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III. — Florentine Castellanos, son amour de la légalité

Les notes biographiques sur Félix Frias nous ont montré l'imag-e fidèle d'un de ces esprits d'élite , dont le bien moral est Tunique mobile, qui sacrifient, sans hésitation, leur bien-être personnel, pour ne pas froisser les convictions intimes de leur conscience. Celles qui précèdent, sur le docteur Manuel Herrera y Obes, auront montré ce que peut le sentiment que nous appellerons la religion du patriotisme. Poussé à l'apogée de l'abnégation, ce sentiment est facilement confondu, parle vulgaire, avec une ambition qui serait effrénée. Mais la solitude qui s'est faite autour du docteur Manuel Herrera y Obes, après la paix, dont il fut l'instrument principal, et la dignité silencieuse avec laquelle il arempli^ par le travail et l'étude, le vide fait autour de lui, diront, plus haut que nos éloges, que le vulgaire a tort.

Ces deux tableaux d'histoire et les noms qui en forment les ombres, ou qui en illuminent les perspectives, seront appréciés, avec le temps, à leur juste valeur. Mais il nous les faut compléter par un troisième tableau qui, tout en résumant la philosophie historique des deux premiers, va représenter fidèlement, dans le Rio de la Plata, ce que nous avons appelé un pur amour de la légalité.

Ce troisième portrait, qui mérite d'être étudié, parmi les hommes d'état de l'Amérique du Sud, au milieu des longues convulsions intestines qui l'ont désolée, c'est celu^ de Florentino Castellanos.

Au nombre des promoteurs les plus zélés, les plus sin-

cères de l'indépendance américaine, dans les ex-colonies espagnoles, s'est fait remarquer, dans Montevideo, dès 1810, le docteur Don Francisco Remigio Castellanos, natif de la province de Salta et assesseur du gouvernement local. Homme d'activité, autant que de convictions, il assista, avec les généraux Rondeau et Alvear, au siège de Montevideo, par l'armée des indépendants et à la paix qui le termina, par la retraite des Portugais, qui s'en étaient emparés. Aussitôt après, il se transporta à 400 lieues, et pût aider de son influence l'illustre général San Martin dans la formation de cette fameuse armée des Andes, qui alla fonder, au-delà des Cordillères, les républiques du Chili et du Pérou, arrachées par elle à la domination espagnole. Député au célèbre congrès de 1825, qui fonda la constitution unitaire , il fut chargé ensuite de la mission épineuse d'aller défendre cette constitution près du général Quiroga, qui avait trouvé commode d'être, à lui seul, le gouvernement unitaire de la province de la Rioja ; et Dieu sait, quoiqu'il s'appelât fédéral, comment il entendait l'unité !

AMendoza, comme à Biienos-iVjTes, le docteur Francisco Remigio Castellanos occupa les plus hautes dignités dans la magistrature. Enfin, il mourut pauvre et oublié en 1839, dans Montevideo, parce que son honnêteté et son intelligence ne s'élevèrent pas jusqu'aux désordres de la guerre civile, qui avait terni l'éclat si pur du premier cri de l'indépendance américaine, dont il fut un des plus dignes, des pins sincères champions. C'est toujours l'histoire de 89 et 93 ! d'abord la démocratie , plus tard la démagogie

Il légua à ses enfants, pour toute fortune, un nom sans tâche : le plus beau, mais le plus mince héritage à recueillir, aux yeux du monde. Nous avons pu voir nousmême la yeuve si respectable de cet homme probe, relé-»

g'uée dans le village de Santa Lucia, où elle était entourée de l'amour des pauvres et du respect de tous.

FlorentinoCastellanos, le second fils de feu Don Francisco Remigio, né en 1809, reçut sa première éducation à Buenos- Ayres, où sa famille retourna en 1845, fuyant l'anarchie, qui préluda, sous Artigas., à l'indépendance de Montevideo, et aussi la domination portugaise qui menaçait alors d'envahir ce pays.

La munificence du général San Martin avait fondé à Mendoza un collège où des professeurs éminents, tels que le poète Lafinnur, M. Lozier, élève de Lacroix, Guiraldes et Maza, enseignaient avec succès la philosophie, les mathématiques et le droit. Le jeune Castellanos, dès l'âge de 12 ans, se fit remarquer par une rare aptitude pour le calcul, et nous en prenons honne note , car c'est un indice des qualités que nous avons indiquées, en le prenant pour type des esprits froids, graves, sérieux que nous qualifions par l'épithète à'expectants.

En 1823, le gouvernement de Buenos- Ayres, où naissait l'ère, plus hrillante que solide, inaugurée par le ministère de Rivadavia, sous le gouvernement de Martin Rodrig-uez, décréta l'enseignement gratuit de douze jeunes gens, fils des hons serviteurs de la patrie naissante. A ce titre, et aussi à cause de sa grande application dans ses études, Florentino Castellanos fut du nombre de ces élus. Incorporé au collège de l'Union, il y fut désigné comme répétiteur d'un cours de mathématiques pour les jeunes gens qui se destinaient à la carrière militaire. Parmi ses disciples, on compte aujourd'hui les colonels d'artillerie Julian Martinez, Eduardo Escola, Martin Armas et autres. Le professeur Castellanos était, à cette époque, âgé de quinze ans 1 Alors et dans le but de former, avec le temps, un corps de génie, le jeune Castellanos reçut le titre de capitaine d'artillerie, en récompense de ses brillants exa-

mens sur les mathématiques transcendantes. Enfin, désigné pour aller, aux frais de l'État, compléter ses études en Europe, à cet âge oii un jeune homme doit fixer sa carrière, son père préféra, exigea peut-être, qu'il entrât dans le barreau, carrière honorée déjà par ses ascendants.

En 1825 et pendant qu'il suivait son cours de droit, Florentino Castellanos entra dans l'administration, par l'emploi d'ofwial (sous-directeur) au ministère des finances, à Buenos-Ayres. Cette occupation ne Tempêcha pas de se voir décoré du titre de docteur en droit en 1828, à l'âge de 19 ans.

Initié dans la science administrative par les Rivadia, les Garcia, les Lopez, les Carril, les Dias Vêlez et autres illustrations de l'époque la plus brillante de Buenos- .\yres, le jeune Castellanos, avant l'âge de vingt ans, était o^da/ 77%ajor (directeur) au ministère des finances.

On comprendra sans peine tout ce que promettait une intelligence si précoce. En effet, il est notoire que tous les mémoires, tous les actes importants, sous les ministères de don manuel Garcia, surnommé le Talieyraud de la Plata, à cause des grandes ressources de son esprit, et de Dias Vêlez, soldat dévoué, homme de droiture et de libéralité, étaient l'exhibition des idées de ces hommes d'Etat, par la plume du jeune oficial major.

Evidemment, Florentino Castellanos serait devenu une des célébrités de cette époque célèbre elle-même dans le Rio de la Plata, si l'époque de Rivadavia avait pu voir mûrir les fruits qu'elle cultivait. Mais elle ne fut qu'un éclair de civilisation, sur la lisière de la barbarie ; une brillante aurore boréale ; un avant -goût de l'avenir certain de son pays, mais encore éloigné.

Pourquoi l'époque de Rivadavia n'avait-elle pas pu voir mûrir les fruits qu'elle cultiva avec ardeur , talent et courage ?

Tâchons de nous l'expliquer en passant.

Nourri de fortes études classiques, ainsi que l'élite de sa génération, Rivadavia avait accepté avec enthousiasme les idées nouvelles nées de la philosophie du XVIIP siècle, dans la plus généreuse expression de leurs théories. Or, si ces théories qui avaient amené l'explosion de 89 en France, furent un aliment de laborieuse digestion pour l'esprit français qui s'en nourrissait, dans ses sommités, depuis plus d'un siècle, on comprend combien leur application devait rencontrer de terribles obstacles dans une colonie hier encore espagnole !

Homme d'une droiture antique, Rivadavia, comme tous les grands caractères, a eu deux torts : L'un était déjuger les hommes d'après lui-même, l'autre de croire son pays à la hauteur de sa propre intelligence. Hélas î il ne connaissait de scn pays que les brillants dehors du cercle qui l'entourait et où sa parole lucide, nerveuse, était comprise; au-delà, c'est-à-dire dès les faubourgs, il voyait bien la barbarie du moyen-âge mêlée à l'astuce de l'indien sauvage, mais sa foi aveugle dans les lumières et le progrès qui les suit, le porta à construire un édifice politique digne du XIX^ siècle , la constitution unitaire des provinces

argentines, au beau milieu des tentes du nomade

Telle fut l'œuvre de Rivadavia, et le long règne de Rosas, après lui, n'a été que l'expression nécessaire, fatale, de la réaction de l'élément local, rude, indompté, illettré du XV^ siècle, contre l'élément étranger poli, cultivé, lettré di: XIX^ siècle, dont toute l'action découlait des livres lus par Rivadavia et les siens.

Mais les gauchos ne les avaient pas lus, Rosas le savait bien !

Ne peut-on pas se hasarder à dire de Rivadavia, qu'il a échoué pour avoir voulu le progrès a'^ani les lumières , et de Rosas, qu'il a réussi, parce qu'il n'a employé les lumières

qu'au fur et à mesure des progrès que faisait sa propre domination, n'importe les moyens?

Et cependant , l'état physique et moral du pays , alors sainement consulté, qui peut dire ce qui serait arrivé, si Rivadavia, se contentant de régner sur Buenos-Ayres par l'esprit d'une législation sage, généreuse, libérale, telle qu'il la comprenait, avait laissé dominer Rosas à sa façon dans la campagne ?

Qu'il obtînt seulement de Rosas des écoles primaires dans chaque canton, avec des maîtres sortis de l'école normale de Buenos-Ayres ! C'en était assez pour l'aliment intellectuel des esprits dans la campagne. La tranquilité matérielle eut été assurée, c'était tout. Sous son influence, Buenos-Ayres aurait atteint le rêve de son ambition, d'être appelée l'Athènes moderne. La vue de sa grandeur aurait flatté les instincts nationaux. Les gauchos auraient été modelés, sans s'en douter, dans une instruction primaire homogène, et celle-ci aurait sufli pour neutraliser les ferments de jalousie si commune à l'ig-norance. L'esprit de nationalité se développant ainsi peu à peu aurait fait aimer la paix, croître la richesse publique, et peut-être que tout germe de guerre civile eut été à jamais étouffé !

Ces deux hommes si au-dessus du vulgaire, chacun à sa façon, Rivadavia et Rosas auraient eu des destinées bien différentes de celles qu'ils ont subies. L'un, toujours regretté pour le bien qu'il a voulu faire sans le pouvoir ; l'autre, honteusement adulé, et aujourd'hui si fort honni pour le mal qu'il a fait, sans le vouloir peut-être, eussent pu marcher d'un pas ég^al vers la postérité. Au moins l'un et l'autre n'auraient connu ni l'injustice des partis , ni les amertumes de l'exil, et, ce grand devoir accompli en s'entr'aidant , ils se seraient présentés sans crainte au jugement de l'histoire.

Il est trop tôt, nous le savons, pour argumenter froide-

ment sur tant de ruines encore fumantes; mais nous ne faisons que pressentir le jug-ement de l'histoire et nous revenons à notre sujet.

La grande lutte de "Rosas contre les Unitaires, commencée en 1829, avait pacifié le pays sous le drapeau de la fédération, à la manière dont se pacifie, de notre temps, l'Italie méridionale, sous le drapeau de l'unité italienne. C'est l'histoire de toutes les guerres civiles. Dans ces pays, la raison d'être de la guerre civile n'est jamais un principe, puisque les deux partis n'ont qu'un même drapeau.

Fils de Francisco Remigio, et esprit essentiellement légal, le jeune Castellanos, à peine âgé de 23 ans, ne servira plus un gouvernement devenu irresponsable , par l'abolition de la constitution jurée, pour la première fois, dans son pays, avec toute la solennité possible , dans un congrès qui représentait l'intégralité argentine.

En 1832, il se démit de la sous-secrétairerie ministérielle, et se vit récompensé par un traitement de retraite équivalant au quart de son traitement d'activité, pour ses bons et loyaux services sous diverses administrations.

Eentré dans la vie privée, il se voua à l'exercice professionnel du barreau dans Buenos-Ayres, jusqu'en 1835. Alors, la manière dont eut lieu l'élection du général Rosas, investi de la dictature, porta le docteur Florentine Castellanos à quitter Buenos-Ayres pour s'établir à Montevideo.

Si jusque-là les succès de Rosas avaient banni tous les hommes d'action qui repoussaient la dictature , dès cette époque commença l'émigration sourde , continue , de tout homme de cœur qui possédait une fortune réalisable ou une pensée intime de légalité.

Florentino Castellanos, on l'a compris, appartient à la seconde catégorie.

Revenu à Montevideo où il était né , son esprit droit

s'accommodait très-bien du gouvernement qui commençait sous la présidence légale du général Oribe, désigné par Eivera, président sortant, pour lui succéder. La présidence d'Oribe fut acclamée par le pays entier, reconnaissant des grands services rendus par Rivera, mais désireux de voir le pays entrer dans la pratique légale de sa belle constitution. Oribe commençait à réaliser ce vœu avec bonheur en introduisant l'ordre et la moralité, surtout pour les finances, dans l'administration g'énérale du pays enfin pacifié.

L'histoire, qni aura tant à reprocher à Oribe, lui doit d'abord cette justice, d'autant plus que jusqu'ici Oribe suivait ses instincts nobles, tandis que, plus tard, la partie faible de ses instincts ne s'est développée contre le gré de son cœur, que g-râce aux séductions, aux corruptions qui entraînèrent son esprit. Voilà Oribe tout entier.

Dans ces circonstances , le Docteur Florentino Castellanos élu, dès son retour à Montevideo , député par sa ville natale, jouissait des bienfaits d'une administration normale, légale, conforme aux aspiration de sa vie, parce qu'il avait été, on peut dire, conçu dans un esprit de légalité. La légalité traditionnelle de son père , la légalité constitutionnelle de l'époque de Rivadavia, avaient imprimé dans la gravité de son esprit de mathématicien l'amour de l'ordre, qui est aux nécessités d'un bon gouvernement ce que l'harmonie des nombres est à l'équilibre de l'univers.

Mais justement à cause de cette nature précise comme le chiffre, le docteur Florentino Castellanos ne pouvait pas plier sous l'exigence des partis.

Aussi, le verra-t-on le premier élever la voix à la première atteinte portée par Oribe contre les libertés publiques, en 1838, et ce fut lui, Castellanos, qui entraîna le le vote des deux chambres réunies en congrès pour la paix à signer avec Ribera.

Depuis deux ans, Ribera et Oribe tenaient le pays en guerre civile, après la plus malheureuse rupture de l'accord heureux qui avait porté Oribe à la présidence.

De quel côté était le premier tort ? Sans doute les deux eurent des torts ; l'un d'être impatient des formes de l'autorité dont s'entourait son protégé, l'autre de tenir trop à ces formes , delà part de son protecteur d'autrefois.

Quoi qu'il en soit , les amis de Rivera ont cru que sa vie était menacée , et les amis d'Oribe n'ont pas craint de jeter, sur le bûcher des guerres civiles , le palladium de la légalité de leur cause.

Un peu plus de confiance d'une part, un peu moins de roideur de l'autre, et les destinées de la jeune république de l'Uruguay auraient marché dans la voie légale du brillant avenir qui lui était réservé.

Au lieu de cette heureuse entente, la guerre civile s'alluma.

Oribe vaincu à la bataille de Yucutuja (1838) publia ce fameux bulletin , digne des temps antiques , ainsi conçu :

« L'armée du gouvernement, sous mes ordres immé- « diats , à été complètement déroutée par le rebelle « Rivera. »

Puis il accourut s'enfermer dans Montevideo, en laissant Rivera maître de la campagne.

Après quelques mois d'un siège à l'eau de roses , Oribe abdiquait solennement la présidence au mois d'octobre 1838, devant le congrès assemblé, en ayant soin de proclamer qu'il prenait cette résolution pour le bien public et muy voluntariamente très- volontairement, et il partit pour Bnenos-Ayres.

Le 1 0 novembre suivant apparaît le célèbre manifeste dont la rédaction fut attribuée à l'illustre publiciste Florencio Varela « par lequel Rivera, vainqueur, déclarait au

pays qu'il s'investissait de l'autorité suprême , jusqu*à ce que les passions appaisées permissent au gouvernement de rentrer dans les voies normales de la légalité. » Mais il laissait à l'armée l'épithète de « constitutionnelle, » titre qu'il lui avait donné pour jeter Oribe h bas de la présidence légale.

Quelque hétérogènes que fussent les mots comparés avec les faits, si Ton a pu accuser Rivera de bien- des erreurs administratives, surtout de nul ordre dans les finances, personne n'a nié la générosité, la débonnaireté de sa nature. Ses ennemis comptaient, avec raison, sur le premier de ces sentiments, qui rarement ou jamais ne leur fit défaut. Mais l'autre gêna plus d'une fois ses amis, dans la bourse desquels il puisait, sans façon, d'une main pour répandre de l'autre, de sorte que toujours elles restaient vides. Esprit peu cultivé, mais doué de grande mesure, il occupait le premier rang sans aucun embarras, mais se complaisait dans les derniers. Aussi, nul ne poussa plus loin que lui le don de se faire des partisans. Il avait des commères dans tous les recoins du pays et, par elles, les compères marchaient dans ses voies.

Après ces événements , le docteur Florentine Castellanos , cause légale , s'il se peut dire , de la déconfiture d'Oribe, ne pouvait s'offrir à Ribera, dictateur en herbe, quoique bon homme et surtout très-humain . Aussi , se rélégua-t-il absolument dans le silence du cabinet. De là, il vit passer la longue série des drames qui se succédèrent de 1838 à 1852, sans paraître ailleurs qu'aux séances de l'académie de jurisprudence et à celles de l'université, institutions dont il était membre fondateur.

Ainsi passa l'invasion de l'armée d'Echaguë envoyé par Rosas en 1839, et renvoyé au galop des chevaux par Ribera dans la bataille de Cagancha, après avoir, toute fois, ravagé quatre ou cinq mois le pays. Ainsi passa surtout ce

mémorable siège de Montevideo, que déjà nous connaissons par sa longueur; voyons quels désastres il a produit.

Pour ré-luire en chiffres l'importance des ruines qu'il a amenées sur ce pauvre pays , il suffit de savoir que la campagne de Montevideo qui nourrissait près de douze millions de bêtes à cornes en 1843, lorsque commença le siège mis par Oribe, en contenait à peine deux millions, en 1852, après la levée du siège. Ceci signifie :

'10 millions de vaches perdues, à20fr.,

ci F. 200,000,000

5 millions de brebis 7nétis, à lOfr. 50,000,000

25 millions de procréation perdue , en bétail, dans les 9 ans de siège, à eo fr 500,000,000

1 5 millions de procréation perdue ,

en brebis, à 10 fr 150,000,000

1 0 millions chevaux et mules , à

10 fr 100,000,000

En négligeant le détail du matériel,

etc., voilà pour la campagne. . . F. 1 ,000,000,000

Des ruines pour un milliard !

Si à cette perte, aussi certaine que les lois de la nature sur lesquelles son calcul repose, nous voulions ajouter celles de la capitale et de sa banlieue, celles des villes et villages tout aussi maltraités que la capitale, dont les ruines, après neuf ans, ne sont pas encore totalement relevées, on arriverait à un chiffre fabuleux.

Il faut donc so borner à ces chiffres qui ne peuvent être contestés.

Eh bien ! ce milliard de francs a été payé aux parties perdantes avec ce qui suit :

1^ Cinq cent millions de francs de bonos de la dette dite nationale, réduits, par le discrédit du gouvernement , à un pour cent de la valeur nominale, ce qui représente F. 5,000,000

2° Une convention signée par les agents de la France et de l'Angleterre avec le g'ouvernement local , ayant donné lieu à une commission mixte qui a fonctionné depuis 1857 pour fixer définitivement, en 1863, le chiffre applicable aux réclamations françaises et anglaises, à la somme d'environ 17,000,000

Total. F. 22,000,000

S'il faut s'en rapporter aux parties plaignantes, ce dernier chiffre de dix-sept millions ne représenterait pas même la moitié des pertes réelles éprouvées par les résidents français et anglais, déduction faite de toute exagération , et aussi de l'intérêt d'argent perdu pendant 18 ans !

Voilà ce qu'a coûté à la république de l'Uruguay la querelle personnelle entre Ribera , soutenu d'abord , puis délaissé par la France de 1830, et Oribe soutenu jusqu'au bout par Rosas ! ^

On comprendra que, durant ce drame lugubre, Florentino Castellanos n'avait plus à travailler que pour protéger ses propres pénates où il se tenait séquestré de tout contact des partis.

Son caractère éminemment sociable (quoique mathéma-

ticien), son savoir, mais surtout une sérieuse connaissance des lang-ues européennes, avait fait de sa maison le rendez vous de la plupart des agents étrangers, ainsi que des états-major des stations navales étrangères qui se succédaient dans le Rio de la Plata. Il parlait également l'anglais, l'italien et le français, presque aussi couramment que sa belle lang'ue espagnole , et cela sans être jamais sorti du Rio de la Plata (1). Ses salons s'embellissaient, en outre, mais rarement, fort rarement, dans cette époque de deuil journalier, de la présence d'un beau sexe dont on connaît les charmes. Seulement, pour tromper les longues heures delà vie sédentaire des assiégés. Madame Castellanos réunissait, autour de son piano séducteur, quelques adeptes ou amateurs de bonne musique. Femme remarquée par des manières sérieuses, d ans un pays où abonde l'amabilité vive, gaie, pétillante, on aurait dit qu'elle subissait l'influence de la gravité de l'esprit du docteur son époux. C'est, du reste, la justification de l'adage: Dis -moi qui tu hantes, etc.; di me con quien andas, etc. En outre, madame Castellanos reproduisait, dans les accents de ses brillantes études musicales, l'exactitude, la précision sévère, mathématique, qui découla t de la pensée de son époux , dans sa diction rigoureusement éloquente, mais d'une merveilleuse simplicité d'expression. Dans ces réunions dont le souvenir seul est un charme, on ne saurait dire si l'harmonie des sons dn piano de Madame l'emportait sur les harmonies de la pensée et de la parole de M. Castellanos.

Ainsi passa, pour le docteur, ^cette période longue, néfaste , mais homérique du siège de Montevideo.

Un coup de foudre mit fin à cet interminable siège. Ce fut la rupture éclatante du g^énéral Urquiza avec le géné-

(1) Dans le chapitre des mœurs et coutumes, on aura déjà vu d'autres exemples de cette remarquable aptitude polyglotte chez les Américains de la race latine.

— serai Rosas, proclamée par le manifeste du l^'' mai 1851 . Ce document célèbre apprenait au pays ébahi que le général Urquiza, g'ouvtrneur de la province Entre-Rios, allié avec l'empire du Brésil et le gouvernement enfermé dans Montevideo, conviait, à ses risques et périls, le pays argentin au renversement de la dictature de Rosas.

Nous avons vu comment les négociations secrètes, si habilement suivies par le docteur Manuel Herrera y Obes, avaient enfanté ce prodige.

xA^près cette long-ue , sanglante et ruineuse série d'années passées au milieu de la plus implacable animadversion des partis, le calme se fit à la voix d'Urquiza^ qui abdiquait sa qualité de vainqueur en ne reconnaissant point de vaincus.

Quoiqu'il en soit, une aussi affreuse tempête devait laisser la mer fortement agitée encore pour un temps plus ou moins long\

C'est dans ce temps- là même que le docteur Florentin o Castellanos reparut sur la scène politique en qualité de ministre du gouvernement et des affaires étrangères, sous la présidence de don Francisco Girô.

M. Giro envoyé par Oribe en Europe, en 1836, pour contracter un emprunt destiné aux améliorations matérielles d'un pays dépourvu de routes et de ponts, dut retourner sans avoir réussi, à cause de la levée de boucliers de Rivera contre Oribe. Depuis lors M. Girô, rentré dans la vie privée, n'en sortit qu'en 1852. Mais son âge et les habitudes réservées d'un intérieur tourmenté étaient-ils en harmonie avec les circonstances ?

Un faux coup de gouvernail fît échouer la barque sur le premier écueil.

Emporté avec elle, le docteur Florentino Castellanos rentra dans son étude ; mais on a dit de lui , alors, avec justice, et c'est un bel éloge pour son caractère :

« Il fut ministre dans une administration sous laquelle a aucun Oriental (Montévidéen) ne fut proscrit, et nulle « famille n'a versé une larme qui fut l'expression d'une a douleur politique. »

En effet, au milieu des perturbations qui suivirent la chute du président Girô, le docteur Florentine Castellanos fut appelé aux affaires par acclamation et investi du titre de ministre g'énéral sous la présidence de don Manuel Bustamante , qui mit fin à la lutte des partis au mois de mars 1855 ('1). Ce poste équivalait à une dictature dég^uisée sous les formes légales, mais ce n'était pas don Florentino Castellanos qui pouvait se résoudre à franchir les bornes de la légalité.

Don Manuel Bustamante accepté, comme Castellanos, par les deux partis, était l'un des doyens de l'indépendance, et, en sa qualité de président du sénat, il était appelé à occuper le siège présidentiel devenu vacant en vertu de la transaction qui mit fin à la présidence du général Flores.

Le grand âge de don Manuel Bustamante, presque privé

(1) Nous passerons sous silence les détails de cette lutte à laquelle nous fûmes appelé' à prendre la plus humble part, comme agrégé à la commission des nég-ociants de Monte'video, qui eut le bonheur de faire admettre une transaction par les deux partis en armes.

A la suite dîme nég-ociation difficile, sinon périlleuse, entre deuxcamps ennemis, querag-rég-é delà commission avait à traverser, de jour et de nuit, porteur d'écrits, de paroles et enfin de sommes d'arg'ent, eut lieu une de ces scènes renouvelées d'Homère, à laquelle la commission presque entière des commerçants prit part. Là, au milieu de la nuit, l'état-maj or assemblé par le g-énéral Flores qui ouvrit les débats par une noble et sincère abdication, fut conclue la paix, après une discussion solennelle autant qu'animée. Les détails en sont consignés dans les journaux de l'époque, mais nous devons dire, ici, à la louang-e de cette commission . que tous les membres présents rivalisèrent à l'envi de bonnes paroles et de bons procédés pour amener la transaction désirée. Aussi les nommerons-nous pour en conserver le souvenir, ce sont: MM. Duplessis, seul français. Zumaran, vice-consul d'Espagne. etLafone, Hocquartet Tomkinson, trois chefs de principales maisons angiaises. Cô dernier surtout se fit remarquer par un speech rempli de sens et d'un élan chaleureux et lucide, en faisant appel à la conciliation. Qu'ils veuillent pardonner cette indiscrétion à un ami dont ils firent alors leur secrétaire. Aujourd'hui le secret n"a plus sa raison d'être.

de la vue, la nature bonne, douce, obligeante de son caractère, son grand désir de bien faire, laissaient h M. Castellanos un libre champ pour ses bonnes intentions. Mais la situation des choses était très-tendue, et il fallait au ministre général toute la force de ses convictions honnêtes et patientes pour conjurer un éclat, de quelque côté qu'il partit. Du reste, la présidence de don Manuel Bustamante, purement transitoire pour attendre le terme constitutionnel de la nomination du président nouveau, ne donnait lieu qu'à un système de temporisation propre uniquement à conserver la paix matérielle, au milieu de tous les ferments de la guerre c>ile.

Si cette tâche n'est pas brillante, assurément elle est méritoire à cause de sa difficulté. Le ministre général s'en acquitta avec tout l'aplomb, toute la présence d'esprit et la résolution qu'on pouvait attendre d'un caractère tel que celui de don Florentino Castellanos.

Arrivé au terme désiré de l'élection présidentielle, la lutte électorale s'engagea entre les partisans de l'ordre légal et ceux de l'ordre issu des faits. Le docteur Castellanos fut présenté par les premiers et les autres lui opposèrent don Manuel Pereira. Celui-ci l'emporta.

Mais l'esprit de légalité pure, exclu de la présidence, se réfugia dans le sénat, et don Florentino Castellanos fut élu président de ce premier corps de l'Etat. Cette dignité, aux termes de la constitution , donne droit à la viceprésidence de la république, au cas d'empêchement du président, ou au cas de vacance du siège.

Comme on le voit, la lutte des partis était remontée de la rue dans les salons, ou plutôt de la campagne armée et désolée, dans les cercles éclairés de la société Orientale(l).

(1) Mot générique pour désig'ner les habitants de la république Orientale de l'Urupruay dont la capitale est Montevideo, parce que la rive occidentale de ITrugua.y appartient à la province d' Entre- Hios, dépendante de la confédération arg-entine.

C'était un progrès énorme après quarante années pendant lesquelles la guerre civile avait été l'état normal ou à peu près. Le docteur Florentino Castellanos était donc devenu, par le fait seul de son caractère, le symbole de la chose légale. En sa double qualité d homme de loi et de président du sénat, il faisait entendre des paroles de désapprobation, chaque fois que la pure légalité apparaissait heurtée dans l'une des branches de l'administration. En effet, comme vice-président de la république , il devait encourir sa part de blâme, dans toute infraction des droits constitutionnels de la part de l'administration.

L'occasion s'offrit , sans qu'il l'eut désirée , ni surtout provoquée.

C'était en 'I806, l'administration du président Pereira pouvait marcher, sans autre opposition que le contrôle , peut-être taquin, que la presse faisait subir aux actes de l'administration , mais assurément sans aucun danger pour la tranquillité publique.

Pour cette question, qu'on peut dire de simple amourpropre, fallait-il appeler, sur une administration forte , et qui pouvait, partant , devenir bonne , le reproche toujours fâcheux d'avoir porté atteinte aux libertés publiques , à la lettre de la constitution ? Pourquoi ne pas répondre au contrôle de la presse par des actes bons , utiles au pays , puis laisser passer la critique ? Le pays en eût fait justice.

Au lieu de suivre cette marche si simple , en profitant de la lassitude du pays , qui ne demandait que paix et repos pour cicatriser les plaies profondes résultant du siég*e , l'administration Pereira en jugea autrement.

Un projet de loi fut présenté aux chambres pour museler la presse , dans un pays où son plus libre exercice , écrit dans la conslitution, n'a d'autre limite que les règles de la morale publique et religieuse et l'honneur ou l'intérêt des personnes.

Présenté au Sénat , ce projet , contraire à la loi organique, eut pour premier opposant le président même du Sénat. Le docteur Castellanos , cédant le siég'e à un viceprésident , occupa la tribune , et sa parole calme , ferme , précise , démontra dans toute leur étendue les inconvénients du projet de loi.

Cet acte de courageuse conviction lui valut au sortir de l'audience une ovation populaire ; mais en rentrant chez lui pour se soustraire à l'ovation des uns , il eut , dès la nuit venue , quelques vitres cassées par les autres.

Jusqu'ici nous avons vu Castellanos se tenir dans les hauteurs de la théorie de la loi ; mais ces théories ne sont pas pour lui de vaines formules démenties par l'application : son courage civique dans cette circonstance ne l'at-il pas surabondamment prouvé ?

Nous le laisserons donc sur ce nouveau triomphe de ses convictions, le second dans leur application. On se souvient , en effet , qu'avec la même indépendance de caractère il avait forcé Oribe à respecter la loi , comme simple député , en 1 838 , au péril même de la présiden':;e de ce général , son ami.

Tant il est facile de confondre Thomme loyal et modéré avec le partisan , alors que les passions politiques commandent !

Notre sympathie pour ce beau caractère a commencé , pour ainsi dire , avec la vie publique du docteur Florentino Castellanos, et notre amitié a pu le suivre pas à pas depuis 1838. C'est pourquoi nous l'avons choi;?i comme modèle de légalité absolue. *

Félix Prias, Manuel Herrera y Obes, Florentino Castellanos sont, en effet . trois types auxquels se rattachent tous les noms célèbres dans l'histoire des quarante dernières années.

Depuis rindépendance (1810) jusqu'à Rivadavia (18^8);

depuis Rosas (1830) jusqu'à Urquiza (1852), faits et hommes , qui dominent toutes les situations , entraînent tous les noms, toutes les fortunes dans leur marche politique, il n'y a pas un acte qui ne se rattache aux trois portraits principaux que nous avons tracés, soit pour les éclairer, soit pour les expliquer.

Mais , dira-t on , puisqu'ils viennent en sous-œuvre , pourquoi les désigner comme types?

La raison en est simple. En choisissant Rivadavia , Rosas et Urquiza, il eut fallu écrire tout une histoire du Rio de la Plata, et nous avons dit qu'il n'est pas temps encore de le faire. Et cependant, nous voulions donner au lecteur un guide sur pour étudier cette histoire plus tard . Il fallait donc choisir les caractères qui pou valent le mieux remplir un simple canevas historique ; c'est la raison de notre choix.

Du reste , nul grand homme ne vaut par lui seul tout ce qu'il représente. Tout potentat a des ministres , tout général a des lieutenants , tout amiral a des pilotes; le génie politique consiste à harmoniser les dévouements pour s'en servir ; mais le sosie céléhré par la critique a toujours été une réalité.

En outre , en choisissant au second rang les types de populations peu connues , mais qui renferment dans leur sein des nationalités naissantes, nous les trouvons dégagés du prestige qui entoure le premier rang, du vernis trompeur de la flatterie , des injustices de la haine. Ils sont ce qu'ils sont , indépendamment de leur entourage.

Ainsi Félix Frias, ex-secrétaire de Lavalle (le rival et la victime de Rosas;, montant à la tribune pour s'opposer au séquestre des biens de Rosas déchu , exilé , exécré. — Voilà l'esprit dogmatique et consciencieux.

Ainsi Manuel Herrera y Obes jouant ba tête , dans une négociation secrète de trois années , pour sauver son pays

d'une raine imminente. — Voilà l'esprit pratique se dévouant à un grand et noble but , quand même î

Ainsi Florentino Castellanos sacrifiant Oribe , son ami , en 1838 , et faisant casser ses vitres en 1856 pour soutenir le droit de ceux-là même qui le tenaient pour adversaire , le tout par pur amour de la légalité. — Voilà le type de l'esprit politique expectant , parce qu'il compte sur la force intrinsèque de la justice et de la loi (I).

Mais nous ne les suivrons plus que de loin , de nos vœux , ces trois types et tous leurs analogues qui nous ont servi à jalonner une histoire contemporaine de trente années.

Aussi bien il nous faudrait encore retracer les scènes de sang qui ont souillé par moments la prairie sur les deux rives de laPlata, même après la pacification du pays 1 C'étaient les dernières étincelles de l'électricité à la fin d'un long orage; c'étaient encore les derniers coups de mer sur le navire battu par une longue tempête avant le retour du calme

Toujours du sang ! alors que ces belles contrées invitent à la paix , à la prospérité par le travail.

Mais ne l'avons-nous pas dit ?

Le grand tort de ces populations éparses sur la lisière d'un immense désert , c'est d'être trop peu nombreuses.

La cause efficiente des obstacles qu'elles rencontrent pour marcher paisiblement dans la voie d un progrès normal est toute dans un seul mot : la solitude !

(1) Aussi ces trois noms américains, et beaucoup d'autres qui leur ont fait un cortège historique dans leur carrière , sont-ils inscrits sur la liste de diverses sociétés savantes ou utilitaires de l'Europe. Nous citerons entr'autres la Société royale des Antiquaires de Copenhag-ue , l'Institut d'Afrique, la Société Impériale , Royale et universelle pour l'encourag'emeut de^' arts et de l'industrie de Londres, l'Association centrale de Prusse pour l'amélioration des classes laborieuses, etc., etc , qui comptent un bon nombre de célébrités contemporaines du Rio de la Plata parmi leurs présidents et leurs membres honoraires,

L'action du pouvoir central atteint avec g"rande peine chacun des groupes de population isolés dans la campagne ; sa voix expire dans l'espace avant d'arriver jusqu'au désert occupé par les Indiens sauvages. Voilà le mal endémique de ces belles savannes de la Plata , sur lesquelles Dieu sema ces prairies si riches que la main de l'homme n'a jamais fauchées.

Le jour oii l'Europe aura compris que l'Amérique renferme dans ses solitudes la solution du paupérisme , père de ce hideux socialisme , qui de temps ;i autre épouvante l'Europe en l'ébranlant , sera un grand jour pour l'humanité î Tout prolétaire de l'Europe pourra se transformer en un propriétaire dans l'Amérique ; tout consommateur stérile en Europe deviendra producteur fécond en Amérique. Le bien-être se généralisant , sera un 'puissant agent de moralisation : la possession appellera la conservation ; et les bénédictions de l'univers immortaliseront les initiateurs de cette bienheureuse transformation.

L'état actuel des sociétés , si précaire, si effrayant , disparaîtra sans détruire les passions mauvaises , il est vrai , mais en les neutralisant pour un temps indéfini.

Tout remède recherché en dehors d'un échange juste , ordonné, suivi entre l'excédant des terres de l'Amérique et les bras superflus de l'Europe n'est qu'un palliatif. Là seulement est le remède radical , foncier pour les maux qui affligent l'Europe. Ces maux finiraient par la désoler, et engloutir dans les gouffres de la destruction les merveilles d'u:ie civilisation insuffisante pour le grand nombre

Les populations vieillies de l'Europe ont hâte de jouir de ce qu'elles voient.

Eloignez d'elles la tentation.

Retrempez-les , sous un ciel nouveau , dans la fécondité d'une terre vierge , qui leur donnera au centuple le fruit de leur travail. Les fumées de la civilisation ne les offus-

queront plus de ses merveilles. Une nature magnifique les enveloppera dans les bienfaits d'un travail fructueux. Elles fonderont au loin toute une Europe nouvelle , plusieuris Europes nouvelles ! Elles béniront les mères-patries, en léguant à leur postérité les plus larges horizons sociaux dans une terre qui contiendrait cinq fois l'E urope sur sa surface !

Dans ce vaste héritage de Christophe-Colomb , il n'est pas un seul recoin qui offre plus d'avantages et autant de certitude de succès aux émigrants que le Rio de la Plata. Son étendue n'embrasse pas moins de 140 mille lieues carrées, et l'Europe n'en compte que 302 mille, nous lavons dit , d'après M. de Humboldt.

Par ce qui vient d'être dit , on a pu voir la nature , les aptitudes , surtout le caractère des hommes du Rio de la Plata et le besoin de population de ce pays. Le caractère de ces hommes fait comprendre combien ils seraient heureux de correspondre à une sérieuse initiative des gouvernements de l'Europe pour les aider à consolider l'édifice si laborieusement ébauché par eux.

A l'œuvre donc !

Que tous les gouvernements de l'Europe invitent tous les gouvernements de l'Amérique à travailler de concert pour l'obtention de ce grand bien.

Lorsque l'intérêt est compensé, la communauté de vues est possible.

Tant de terre pour tant de charrues.

Liberté de conscience , liberté civile , liberté agricole , commerciale , industrielle , et en avant !

Les déserts de l'Amérique se peupleront. La pléthore de l'Europe cessera. L'Univers vivra dans la paix et la prospérité par le travail qui est la loi de Dieu et un devoir pour l'homme.

Nous avions besoin de ce cri de conscience qui soulage

nos vives sympathies pour le Rio de la Plata , au moment où va commencer le néfaste récit des ruines et des souffrances des otages de Durazno dont le souvenir restera comme un remords chez tous les hommes intelligents du Rio de la Plata. Nous en avons recueilli mille fois l'assurance , et si dix-huit ans ont passé sur ce forfait de lèzedroit des gens , c'est une garantie du calme et de la modération que nous apporterons dans la narration des faits.

Cependant nous ne saurions aborder ce récit douloureux, sans en expliquer les sauvages rudesses , par une transition qui fera comprendre que les hommes que nous venons de faire connaître n'ont pas pu être les instruments des attentats qui nous restent à raconter. Ces instruments ont été pris, au contraire, dans la partie des populations de la Plata qui vit loin des villes et des habitants civilisés. C'est ce qui ressortira des détails qui vont suivre.

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