu'ils assemblent en villages. Ils occupent un territoire de 200 milles de long sur 6 de large, sur la rive gauche du Nil, et y vivent en sédentaires.
Cette occupation régulière d'un territoire par des peuples pasteurs peut donner des caractères plus définis encore lorsque l'association est assez prédominante et ses éléments assez concentrés pour intégrer dans un ensemble social les divers éléments qui le constituent. Ce point d'évolution des peuples pasteurs, auquel se rattachent les sociétés primitives, est étroitement lié aux phénomènes que nous venons de résumer. C'est un aboutissement, c'est le dernier terme d'une évolution semblable à celle que nous avons constatée chez les Insectes, les Oiseaux, les Mammifères. Il sera intéressant d'en donner ici des exemples caractéristiques.
organisa- Les Kirghizes pasteurs sont incorporés aujourd'hui à l'Etat Russe. Les terres
tion sociale 0CCL1pécs par eux sont considérées comme la propriété de l'Etat, mais sont aban-
des Kirghizes r r r r
pasteurs. données par lui à perpétuité aux pasteurs, qui les partagent entre eux suivant leurs vieilles coutumes. Ils se déplacent constamment d'un endroit à un autre pour assurer la nourriture de leurs nombreux bestiaux. Les groupes de la même tribu se tiennent étroitement liés, ils n'admettent dans leur sein que des parents du côté féminin ou des pauvres, qui s'engagent comme ouvriers. Chaque tribu ou groupe a un itinéraire fixé une fois pour toutes et d'après lequel il règle ses déplacements. Il y a des pâturages d'été, d'automne et d'hiver; les emplacements Propnetê fami- occupés par une certaine famille ou par un groupe de familles sont considérés
liale intégrés à la .,,.. .,, . , ,
propriété collective comme sa propriété et lui restent acquis. En ete, on se tient largement écarte; on
du territoire.
se resserre sur les pâturages d'hiver; toujours on cherche à éviter le mélange des divers troupeaux, et l'homme ne fait ici que répéter ce que l'animal réalise à L'état sauvage. Les habitants d'une tente, qui constituent une famille ou une subdivision de la famille, sont libres de continuer la marche ou de camper à la halte
du erroupe. Dans la propriété collective du pâturage, il y a donc place pour une certaine action familiale ou sous-familiale. Cependant, l'occupation permanente de certains territoires est assez nettement dégagée ici; il est à peine nécessaire de faire remarquer les points de contact de cette organisation chez les peuples pasteurs et chez les mammifères herbivores qui, comme les Bisons, réalisent des
Kalmouks.
Migration régu- faits analogues. La migration régulière, suivant la saison, l'occupation régulière, comparée à ce™ dans le territoire collectif, de certains pâturages par certains troupeaux qui ïammai. constituent des familles ou groupes de familles, les migrations mêmes durant
lesquelles les troupeaux se suivent sans se confondre, tous ces éléments constituent des faits qui nous autorisent à parler, pour les Bisons, d'un droit coutumier analogue à celui des Kirghizes pasteurs. La façon dont il se traduit dans les faits est la même : on voit que les phénomènes sociaux étudiés précédemment chez l'animal sont essentiellement comparables à ceux que nous constatons maintenant chez l'homme.
organisation Les Kirghizes ne constituent pas un fait isolé. Nous allons retrouver ces
s (t c i 'i 1 o rJ o *»
mêmes phénomènes dans d'autres groupes humains. Les Kalmouks présentent à cet égard une organisation que Deniker a bien nettement déterminée dans le mémoire qu'il leur a consacré. Ils habitent une tente qui se compose d'une charpente en osier, assujettie par des perches en saule fixées par des courroies. Les différentes parties de la charpente peuvent se plier ou se mettre en place avec la plus grande facilité. Cette carcasse supporte de grandes pièces de feutre maintenues au moyen de cordes entrelacées. Au sommet, on laisse une ouverture pour le passage de la fumée; pendant l'été, on soulève le feutre sur l'un des côtés. « Les troupeaux, dit Deniker, et le peu de ce qui constitue le ménage, appartiennent ordinairement à la famille habitant sous le même toit. Chaque gher, ou tente, forme ainsi une unité réelle; aussi sert-elle actuellement de base, en Russie comme en Chine, pour le dénombrement de la population et pour la perception des impôts. — La réunion de plusieurs tentes nomadisant en commun et appartenant ordinairement à des familles intimement apparentées entre elles, s'appelle un Kboton (campement). Les Kbotons, composés de trois à quinze gher s, sont habités ordinairement par le grand 'père, ses enfants et ses arrière-petits-enfants avec leurs familles. — Plusieurs Kbotons campant à proximité l'un de l'autre, s'appellent Aimak ou Tsitaï (clan). Les habitants de plusieurs Aimahs ayant un ancêtre commun s'appellent Anghi. On peut traduire ce mot par tribu. La réunion de plusieurs Angbis forme YOnloitss (peuple). L'oulouss, les anghis et parfois les aimahs ont ordinairement deux territoires limités (otok) pour leurs campements d'été et d'hiver, et le passage sur les terres de la tribu voisine serait considéré comme une infraction aux lois coutumières. — Dans les limites de leurs territoires, les Kbotons changent de place dès que le bétail ne trouve plus d'herbe pour se nourrir. Les étapes de leurs migrations sont de quelques dizaines de kilomètres et l'itinéraire est indiqué par la position des puits. »
On voit qu'il est excessif d'appliquer l'épithète de nomades aux Kalmouks, ou plutôt que, s'ils sont nomades, ils ne sont pas errants. Leur habitat est
lixe, déterminé par la possession d"un territoire essentiellement comparable aux territoires de chasse et aux territoires de pâturage dont nous avons vu tant d'exemples chez les animaux. Si les Kalmouks ne deviennent pas tout à fait sédentaires, c'est qu'ils sont liés à la vie pastorale et que les mœurs des animaux dont ils vivent ont retenti sur leur propre constitution sociale. On y retrouve
Fig. 68 — Campement de Pasteurs nomades de l'Asie centrale
cette superposition des formes de propriété que nous avons pu constater chez
les animaux dès que l'esprit d'association prédomine et que les groupements intégration des
se constituent. La eher, ou tente, est une propriété familiale. Les aïmahs. fo™cs mdi«dlielic
° ' ■ et familiale de pro-
c 'est-à-dire les groupes de familles, possèdent un territoire d'été et un territoire Priètè à la f,,rm9
collectiTe.
d'hiver qui réalisent une forme collective bien proche encore de la forme
familiale. Lorsque le territoire est déterminé seulement pour Xanghi ou tribu, la forme collective de la propriété est plus déterminée, mais elle reste encore un dérivé de la forme familiale, puisque tous les groupes qui constituent la tribu se réclament d'un ancêtre commun et se considèrent comme d'un même sang; enfin, la propriété de Yonlouss, ou peuple, est globale. Elle a le caractère collectif le plus accusé et elle existe comme le contenant d'une série de formes de propriété qui partent de la forme familiale pour se rapprocher de plus en plus de la forme collective. La propriété familiale de la tente reste constituée au sein du groupe; elle n'est pas effacée, pas plus que les propriétés des territoires bien délimités correspondant au clan et à la tribu. La forme collective contient toutes les autres, sans les opprimer et sans les détruire. C'est là un caractère constant que nous avons toujours rencontré chez les mammifères, chez les oiseaux et même chez les poissons, qui est propre aux vertébrés et qui fait défaut seulement dans la puissante concentration collective des Sociétés d'Hyménoptères.
organisation Les Todas de l'Inde vont nous offrir enfin un exemple d'organisation pastorale
Todas. plus déterminée encore que celle des Kalmouks. Ils habitent de véritables huttes,
dont les parois sont faites d'un planchéiage solide et grossièrement aplani ; les joints en sont bouchés avec un mélange d'argile et de bouse de vache. Les habitations peuvent être isolées ou réunies au nombre de deux ou trois par un mur mitoyen. Chacune d'elles ne comprend, qu'une chambre; elle est habitée par une famille. Trois ou quatre d'entre elles, groupées les unes à côté des autres, constituent un mand ou hameau, qui possède collectivement son parc aux buffles et sa laiterie. Le parc aux buffles est une large enceinte elliptique formée de palissades ou de murs en pierre. La laiterie est constituée par une ' cabane plus grande que celles qui servent d'habitation, elle comprend deux pièces, dont l'une est occupée par la laiterie proprement dite et l'autre par le laitier. Les Todas sont divisés en cinq clans dont l'un a un caractère sacerdotal. La propriété est le privilège des hommes célibataires ou mariés. Le droit à la propriété individuelle ne s'étend qu'aux objets mobiliers et aux bestiaux. Chaque clan possède une certaine partie de pâturages et de forêts. Ce territoire collectif est ensuite réparti entre les mands (hameaux ou villages). Ces mands sont bâtis chacun sur leur domaine particulier. Ils sont constitués par une seule famille ou par des parents très rapprochés. Le territoire possédé en commun ne peut être aliéné sans le consentement de la communauté. Le bétail appartenant aux différents membres d'un même village ne forme qu'un seul troupeau, exploité collectivement. Le lait est concentré dans la laiterie, où tout individu, homme ou femme, reçoit chaque matin ce qui lui est nécessaire pour sa consommation du jour. Le surplus est partagé entre les hommes de tout âge, proportionnel-
lement au nombre d'animaux que chacun possède; il constitue une propriété individuelle, aliénable par l'individu. Le grain que les Todas reçoivent comme redevance des peuplades dravidiennes qui les entourent est aussi partagé entre tous les membres de la communauté.
occupation pério- Chaque groupe familial ou mand possède presque toujours deux et même
ewes^ca^ônne- il01s villages. Ils y demeurent tour à tour, de telle sorte que leurs habitations ments. sont f\xes e^ non pius mobiles comme celles des autres pasteurs, mais pério-
diquement occupées. Ils abandonnent un pâturage quand il est épuisé, fuient la mousson d'Ouest dans des parages plus abrités, mais, en changeant de demeure, ils suivent un cours fixé, vont d'un territoire à un autre et retrouvent leur mand habituel, avec ses huttes, son parc à bestiaux et sa laiterie.
Propriété indivi- Nous trouvons ici, plus consolidée encore, la même intégration des diverses
duelle et familiale r , . , , . • j i > -a- • • 1 • 1 j ,,
intégrée à la pro- formes de propriété au sein de 1 association ou prédomine la tendance collecpneté collective. tjye> ^a propriété individuelle des outils, des objets mobiliers et des animaux, la propriété familiale de la hutte, puis la propriété familiale, mais d'un sens plus étendu des territoires de pâturages, des villages cui y sont construits, des laiteries et des parcs à bestiaux qui y sont annexés, se superposent sans s'effacer, jouent avec souplesse dans l'organisation totale et se trouvent contenues par la propriété collective du clan qui s'étend cur l'ensemble des territoires. Enfin, il n'est pas jusqu'à une forme plus élevée encore qui ne soit présente. Les cinq clans, séparés dans la propriété collective de leurs territoires, sont encore unis entre eux et constituent un peuple dont l'unité s'affirme par l'union, la communauté de race et de mœurs, l'organisation générale. Dans cette forme plus évoluée de l'organisation pastorale, toute proche du régime sédentaire et de l'adaptation à des mœurs agricoles qui s'y développeraient dès que s'y joindrait un peu de culture, au point extrême d'évolution de ces activités primitives, nous trouvons encore, accentué d'une façon plus significative, ce grand fait constaté déjà dans les associations d'Oiseaux et de Mammifères : l'intégration et non l'absorption des diverses formes de propriété reflétant la structure de l'individu et celle du groupe familial, dans un groupe plus étendu encore et qui constitue la Société. Par les observations auxquelles il donne lieu, par les faits qu'il réalise, l'homme, ici encore, demeure immédiatement comparable à l'animal.
Abri. § 4« — Si nous voulons poursuivre maintenant cette même marche que
nous avons suivie pour l'animal, et qui a dégagé des phénomènes comparatifs si singulièrement éloquents, il nous restera à voir comment s'établit chez l'homme la possession de l'abri.
Ce n'est pas seulement par la forme que prend la Propriété de l'abri chez oomparaKtité de 1 homme que les Incultes sont comparables à l'animal, c'est aussi par l'industrie labri' chfZ lh<"ni,e
r>;i-,j,. !• j • ' ctcnez l'animal, non
oicn aes nias a oiseaux, bien des terriers de mammifères mettent en œuvre seuIement p" i» des matériaux et des adaptations plus complexes que telle demeure de Primitifs. S, t^IZ Ceux-ci utilisent les cavernes et les abris naturels, comme le font les animaux par rindustrie' eux-mêmes, et lorsqu'ils arrivent à construire une hutte, c'est dans une forme
Fig. 70 — Hutte hémisphérique des Caftes
systématisée sur ces paravents construits de branches ou de feuilles dont on trouve des exemples chez les Veddahs de Ceylan, les insulaires des Andamans, ou bien chez les Botocudos et les Indiens du Brésil. Les matériaux qui entrent dans la construction de l'abri sont d'origine animale ou végétale. C'est à peine si l'on doit faire une exception pour les Primitifs des régions polaires qui
creusent à demi leur hutte dans le sol et construisent au-dessus une voûte de glace. Ces procédés d'industrie appellent d'une façon directe la comparaison avec la plupart des oiseaux et avec certains Mammifères qui se construisent un abri au moyen de matériaux empruntés au monde végétal.
C'est ainsi que les Cafres se construisent des huttes hémisphériques, en paille ou en branchages recourbés et solidement assujettis. Ils sont pasteurs et agriculteurs, et, au centre des huttes assemblées en villages, ils réservent une vaste place circulaire dans laquelle ils rassemblent leurs bestiaux.
Dans toutes les régions de l'Afrique Congolaise, ce sont presque exclusi-
mp
Fig. 71 — Carcasse de case dans un village Turumbu
Construction annexées à l'abri.
vement les matériaux végétaux qui entrent dans la construction de l'abri. On peut en avoir un exemple caractéristique dans les cases des villages Turumbus, où l'indigène construit tout d'abord une carcasse de bois et de branches flexibles, empruntées à des essences que les Termites n'attaquent point. Puis, ils garnissent cette charpente de feuilles que la pluie ne mouille pas et qui sont ou vernissées ou recouvertes d'une sécrétion cireuse; ils font de véritables tuiles végétales qui garnissent les parois extérieures de la hutte.
D'autre part, dès que la vie sociale devient plus complexe, on voit appa-
mitre, comme chez les animaux, soit au sein de l'abri, soit à côté de l'habitation proprement dite, d'autres constructions. Elles ne sont parfois qu'un prolongement de la demeure, comme les plateformes ajoutées aux huttes proprement dites dans tous les villages lacustres et dans beaucoup d'habitations construites sur pilotis. On peut en avoir un exemple dans cette hutte que la mission Lemaire rencontra au Congo, chez le chef Kourtchoki (voir fig. 73). Elle était construitesur pilotis, quoique en pleine terre, comme cela arrive aussi chez les peuples côtiers ou insulaires de l'Océan Pacifique ou de l'Océan Indien. On accédait à la
Fig. 72 — Cases d'un village Turumbu (Comparer avec la figure 71)
hutte par une sorte d'échelle rustique et, à côté de l'habitation proprement dite, se trouvait une plateforme enclose d'une natte épaisse formant garde-fou. Mais la plupart du temps, ces annexes de l'habitation sont constituées soit par des greniers à grains, soit par des parcs à bestiaux. Dans l'Uélé, où l'on construit à côté de la hutte, au bout de longues perches, des greniers à grain dont on a eu plus haut un exemple figuré, le noir forme aussi parfois son grenier à provisions dans le cône très aigu qui surmonte sa hutte. D'autre fois, à côté de l'habitation, édifies sur des piliers, comme chez les Malais et les
INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) 20
Ainos, ou sur des supports en argile, comme dans tout le Soudan, on construit des greniers qui se trouvent ainsi à l'abri des déprédations des insectes ou des rongeurs. Ces faits sont directement comparables à ceux que l'on a rencontres chez l'animal et principalement chez les mammifères, dans le terrier desquels, à côté de la demeure proprement dite, on trouve une chambre à provisions. prédominance des Mais on ne verra plus ici, comme chez l'animal, la possession individuelle
formes familiale et ^ y^v\ $j certains mammifères, certains oiseaux vivent isolés, l'homme,
collective dans la
p.opriëtë de l'Abri, même chasseur et pêcheur, vit en groupes. Dès lors, l'abri devient, soit une propriété familiale, soit une propriété collective (i).
On a déjà trouvé des exemples de l'une et de l'autre dans les abris momentanés, passagèrement possédés par le groupe chez les Chasseurs, ou encore, à un état plus consolidé, dans la tente des Kalmouks et la hutte des Todas, chez les Pasteurs. 11 sera intéressant cependant, de revenir plus étroitement sur ce sujet, au risque même de dépasser quelque peu la stricte limite que nous nous étions imposée.
propriété indivi- Parfois, la coutume réalise une forme intéressante, parce que, malgré le
toràtr^mîiia'ie groupement, elle touche à la propriété individuelle de l'abri. On en trouve de l'Abri. un exemple caractéristique chez les Dinkas, agriculteurs et pasteurs du Haut-Nil.
Ils se construisent des cases de forme arrondie, couvertes d'un toit en paille à peu près hémisphérique et couronné d'une pointe au sommet. Les murs sont bas et faits d'un mélange de paille hachée et de terre glaise. L'habitation du chef de famille possède un double porche. Elle lui est exclusivement destinée, et ses femmes habitent une autre case. Comme dans beaucoup de villages nègres, la cuisine est placée en dehors des cases, au milieu d'elles. L'organisation familiale est donc assez complexe. La possession des cases et de la cuisine est familiale, mais au sein de cette organisation, le mâle conserve la possession Analogies avec individuelle de son abri. 11 y a là un fait comparable à ceux que fournissent certains animaux ; on en a eu surtout des exemples chez les Oiseaux et chez les Mammifères. Dans l'organisation des Primitifs, cette occupation
'animal.
(i) Sans doute, on pourrait objecter ici que, souvent, la femme et l'enfant constituent chez le Primitif une propriété et que, dès lors, la propriété individuelle s'y réalise. C'est là, à mon avis, un fait particulier, qui tient à la constitution de la famille ou de la tribu et non à celle de la propriété. On a coutume de traduire, dans ce cas, par le mot propriété l'influence absolue que possède le mâle, le chef de bande, sur la bande qu'il dirige ; mais cette influence s'exerce de telle sorte que des différences essentielles surgissent entre les faits que j'ai étudiés ici et ceux que présente l'organisation primitive de la famille. Dira-t-on que les divers membres d'une bande de singes sont la propriété du chef, les cavales d'un troupeau, la propriété de l'étalon; la taupe femelle, pour prendre l'exemple d'un animal solitaire en dehors du rut, la propriété de la taupe mâle? C'est à dessein que j'évite de m'engager dans cette voie, car ces phénomènes me semblent appartenir à l'histoire primitive de la famille, non pas à celle de la propriété.
exclusive d'une case dans la propriété familiale est souvent réservée aux chefs, à la personne desquels, du reste, s'attache aussi un caractère sacré.
Fig. 73 — Hutte Congolaise, construite sur pilotis, avec plateforme y attenant
Les Khounds de l'Inde, qui nous offrent un exemple d'agriculture primitive, propriété famisont cependant presque nomades. Ils construisent des cabanes fort peu solides, qu'ils occupent en familles et qu'ils abandonnent avec la plus grande facilité.
Lorsqu'ils s'installent à un endroit quelconque, ils abattent les arbres et v mettent le feu dès qu'ils sont à demi secs. Dans ce fouillis de troncs enchevêtrés, ils sèment ou plantent du grain, des patates; dès que les broussailles repoussent, ils abandonnent leur huttes et vont recommencer plus loin. Quelques rares tribus, cependant, ont des demeures permanentes, plus solidement construites, et se groupent en village. Quoi qu'il en soit, on trouve chez ces agriculteurs primitifs un fait qui nous montre la propriété familiale et transitoire de l'abri aussi bien que du champ à demi défriché et qui s'y trouve annexé.
Des Négritos-Papous, les Karons, sont chasseurs; ils ont des animaux domestiques et des esclaves et ne se livrent guère à l'agriculture. Ils ne se groupent pas en villages, mais leurs habitations sont éparpillées dans le pays. Ils construisent des cases de 12 à is pieds de large sur 20 à 30 pieds de long. Elles sont construites sur pilotis, divisées en deux chambres, séparées par un corridor. Chaque case est la propriété d'une famille; elle est construite pour huit habitants en moyenne; mais il n'est pas rare de la trouver occupée par un très grand nombre d'individus de passage.
Les Ainos, chasseurs et pêcheurs, font un peu de culture. Leurs habitations sont fort rudimentaires. Ce sont des perches plantées en terre qui se rapprochent au sommet, de façon à ménager un trou pour la fumée. L'intervalle des perches est bouché par des herbes et des bois entrelacés. Ces cabanes sont pourvues d'une porte et d'une fenêtre; elles sont précédées d'une sorte d'antichambre fermée par une porte, qui sert à remiser les engins de pêche et à loger les chiens. Cette cabane constitue une propriété familiale, comme le grenier à provisions qui en est la dépendance et dont nous avons parlé plus haut.
De même, les tentes de peaux des Indiens des prairies constituent un abri familial. Chez les Guaranis, chasseurs et pêcheurs, certaines tribus se livrent à une agriculture primitive. Ils se construisent de grandes cabanes avec une porte à chaque extrémité. Les murs sont en bambous ou en troncs d'arbre et le toit en feuilles de palmier. Ces habitations abritent tous les membres d'une même famille qui vivent dans la plus grande promiscuité. Lorsque la famille s'accroît et qu'elles deviennent trop petites, les enfants se séparent et construisent une case particulière qui devient encore une propriété familiale. propriété fan»- Nous avons vu que chez les Omahas, les tribus revendiquaient énergi-
îuie de rabn mm qUement ]a propriété d'un certain territoire de chasse. Ces tribus pratiquaient
a la propriété tami- t r r r ~i
îiaie d'un terrain aussi une culture primitive. Elles se divisaient en clans ou familles, ayant
de culture et à la
propriété collective chacune son habitation, possédant un certain territoire et le cultivant. Le gibier
chasse. tué, le poisson péché par le membre du groupe était partagé en commun. Non
seulement nous trouvons ici la propriété familiale de l'abri, mais encore la
propriété familiale du terrain de culture qui y est annexé et des produits de
la pêche et de la chasse.
D'après d'Orbignv, les Chiquitos étaient tous agriculteurs. Mais ils avaient conservé en grande partie les.mœurs des chasseurs et leur culture, trop primitive, ne pouvait les soustraire à l'obligation de devoir exploiter un territoire de chasse étendu. v< Ils durent nécessairement se fixer dans des lieux où ils trouvaient des ressources pour la culture: mais, chasseurs en même temps, ils se divisèrent en très petites tribus, afin de ne pas se nuire mutuellement; de là leur usage constant de vivre au sein des bois, sous des ombrages protecteurs de la chasse et conservateurs d'une humidité nécessaire à la réussite de leurs travaux agricoles: de là, pour eux, l'habitude de se séparer par familles au lieu de se former en corps de nation. » Les cabanes qu'ils construisaient correspondaient donc bien à une propriété familiale.
Les Niams-Niams, qui sont agriculteurs, se construisent des huttes rondes, occupées par familles; les chefs seuls ont plusieurs cases, afin de pouvoir loger toutes leurs femmes. Enfin, les Mombouttous, qu'observa Schweinfurth, quoique parvenus à un degré de civilisation de beaucoup supérieur à ceux que nous avons notés jusqu'ici, vivaient cependant dispersés au milieu des cultures et ne formaient pas de villages proprement dits. Chaque maison constituait une propriété familiale. Comme certains terriers de mammifères, elle se subdivisait en deux pièces, dont l'une servait d'habitation et l'autre de grenier à provisions. On voit ici comment la sécurité et d'autre part, les nécessités de la culture peuvent avoir assez d'influence sur les mœurs pour empêcher le groupement des propriétés familiales et la constitution des villages. Quoique pris en dehors de l'état de civilisation auquel nous nous étions bornés jusqu'ici, l'exemple est caractéristique et intéressant à noter.
Passons maintenant à la propriété collective de l'abri. propriété coiiec-
Chez les Eskimos, « chaque membre d'une famille, dit Nordenskjold, ne possède en propre qu'un très petit nombre d'objets : le mari est propriétaire de ses vêtements, des canots, des engins de chasse et de pêche; la femme. de sa garde-robe, de sa batterie de cuisine, de son fil et de ses aiguilles. Un indigène ne prête jamais ni ses armes, ni ses vêtements; mais s'il les possède en double ou en triple, ceux-là sont propriété commune. L'oumiak, la tente d'été, le gibier capturé pendant la belle saison et toutes les petites provisions faites à cette époque, appartiennent en commun à la famille, qui se compose, outre le mari, la femme et les enfants, de plusieurs membres adoptifs. La maison est la propriété de la collectivité qui y habite ».
Les Papous de la Nouvelle-Guinée sont essentiellement chasseurs et pêcheurs, mais ils pratiquent aussi une culture primitive. Leurs habitations sont presque toutes construites sur pilotis, au delà des limites de la basse mer. Une jetée tes relie à la terre ferme. Chacune des habitations contient une trentaine de
familles. La jetée est rompue à la moindre alerte et la maison devient une véritable forteresse.
Comme les Eskimos, les Ostiaks nomades, chasseurs et pêcheurs, possèdent deux genres d'habitations, pour l'hiver et pour l'été. Certaines de leurs habitations d'hiver sont assez vastes pour abriter 30 familles, sans compter les chiens qui couchent pêle-mêle avec les hommes. Les Dayaks habitent des maisons construites sur pilotis, entourées d'une clôture et assez vastes pour abriter six ou sept familles. Une dizaine de maisons, entourées d'un retranchement, constituent un village. Chez les Ahts, dont nous avons déjà parlé à propos des territoires de chasse, les maisons appartenaient aux groupes ou aux clans qui les ont construites et habitées d'un commun accord.
Chez les Indiens Conibos, de même que chez les Chontaquiros du Pérou,
Fig. 74 — Habitation d'Indiens Conibos
on rencontre un type d'habitation formée par un vaste toit à double pente et dont la charpente latérale est même en partie à jour. Plusieurs familles y vivent en commun, donnant ainsi à cet abri primitif le caractère collectif le plus accusé.
Ce caractère se retrouve, du reste, d'une façon assez générale en Amérique. Morgan a même cherché à démontrer que les maisons-phalanstère étaient la forme d'habitation typique de tous les Américains du Nord et d'une partie des Américains du Sud. 11 a mis cette coutume en rapport avec les habitudes communautaires des tribus; quoiqu'il y ait des réserves à faire au sujet de cette thèse, elle dégage en tout cas le caractère de généralité qui s'attache à la propriété collective de l'abri chez les peuples incultes des deux Amériques.
Les Iroquois habitaient collectivement des constructions que l'on a appelées les « longues-maisons ». Ces maisons avaient de 80 à 100 pieds de longueur
sur 20 à 30 pieds de large et 20 de hauteur. Les parois étaient faites de pierres juxtaposées, recouvertes d'écorec ou de bois blanc. Un couloir médian les divisait dans le sens de la longueur. Sur ce couloir s'ouvraient de chaque côté des stalles sans portes, dont chacune avait environ 7 pieds de large. Chacune de ces longues maisons abritait les 10 à zo familles qui composaient le clan peau-rouge.
Fig. 75 — Vue intérieure d'un Village Upoto
Les Indiens Pucblos fournissent un autre type d'habitations collectives. Leurs Casas-Grandes avaient la forme d'un colossal marchepied dont chaque marche aurait constitué un étage en retrait sur l'étage inférieur. Chacun d'eux était divisé en cellules cubiques, dans lesquelles on entrait par le plafond, au moyen d'échelles. Dans le nord du Nouveau Mexique, ces grandes maisons n'ont qu'un étage et sont bâties avec des pierres, de la terre et des écorces. Dans le Sud, on rencontre de grands pueblos à plusieurs étages, construits en abodes. On trouve encore une vingtaine de ces pueblos habités par environ
7000 Indiens. Ces habitations sont souvent situées dans un endroit de difficile accès. Chaque pueblo constitue un clan et chaque cellule est habitée par une famille entière. On peut comparer ces maisons communes à celles de l'AIactaga ou du Lagostome viscache, chez les Mammifères.
Chez les Nègres chasseurs, pasteurs et agriculteurs de la région des grands lacs, les villages sont entourés d'une palissade qui constitue une fortification, de propriété collective. Parfois, les habitations forment un tout continu. Elles affectent la forme d'un vaste rectangle avec une grande place libre au centre. Cette maison unique est subdivisée en un grand nombre de demeures, occupées par des familles distinctes.
Fig. 76 — Maison commune constituant un village de pêcheurs (Mongala)
Cette organisation se retrouve dans la région congolaise. On peut en avoir un exemple caractéristique dans la structure d'un village Upoto. Si l'on se rapporte à la figure qui accompagne ce texte, on verra la disposition rectangulaire de la maison-phalanstère, au sein de laquelle s'intègrent des séries de propriétés familiales constituées par les chambres réservées à chaque famille, tandis qu'au centre de la construction, on voit la grand' place du village, le lieu de rendez-vous qui reflète la vie sociale de la tribu. On en trouvera un autre exemple plus simple dans le village de pêcheurs de la Mongala, où la longuemaison, construite sur pilotis, au bord de l'eau, se départage aussi en un petit nombre de propriétés familiales intégrées à la propriété commune de l'abri.
11 y a à faire ici des remarques analogues à celles qui ont été faites à
( HAP. \ri — PREMIÈRES FORMES DE PROPRIÉTÉ CHEZ L'HOMME 209
propos des Oiseaux et des Mammifères. Lorsque, sous la pesée des circonstances extérieures, ou bien sous l'influence d'une évolution et d'une adaptation interne du groupe, la tendance à l'association prédomine assez pour s'inscrire dans les mœurs et déterminer la propriété collective de l'abri, elle ne détruit cependant pas la forme familiale qui y reste intégrée comme une subdivision rationnelle. De telle sorte que les caractères déjà réalisés ne se dissolvent point dans cette concentration supérieure. Ils y persistent, au contraire, et ce fait devient un caractère essentiel d'une évolution sociale qui, ébauchée chez les poissons, répétée chez les oiseaux, les mammifères et chez l'homme, se continue dans les premières civilisations des temps historiques et se maintient dans la complexité de nos sociétés modernes.
§ S. — On a pu voir que les mœurs des Primitifs étaient assez directement Comparabicomparables à celles des animaux et que les associations des uns et des autres, diti0nSs qB|" abstraction faite des complexités réalisées par l'outil, l'arme ou le vêtement, chez ''animai
et chez l'hom-
constituent des stades homologues, quelquefois correspondants, de l'évolution, me, se réfié- Cependant. il se dégage de ces recherches des éléments sur lesquels il sera facitsssdeen prointéressant d'insister; ils ont encore un lien direct avec les phénomènes de pro- propriété, car ils montrent qu'ils se réalisent sous des formes identiques lorsque les mêmes conditions extérieures prédominent et gouvernent les adaptations de l'homme ou de l'animal. En confirmant ce fait que les similitudes ne portent pas seulement sur les formes individuelles, familiales ou collectives de la propriété, ils fourniront des arguments de nature à donner une base positive et générale à la thèse que je soutiens ici.
On a vu que nombre d'animaux se construisent des habitations d'hiver et Habitations des habitations d'été; ils réalisent ainsi un double fait de propriété par lequel et iwwutions ils expriment leur structure propre en réaction ou en adaptation vis-à-vis des d'étémodifications du monde extérieur. On en a trouvé des exemples depuis les Crustacés jusqu'aux Mammifères.
On va voir que l'homme réalise des faits du même ordre et qu'il les réalise précisément dans ces milieux du Nord et de l'extrême Nord où les différences entre l'hiver et l'été sont tellement tranchées que le climat demande, à chacune de ses saisons, des adaptations spéciales. Chez l'animal, ces adaptations peuvent aller jusqu'au sommeil hivernal: chez l'homme, elles s'expriment par des défenses déterminées contre les variations du milieu. Ces défenses, pour la plus grande partie de la terre, portent sur le vêtement. Afin de rester plus étroitement en contact avec les phénomènes de propriété chez l'animal, je les négligerai ici pour ne m'occuper que des habitations.
INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) 27
Les Eskimos habitent en été des tentes en peau de phoques ou de morses, assez spacieuses et pourvues d'une porte fermée par une sorte de rideau qu'ils fabriquent en cousant des morceaux d'intestins.
Les maisons d'hiver comportent des murs en pierres cimentées avec de la terre et du gazon. Une longue poutre supporte des solives qu'on recouvre de lattes, de broussailles, de terres et d'herbes. II n'y a ni porte ni cheminée. Un large trou pratiqué dans le toit livre passage aux gens et à la fumée. Dans d'autres huttes eskimodes, on pénètre par le plancher, en rampant dans un couloir souterrain. Il n'y a pas d'autre ouverture pour assurer la ventilation ou la fermeture de l'entrée. L'intérieur des maisons est entièrement tapissé de vieilles peaux hors d'usage.
Les Ostiaks possèdent aussi deux genres d'habitations : la Tcboum pour l'été; la Yourte pour l'hiver. Les Tcboums sont coniques, quelquefois en prisme tronqué. Elles sont constituées par un appareil de perches recouvertes d'écorce de bouleau. Sur le côté, une portière en écorce donne accès dans l'abri. Au sommet se trouve ménagé un trou pour laisser passer la fumée. La Yourte est une cabane rectangulaire en bois, avec un toit en bois et en écorce de bouleau percé d'un trou pour laisser passer la fumée. Un autre type d'habitation d'hiver est la Zimovia. C'est une excavation profonde d'un mètre environ, recouverte d'un toit. On y accède par une porte basse et par quelques marches taillées dans le talus de la fosse. Les Samoyèdes, comme les Ostiaks, habitent la Yourte en hiver et la Tchoum en été. Les Yakoutes nomades et pasteurs vivent en été sous des huttes légères en écorce de bouleau, en hiver dans des huttes de terre. Les Kamchadales habitent l'hiver des Yourtes construites sous terre et recouvertes d'un monticule soutenu par des solives qui reposent sur des pierres plantées verticalement. On y entre par le plafond qui comporte la seule ouverture. Les Balaganes ou habitations d'été sont élevées sur de solides pieux, surmontés d'un toit pointu dans lequel s'ouvrent deux portes ou trappes. Ces habitations ont l'air de tours dont on n'aperçoit pas les entrées. Ces dispositions sont prises afin de se garer des animaux malfaisants et surtout des ours qui, lorsqu'ils sont affamés, sont attirés par les provisions de poissons que renferment les huttes. Enfin, les Ghiliaks, qui s'assemblent en villages comprenant une demidouzaine d'habitations, vivent l'été dans des tentes couvertes d'écorce de bouleau, et l'hiver dans des maisons de bois. Ceux de Sakhalin se contentent de cabanes à demi enfouies sous la terre.
Ceci montre que l'industrie de l'homme primitif n'est point sensiblement supérieure à celle de l'animal. Si l'on veut bien comparer les descriptions des habitations d'hiver et des habitations d'été chez l'un et chez l'autre, on verra qu'ils réagissent par les mêmes moyens contre les variations extrêmes du milieu
extérieur. Pour ce point précis de leur civilisation, ils se trouvent enfermés tous deux dans une évolution dont les termes sont homologues et directement comparables.
On sait l'importance que peuvent prendre, principalement chez les Primitifs Lieux de errants ou nomades, les lieux de rendez-vous dans lesquels ils se réunissent à certains moments déterminés. Chez les Australiens, c'est ainsi que les petits groupes épais se concentrent pour certaines fêtes, certaines danses à caractère religieux, pour les corroborées et aussi pour régler leurs différends. Fréquemment deux ou trois cents nègres de diverses tribus se réunissent ainsi, un jour fixé, sur le même point. 11 y a an lieu précis qui devient l'élément de concentration, l'expression même de la personnalité collective affirmée périodiquement; elle y vit d'une vie transitoire, éparse, disparaissant aussitôt que les groupes se séparent et retournent à leur vie errante ou nomade.
Ce lieu de rendez-vous, qui reste chez les errants sans aucune marque d'occupation effective, se fixe dès que le Primitif a quelque tendance à devenir sédentaire. C'est ainsi que les Mincopies à peu près nomades des îles Andamans, lorsqu'ils s'établissent dans un lieu où ils comptent prolonger leur séjour et où ils se construisent un village, rangent leurs habitations autour d'une place destinée aux danses ; elle constitue l'adaptation aux mœurs sédentaires d'un lieu de réunion qui accompagne le groupe et qui, ici, lui reste lié au lieu d'en être indépendant.
Les Botocudos, dans leurs campements les plus fixes, disposent de même leurs huttes en demi-cercle, autour d'une aire qui constitue le lieu de réunion. Dès que le village s'organise, que les mœurs évoluent, que l'activité devient plus déterminée, on voit apparaître une forme plus assurée encore de ce lieu de rendez-vous, véritable expression de la personnalité sociale. Chez les Chillouks du Haut-Nil, au milieu de chaque bourgade se trouve un espace circulaire où les habitants se réunissent le soir. « Là, dit Schweinfurth, couchés sur des peaux de bœufs ou accroupis sur des nattes d'ambatch, ils fument le tabac du pays dans d'énormes pipes à fourneau d'argile et respirent les exhalaisons des tas de bouses auxquelles on a mis le feu pour éloigner les moustiques. Sur la place, il y a généralement la tige d'un arbre où sont accrochés des tambours destinés, en cas d'alerte, à donner l'alarme et à prévenir du danger les bourgades voisines. » On voit apparaître ici, comme une évolution des lieux de rendez-vous des peuples errants, la première forme de la place publique de nos villes, le forum des cités antiques, la grand' place de nos villages, qui restent comme un organe de la vie collective, liés à des formes primitives et à une très ancienne évolution.
Cette évolution est très ancienne, en effet, car ses origines ne se trouvent .pas chez l'homme, mais remontent jusque dans le monde animal. Elles y pré-
sentent le même caractère de lieux fixes et de places définies intégrées à une association, à un véritable village; par là encore l'organisation sociale réfléchie sur des faits de Propriété est, chez l'homme, homologue et comparable à celle de l'animal.
On sait avec quelle régularité la plupart des oiseaux migrateurs se donnent rendez-vous à des endroits détermines pour s'assembler en troupes nombreuses avant le départ. Cette réunion est périodique, annuelle, rejetée donc à une assez longue distance. Cependant elle s'exerce régulièrement sur tous les oiseaux d'une même région, d'une même district, puis d'une même contrée, puis d'un même continent, au bord d'une mer à traverser.
Mais chez les Coracirostrcs, le lieu de rendez-vous est utilisé d'une façon plus permanente. Quelques espèces ont de véritables assemblées à des lieux et à des heures déterminés; chacun semble y communiquer aux autres les événements de la journée. Espinas a vu à Dijon, chaque hiver, des bandes de corneilles dont certaines devaient franchir au moins is kilomètres pour atteindie le lieu de réunion, arriver à la nuit tombante vers le Parc de Condé et se livrer à de majestueuses évolutions accompagnées de grandes clameurs avant de s'endormir. A la fin de l'hiver, les rassemblements cessaient. Ce phénomène correspond à la période où les oiseaux rompent la bande et se divisent par paires. Pendant la couvaison, les étourneaux mâles se dérobent chaque jour pour un certain temps à leurs devoirs paternels; ils ont coutume de s'assembler vers le soir et de chanter de concert. Espinas raconte qu'au Havre, les passereaux des quartiers du port se donnent rendez-vous chaque soir sur un bouquet d'arbres, devant le théâtre. Les serins des Canaries, les Meinas, les Paleornis, les Parasididés, les Streptopélies, qui vivent épais pendant le jour, se réunissent le soir et chantent, puis conversent encore le matin avant de se séparer. On a vu chez les Ptilonorhynques et les Chlamydères l'importance que prennent les lieux de rendez-vous recherchés sous la domination de l'instinct sexuel et se liant à la construction d'abris spéciaux, particulièrement ornés, dans lesquels le mâle appelle la femelle. Chez les Puffinidés, les Sternidés, les Plocéidés, on rencontre des lieux de rendez-vous pour la nidification. Chez les Tétras Cupidon des Etats-Unis, « au temps de la reproduction et pendant que les femelles sont occupées à couver, les mâles ont l'habitude de s'assembler presque exclusivement entre eux. lis viennent de tous les environs dans quelque endroit central et choisi où il y a peu de sous-bois et qu'en raison de l'action à laquelle ils s'y livrent on a coutume d'appeler une scratching-place (place où l'on se gratte). L'heure de la réunion est l'aube du jour. Dès que la lumière paraît, les oiseaux viennent de tous côtés et se trouvent quelquefois au nombre de quarante ou cinquante. Quand le crépuscule est passe, la cérémonie commence par la note grave d'un mâle, à laquelle un autre répond. Ils sortent alors un par un des
buissons et se pavanent avec tout l'orgueil et la vanité dont ils sont capables. Ils tiennent le cou plié, les plumes dressées tout autour comme un collier, la queue ouverte en éventail. C'est en petit la pompe du dindon. 11 semble qu'ils luttent entre eux de majesté, et souvent, en passant l'un auprès de l'autre, ils se jettent des regards d'insulte et profèrent des cris de provocation. C'est le signal des combats. Ils s'attaquent avec une impétuosité et une vigueur incroyables, s'enlcvant à un pied ou 'deux du sol et jetant un cri sec, aigu et discordant. » (Mitchell.)
En liberté, les combattants (Pbilo/imcbiis Pugiiax) se réunissent à des places déterminées. Dans les localités où l'espèce est abondante, ces places sont éloignées l'une de l'autre de cinq à six cents pas; les oiseaux y reviennent tous les ans. Le lieu de rendez-vous est constitué par une petite élévation, toujours humide, couverte d'un gazon court d'un mètre et demi à deux mètres de diamètre. Chaque jour, on y voit arriver plusieurs mâles. Chacun y a sa place et c'est à cette place, toujours à peu près la même, qu'il attend ses adversaires. Houzeau a vu dans un seulement du Texas les jeunes chiens des colons se réunir à la même place tous les jours, dans l'après-midi, pour se livrera leurs exercices et à leurs jeux. Après une heure et demie ou deux heures d'absence, chacun retournait ensuite chez lui. Chez un grand nombre de mammifères, on trouve des places de rut, et le Cerf, pour ne citer que cette espèce, en possède auxquelles il revient chaque année, afin de défier ses rivaux. Les Pinnipèdes se réunissent chaque année en grand nombre sur des points déterminés où ils séjournent; le Semnopithèque entellus, le singe sacré de l'Inde, tient de grandes réunions qui se répètent régulièrement, disent les indigènes, après un certain nombre d'années. Les bandes arrivent au lieu de rendez-vous des points les plus divers. Duvancel décrit une réunion de ce genre à laquelle il assista près de Deobund (Houzeai ).
Enfin, pour montrer que; chez l'animal, les lieux de rendez-vous ne restent pas seulement comparables à ceux des Primitifs errants, il suffira de rappeler les villages de chiens de prairies et surtout, les villages de marmottes, avec leurs terriers distribués non loin d'une place choisie sur laquelle les animaux s'assemblent pour se livrer à leurs jeux sous la garde de quelque adulte expérimenté, qui fait sentinelle au haut d'un rocher. Nous trouvons ici un fait caractéristique à rapprocher des places communes dans les villages d'incultes.
Ces phénomènes rentrent dans l'ordre des faits de Propriété, car la place publique, le lieu de rendez-vous, constituent une propriété collective, expression directe d'une personnalité sociale plus ou moins cohérente. Effacée par périodes, sous des mouvements ou des influences plus puissants, elle n'en existe pas moins: et lorsqu'elle prédomine à son tour, elle réveille l'utilisation du lieu de
rendez-vous où elle s'affirme dans toute sa plénitude. C'est lorsque la personnalité sociale, fixée par la prédominance d'une association et d'une organisation permanentes se trouve devenue constante et sans éclipse momentanée, que le lieu de rendez-vous de l'animal et de l'homme devient la grand'place des villages, la place publique des cités. Cette comparaison étroite qui permet ici d'apparenter l'animal à l'homme dans ses manifestations d'ordre social, révèle aussi la nature essentielle d'un fait de Propriété collective où se réfléchit la loi d'association.
isolement au D'autres faits créent, parfois, au sein du groupe social, chez l'animal et
pUde.6 ape" cnez l'homme, des formes de propriété d'un autre ordre. Ils ont trait à l'isolement de l'individu au sein de la peuplade. Sous leur forme flottante, ils se gravent dans les mœurs de l'animal sans donner lieu à un fait de Propriété; mais ils modifient la demeure lorsqu'ils jaillissent dans un ensemble plus complexe d'adaptation de manière à lui imprimer un type spécial.
On sait que, chez nombre d'espèces animales vivant en bandes, les jeunes mâles sont, à un certain âge, exclus de la bande et qu'ils errent à sa suite jusqu'à ce qu'ils soient arrivés à se constituer une bande en attirant de jeunes femelles hors de leur troupeau. Les chevaux sauvages, l'âne Hémione, l'Onagre, certaines espèces de ruminants, fournissent des exemples caractéristiques à cet égard. Chez les Manchots arctiques et chez certains Manchots antarctiques, on a vu comment les jeunes, les femelles, les adultes, sont isolés au sein de la peuplade et comment leur cantonnement spécial sur le territoire commun crée une propriété de groupe au sein de la propriété collective totale. On n'aura qu'à se reporter au chapitre concernant les Mammifères pour trouver nombre d'exemples d'animaux ménageant dans leurs terriers une place à part pour les jeunes. On a vu, chez certains ruminants, des bandes de femelles se former dans le troupeau à côté des bandes de mâles, et même, les femelles pleines se constituer en un groupe à part, comme chez les Bisons, sans qu'un lien général soit rompu entre les divers éléments du troupeau; de même, chez les Chéiroptères, les femelles se séparent des mâles et forment des groupes distincts.
On trouve, dans les mœurs des Primitifs, des faits représentant une permanence héritée des mœurs animales et un phénomène d'ordre social essentiellement comparable à ceux que réalisent les animaux. Chez ceux-ci, les faits du même ordre se réfléchissent sur la forme de la propriété : propriété de groupe au sein de la propriété totale, soit de la demeure, soit du territoire de chasse, soit du pâturage. Il en est de même chez l'homme, où ces caractères particuliers s'expriment aussi dans des faits de Propriété. Chez les peuples qui pratiquent le système des maisons communes, comme les Nagas, les Kiou-tsé,
Fig. 77 — Dobos ou maisons aériennes des Papous de la Nouvelle-Guinée
les Indiens Pueblos, les familles occupent des compartiments spéciaux et les gens non mariés, qui s'en trouvent séparés, logent dans un espace commun. Parfois, on rencontre des maisons communes en dehors des habitations familiales du village, où se trouvent réunis les garçons dans les unes, les filles dans les autres. C'est ainsi que chez les Mincopies des îles Andamans, les filles et les garçons dorment dans des cases spéciales et ne passent jamais la nuit dans l'habitation des gens mariés. Chez les Niams-Niams, des cases spéciales sont réservées aux jeunes garçons qui sont arrivés à l'âge où ils doivent être séparés des adultes, et les femmes mangent habituellement seules dans des cases qui leur sont affectées. Chez les Chiquitos, les enfants restaient libres jusqu'à l'âge de 14 ans; à cette époque ils se séparaient de leurs parents et
Fie. 78 — Abri temporaire d'isolement pour les femmes Comanches
allaient vivre en commun dans une maison distincte. Parfois, cet isolement s'applique à la femme qui, à certaines périodes, telles que l'accouchement, est considérée comme impure. On en trouvera un exemple chez les Comanches, qui isolent les femmes enceintes dans un abri temporaire écarté du campement; de même, les Papous de la Nouvelle-Guinée construisent dans les branches des arbres et auprès du village, des maisons servant de refuge, de lieux de surveillance et aussi de lieu d'isolement pour les femmes non mariées, suivant les occasions. Elles rappellent assez étroitement, au point de vue de l'industrie, certains nids d'oiseaux.
Ces quelques faits, qui pourraient se répéter en une longue énumération, inutile ici, suffiront à montrer combien les mœurs de l'homme présentent des analogies essentielles avec les mœurs de l'animal. 11 isole la femme vierge ou la femme enceinte, l'adolescent ou l'homme non marié, comme l'animal isole les jeunes, les adultes ou la femelle pleine. Ces conditions qui régissent certaines
manifestations du fait de Propriété, sont comparables aussi bien que les formes diverses qu'a pu revêtir cette même Propriété (i).
Si l'on veut bien, maintenant, considérer dans son ensemble les manifesta- Conclusion, tions du phénomène de Propriété chez les peuples incultes, on verra que nous avons pu retrouver chez eux ces mêmes caractères essentiels, rencontrés déjà chez l'animal. Les réserves nutritives, le territoire de chasse, la propriété de l'abri se sont groupés d'après les mêmes formes individuelles, familiales ou collectives. Depuis que l'on a quitté les sociétés d'Hyménoptères et de Termites, on n'a plus trouvé cette puissante concentration de la personnalité collective, effaçant tout ce qui est individuel et réagissant même sur la structure anatomique et physiologique de l'être. Dès que l'on a touché aux Vertébrés, aux Poissons,
(i) Il est un dernier rapprochement que je ferai ici, bien qu'il n'ait aucun rapport avec les faits de propriété; niais il montre une parenté si étroite entre les mœurs de l'homme et celles de l'animal qu'à me paraît présenter, à ce point de vue, le plus haut intérêt. La situation des vieilles femelles dans les bandes de ruminants est si piépondérante, si générale et si établie que Brehm, dans son introduction à l'étude des mammifères, la consacre sans hésitation en lui donnant le caractère le plus étendu. « Dans chaque bande, dit-il, l'animal le mieux doué a le commandement et exige une obéissance absolue. Parmi les ruminants, les vieilles femelles, surtout celles qui n'ont pas de petits, sont investies de ce commandement ; chez d'autres, les singes par exemple, ce sont des mâles qui sont chefs de bandes. » Cette prédominance de la femelle au sein du troupeau se produit du reste la plupart du temps lorsqu'elle a cessé d'engendrer et que les caractères sexuels secondaires tendent à disparaître, la rapprochant ainsi, par ses allures et son apparence, des mâles.
Je ne veux pas ici accumuler tous les arguments que pourraient fournir le rôle des vieilles femmes dans les peuplades primitives, le caractère étrange qu'elles revêtent presque toujours et qui les fait considérer comme expertes dans des connaissances magiques, en rapport avec les esprits des morts, savantes en maléfices. On sait que ce rôle, qui leur donne une sorte de caractère sacré, s'est conservé encore dans nos campagnes où le paysan, ce primitif contemporain, a la tendance invincible du sauvage à considérer en elle la streière. Je me permettrai seulement de citer deux exemples fort caractéristiques, empruntés à des Primiiifs errants et qui nous montrent, dans certaines peuplades d'htmmes, les vieilles femmes prenant un rôle analogue à celui que les vieilles femelles preimen dans les troupeaux de ruminants. On sait que chez les Australiens, les vieilles femmes deviennent arbitres et conseillères et que, dans les combats où se règlent les différends, elles ont assez d'autorité pour protéger le vaincu et lui éviter bien souvent la mort. Chez les Tasmaniens, ou la condition des femmes jeunes était aussi misérable que celle des Australiennes, la situation changeait lorsqu'elles atteignaient un certain âge. Elles prenaient alors une importance considérable dans la tribu. C'étaient les vieilles femmes qui décidaient de la paix et de la guerre , elles faisaient cesser le combat en levant trois fois les mains en l'air, et, par le même moyen, elles sauvaient ia vie aux vaincus qu'on allait sacrifier. Les vieilles femmes prenaient d'ailleurs le caractère de l'homme. Il se produisait chez elles une réduction des caractères sexuels secondaires, leur système pileux se développait et elles avaient de véritables favoris se rejoignant sous le men'on.
INSTITUTS SOLVAY (SOCIOLOGIE) 28
aux Oiseaux, aux Mammifères, à l'Homme enfin, on a vu l'association se constituer en étageant dans une série de plus en plus étendue au point de vue collectif, les différents éléments par lesquels l'animal avait réalisé les formes de son activité. De telle sorte que la propriété individuelle ou familiale s'est intégrée au sein de la propriété collective sans cesser d'exister, et même chez l'homme, l'industrie de l'arme, de l'outil et du vêtement, finit par créer dès l'origine une forme plus consolidée encore et certainement ineffaçable de propriété individuelle. unit* jes «ri- Cette étude montre donc que les origines sociales chez l'homme ne peuvent
gines sociales chu int se séparer du monde animal.
l'homme et chez r r
ranimai. Celui-ci ne fait que réaliser, dans des circonstances analogues, ce que
réalise l'animal lui-même à des étapes très diverses de l'évolution organique. 11 apparaît donc dès à présent que le fait social n'est point lié à l'évolution animale, mais qu'il en est distinct et qu'il comporte ses lois en soi, sans dépendre du perfectionnement biologique de telle ou telle espèce. Je reviendrai plus loin sur cette conclusion d'ordre général. Ayant achevé ici de passer en revue le phénomène de propriété dans le monde de la vie, je voudrais tout d'abord tirer les conclusions particulières de cette étude; puis, ce travail achevé, m'élever jusqu'aux conclusions générales si, comme on peut le penser, les éléments acquis comportent un tel développement (i).
(i) C'est à dessein que j'ai évité de me servir, pour ce qui concerne l'homme comme l'animal, des documents de la préhistoire. Ce n'est pas que les quelques renseignements que l'on puisse recueillir ne montrent chez les grands carnassiers, par les ossements mêmes qui jonchent le sol des cavernes habitées par eux, l'exploitation d'un véritable territoire de chasse. Ou que, pour ce cjui concerne l'homme, les débris qui s'accumulaient dans les grottes naturelles ou artificielles qu'il habita ou dans les campements des chasseurs de chevaux, ne prouvent un séjour prolongé et des habitudes sédentaires. Mais l'impossibilité d'observer directement les mœurs donne à ces déductions, quelques positives et évidentes qu'elles soient, un caractère hypothétique. On a pu voir, par les documents accumulés dans cet ouvrage, que les justifications auxquelles je pouvais avoir recours sont assez abondantes et que je n'avais nul besoin d'éléments fournis par des époques disparues.