ŒUVRE DE LEUR ADOPTION
Il y a bientôt huit années, un voile de mort s’étendait sur tout le nord de l’Afrique.
La faim, la peste, tous les fléaux ravageaient à la fois les malheureuses populations indigènes.
Les Arabes mouraient par milliers d’abord : bientôt, par centaines de mille.
Nous étions les témoins consternés de cet affreux spectacle. Les routes qui mènent à nos villes, à nos villages,étaient couvertes d'hommes semblables à des squelettes. Des vieillards, des femmes mouraient sous nos yeux. Des petits enfants erraient abandonnés, en proie à la faim.
Il me sembla, ai-je donc eu tort, oh ! quoi qu’il arrive, je ne le pourrai jamais croire, que c'était le devoir de l'Eglise, le, mien, par conséquent, de faire tout ce qui était humainement possible pour soulager ces misères, pour arracher à une mort certaine tant d’infortunés qui sollicitaient notre pitié.
ss Cas
Je jetai alors un grand cri, où l’on a voulu chercher autre chose, mais où Dieu sait bien qu’il n’y avait que le sentiment d'un impérieux devoir à remplir.
La charité de tous les bons catholiques répondit à mon appel:
de nombreux secours furent accordés à ces malheureux arabes que la peste et la faim fauchèrent en si grand nombre. Mais il y avait près d’eux des enfants, des orphelins qui semblaient la proie assuré de la mort. A ceux-là il fallait un père.
Dieu m'inspira la pensée de le devenir.
J’en accueillis un d’abord, puis dix, puis enfin tous ceux qui se présentèrent ou que mes prêtres, chargés par moi de ce soin, recueillirent sur les grands chemins de mon diocèse, et, un jour, j'en eus près de deux mille.
J'ai été blâmé, je le sais, et raillé même quelquefois, de ce qu’on appelait mon imprudence ; mais, malgré toutes les peines et les difficultés du passé, toutes les inquiétudes d’un avenir, qui, par moments, me parait sombre, je ne puis me rer. ‘de ce que j'ai fait.
Tout, sans exception, et les soucis et les fatigues, et que l'on appelle des espérances humaines évanouies, est cc :ensé par la douceur de cette pensée: Il ne s’est pas présenté moi, dans ces jours de deuil de l’Algérie,une seule infortune que j'aie repoussée ; il n’est pas venu un de ces pauvres enfants frapper à ma porte ou à celle d’un prêtre chrétien, sans que je lui ait dit: ‘ Mon enfant, je serai ton père !”
Je les vois encore, ces pauvres petits, nous arrivant couverts de leurs haïllons et de leur vermine, décharnés, horribles, avec leurs grands yeux brillants, au fond de leurs orbites, de la fièvre sinistre de la faim. Je me rappelle leurs premiers discours ‘et comme ils me remuaient jusqu’au fond de l’âme ; et il m'est impossible, je le répète, de regretter ce que j'ai fait.
Ce fut au mois d'octobre, 1867, que le premier d’entre eux m'arriva, un petit garcon de neuf ans, à la mine intelligente. I] était exténué.
—D'où viens-tu, mon enfant? lui dis-je.
—De la montagne, ioin.. loin.
—Et tes parents où, sont-ils ?
—Mon père est mort. Ma mère est dans son gourbi (1).
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