I. — Mœurs de la Campagne
En décrivant les mœurs et les habitudes de la population des villes de la Plata, nous avons fait, en forme de dig-ression, une rapide esquisse de l'habitant des Campagnes. Nous avons dit que les populations sont clairsemées dans ces vastes contrées et que si les faubourg-s établissent matériellement entre les hommes de la ville et ceux de la campagne une séparation profonde , il existe moralement entr'eux une distance de plusieurs siècles. Cette antithèse s'expliquera sans peine, si l'on veut réfléchir à ce qui a dû se passer au Rio de la Plata , comme dans toute l'Amérique, aux premiers temps de la conquête.
L'Espagne et le Portugal se sont vu gratifiés de tout un monde nouveau, par Christophe Colomb, par Americo Vespucio et par Vasco de Gama , le premier de ces navigateurs offrait à l'Espagne, dont le territoire, en Europe, n'a pas dix-sept mille lieues carrées (1), un continent nouveau sur lequel elle a pu s'approprier des terres d'une surface de quatre cent mille lieues carrées environ. Les deux autres ont su dérober aux aspirations de l'Espagne une section de ce continent, le Brésil actuel aux 250 mille lieues de superficie, en faveur du Portugal qui en possède à peine cinq mille en Europe (2).
Si l'on réfléchit à la grandeur du rapport de ces super-
(1) 16,694 lieues marines de 20 au degré, ou 2834 toises soit 5572 mètres d'après M. de Humbolet, tandis que la nouvelle géographie méthodique (Hachette 1841) lui attribue 454,250 kilomètres carrés.
(2) 94,800 kilom. carrés. — Ibid.
ficies, on sera justement étonné d'avoir vu ces immenses conquêtes soumises, pendant trois cents ans , à des conquérants dont le nombre était relativement peu considérable. La seule explication d'une domination si prolongée se trouve dans la rareté de la population indigène de ces pays conquis et dans l'infériorité de ses moyens de défense. L'Espagne et le Portugal n'avaient pas été longtemps à reconnaître que leur propre population était évidemment insuffisante pour achever et maintenir la conquête de tout le continent Américain. Aussi ces puissances adoptèrent un système qui leur permettait de faire occuper par un petit nombre d'émigrants d'Europe de vastes sections de territoire presque inhabitées par les indigènes d'Amérique. La formation des Encomiendas réalisa ce système. L'encomienda était une concession de terres faite par 1*^4 c^e/anfarfo à ses partisans les plus hardis, les plus capables ou les plus protégés. L'Adelantado était le chef de ces expéditions parties d'Espagne et de Portugal, sous le bon vouloir ou avec l'aide des gouvernements de ces pays, pour aller prendre possession d'une section plus ou moins vaste de territoire. Ainsi les documents primitifs constatent , et Alfred de Brossard raconte, que « cinq ans après le retour « de Cabot (Gabatto), don Pedro de Mendoza, gentilhomme « andaloux, originaire de Quadix, dans le royaume de « Grenade, obtint de la Cour d'Espagne, pour lui et ses « héritiers ou successeurs immédiats désignés par lui, le « gouvernement de la Plata, avec 200 lieues de juridiction « vers le Sud, et le titre d'Adelantado de ces provinces, à a la charge de faire tous les frais de l'expédition. Il amena « avec lui deux mille cinq cents espagnols de tout âge et a de tout sexe et cent cinquante saxons et flamands, sur « 14 bâtiments, et fonda, la même année, sur l'em- « placement de la ville actuelle, un établissement auquel
« il donna le nom deNotre-Dame-de-Buenos-Ayres (1). » Ce système avait pour but d'établir de vastes fiefs dans l'Amérique, en faveur des hommes hardis, aventureux, qui se charg-eaient d'aller y établir, à leurs frais et risques, la domination de la mère-patrie.
Si ces entreprises isolées avaient pu être consolidées dans leurs résultats, il en serait sorti une féodalité puissante en raison de l'étendue des territoires concédés et des immenses ressources dont ces territoires contiennent les éléments. Aussi , la question des encomiendas fut-elle l'objet de discussions et de débats incessants.
Mais nous n'en devons parler ici que pour expliquer les mœurs, les habitudes, les besoins et la manière d'être des populations de la campagne du Rio de la Plata, telles qu'on les trouve aujourd'hui.
Le titre d'Adelantado et les privilèges qui lui étaient attachés, étaient généralement octroyés par le monarque espagnol aux cadets des grandes familles de l'aristocratie.
Autour de ces noms respectés, se groupaient des hommes d'action pris parmi les militaires, et enfin une foule d'instruments plus ou moins énergiques ramassés parmi le peuple, dont l'imagination était, à cette époque, si vivement surexcitée en Europe par le récit des richesses fabuleuses qu'offrait la terre d'Amérique.
Arrivés sur les terres de TAdelantado, après les mille peines et souffrances attachées à une expédition lointaine, surtout en raison des moyens de transport fort insuffisants si on les compare à ceux de nos jours, il fallait d'abord que les nouveaux venus arrachassent la possession du territoire concédé, aux indigènes qui l'occupaient. Souvent, il arrivait que l'expédition échouait dans cette pre-
(1) Considérations historiques et politiques sur les républiques de la Plata, dans leur rapports avec la France et l'Angleterre, par Alfred de Brossard. ancien attaché à la mission extraordinaire de France dans la Plata, en 1847. Paris, 1850, librairie Guillaumin et Cie, rue Richelieu, 14
mière lutte ; mais si elle réussissait, le premier besoin était de former un établissement pour la colonie. L'établissement élevé, il fallait fixer ses limites, en étendant Toccupation sur les points topogTaphiques les plus propres à dominer toute l'étendue de la concession. C'est alors qu'on avait recours au système des encomiendas qui participaient aux privilèges de l'iVdelantado , dans la proportion de l'importance de la encomienda.
A l'imitation du gouvernement espagnol, Tadelantado jalonnait ses concessions en établissant de petits centres de population occupés successivement par les plus osés de ses partisans. C'est ainsi que, de fondation en fondation, les plus heureux parvenaient à occuper tout le territoire concédé.
Mais on comprend que ces occupants primitifs devaient se créer peu à peu une existence sui generis et qui s'éloignait d'autant plus de la tradition des coutumes de l' Europe, qu'elle se rapprochait davantage des nécessités immédiates créées et par la solitude et par la menace permanente de l'Indien. En efPet, celui-ci, dépossédé violemment de ses pénates, ne perdait aucune occasion de tourmenter le colon Européen ou de le détruire, chaque fois que l'occasion s'en présentait. Cette guerre à mort n'était à bien dire qu'une représaille de la part des Indiens, par la raison que la dignité d'adelantado impliquait toujours l'idée de domination sur un nombre d'indiens proportionné à l'étendue de la concession, Indiens que le titulaire avait le droit de réduire en servage.
Plus tard, et après de longues et rudes guerres, ce malheureux abus du servage fut transformé en un simple impôt dit de la capitation, en vertu duquel les familles de l'Indien payaient une redevance annuelle, par tête, au gouvernement. Par cette loi , l'Indien était affranchi de toute servitude cornorelle. Dès lors, les adelantados, au
lieu de pourchasser l'Indien pour le réduire en servitude, étaient intéressés à l'attirer sur leurs concessions pour accroître ainsi la rente de la capitation qui prit le nom de mita (1). Ce fut Fun des plus grands actes de justice et de bonne politique dû à la sagesse du grand conseil des Indes résidant à Madrid.
Quoiqu'il en soit, les émigrants espagnols au Rio de la Plata, ainsi disséminés dans des steppes immenses, et livrés à leurs seules ressources pour suifire aux nécessités de la vie nouvelle qui leur était faite, s'éloignaient de plus en plus des traditions de leurs pères d'Europe. Si ce changement devenait sensible chez les premiers émigrants assez courageux pour braver les périls de la solitude, en quittant les centres de population, combien il dut être grand pour leurs enfants qui naissaient dans le désert ! La plupart de ces pionniers intrépides de la colonisation espagnole s'accouplaient avec une indienne, à défaut des femmes d'Espagne qui restaient sur le littoral ou dans les centres formés par l'émigration. De ce mélange est née la population rurale primitive, douée de la force morale des pères et aussi de la longanimité patiente et impassible des mères. On sent tout ce que cet alliage promettait d'énergie et de courage à ces familles isolées au milieu de la prairie et habituées dès la naissance à l'intempérie, au dénûment et à l'exercice de toutes les facultés physiques pour suffire aux plus urgentes nécessités matérielles de la vie. Si les enfants de ces premiers colons, ainsi lancés, on peut dire, dans l'espace, sans autre lieu d'habitation que celui qu'ils disputaient au désert et à l'Indien sauvage, ont dû perdre toutes les traditions de la vie européenne , comment leurs propres descendants , depuis trois siècles, en auraient-ils
(1) Dans le principe, il y avait des prestations en nature pour les Indiens soumis, sorte de vassaux, et deux mois par an de travail obligatoire pour les ludiens insoumis.
g-ardé la moindre notion ? C'est pourquoi nous avons dit qu'ils se trouvent aujourd'hui en retard de trois siècles sur les habitants des villes de la Plata, sans compter les effets produits, soit dans leur moral, soit dans leurs aptitudes physiques, par une lutte constante contre l'Indien sauvage. Le sentiment de leur conservation était la seule loi de leur existence et nulle autre loi ne saurait être aussi absolue ; tout leur être moral lui était donc fatalement enchaîné. De là, la nécessité inévitable de tuer l'Indien, pour ne pas en être tué ; donc l'idée de meurtre perdait pour eux la criminalité odieuse que nous lui attribuons (fort heureusement). Il en était de même pour tout ce qui touchait à leur dog'me unique : le sentiment de la conservation. C'est ainsi que s'est formée, dans la savanne platéennne, cette population rude, énergique, indomptée que l'on connaît encore aujourd'hui sous le nom de China, en raison du sang mêlé qui coule dans ses veines.
Mais, dira-t-on en Europe, comment et de quoi pouvaient vivre ces premiers hommes aventureux et résolus qui se lançaient ainsi au milieu d'un désert, pour en chasser l'indigène habitant qui l'occupait avant eux ?
Il faut satisfaire à cette juste demande.
La découverte du Rio de la Plata est due à Solis qui y aborda pour la première fois en 1512 (1) et revint en Espagne avec la nouvelle d'avoir trouvé une mer d'eau douce
Il y retourna le 8 octobre 1515 (^) , et alors il périt sous les coups des indiens Charmas, en pénétrant dans la rivière qui porte encore son nom. Mais ce ne fut que dix ans plus tard qu'une exploration formelle du cours des eaux fut faite par le célèbre navigateur Sébastien
(1) La Arg-entina, par Rui Diaz de Guzman Collection de Ang-elis page 2.
(2) Alfred de Brossard, loco citato, page 13,
Gabotto (Cabot). Celui-ci remonta le Rio de la Plata, entra dans le Parana et pénétra jusque dans le Paraguay, où dix ans encore plus tard, c'est-à- dire vers 1 535, fut fondée, sur la rive g-auche de cette belle rivière la ville de l'Assomptiou, par Ayolas (Juan), l'un des principaux lieutenants de Mendoza qui achevait à peine de fonder Buenos- Ayres. L' Assomption devint bientôt un heureux refuge pour les colons de Mendoza qui eut la douleur de voir détruire son œuvre par les Indiens Querandis, possesseurs des deux bords de la petite rivière appelée, plus tard , du nom de Barracas, et située à quelques kilomètres du fort élevé par Mendoza qui en mourut de chagrin.
Après ce tragique événement , apparut celui des colonisateurs auquel la prairie de la Plata doit l'introduction de l'élément principal de sa richesse actuelle : le bœuf et le cheval. Alvar Nunes, caheza de vaca (1) (tête de vache), offrit une prime de huit piastres pour chaque tête de vache que ses adhérents parviendraient à inUoduire dans le Paraguay où il alla recueillir l'héritage démantelé de Mendoza, en continuant la colonisation du Paraguay, après la disgrâce ou la mort de Ayolas. Investi de tous les privilèges de l'Adelantado Mendoza, sauf les droits de ses héritiers (^), il partit à la tête d'une expédition de 400
(1) Quelques monographes distingrués ont supposé, non sans raison, que ce surnom est resté à Alvar Nunez, à cause de la prime qu'il accorda aux introducteiirs de bestiaux pour chaque tête parvenue vivante jusqu'au Parag'uay-
(2) Les héritiers de Mendoza avaient droit à la possession de 2''0 lieues de côtes au Sud du Rio de la Plata, et pour ne pas empiéter sur cette possession, Alvar Nuries s'arrog-ea une égale étendue de côtes, aussi sur l'Atlantique, mais au Nord du Rio de la Plata. Il empiétait ainsi sur le territoire attribué aux Portugais , mais à cette époque on n'y regardait pas de si près. En effet, dès J493, et en même temps que Christophe Colomb retournait en Espagne pour annoncer la découverte de ce qu'il appelait les Indes. Américo Vespucio sortait de Lisbonne, par l'ordre du roi don Joaô de Portugal , traversait l'Océan en partant du Cap-Vert, abordait au cap Saint- Augustin, à 8 dégrés Sud de la côte du Brésil actuel , remontait cette côte vers le Sud et s'en emparait, au nom du roi de Portugal
Cette compétence amena la fameuse démarcation astronomique décrétée par le paiiC Alexandre VI, entre les couronnes de Castill3 et de Portugal. En vertu de cet accord sanctionné par le traité de
hommes, mais au lieu d'aller directement à Buenos-Ayres, pour en chasser les Querandis et relever le fort établi par Mendoza , il conçut un projet qui aujourd'hui même effrayerait les plus osés. Arrivé à l'île de Sainte-Catherine, il se jeta, avec plus d'intrépidité c[ue de calcul, dans les forêts vierges du Brésil , et marcha à l'Ouest , en remontant le Rio-Curitiba , puis , inclinant lég-èrement vers le nord, il traversa, dans sa largeur, le territoire actuel du Paraguay, jusqu'à l'Assomption.
Il faut insister sur l'extrême audace de cette marche aventureuse qui ne dura pas moins de quatre mois, au milieu de diffî-cultés inouïes, dont la perspective épouvanterait aujourd'hui même l'homme le plus re'solu.
Ce qui étonne le plus dans cette aventure , c'est que les bestiaux conduits par l'expédition de Alvar Nunes aient pu arriver sains et saufs au Parag-uay, après avoir souffert de toutes les influences contraires à leur hygiène : ainsi , des feuilles ou des broussailles à manger, faute de pâturage dans les forêts vierges ; ainsi , les eaux saturées des essences de toute sorte de racines et de plantes, au point de n'être pas potables pour l'homme, aujourd'hui encore, etc.
Quoiqu'il en soit, c'est de cet acte, qu'on pourrait croire désespéré , qu'est sortie la source de la riche population de bétail que possède aujourd'hui tout le Sud de l'Amérique. Des minions de vaches, des millions de chevaux sont nés de quelques douzaines de sujets introduits au Paraguay par Alvar Nunes Cabeza de va:a. De telle sorte que , si les premiers colons aspirant au dangereux honneur de l'encomienda, avaient pour but de devenir g-rands propriétaires
Tordeillass, le 7 juin 1494, les Portug-ais limitèrent leur possession du Brésil à l'île Sainte-Catherine, par 28 deg-rés Sud environ et à cent lieues au Nord du Rio de la Plata. Or, Alvar Nunes Cabeza de Yaea avait pose' les limites de son g-ouvernement à Ccnanea, avant de s'interner vers le Paraguay. C'était donc cent lieues de littoral qu'il usurpait sur la conquête portugaise.
d'une terre sur laquelle ils espéraient trouver de l'or, désormais leurs enfants eurent une plus modeste, mais plus sûre ambition : celle de devenir de simples pasteurs.
C'est ici qu'il nous faut assister à une seconde transformation subie par la population rurale dans les campagnes de Rio de la Plata. Nous avons vu la base de cette population se former par le mélangée du sang des premiers et des plus hardis d'entre les colons espagnols, avec le sang indigène des indiennes qui les accompagnaient. C'est de cette alliance qu'est née la race dite China. Nous allons voir maintenant à côté , ou plutôt au dessus de cette race, se former la population proprement dite des pasteurs de Rio de la Plata.
A mesure que les bestiaux introduits par Alvar Nunes Cabeza de vaca se multipliaient, de nouveaux établissements se formaient, en empiétant de plus en plus sur la prairie déserte.
La succession séculaire de cette multiplication du bétail avait ainsi donné lieu à la formation de ce qu'on' appelle encore aujourd'hui des Estancias], c'est-à-dire un lieu habité dans la solitude. Primitivement ces établissements se composaient de deux chaumières aussi rustiques qu'on puisse l'imaginer, à toiture de paille des marais, l'une pour loger la famille pèle mêle, l'autre en guise de cuisine, et une ramada, recouverte de branchages , pour y déposer la viande appendue aux solives.
Ainsi vivait abruptement la population China dans la prairie. Mais la multiplication des bestiaux s'accroissant, fît ouvrir les yeux aux colons et un grand nombre d'entre eux, désappointés de ne pas trouver l'or qu'ils avaient rêvé en partant d'Espagne, échangèrent leur vie de chercheurs d'or ou de commerçants pour la vie si paisible de l'Estancia, qui n'exigeait que quelques heures par jour d'un travail rude, mais dont l'exercice du cheval diminuait les inconvé-
nients. Dès lors la population blanche envahit la campagne dont la possession s'affermissait de plus en plus au pouvoir des Espagnols. Cette émigration du littoral vers l'intérieur donna lieu à la formation des villages tracés uniformément à angles droits et composés de mansanas ou carrés de 400 et 150 mètres de côtés. La mansana se divisait en un certain norabre de solares. Chaque famille recevait un solar. Tout village ainsi formé , composait un petit municipe. Le municipe possédait une lieue au moins de terre aux quatre vents, et cette possession recevait le nom de Egido. L'égide était à son tour divisé en suertes de chacras et chaque famille avait droit à une suerte de chacra à condition de la cultiver. La dimension de la chacra variait suivant l'importance du village. Enfin, au delà de TEgido commençaient les terrains destinés au paccage libre des bestiaux. Là, on formait des lots appelés «uerfe c/e Estancia, de demi-lieue de front sur une lieue et demie de profondeur, et chaque famille du village recevait une suerte de Estancia pour l'élève de ses bestiaux .
Tel a été le principe de la population blanche dans les campagnes de Rio de la Plata, et telle on la trouve aujourd'hui : active, courageuse, hospitalière , industrieuse, et prospérant par l'agriculture dans la Chacra et par l'élève du bétail dans l'Estancia. Trois siècles ont passé sur ces établissements , sans en changer la base, tant elle était solide !
Mais, dans ce mouvement de transformation, les descendants des premiers colons pères de la population de sang mêlé, devinrent des instruments précieux pour les progrès de la population blanche des villages successivement créés. Habitués à la vie âpre qui leur était propre, ils aidèrent les nouveaux venus à lutter contre les obstacles que présente la solitude. Leur principale occupation était celle de former les Estancias, tandis que le père de fa-
mille venu d'Espagne cultivait la chacra , après avoir installé sa famille sur le solar du village.
Tels furent les éléments de la colonisation véritable qui avait suivi Toccupation primitive de la prairie solitaire dans le Rio de la Plata On ne peut que louer l'Espagne d'avoir procédé aussi sagement à la sûre possession de sa conquête. Chaque village avait pour guide moral, son curé, et en observant, aujourd'hui encore, après cinquante ans de troubles et de désordres civils, le fond de moralité que présente la famille villageoise, on dit rendre hommag-e aux premiers prêtres qui ont consacré leurs soins à cette excellente population rurale.
C'est ici le cas de dire, en passant, combien on est frappé du contraste que présente, aujourd'hui, le caractère des deux sexes parmi les villageois. La femme, qui ne quitte guère ses pénates, est douée d'une douceur due d'abord aux bonnes qualités de la race espagnole ; mais ces qualités ont pris chez l'Américaine une teinte aimable et naïve de bonté qu'il faut attribuer à la vie paisible qui lui est faite au foyer villag'eois, où elle ne trouve d'autre distraction que les cérémonies religieuses et les exhortations du curé. L'homme est, au contraire, forcé de veiller à la prospérité de la famille, en dirigeant les travaux agricoles dans la chacra, et en surveillant l'élève des bestiaux sur Testancia.
Ces occupations le rapprochent de la race mixte des travailleurs , et s'il ne s'assimile pas à eux , pour conserver l'ascendant du commandement , on comprend que l'habitude de vivre près de ces hommes plus rudes qu'euxmêmes, influe nécessairement sur leur caractère.
Il en résulte une différence entre la manière d'être des deux sexes qui est tDute à l'avantage de la femme. Le voyageur est naturellement frappé de ce contraste qui le dispose trés-favorablement en faveur de ces intéressantes
populations des campagnes qui sont foncièrement bonnes. Elles tendent, du reste, à s'améliorer sans cesse, sous la douce influence de la mère qui s'efforce, de plus en plus, de retenir les enfants mâles au village, à mesure que la prospérité s'accroît et par les produits de la chacra et par ceux de l'estancia. Nul doute qu'avec le temps l'influence des bonnes qualités delà femme n'amène un rapprochement de plus en plus heureux entre la manière d'être des deux sexes.
Avec la prospérité de ces établissements méthodiquement formés, commença une ère nouvelle pour la population du Rio de la Plata. Les encomiendas , qui devaient créer une puissante aristocratie, avaient disparu, au moins dans la prairie du Rio de la Plata, sous l'influence des premières difïicu.tés de l'occupation. Mais les heureux résultats de la colonisation, telle que nous venons de la définir, amenèrent progressivement la reconstitution d'un système degTande propriété tendant à faire naître une sorte d'oligarchie parmi les propriétaires fonciers. En effet, les plus habiles ou les plus fortunés d'entre les colons de ces villages, étendaient de plus en plus la propagation du gros bétail, au delà même des limites de la suerte de Estancia et occupaient peu à peu tout le terrain que nécessitait l'augmentation annuelle de leurs bestiaux. Pour encourager cette extension de la richesse pastorale , l'autorité espagnole modifia le système de la concession pure et simple, en établissant la concession emphitéotique grevée d'une insignifiante redevance pendant 99 ans. Par ce moyen l'Etat conservait la propriété du sol, en attendant que la prospérité de ceux qui l'occupaient leur eût permis d'en faire l'acquisition au modique prix, d'abord, de mille francs pour une lieue carrée (1 ).
(1) Cette valeur primitive ds la terre dans la prairie s'est graduellement e'ieve'e jusqu'au prix actuel de 40 à 50 mille francs, au delà
Ces progrès de la colonisation pastorale, ainsi solidement organisée, amenèrent la prospérité des Espagnols au point où la trouva, après trois siècles, l'ère nouvelle qui allait donner aux anciens colons le titre d'indépendants. C'est-à-dire que la grande propriété se trouvait constituée sur les plus larges bases, soit par le droit de concession (le plus ancien), soit par le droit emphitéotique. Le premier s'était conservé presque intact dans la région montagneuse du haut Pérou. C'était l'encomienda primitive ; l'autre s'intronisa dans la plaine , et dès l'époque de l'indépendance, toute la partie de la prairie qui avait pu être envahie sur les Indiens, était occupée par les estancias, c'est-àdire par l'élève des bestiaux. Il n'était donc pas rare de trouver au Rio de la Plata des familles possédant plusieurs centaines de lieues carrées et autant de cent mille têtes de bestiaux.
Nous ne pousserons pas plus loin cette étude de la formation des populations rurales dans le Rio de la Plata, depuis les premiers jours de la conquête espagnole, jusqu'à l'indépendance de ces colonies. Il n'était guère possible de dire, en moins de mots, une histoire de trois siècles. Nous avons voulu poser ainsi les jalons des faits qui ont dû fatalement amener l'extrême différence qui existe entre les mœurs et coutumes des villes et celles des campagnes. Surtout, nous tenions à expliquer comment la population
d'un rayon de 20 à 30 lieues de la ville de Buenos-Ayres, de 60 à 80 mille francs , aussi pour une lieue earre'e, au delà de 20 à 30 lieues de la ville de Montevideo. En deçà de ce rayon, on ne vend plus guère par lieues La proprie'té y est déjà assez divisée et trop recherchée
§our ne pas être morcelée. Ainsi au delà de 8 à 10 lieues des granes villes, on vend le terrain aujourd'hui par madras carrées de 150 varasào, côté (127 mètres et demi) à Baenos-Ayres, et de cent varas ( 85 mètres ) de côté à Montevideo , au prix de cinq à six cents francs par cuadra ou carré. Il résulte de ce mode, que la cuadra de Montévideo représente 85 centièmes d'un hectare, tandis que la cuadra de Buenos-Ayres représente presque deux hectares (19,1 25 mètres carrés). Quand au terrain de banlieue, son prix varie selon la demande ou la convenance. Enfin le terrain à bâtir dans les mêmes villes, s î paye, selon la proximité des centres, depuis cinq francs jusqu'à deux cent francs la vara carrée ( 85 centièmes de mètre. )
des campag'nes se subdivisait en blanche et en mixte, et dire enfin combien cette dernière se rapproche , encore aujourd'hui, de l'âpreté des coutumes faites aux premiers européens possesseurs du sol dans la prairie solitaire. En effet, la population China ayant perdu toutes les traditions de l'Espagne, apporte dans ses rapports avec le blanc presque toute la méfiance cauteleuse de l' Indien dont elle est un dérivé, c'est-à-dire le métis. Et cependant, nous venons de voir que c'est à cette rude race, préparée dès le commencement de la conquête, que le colon espagnol a dû, plus tard, la paisible possession du sol et l'installation de la richesse qui y est née avec le régime pastoral .
MalgTé sa rudesse et l'esprit de souveraine indépendance qui l'anime, cette race mixte n'est pas intrinsèquement méchante ; elle est généreuse, parce qu'elle est sans besoins et de mœurs très-hospitalières, par l'habitude de demander l'hospitalité dans ses courses à travers la prairie. Mais ce qui la distingue par dessus tout, c'est d'être douée du sentiment de la justice et d'une sensibilité exquise à l'endroit de l'injustice, contre laquelle l'homme de cette condition se révoltera, n'importe les conséquences, de toute la force de sa volonté ou de son pouvoir.
Et, faut-il le dire ?.. . Cette heureuse disposition n*est pas due à la portion du sang des blancs qui coule dans ses veines, mais bien plutôt au sang indien.
En effet, l'Indien, comme le nègre , plus on les trouve pro :he de leur état naturel et moins on les voit agir par un calcul d'intérêt personnel. Le premier élan de leur volonté est ordinairement bon et dévoué. Ce n'est que l'habitude de traiter avec les autres hommes qui leur a enseigné l'art de calculer, afin d'éviter un mal ou d'obtenir un bien.
Dans l'état actuel des rapports de ces deux races avec l'homme blanc , il faut une attention bien grande, des observations bien suivies pour démêler cette vérité au fond
de la profonde méfiance de l'Indien, et au milieu de l'avilissement craintif que la servitude a inflig-é au nèg-re.
Et cependant, nègre ou Indien, traités avec justice, avec intégrité, dans l'usage habituel de la vie, exprimeront leur satisfaction par la fidélité.
L'Espagne avait eu la compréhension de cette vérité, s'il faut en juger par la méthode inaugurée pour le gouvernement de cette populatio 1 issue du sang blanc et du sang indien. En effet, le gouvernement colonial avait sagement adopté envers cette race mixte, un système mixte qui consistait à la traiter paternellement dans l'usage habituel de la vie ; seulement il châtiait sévèrement les délits, et c'était logique, parce qu'ainsi seulement , il pouvait la ramener au sentiment du droit abstrait, sentiment qu'elle avait perdu, en vivant face à face avec l'Indien sauvage qui ne connaît d'autre droit que celui de la force, depuis que la force l'a dépossédé.
Mais lorsque sonna l'heure de l'iadépendance, des horisons nouveaux s'ouvrirent devant cette race mixte. Ce fut chez elle, en effet, que les indépendants trouvèrent les instruments les plus énergiques de leur résistance aux troupes espagnoles, et la victoire restée, en définitive, aux indépendants, constitua, dans l'état de choses créé par l'indépendance de la couronne espagnole, une force vive, propre à l'Amérique, avec laquelle il fallut compter. C'eut été un grand bien pour le Rio de la Plata que ces armées indigènes qui avaient surgi des guerres de l'indépendance, si l'élan de liberté qui les avait formées fut resté pur de tout esprit de discorde. Malheureusement l'harmonie des vues s'affaiblissait à mesure que l'ennemi commun devenait moins redoutable, et il arriva que, même avant la fin de la lutte avec l'Espagne, les chefs de l'indépendance , dans le Rio de la Plata , étaient en proie à des luttes personnelles.
De là, des haines en haut et des passions en bas ; de là, les ambitions pour le commandement et la démoralisation chez ceux qui devaient obéir; de là, enfin, la guerre civile avec tous ses égoïsmes, avec tous ses dévouements stériles pour le bien public.
Au milieu de tant de ferments de désordre, dans une société non encore organisée, après les ébranlements causés par la chute du pouvoir colonial, la morale publique aurait dû être profondément ébranlée. Et cependant, il faut le dire, grâce à la forte éducation religieuse léguée par l'Espagne, les villes ont conservé, au sein même des orages et des dissensions civiles, un noyeau de familles persistant à vivre dans l'atmosphère du bien et dans le culte des vertus domestiques. La même influence agissait, quoique sur une moindre échelle, dans les groupes de population épars dans la campagne.
Mais là, le clergé mis en contact direct avec les passions et les exigences des partisans , perdait visiblement de l'ascendant acquis à l'influence religieuse. Aussi, dût-il se borner prudemment à cultiver les débris de la vigne du Seigneur qui pouvaient recevoir ses soins et sa tutelle, laissant au temps et à la Providence le soin de ramener les brebis égarées.
Tels furent les eff'ets des événements nés du grand acte de l'indépendance du Eio de la Plata, depuis 1810. Si le mal produit dans la société platéenne des villes était considérable, moralement parlant, combien ne fut-il pas énorme, parmi cette population rurale de race mixte, pour laquelle les conditions de la vie âpre et rude que nous lui connaissons furent aggravées par les incessantes surexcitations au désordre qu'elle recevait des partis en fureur?...
Dans ce milieu dissolvant des passions que les partis appellent politiques, au lieu de les appeler démagogiques, s'est formée une classe d'hommes sans valeur, désignés
^ DIS- SOUS le nom àe gauchos. Sortis de la race mixte ou de sang* mêlé, pour la plupart, ces hommes ont arboré le drapeau d'une indépendance, pour ainsi dire, personnelle, au milieu de la campagne. Sans feu ni lieu et sans autre guide que leur caprice, montés sur le cheval qu'ils ont dompté, ils vivent anx dépens de ceux qui possèdent, en changeant le théâtre de leurs exploits toutes les fois que leurs méfaits les mettent à l'index du voisinage. Tel [est le fruit le plus caractéristique des dissensions intestines d'un demi siècle écoulé dans l'alternative déplorable de guerres civiles et de paix anodine qui n'ont jamais pu créer un gouvernement assez heureux ou assez sag'e pour amener une organisation sociale dans ces belles et malheureuses contrées.
Le seul gouvernement assez robuste pour dominer pendant vingt ans les passions rivales, fut la dictature du général Rosas, mais fondée sur la boue et le sang , elle n'a laissé qu'un long' martyrologe de ses victimes, pour s'affaiser sur sa propre base, le jour où la voix indignée de la moitié de l'Amérique du Sud s'est fait entendre aux portes même de Buenos- Ayres.
Après ces indications générales qui résument l'état physique et moral des populations du Rio delà Plata, nous passerons au récit des faits qui nous sont personnels, c'està dire au milieu desquels nous nous sommes vu enveloppé.
La France avait eu maille à partir avec le dictateur Rosas depuis loug-temps, et dans ces démêlés diplomatiques, on ne savait ce qu'il fallait admirer le plus de la longanimité de la France ou de la persistance du dictateur à nourrir des difficultés sans cause reconnue et sans but avoué. Seulement on comprenait que la dictature se nourrissait à son tour de la menace permanente d'une rupture avec la France. Deux fois entre autres, le dictateur la