INTRODUCTION
Enfant de Marseille , nous dédions à notre pays les prémices de nos souvenirs.
Avant tout nous éprouvons le besoin d'exposer ici un aphorisme de sentiment sur l'amour du pays , et nous disons qu'il s'accroît et se purilie en raison des distances qui séparent le Français du sol national. Nous sommes ainsi en opposition avec la croyance banale qui voudrait qu'une longue absence produise l'oubli, même des sensations les plus intimes de l'âme, les plus suaves au cœur humain.
Pour nous, l'amour du pays n'est qu'un dérivé de l'amour de la mère, un doux reflet de la vive lumière qui brillait au foyer paternel. C'est donc une erreur de croire qu'une longue absence amoindrit l'amour du pays; il se nourrit, au contraire, delà même privation que l'amour de la mère ; et quel fils voudrait voir celuici s'effacer de son cœur? (1)
(1) Cette apostrophe répond, quoique tard, aux publications passionnées qui ont si injustement maltraité l'émigration française dans le Rio de la Plata , à l'époque oii la question de la Plata passionnait elle-même les débats dans nos Assemblées , ainsi qu'on le verra dans l'Epilogue, chap. YIII.
Nous avons cru apparteniT* à cette race d'esprits hardis que les difficultés encouragent à la lutte , et chez lesquels l'énergie est doublée par l'obstacle.
Assurément nous serors bien compris de cette classe, si nombreuse à Marseille, composée d'hommes qui ont passé la moitié de leur vie sur une terre étrangère pour y poursuivre la réalisation d'une idée utile, malgré les difficultés inséparables de toute entreprise lointaine.
Nous avons séjourné trente années dans l'Amérique du Sud, et, durant ce long intervalle, nous avons parcouru la presque totalité des immenses et solitaires contrées du Rio de la Plata. Dans nos incessantes pérégrinations, nous avons beaucoup vu, beaucoup observé et, aujourd'hui que le calme a succédé pour nous à une vie active et agitée, il nous est permis de confier au papier nos observations et nos souvenirs.
Toute pensée d'intérêt, hâtons-nous de le dire, est étrangère à notre travail. En le publiant, nous cédons aux sollicitations de quelques amis et au conseil d'un homme que la science pleure encore, M. Isidore Geoffroy-Saint-Hilaire. Peu de semaines avant sa mort, ce savant nous disait : « Il est impossible qu'après tout « ce que vous avez vu et accompli, vous ne possédiez « pas un certain nombre d'idées ou de faits nouveaux. « Ecrivez donc sans crainte et livrez à la science « toutes vos observations; elle en fera son affaire. « Tout le monde n'est pas un Humboldt, mais chacun « observe à sa façon. Ecrivez donc, écrivez )>
Sous l'impulsion de cet esprit éminemment pratique , nous avons donc osé écrire. Mais nous ne nous
faisons point illusion sur la difficulté de notre tâche. Quand on a , pendant trente années , parlé plusieurs langues étrangères, on doit se sentir peu à l'aise dans l'emploi de la langue maternelle.
Quoi qu'il en soit, nous introduirons tout d'abord le lecteur au seuil dos magnifiques contrées du Rio de la Plata que nous dépeindrons en traits rapides , au point de vue de la géographie et de la statistique. Nous tracerons une esquisse des mœurs des villes, en j ajoutant l'examen des heureuses aptitudes intellectuelles et morales de leurs habitants. Mais nous étudierons soigneusement les populations rurales , en remontant jusqu'à l'origine même de leur formation, pour expliquer les moeurs spéciales que leur ont fait la solitude et le voisinage de l'Indien sauvage ; mœurs si différentes de celles des villes. — Car nous attribuons à l'ignorance de ce contraste les plus grandes erreurs de la diplomatie européenne dans le Rio de ia Plata. — C'est ce qui ressortira du précis historique dans lequel nous déroulerons le tableau des événements politiques dont ces pays ont été le théâtre durant notre séjour. Nous dirons comment ces événements nous ont surpris au milieu de nos pacifiques travaux; comment nous avons été victime de l'agitation des partis , aggravée par l'intervention de la politique anglo-française dans leurs démêlés; par suite, conduit comme otage à Durazno, et quelles circonstances ont signalé notre détention et notre délivrance , puis notre retour en France , le temps perdu à réclamer pour notre spoliation, etc., etc.
Enfin, nous raconterons ce que nous avons vu et
observé dans les immenses solitudes que nons avons traversées sans autre abri que la voûte céleste' Nous dirons comment, poussé par notre amour pour les choses des champs, nous avons bravé les glaces des Cordillières et les chaleurs du tropique; quels essais, quels sacrifices nous avons faits, quelles fatigues nous avons endurées pour introduire en Europe, en 1S58 , les espèces si utiles des ruminants à laine de la Cordillière : le lama, la vigogne et le guanaque ( 1 ), après avoir introduit , en i 838, le mérinos de France, sous le ciel embaumé du Rio de la Plata .
De tous ces éléments , nous constituerons les Mémoires ou plus modestement les Souvenirs d'un berger du Rio de la Plata ^ qui ont pour objet principal de montrer quel immense intérêt réciproque s'attache au développement de nos relations avec ces riches contrées.
En attendant que nous ayons coordonné tous les matériaux de notre travail, nous publions, à titre d'essai, un extrait de ces mémoires. Puissent-t-ils recevoir l'accueil que mérite toute publication véridique et puissions-nous ainsi être encouragé à poursuivre notre entreprise.
Ce livre se termine par un chapitre de considérations empruntées à J'histoire des races latines de l'Amérique , dans leurs rapports avec le régime de la monarchie et avec le système de la démocratie. Nous
(I) Partie des mémoires ine'dits , intitule'e « Les Itim'raires , » qui comprendront un séjour de deux ans aux mines de Catamarca, notre retour avec le troupeau des lamas, vigognes et guanaques et notre exploration à travers le désert du grand Chaco .
rintitulons : Le Mexique et le Rio de la Plata. Nous espérons que ce chapitre sera lu avec intérêt par toutes les personnes qui ont à cœur de voir la France se développer de plus en plus au dehors, et s'élever au niveau de l'Angleterre, dont l'influence est tellement répandue, qu'on ne saurait faire un pas sur notre globe sans en ressentir les effets. Dans cette voie des influences, comme dans tous les progrès sociaux, s'arrêter, c'est reculer. Nos voisins d'Outre - Manche avancent sans cesse. Avancer doit donc être la plus légitime ambition de la France ; tout l'y convie : les traditions de la grande politique de nos pères , le besoin d'activité de notre époque et surtout les pressantes nécessités des générations qui nous suivent, et qui demandent déjà de l'air et de l'espace à des continents moins étroits que notre Europe !
Observations, Études et Épisodes historiques durant trente ans de séjour dans les contrées du Rio de la Plata.
(Extrait de mémoires inédits.)