I. Sommaire géographique et historique
Nul intérêt ne s'attache aux lieux , aux hommes, aux choses qu'on ne connaît point, et c'est pour appeler l'attention de nos lecteurs sur le pays dans lequel la France a eu
ii)LaRevue deMarseille et deProvence, quia publié quelques extraits de ces mémoires, les a présentés à ses lecteurs dans les termes suivants: « Nous commençons dans ce numéro une publicalion fort in- « téressante sous ce titre: les Otages de Durazno. C'est le récit d'une « catastrophe et d'une longue série de souffrances, dont l'un de nos « compatriotes, M Benjamin Poucel, a été la victime et s'est fait le « narrateur.
« La scène se passe au Rio de la Plata, en 1845, à l'époque de l'in- « tervention anglo-française.
« Nous avons extrait cette relation d'un manuscrit que M. Poucel, « qui a habité trente ans ces contrées, se propose de publier plus « tard sous ce titre;. Mémoires d'un Berger de Rio de la Plata
« La guerre des États-Unis, les événements du Mexique, les con- « séquences qui peuvent en résulter, donneront un intérêt d'actualité a au livre de M. Benjamin Poucel et feront mieux apprécier encore « la hauteur de vues avec laquelle il envisage la politique de l'Europe « et celle de la France tout d'abord par rapport au Nouveau-Monde « et aux grandes péripéties qu'yprepareun avenir peut être prochain.
<r Quant à nous, en choisissant, dans l'œuvre de notre compatriote, « la partie purement dramatique, la seule qui pût entrer dans le « cadre de la Revue, nous avons cru devoir la 'faire précéder de « quelques tableaux qui serviront a initier le lecteur à laconnais- <ï sance des hommes, des choses et des lieux du Rio de la Plata.
« LA. EÉD ACTION. »
de si longs démêlés, que nous allons d'abord esquisser sommairement la géographie et quelques faits historiques se rapportant à notre sujet.
L'embouchure du Rio de la Plata est située par trentecinq degrés de latitude sud ; elle a quarante lieues de largeur , du cap Sainte - Marie , rive gauche , au cap Saint- Antoine , rive droite. Ce vaste estuaire se rétrécit brusquement à soixante-seize lieues dans les terres, au point où se mêlent les eaux du Parana avec celles de rUruguay, sous le nom de Rio de la Plata. Là se présente ce curieux delta connu sous le nom indien de Carapachaï , amas d'îlots et d'îles plus ou moins inondables , habitées par une rare population d'insulaires, dont toutes les habitudes, qu'on pourrait appeler aquatiques, contrastent avec celles des habitants de la côte ferme , qui ne se meuvent qu'à cheval. Ce singulier delta a dix lieues de base et, là, il prend le nom de Bouches du Parana , mais il se prolonge jusqu'à trente lieues en remontant le Parana (1).
Dès le Rio de las Vacas , situé à quelques lieues plus haut que la Colonia, où se joignent l'Uruguay et le Parana qui débouche du Carapachaï , cette Venise encore sauvage de la Plata , la largeur du fleuve n'est plus que de sept lieues. A partir de ce point, le lit du Parana n'atteint jamais cette largeur, excepté pendant les débordements de sa crue annuelle ; mais en revanche , et à part quelques étranglements tels que la vuelta de Obligado , large d'au plus 2,000 mètres , mais de beaucoup de profondeur, son lit varie entre une et quatre lieues de largeur, jusqu'au confluent du Rio-Paraguay. On comprend sans peine combien cette ampleur du lit du Parana se prête au mouvement mercantile de la navigation fluviale.
(1) Dans mes Mémoires (ine'dits) je reproduirai les intéressantes explorations de cette contrée exceptionnelle, d'après don Marcos Sastre et don D. Sarmiento.
Au-dessous de l'île de Martin - Garcia , les eaux du Paraua et de l'Uruguay arrivent confondues , mais parfaitement potables, entre la Colonia, rive gauche, et Buenos- Ayres , rive droite , dont on distingue les clochers et les dômes des églises , par un temps clair, à la distance d'environ douze lieues qui les séparent. La salure des eaux de l'Océan ne commence à se faire sentir qu'à vingt lieues au-dessous de la jonction de ces deux puissants afffuents , tant est imposante la masse des eaux descendues du cœur même de l'Amérique du Sud. Et cependant le Rio , ou plutôt l'esluaire de la Plata, qui éprouve, jusqu'à Buenos- Ayres , le flux et reflux de l'Océan , n'a en moyenne qu'un mille et demi de courant. Ceci s'explique par sa grande larg'eur, qui est encore de vingt lieues entre Montevideo , situé, pourtant, à trente lieues du cap Ste-Marie, et la punta del indio , point de reconnaissance obligé en allant de Montevideo à Baenos-Ayres, par la passe du Sud. Cette placidité du courant du Rio de la Plata explique à son tour les vastes bancs de sable qui rendent laborieux les abords de Buenos- Ayres. Indépendamment du banc anglais à fond dur et redoutable, situé à 17 lieues de l'île de Lobes, en remontant le fleuve, et à 4 ou 5 lieues, au plus, de l'ile de Flores, que tout navire doit ranger de près, on trouve les deux bancs Ortiz. L'un forme un beau chenal sur la rive droite, depuis la punta Atalaya jusqu'à la punta de rindio, c'est le plus large ; un autre chenal se trouve entre Ortiz-grande et Oriiz-chico, et un troisième chenal entre ce dernier banc et la côte orientale , vis-à-vis le Rosario. Telles sont les principales difficultés pour la navigation du Rio de la Plata, jusqu'aux abords de la rade foraine de Buenos-Ayres où. l'on trouve le grand banc dit banco de la ciudad, que ne peuvent franchir les navires qui ont plus de dix pieds de tirant d'eau. Au-dessous de ce calage, tout navire peut entrer, par les pozos, dans la
petite rade, située entre le banc de la ciudad et la plag-e allong-ée de la ville, et par là même protég'ée des coups de vent d'Est et Sud-Est si redoutables à Buenos- Ayres.
Cent quarante mille lieues de superficie sont tributaires des divers affluents de ce grand fleuve, pour la part afférente à la confédération argentine, y compris le Paraguay et l'Uruguay, et renferment les terres les plus fertiles du globe. La prairie qui borde les rives droites du Rio de la Plata et du Parana , sur une largeur qui varie de ^cent à deux cents et même trois cents lieues , s'étend au sud et à l'ouest du Rio de la Plata , jusqu'au pied des Cordillères, en une plaine unie, préparée par la nature même pour être sillonnée par les voies ferrées, sans le secours de travaux d'art. Les rives gaucbes des Rios de la Plata , Uruguay, Parana et Paraguay qui , toutes , sont limitrophes , par le nord , avec l'empire du Brésil , comprennent , par ordre géographique, du sud au nord, la république de l'Uruguay (Montevideo], le grand delta mésopotamique connu sous le nom d'Entrerios, dont la province argentine de Corrientes forme la base, et enfin le Paraguay. Toutes ces rives fluviales , d'an développement de plusieurs milliers de lieues, en comprenant les deux bords de chaque cours d'eau , sont aisément abordables et promettent à la navigation par la vapeur, qui y naît à peine, un accroissement successif dont celle du Mississipi pouvait seule donner une idée , alors que les Etats-Unis jouissaient de leur plus grande prospérité.
Le climat de ces diverses contrées varie selon leur topographie et peut être comparé à celui du nord de l'Afrique et du sud de l'Europe , depuis Gibraltar jusqu'aux confins de l'Asie, pour le littoral et les plaines. Quant aux parties montagneuses , elles ressemblent aux Alpes et aux Pyrénées , en tant que spécimens infinitésimes des Cordillères , dans lesquelles on trouverait un grand nombre de Suisses,
d'Alpes et de Pyrénées (1). Du reste, dans la Plata , le climat est, en général , aussi sain que dans les parties les plus saines de notre planète , ce qu'indique , en effet , le nom de Buenos- Ayr es (bons airs).
L'ensemble des populations qui y vivent s'élève au plus à deux millions d'âmes. Ce chiffre ne donne pas même quinze habitants par lieue carrée ! La France et l'Italie en possèdent 17 à 1 ,800 ; la Hollande et la Belgique en nourrissent de 2,000 à 2,300.... Ces proportions, comparées entre elles, disent tout ce que les vastes contrées du Rio de la Plata pourront offrir de félicité aux populations de l'Europe, qui voudront aller s'y créer un bien-être, par l'intelligence et le travail. Mais il n'est point à dire que Tinintelligence ou la paresse y trouveraient la terre promise des fainéants qui iraient dans le but de démolir des montagnes de sucre et de s'abreuver à des rivières de rhum. .. Non ! la terre d'Amérique est jalouse de sa virginité ; elle ne la livre qu'au travail rude, constant ; mais, à cette condition de labeur et de peine , elle récompense largement par sa fécondité. Voilà le vrai. Du reste, elle se prête aussi libéralement aux humbles vœux du prolétaire qu'aux aspirations de la science qui prépare les grandes entreprises ; et de son sein inépuisable jailliront l'or et l'argent, sous le marteau du mineur, comme le blé naîtra du sillon de la charrue.
En effet, sans parler du littoral, d'un accès facile à tout venant, les affluents principaux du Rio de la Plata, le Parana et le Paraguay, ont : le premier neuf cents et l'autre sept cents lieues de parcours. Au Paraguay, les navires d'outre-mer peuvent remonter jusqu'à cinq cents lieues des bords de l'Océan. Cette rivière, qui coule d'abord du N. E. au S. 0., en contournant par le sud, jusqu'à l'E. S. E., prend sa source au sein même de la zone torride,
(1) La description des contrées montag-neuses de la Plata se trouvera dans les itinéraires de mes mémoires inédits.
entre les confins du Brésil et ceux du Pérou , à quelques lieues seulement des sources qui forment les principaux affluents de l'Amazone. Admirable disposition hydraulique de la topographie américaine , qui permettra un jour d'opérer un voyage d'environ deux mille lieues, par eau , sans sortir de l'Amérique du Sud , traversée de l'E. à rO. par l'Amazone , situé à 2° latitude nord , et du nord au sud par la Plata ou leurs affluents ! D'après tous les auteurs, depuis D. Félix Azara jusqu'à nos jours, il ne manque à cette incomparable canalisation naturelle qu'un canal de jonction de quelques kilomètres, pour n'avoir plus de solution de continuité. Qu'il nous suffise ici d'énoncer ce fait connu , sinon apprécié , comme il le sera un jour. D'autre part , le rio Paraguay reçoit les rios Vermejo et Pilcomayo, qui descendent des Cordilières à l'ouest du Paraguay et se jettent dans cette rivière, après avoir traversé l'immense et déserte prairie du Grand-Chaco. Ce pays est donc un centre formellement indiqué par la nature, et le foyer certain d'où l'action commerciale et la vie sociale émaneront un jour , pour rayonner dans les parties de l'Amérique du Sud les plus éloignées des deux Océans qui en baignent les bords.
Il résulte de ces données que le parcours des eaux qui forment le Rio de la Plata embrasse 20" environ de latitude, soit quatre cents lieues ! On ne s'est point encore arrêté assez à cette canalisation qui apporte naturellement tous les produits de la zone torride au centre même de la zone tempérée. Mais, dans ce croquis géographique, nous ne pouvons que signaler l'existence de cette heureuse disposition si riche d'avenir. Nous devons actuellement, pour l'intelligence de notre sujet, rappeler quelques faits chronologiques de l'histoire des contrées de la Plata (1).
(1) Ne pouvant nous livrer ici à un travail quelque peu didactique sur les contrées dp. la Plata, nous renverrons le lecteur désireux d'en faire
Dès les premiers terûps de la conquête , le territoire qui appartient aujourd'hui à ^Montevideo , a e'té l'objet de guerres ou de querelles incessantes entre l'Espagne et le Portugal. Celui-ci avait étendu assez loin ses possessions, au détriment de sa voisine, pour fonder, en 1676, la ville de Colonia , destinée à rivaliser avec Buenos-Ayres.
Un siècle et plus après cette fondation usurpée, que l'Espagne combattit avec fruit en fondant, en 1725, la ville de Montevido, ce Gibraltar de la Plata, une commission mixte , dont le célèbre Azara a décrit les travaux géodésiques, fixa les frontières des deux possessions, et la Colonia resta définitivement aux Espagnols depuis 1 777 .
En 1810 commença la révolution qui rendit, en 1816, l'ex-vice-royauté de Buenos-Ayres indépendante de la couronne d'Espagne.
Alors, la guerre de compétence se ralluma entre les héritiers de l'Espagne et du Portugal, jusqu'à ce qu'en 1 828, un traité de paix entre le Brésil et Buenos-Ayres vînt, sous l'influence de la Grande-Bretagne , fonder l'indépendance de Montevideo , arrachant ainsi cette riche proie à la convoitise des deux parties belligérantes.
Mais ces guerres avaient leur source dans une cause géographique : le Brésil voulait pour frontière de son empire, au sud, le Rio de la Plata, comme il a, au nord, l'Amazone , afin de porter à huit cents lieues géographi-
une étude sérieuse, au livre plein de savoir et de conscience éclairée du très- regrétable Consul de France qui vient de mourir à Buenos- Ayres. Il a pour titre:
Considérations historiques et politiques sur les républiques delà Plata, dans leurs rapports avec la Franee et l'Angleterre, par M. Alfred de Brossart, ancien attaché à la mission extraordinaire de France dans la Plata en 1847. Paris 1850. Guillemin, rue Richelieu n° 14.
La mort de cet homme de bien, que ses amis pleurent encore, est, en outre, un malheur pour la France, qui perd en lui un agent d'un mérite rare, au point de vue des intérêts internationaux dont il faisait ses études de prédilection, en vue de la grandeur de la France. Esprit large et solide, connaissant à fond tous les traités qui lient la diplomatie, il est mort l'esprit et le cœur pleins des plus nobles aspi rations pour la gloire de son pays.
qnes ses côtes actuelles sur l'Atlantique, qui en ont encore six cents, mais plus de mille avec les sinuosités ! Il voulait surtout être co-propriétaire des eaux de la Plata, pour avoir libre et facile accès dans ses provinces de l'extrême ouest, situées sur les rives du haut Parana et du haut Paraguay, dont le littoral du Brésil est séparé par plus de trois cents lieues de forêts vierges ou de prairies désertes connues sous le nom de campos geraes.
Après 1828, ces guerres de compétence politique se chang'èrent en une lutte d'influence entre les deux rives de la Plata , par l'action permanente de la même cause qui a amené tous les malheurs de Montevideo (1). Cet accident géographique se révèle dans la bonté , la sûreté des ports de Maldonado, Montevideo et Colonia, rive gauche, comparés à la rade foraine de Buenos-Ayres, basse, à fond dur et , par suite , incommode et périlleuse.
Mais, depuis l'indépendance, la guerre civile était devenue un mal endémique dans ces belles et malheureuses contrées. Ce mal en amena un autre pire encore : ce fut la dictature du général Rosas, et parce qu'elle ne mit pas fin à la guerre civile, et parce qu'elle la compliqua de la guerre étrangère sur laquelle il fondait, apparemment, la perpétuité de sa dictature. En effet, le général Rosas avait largement exploité ces éléments de désordre, et tout le monde sait combien l'intérêt général et surtout l'intérêt commercial de la France eurent à en souffrir.
Dans ce but , et dès i 832 , Rosas refusa l'exéquatur à M. Laforest, chargé d'affaires de France, sous le prétexte qu'il avait oMïra^e un Etat américain. (M. Laforest avait obtenu au Chili la juste réparation de quelques avanies.) Rosas censurait par là une république voisine et se posait
(1) Ailleurs j'ai sig-nalé le moyen pratique de faire tourner au profit de toutes les parties inte'rpsse'es cette cause géographique de tous les mallieurs passés.
Précis historique de mes mémoires (inédits).
comme le protecteur du continent américain. Sur cette base ainsi élargie de sa dictature , il appela, en 1838 et en \ 845, par des exigences trop connues, l'action coërcitive de la France , d'abord seule, puis de concert avec l'Angleterre (1).
C'est à cette dernière période qu'eut lieu l'intervention anglo-française contre l'armée de Rosas, dans le but de protéger l'indépendance de Montevideo. En effet, cette armée, sous les ordres du général Oribe , occupait militairement la campagne et tenait la capitale soumise à un siège rigoureux.
Après deux mois de vaines négociations , la mission du baron Deffaudis, pour la France, et deM.W.Gore-Ouseley, pour l'Angleterre , échoua le 31 juillet 1845, parce que Rosas exig'eait qu' Oribe fut restauré dans la présidence de Montevideo, qu'il avait lui-môme abdiquée dès 1838. Le premier acte coërcitif de l'intervention fut l'occupation militaire du port de la Colonia, le 31 août 1845, et, en représailles de ce fait de guerre, les résidents français et anglais, dans la campagne de Montevideo, furent arrachés de leurs foyers par la force armée du général Oribe et confinés , en qualité d'otages, dans la ville centrale de Durazno, où ils endurèrent les souffrances que nous voulons publier.
Toutefois, nous ferons précéder cette publication d'une sérieuse étude du caractère des peuples de la Plata , au point de vue intellectuel et moral. Et d'abord, voyons quelles étaient les mœurs et coutumes aux premiers temps de notre arrivée dans ce pays.
(1) Détails au Précis historique (mémoires inédits).