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—Et pourquoi l’as-tu quittée ?
—Elle m'a dit : il n’y a plus de pain ici, va-t’en dans les villages des chrétiens ; et je suis venu.
—Qu’as-tu fait pendant la route ?
—J'ai mangé de l’herbe, le jour, dans les champs, et, la nuit, je me cachais dans les trous pour que les Arabes ne me voient pas, parce qu’on m'avait dit qu’ils tuaient les enfants pour les manger.
—Et maintenant, où vas-tu?
—Je ne sais pas.
—Veux-tu aller chez un marabout (1) arabe ?
—Oh ! non, quand je suis allé chez eux, ils m'ont chassé, et si je ne partais pas assez vite, ils appelaient les chiens pour me
mordre.
— Veux-tu rester avec moi ?
—Oh ! oui, je le veux.
—Eh bien, viens dans la maison de mes enfants, je te traite- ” rai comme eux, et tu t’appelleras comme moi, Charles!
Je le mis, en effet, le jour même, à Saint-Eugène, au séminaire. I[lest devenu un charmant enfant, plein d'intelligence, de bonté, de piété. C’est lui qui m'a fait, un jour, cette réponse digne de la finesse et du cœur arabe, que j'ai déjà rapportée quelque part, je crois :
—Veux-tu aller retrouver ta mère ? lui demandai-je après la famine.
—Oh ! non, non, je ne veux pas.
—Et pourquoi ?
—-Parce que j'ai trouvé un père qui est meilleur que ma mère |
Cette histoire est, au fond, à peu près celle de tous les autres
Ils étaient daus le même, dénûment, le même abandon, et, bien souvent, ils racontaient des choses qui nous faisaient encore autrement frémir. *
Un très-grand nombre était déjà, par malheur, si profondément atteint, qu’il ne put résister à ces cruelles épreuves. Le typubs, la peste de la faim, comme on l’a nommé, se mit parmi eux, et, malgré tous nos soins, malgré le dévouement des Sœurs, dont plusieurs succombèrent, nous en vimes mourir, durant plus de deux mois, dix, douze, et jusqu’à vingt par jour.
(1) Prêtre arabe musulman.