I. — Désarroi causé par l'invasion de l'armée d'Oribe
Pour donner une idée vraie de l'état de la campagne^ depuis que l'armée d'Oribe occupait le pays, c'est-à-dire de janvier 1843 à septembre 1845, époque de notre expulsion violente, nous citerons quelques faits de cette période de trente-deux mois. Tout d'abord il faut dire que, dès la rupture des négociations an glo -françaises, notre digne amiral Laine avait envoyé sur les côtes avertiras résidents français de la rupture diplomatique, les enga'geant à prendre les mesures de sûreté qu'ils jugeraient convenables.
Le Commodore Purvis avait agi de môme pour les Anglais établis dans la campagne.
A cette annonce j'avais répondu à l'Amiral, en lui faisant connaître la situation de la campagne, et je déclarais que si l'intervention anglo-française n'ag-issait pas avec autant de force que de célérité, mieux vaudrait qu'elle n'eût pas lieu, car il était impossible de dire quelles montagnes d'obstacles et qu'elles rivières de sang (sic) il lui faudrait traverser pour arriver , après 50 ans , peut-être , à une pacification. On jugera si c'était là de simples hyperboles, après avoir lu ce qui va suivre.
Pende jours après la bataille de l'Arroyo-Grande (G décembre 1842), l'émoi fut général dans toute la campagne. Chaque jour apportait les détails de la catastrophe. Les Commandants des départements faisaient des efforts inouïs
pour réunir hommes et chevaux, seuls éléments de guerre. C'est avec ces éléments réunie aux débris de l'armée de Rivera, que ce général-président vaincu put opérer cette fameuse retraite de cent lieues et plus, en conter.ant et inquiétant journellement l'armée victorieuse, qui envahissait sa patrie jusques aux portes de Montevideo.
Cependant le vide se faisait entre les deux armées. Les habitants de la campagne abandonnaient leurs foyers par la crainte de l'armée d'Oribe et suivaient celle de Rivera.
Éloigné de la marche des armées, le départemer.t de la Colonia n'en souffrit qu'indirectement de la part des patrouilles volantes qui allaient en éclaireurs sur le flanc droit des armées.
En raison de cet état des choses , nous eûmes à soutenir d'innombrables assauts que nous repoussâmes tantôt par la simple diplomatie conciliante, tantôt par une énergique résistance.
11 faut dire que les soldats d'Oribe s'appelaient les blancs, par opposition à ceux de Rivera qu'on appelait les rouges. Mais pour nous, isolés dans la campagne, nous ne pouvions nous fier à ces marques distinctives qui étaient assez souvent troquées par les partis d'éclaireurs. Du reste, notre qualité d'étrangers nous faisait une loi de bien traiter tous les partis, pour être respectés par tous, et nous ne nous en départîmes jamais.
Cependant, dès le début des événements, nous observions une g-rande vigilance du haut de la montagne où est bâti l'édifice principal, que sa g-randeur avait fait noriimer le castillo, le château fort.
Le troupeau des mérinos pur sang- paissait sur les versants du Cerro del bichadero, mont de la Vigie (1). Des
(1) Notre montagne avait retenu ce nom des premiers temps de la conquête, alors que les indiens Charruas l'occupaient comme une de
signaux de convention avertissant les bergers ainsi que les laboureurs, lorsqu'ils devaient se hâter de gagner, à pied, rétablissement. Quant aux pasteurs à cheval, chacun dans sa colonie veillait à sa propre sûreté, et ils quittaient la colonie au soir, pour dormir tous dans la maison principale, lorsqu'on attendait le passage d'un corps d'armée dans le voisinage. Bientôt nous fûmes réduits à n'avoir que les femmes de nos pasteurs à la garde de nos colonies éloignées de demi-lieue l'une de l'autre, les hommes ayant été pris pour le service militaire. Enfin , les désordres augmentant, les femmes même ne purent plus rester, pendant la nuit, h leur colonie, et elles venaient dormir dans l'établissement principal.
La première visite de ces partis d'éclaireurs nous fat faite par un jeune lieutenant des troupes de Rivera, à la tête d'une vingtaine de soldats. Ne trouvant personne en dehors des cours, il s'avança à cheval jusqu'à une petite porte qui ne lui permettait pas d'entrer sans mettre pied à terre. Là, je me présentai pour lui offrir le maté qui est le thé du pays. L'officier accepta à condition qu'on lui permettrait de mettre une sentinelle sur la terrasse (azotea) de la maison. Sur l'observation que nous ne pouvions admettre sa condition, sous peine de manquer à la neutralité qui est la loi de tout étranger vivant à la campagne, il fronça le sourcil. Nous répétâmes notre offre hospitalière pour lui et ses gens, en ajoutant celle de tabac et de viande pour tous. Enfin, lui dîmesnous, si quelqu'un de vos hommes n'est pas suffisamment
leurs vigies d"où la vue s"étendant à un lointain horizon, leur permettait de se préparer à la fuite ou au combat contre les Espag'nols,
Ce fnt encore l'une dos idées que j'exprimai vivement au général Oribe (car ce récit ne peut les contenir toutes"» dans la première entrevue, en lui disant : « Ce bichadero, jadis la terreur de la contrée, était devenu un asile de paix et de secours pour le voyag-eur , ii;vù.Ge à l'établissement que nous avons formé dans ce lie\i maudit »
vêtu, nous aurons quelques vêtements à lui donner, mais vous comprenez que nous ne pouvons autoriser la force armée h occuper notre maison. Aujourd'hui, c'est vous, les rouges, qui voulez l'occuper, demain ce seront les blancs, et nous ne serons plus les maîlres chez nous.
Cette logique n'était pas du goût du jeune officier. Le dialogue s'anima jusqu'à ce que, dominé par la colère que provoquait notre calme, il s'écria : « Puis-je mettre une sentinelle sur la azoiea, oui ou non ?» — Non, repondisje, en fermant vivement la porte entrebaillée , et bien m'en prit, car elle reçut immédiatement le coup de lance à mon adresse.
Cependant, mon frère Hilarion et le docteur Vavasseur étaient montés sur la terrasse où tout notre monde était en armes. J'y arrivai aussi avec mon fusil de chasse. De là nous parlementions plus à Taise. A cette vue, le ton du jeune officier baissa en s'adoucissant sensiblement. En définitive, il accepta nos premières offres et se retira nippé et pourvu, lui et ses gens.
Justice était restée au droit.
Deux jours après arrivèrent les partis d'éclaireurs des troupes d'Oribe (les blancs), même exigence de la part du chef Ximènes, qu'il faut nommer, on va voir pourquoi; même refus de notre part ; mais le dialogue ne s'éleva pas jusqu'au ton dramatique. Nous lui contâmes l'épisode de ces derniers jours, et il répondit qu'il préférait recevoir de bonne grâce ce que nous lui offrions pour lui et les siens. Il se retira en nous remerciant, non sans promettre de revenir, jusqu'à ce que nous lui eussions permis de mettre un factionnaire sur la terrasse de notre maison , dit-il , en souriant.
Quelques semaines après, nous apprîmes que ce même Ximènes avait assassiné un respectable anglais, M. Hines, notre ami, et beau-père du digne M. Norbert-Larravide
— lis —
qui devait, quelques années plus tard, devenir notre Providence au jour du malheur.
Nous étions familiarisés avec ces épisodes plus ou moins dramatiques, mais fréquents, qui étaient devenus les seuls incidents de notre vie monotone.
Une seule fois entre toutes, nous fumes obligés de faire usage de nos armes.
Un soir, à peine le soleil couché , cinq soldats arrivent au grand galop et font demander des chevaux, sous le prétexte qu'ils allaient en commission d'urgence. On leur dit qu'après le soleil couché , nul n'est obligé de donner des chevaux, mais que s'ils sont porteurs d'un ordre, qu'ils le montrent. A cela ils maugréent, et se retirent en menaçant d'enlever le cheval qu'ils voyaient sellé dans la cour. On leur dit que c'est celui du patron. Or, le cheval du patron est un meuble généralement respecté.
Une bergère de nos colonies était à une centaine de pas, attachant son cheval sur la prairie , pour retourner de grand matin à son troupeau. Cette jeune femme, métis d'indienne, était très-habile dans le maniement du cheval , et le sien , dompté par elle , était une joUe bête, mais encore reJomon, c'est-à-dire qu'il n'avait pas reçu le frein et qu'il était guidé par une étroite et suave longe de cuir qui attache la mâchoire inférieure de la bote. Mais dompté par une femme, ce cheval était d'une grande douceur.
Tout à coup on entend des cris de détresse, au secours ! au voleur !
A ces cris, tous accourent et on trouve la pauvre femme maugréant contre les soldats qui l'avaient culbutée pour lui prendre son cheval. Je sautai sur le mien encore sellé, à la poursuite de ces hommes, mais avec précaution, à cause de la nuit. A. trois cents pas de la maison, le terrain s'affaise rapidement vers un ravin profond, Arrivé là, deux
coups de feu partirent du fond du ravin. Je mis aussitôt pied à terre et lâchai les deux coups de mon fusil vers le point indiqué par les deux coups de feu.
Hilarion et le docteur Vavasseur arrivèrent à pied ; plusieurs de nos hommes les suivaient. Alors s'engagea une guérilla en règle. Nous nous tenions éloignés de quelques mètres l'un de l'autre, pour ne pas former groupe. Par rapport à nos adversaires, nous étions sur la hauteur et ils voyaient nos silhouettes, tandis que pour nous, ils étaient dans l'obscurité. Ce désavantage nous porta à descendre dans le vallon, car leurs balles sifflaient de trop près; l'une d'elles avait passé entre le docteur et moi,
Dès que les coups de feu des fuyards nous firent comprendre qu'ils montaient le coteau opposé, nous cessâmes de tirer et rentrâmes sans accident , mais le cheval de notre bergère était volé. Nous l'en consolâmes en lui offrant de choisir un poiro h son goût dans les familles (manadas) de notre élève de chevaux.
Oui , dit-elle , pour le faire voler encore î Elle avait raison, la pauvre femme, car rien n'était plus difficile à conserver pendant la guerre, ainsi qu'on le verra bientôt.
Le lendemain, nous envoyâmes un exprès au commandant du département, le colonel Montoro, en l'instruisant exaciement de ce qui s'était passé, et aussi d'un enlèvement de plusieurs bons chevaux choisis parmi les nôtres, par un de ses officiers. Le commandant nous fit répondre que son seul regrel était que nous n'eussions pu lui
amener les guérilleros Quand aux chevaux, il nous les
fit rendre par l'officier même qui les avait emmenés.
Cette conduite du chef du département à notre égard valait plus, pour le respect de notre propriété, que notre qualité de Français n'a valu pour le respect de nos personnes Et, il faut le dire, le colonel Montoro payait che-
valeresquement sa dette de reconnaissance envers le doc-
teur Vavasseur, pour les soins domiés gratuitement à son jeune enfant.
L'ensemble de ces faits suffit de reste à démontrer combien heureusement nous eussions traversé les malheurs généraux de la guerre, sans l'intervention anglo-française, non qu'elle ait eu le tort de commencer, mais parce que, molle et flottante , elle avait le grand tort de ne pas finir vigoureusement.
Sur ces entrefaites, les bruits de la guerre, dont nous n'entendions que les échos, nous arrivaient de loin, le plus souvent défigurés ou contradictoires.
Un jour, au lever du soleil, soudain un bruit sourd fit trembler la terre sous nos pas, on eût dit un prélude de tremblement de terre. Mais les hommes expérimentés reconnurent aussitôt l'effet de la débandade d'une cavallada ou dépôt des chevaux de guerre. En effet, on voyait dans un horizon peu éloigné , un grand nuage de poussière. Bientôt on distingua un fort groupe de chevaux, puis un autre, puis encore un autre Environ deux mille chevaux effarés passèrent ainsi, à tout courre, venant du nordest, courant vers l'ouest et à un quart de lieue environ devant le Pichinango.
Un vieux paysan d'expérience observa que les jmnteros , ceux de la tête de la colonne, devaient être des chevaux nés à las vivoras dont ils prenaient la direction. Les chevaux de cette localité sont renommés pour leur amour de la qiierencia, le lieu de leur naissance. On cite des exemples de chevaux de las vivoras qui y sont retournés, même de Montevideo oùils étaient bien soignés, quoique la distance soit d'environ soixante- dix lieues ! Cet amour de la quercncia, général chez toutes les bêtes élevées dans les champs, presque à l'état d'indépendance, est remarquable surtout chez le cheval, la plus noble des bêtes. En effet, aucun autre aijimal n'exerce dans sa famille l'empire du comman-
dément avec l'intelligence que raontre le cheval. îl en est le véritable roi et maître absolu.
Lorsqu'un jour nous ferons une étude des divers élèves de bestiaux, dans la prairie de Rio de la Plata, au point de vue de leur caractère respectif et de leurs mœurs et coutumes, on pourra mieux comprendre cette simple indication faite ici en passant.
Cette journée devait être féconde en épisodes, et par précaution nous tînmes tout le jour nos chevaux dans les parcs, aulieu de les laisser libres dans les champs. Au moins ne pourraient-on pas les enlever sans nous en demander la permission. En effet, les partis de cavaliers se succédaient à court intervalle, les uns à la poursuite des chevaux qui étaient en fuite, les autres à la recherche des fuyards. Au milieu de tout ce mouvement, nous apprîmes qu'une rencontre sérieuse avait eu lieu à la Orqueta, lieu où se joignent deux branches de la rivière Rosario, la même qui borde les terres du Pichinango, mais à quatre lieues environ en rem.ontant le Rosario. L'un des chefs d'Oribe avait été battu par le colonel Venancio Flores , une des meilleures épéesau service de Rivera. En effet, on ne tarda point à venir du champ de bataille, demander les secours du docteur Vavasseur pour les soins à donner aux blessés. Le cher docteur, familiarisé avec ce service gratuit d'ambulance, partit aussitôt pour cette œuvre habituelle de charité qui s'exerçait indifféremment envers les blancs et envers les rouges. Ainsi, pendant qu'il allait donner des soins aux rouges vainqueurs, on nous amenait au Pichinango plusieurs blessés des blancs vaincus et qui n'avaient pu se sauver de la mêlée sains et saufs. L'un d'eux avait le bras ouvert du coude à l'épaule par un coup de lance. Le docteur, revenu à la maison, opéra le pansement en rapprochant les chairs au moyen de bandelettes de diachylon, et le pauvre blessé restauré, continua sa
course, comme si de rien n'était. Deux autres soldats blessés plus sérieusement restèrent avec nous, après nous avoir fait promettre de ne point les livrer auxroug-es.... Rouges ou blancs sont également en sûreté ici, leur dîmes-nous, et il faudra qu'on nous tue pour les y tuer. Tout homme souffrant a droit d'asile ici.
C'est par ces actes si souvent répétés que nous cherchions à faire comprendre et respecter la vraie mission de l'étranger, au milieu des calamités sans nombre qui couvraient le pays de ruines et de deuil.
Dans le cours de ces trente-deux mois , h un moment donné, nous avons eu jusqu'à neuf malades ou blessés à la fois, dans la maison, et comme tout homme valide était à la guerre, des femmes et des enfants réfugiés chez nous , étaient nos seuls aides dans les soins que nous donnions aux blessés et aux malades.
Cette journée fut l'une des plus remplies de toute sorte d'incidents, sans compter les nombreuses familles qui étaient venues des lieux voisins du champ de bataille. Elles trouvaient près de nous sécurité et subsistance.
Nous avons eu ainsi jusqu'à soixante bouches à nourrir, toutes étrangères à l'établissement, indépendamment des très-nombreuses familles qui se réfugiaient dans nos bois à chaque prise et reprise des villages à vingt lieues à la ronde, et qui y demeuraient jusqu'à ce qu'une tranquilité relative leur permît de regagner leurs foyers.
Dans ces moments, nous suffisions à peine à les pourvoir de viande, faute d'hommes capables de manier le cheva^ et le lazo pour s'emparer d'un bœuf dans la prairie. Cette pénurie était allée parfois jusqu'à obliger d'abattre une vache à coup de fusil, dans certains cas.
Le soir venu, on relâcha les chevaux pour les laisser paître aux champs pendant la nuit.
Le docteur, revenu de sa philantropique excursion,
nous racontait comment il avait pansé les nombreux blessés du campement de Flores, même ceux qu'il n'espérait pas voir survivre. Nous lui dîmes nos hauts faits du jour, et comme quoi nous faisions concurrence à sa philantropie
Vers neuf heures du sot, nous achevions de souper, lorsqu'on vint nous prévenir qu'on entendait des cris plaintifs, vers les fossés qui entouraient la ferme située à trois cents mètres environ delà maison. Supposant que ce serait encore quelque pauvre blessé qui pourrait bien succomber pendant la nuit, s'il la passait sans recevoir des soins, nous allâmes, six hommes armés avec des fanaux et tous les chiens, dans la ferme. Deux hommes restèrent à l'entrée de la ferme , par la crainte d'une surprise, tandis que d'autres veillaient dans la maison. La ferme avait environ neuf hectares de superficie. Aussitôt entrés, les chiens allèrent droit vers un même point, au long delà haie, endedans du fossé. Là, ils aboyaient. Nous approchâmes avec précaution ; puis, les chiens appelés derrière nous , nous dîmes à voix haute et lente, ces mots : « Qui que vous soyez, n'ayez point de crainte î » Cette sommation amicale répétée au milieu du silence de tous, gens et bêtes, produisit son effet. — Ah! seiior, dit une voix émue, je ne suis pas un méchant.
A cette exclamation , les chiens d'aboyer de nouveau. En même temps nous tournâmes toutes les lanternes à la fois vers le lieu d'où était sortie la voix et nous vîmes un homme blotti dans la haie.
— Etes-vous seul, lui dîmes-nous.
— Si, senor, tout seul, s'écria-t-il.
— Laissez vos armes à terre et sortez !
Il répondit qu'il n'avait plus d'autre arme que son couteau qu'il nous tendait. Nous lui dîmes qu'il le gardât et qu'il vînt avec nous à la maison.
Rassuré, le pauvre homme se lève, en nous remerciant et vient au milieu de nous.
Ce n'était pas un blessé, mais un disperso, c'est-à-dire un soldat égaré dans Téchauffourée , mais qui, à l'instar des chevaux vus le matin, g'ag'nait la route de sa propre querenc'a , c'est-à-dire de sa demeure d'où il avait été arraché par la guerre et où sa famille était restée. ,
N'étant pas blessé, évidemment il devait avoir faim. En effet, dit-il, depuis hier matin (36 heures) je n'ai pas mangé ; le temps m'a manqué aujourd'hui, ajouta-t-il en souriant. Depuis trois heures du matin à cheval, jusqu'à dix heures, où j'ai lâché cheval, armes et harnais, j'ai marché dans les bois du Rosario, jusqu'à me voir en face du Bichadero (notre mont). Là, j'ai attendu la nuit et alors j'ai marché à travers champs (deux lieues), dans l'espoir de trouver ici mon parent Morosini.
Nous lui dîmes qu'il était aussi en campagne, mais que sa famille entièreétait ici (cinq enfants), et nous confiâmes à leur mère doila Ramona le pauvre disperso qui fut réconforté avec précaution et passa la meilleure nuit qu'il eut eue depuis deux ans qu'il guerroyait contre son gré.
Combien de pères de famille (comme celui-ci qui avait six enfants dont deux déjà soldats) se trouvaient dans son cas 1
IL — Un campement de guérillas,
Le lendemain, de grand matin, on nous annonça que tous nos chevaux avaient disparu. — Dans toutes les manadas (1) ? — Manadas et chevaux tout a disparu ! Il ne reste que celui qui était attaché hier soir pour aller ce matin recueillir les manadas, afin de les enfermer comme hier.
Voila des coups de théâtre ordinaires dans ces pays, en temps deg'uerre, car le cheval en est l'élément indispansable. Mais s'il est indispensable pour la guerre, il ne l'est pas moins pour les travaux et les besoins journaliers des habitants de la campagne. On ne se procure l'eau , la viande, le bois à brûler qu'au moyen du cheval. Voilà pour les nécessités absolues, sans parler des soins à donner au gros bétail et de la garde des troupeaux de deux mille brebis dans chaque colonie, qui ne peut être faite à piei , surtout par les femmes qui sont aujourd'hui nos seuls pasteurs.
Que faire sans chevaux avec les malades dans la maison et tant de bouches à nourrir ?
On vint nous dire qu'un bon vieux passait avec un poney (petizo) en laisse. J'allai voir cet homme, j'appris qu'il se dirigeait vers la Orqueta. Je fis seller le petizo et partis avec lui, résolu à aller demander des chevaux au colonel Flores. Et nous allions clopin-clopant, sur les six jambes de nos chevaux, car le bon homme n'était pas mieux monté que moi.
(1) La manada se compose de 20 à 30 jaments confiées à la garde de chaque étalon, plus les chevaux domptés.
Et vous, mon vieux, qu'allez-vous faire au campement? dis-je à mon compagnon. — J'y vais demander le cheval de ma femme , c'était le seul qui me restât avec mon agualero {\), et comme celui-ci n'a que trois pattes à peu près bonnes, j'ai craint qu'il ne pût, seul, faire le voyage et j'ai emprunté le petizo [%) aguatero de mon voisin. — Allons ! lui dis-je, nous n'aurons pas peur qu'on nous les
vole ceux-ci — Non, sans doute, et je suis heureux
que vous veniez avec moi, parce que les étrangers sont plus écoutés dans leurs réclamations. — Mais leurs chevaux n'en sont pas moins enlevés !
Arrivés au campement, il nous fallut raisonner long^temps et souvent, avant d'être conduits près du colonel Flores. Le campement de ses 400 soldats occupait une longue vallée. Des groupes épars et distancés longeaient un ruisseau. Ici, on dormait en plein air; là, on prenait le maté; ailleurs, enchantait ou l'on jouait; partout des hardes et des armes, quelques chevaux attachés , d'autres paissant à moitié garnis de leurs harnais. Point de bagages, de charriols, ni surtout d'équipages de ponts. — Les rivières se passent à la nage, l'homme tenu à la queue du cheval, les munitions attachées sur la tête. Quant aux provisions de bouche, elles se trouvent partout dans les
champs et sous la peau des vaches du voisin Ce sont
de vrais corps de cavalerie légère et irrégulière Le
plus lourd du baguage, c'est la China (3), mais on a soin de la pourvoir toujours du meilleur cheval. Pour traverser la rivière, elle met ses nippes et son enfant dans une peau de bœuf dont on a retroussé les bords et traîne la nacelle tenue par une longe de cuir qu'elle tient entre ses dents,
(1) On appelle ainsi le cheval destiné au charroi de l'eau.
(2) On donne le nom de petizo au cheval de petite taille que nous appelons poney , d'après les ang-lais.
(3) La china est une métis d'indien et de blanc. J'en ai fait une étude compltèe dans les itinéraires de mes mémoires encore inédits-
et le cheval traîne la mère qui nag-e, ainsi que la pelota ou nacelle de cuir. Combien de petits Moïses ont ainsi traversé des rivières tout aussi redoutables que le Nil ! Voila un campement.
Derrière un tertre, à l'ombre de quelques saules, près d'une source sortant limpide du roc qui la couronne en protégeant ses abords, était le colonel Flores, mollement
étendu à terre sur son recado (selle du pays) et sur
les diverses pièces qui composent ce mobilier du voyageur et du soldat, car ils doivent y trouver à la fois, matelas, couverture, oreiller, etc. Le colonel , obligeant autant que brave, me fît asseoir sur son recado-lit, en me demandant quelle nouvelle je lui aportais. — • Mauvaise pour moi , colonel, lui dis-je. — Je m'en suis douté, répondit-il , en voyant votre monture, on a pris vos chevaux ? — Et tous, même ceux du docteur !
Et Flores souriait, en disant : Pauvre docteur, il est si
bon ! Il m'a pansé cinq ou six muchachos (1) hier.
— Et on nous a enlevé tout, chevaux et manadas cette nuit !
Le sourire persistant de Flores, pendant que je m'appliquais à lui dire ma peine pour nourrir les cent bouches du Pichinango, sans un seul cheval, me mit sur la voie, et je lui dis : C'est donc vous qui avez fait faire cette razzia? — Oui, dit-il, mais les muchachos font toujours plus qu'on ne leur demande. Ils auront su que vous aviez
de bons chevaux et — C'est-à-dire qu'ils auront
tout enlevé pour choisir à l'aise ! — C'est cela. Quels chevaux voulez-vous que je vous renvoie? — - Mais tous , colonel ! — Ne me demandez pas l'impossible ; j'ai besoin de chevaux. Quant aux manadas, elles seront à cette heure retournées chez vous, sans les chevaux. Dite3-moi,
(1) Garçons, mot familier donné parle chef à ses soldats.
el pelo (le manteau) de ceux de selle pour vous, pour le docteur et pour votre frère, je vous les renverrai.
Evidemment, un chef de partisans ne pouvait être plus obligeant , et je me bornai à lui demander , en outre, quelques douzaines de ses chevaux fatigués, en échange de ceux du Pichinango. — Combien en aviez-vous, dit Flores. — Il re:tait environ cinquante bons chevaux de service, sans compter le rebut. — Tant mieux, dit Flores en riant, bonne prise! Mais je vous donnerai une douzaine de mnncarrones (chevaux usés) pour le service de l'établissement. Un plus grand nombre vous embarrasserait, parce qu'il faudrait les accollarar (1).
L'observation était juste. Seulement Flores ajouta : Vous prendrez mon cheval Ticaso (pie) pour vous, et, dit-il à l'officier, vous ajouterez l'alezan pour le docteur et le moro (gris noir) pour don Hilarion.
On n'est pas plus aimable, pour un chef militaire, dans une semblable g'uerre !
Je voulus amener au plutôt les chevaux ainsi offerts , mais Flores me dit non, les chevaux sont éloignés d'ici , vous n'arriveriez pas chez vous avant la nuit, et si mes patrouilles vous rencontraient, elles pourraient croire que
vous avez volé mon Picaso Restez, vous dormirez
ici et à l'aube on vous amènera les chevaux. Et si les blancs nous surprennent cette nuit, vous vous battrez, dit-il en riant ; je vous fais mon aide- de-camp ! — Oui , lui dis-je, avec mon petizo à deux pattes, je ferai des prouesses, comptez-y
Et tous de ricaner sur ma monture qui fut desselée. On allait lâcher la pauvre bête qui tenait à peine debout sur ses trois pattes, la quatrième étant au repos
(1) On appelle acollarar attacher le cheval ou le bœuf étrang-ar au terrain . avec la jument ou le bœuf nés sur les lieux . afin qu'ils ne s'enfuient pas à leur propre qiierencia , paccag'e de coutume.
forcé, vu son inutilité, quand le bon vieux s'écria : Mon petizo ! Que dira mon compère, si je ne le lui ramène pas. A son tour, le bon homme réclama le cheval de sa femme Flores, de bonne humeur, lui donna ans: i satisfaction, et après avoir pris force maté, on apporta le rôti, autour duquel nous nous rangeâmes , armés de l'innocent couteau qui formait tout le service de table. Et chacun de tailler tout autour du rôti monstre planté en terre sur une bûche énorme de bois qui lui servait de broche (azador). L'estomac ainsi garni de viande, on s,' abreuva tour-à-tour à la source limpide, et, pour dessert, vint la cigarette. Voila toute la dépense culinaire du soldat d'Amérique au Rio de la Plata, plus le maté (thé du Paraguay).
Evidemment, la plaisanterie de Flores sur ma vertu guerrière était une introduction , et comme l'exorde de la causerie durant le souper et après. La rencontre de la. veille en fit tous les frais.
En entendant ces hommes raconter leurs faits et leurs ruses de guerre avec une singulière naïveté d'expression, ou ne peut s'empêcher de reconnaître en eux les germes précieux des plus heureuses dispositions de cœur, enfouies sous les nécessités d'une vie à demi sauvage. En tout, on sent vibrer chez eux, à leur insu, la fibre noble du cheva» lier et l'élévation du vieux caractère espagnol si bien dépeint par cet adage de l'habitant de la Biscaïe : « Yo
soy biscaïno y noble. » Or, il ne faut pas oublier que
les fondateurs principaux de Montevideo étaient des Biscayens. Voici quelques traits à l'appui de cette remarque.
L'un avait pris en croupe un ennemi blessé par lui, voyant que c'était un voisin de son père, en lui disant crûment . Qui t'a envoyé sous le fer de ma lance ? L'autre avait délivré un jeune officier tombé sous son cheval blessé et entouré d'ennemis auxquels il ne voulait pas rendre son
épée. En me voyant, disait le narrateur, il s'écria : « A toi je me rendrai, parce que j'ai fait prendre ton parejero (cheval dressé pour la course). Venge -toi !» — Je m'élançai à terre, dit le premier, je donnai la bride de mon cheval au blessé et j'accompagnai mon prisonnier à pied, car il ne pouvait marcher, moulu qu'il était par la chute. — Il ne s'échappa point. Plus loin, il m'aida à prendre un cheval errant sans cavalier, et voici mon prisonnier. Ce jeune homme, était en effet parmi nous, sans morgue et sans faiblesse. Il racontait comment pour entrer dans une course de chevaux qui devait avoir lieu avant la guerre, il avait fait enlever le cheval de course, parce que le propriétaire avait refusé de le lui vendre. Mais, ajoula-t-il, je le lui aurais rendu après la course, avec le profit, car j'étais sûr de g'agner; c'était pour moi une question d'amour-propre. J'avais annoncé que je courrais snvVoscuro (manteau noir)
d'un tel et je lui en offris un prix excessif. Il refusa
de le vendre, je le fis enlever 1 — Tant mieux, dit l'autre, puisque cela m'a permis de vous sauver la vie; quand au cheval, je l'avais dompté et dressé moi-même, pouvais-je le vendre ?
Pour comprendre ces apparentes anomalies , il faut savoir deux choses : Tune, c'est que la rencontre de la veille avait eu lieu entre deux corps de Montévidéens, celui-ci attaché à Oribe, celui-là à Rivera ; l'autre, c'est que les soldats choisissent leur chef et adoptent sa couleur, sans autre raison que parce que c'est celle du chef de leur choix. Enfin, blancs ou rouges étant compatriotes, ils se connaissent à peu près tous et n'ont aucune rancune après la bataille, quoiqu'ils se soient poursuivis ou blessés. Si le poursuivi se défend et succombe, tant pis ! mais s'il se rend, il devient camarade et souvent il prend service dans les rangs du vainqueur.
Telle était, dans ces éléments intimes, cette guerre qui
devait durer si longtemps et amener une ruine si grande ! Mais la cause principale du mal était dans la présence de l'armée argentine sans laquelle, vingt fois, les Orientaux ou Montévidéens auraient conclu la paix entre eux.
Chaque rencontre de cette nature donne lieu à une foule d'épisodes de ce genre, plus ou moins dramatiques , mais toujours empreintes de ce même fond d'esprit chevaleresque, soit qu'ils finissent par un combat singulier à outrance ou par un trait d'humanité.
L'éloquence et la verve des diseurs d'épisode=; allait s'éteignant graduellement avec les feux autour desquels nos lits étaient dressés avec les pièces de nos recados , sur la terre; et la nuit passa, belle, paisible, sans sursaut, sur la foi des sentinelles éparses autour du quartiergénéral
Au point du jour, je ramenai triomphalement douze mancarrones et trois beaux chevaux au Pichinango, aidé d'un soldat que le colonel Flores me prêta et du bon vieux qui revenait plus heureux que moi , parce qu'il avait retrouvé le cheval de sa femme.
On n'en finirait pas s'il fallait raconter les incidents journaliers de la vie d'aventures que nous faisait , même dans notre solitude, l'état de guerre qui ruinait ainsi le pays. Mais, il faut dire un dernier épisode, le plus horrible de tous , à cause du brigand qui eu fut le héros sanguinaire. Il eut lieu au commencement des désordres causés par l'armée d'invasion, et nous le réservons pour le dernier, parce qu'on comprendra combien ceux qui le suivirent durent nous paraître légers !