‹ Les otages de Durazno;Chapitre 13 sur 26 · III. —Le gaucho malo ou un brigand delaPlata · texte numérisé non relu

III. —Le gaucho malo ou un brigand delaPlata

Dès le commencement de la guerre , alors qu'Oribe , victorieux à l'Arroyo Grande, mettait le pied sur le sol de son pays et que Rivera le lui disputait pied à pied malgré sa défaite , partout on sentait les effets de la marche des armées , même dans les lieux les plus éloignés de leur parcours. Chaque département [\) avait son colonel effectif ou en herbe qui aspirait à le commander, dès qu'Oribe serait assez fort pour le nommer en titre ; chaque district avait son capitaine qui aspirait à y être nommé chef de la police ; chaque canton avait son officier, aspirant à être lieutenant de police. Telle est la hiérarchie du commandement militaire , dans la campagne. Il donne droit aux bénéfices plus ou moins légitimes de l'emploi , fort peu rétribué par TEtat, en vertu du budget , et rarement acquitté par le Trésor. Aussi l'extorsion per fas et nefas en constitue-t-elle le profit le plus réel , en temps de guerre.

Le chef du département a pour lui la dépouille des animaux tués , dit-on , pour la force armée. La règle veut que 40 soldats consomment une tête de gros bétail par jour, mais ils en prennent plus souvent deux qu'une, pour compenser les jours de jeûne forcé, imposés par une marche extraordinaire ou autres causes. Puis, si l'on campe sur le terrain d'un adversaire politique, et c'est le

plus souvent , oh ! alors, on n'a plus à compter On

tue tout ce qui est tuable, on en mange ce .qu'on peut , le

(1) Réunion de districts et de cantons.

reste de la viande se psrd , mais les peaux sont séchées , le suif mis en sac et le crin aussi, car les muchachos ont la permission de taer les potros (I) qu'ils ne g-ardrat pas pour les dompter, ainsi que les juments, afin de se faire des bottes avec le cuir de leurs jambes, auquel ils donnent la forme en se l'appliquant tant qu'il est frais, après l'avoir assoupli par un frottement continu. Chaque paire de bottes coûte la vie à une jument, dont le cadavre sert de pâture aux oiseaux de proie !

On comprend que, de ce train-là, chaque patrouille peut causer autant de mal au pays qu'une manga {%) de sauterelles... Or, il y a plus de partis isolés en temps de guerre, que de nuages de sauterelles , aux rares époques de leur apparition !

Au dessous de cette hiérarchie militaire est la hiérarchie civile des Alcaldes dans les départements et les districts, et des tenientes Alcalde dans le canton. Au chef-lieu du département, l'Alcaldeest ordinairement un apprenti de notaire ou d'avocat qui, désespérant d'acquérir le titre de son patron, dans la capitale, brig-ae l'honneur de VAlcajdia (la mairie) du chef-lieu d'un département. Quant aux districts et cantons, l'Alcalde ou son lieutenant est ordinairement élu, aux termes de la constitution si belle, mais si souvent violée, parmi les propriétaires les plus aisés et par suite les plus intéressés au maintien de l'ordre ; aussi sont-ils, en temps de paix, de vrais boucs d'Israël ; mais en temps de guerre, ils ne sont plus que les scribes des chefs militaires, sous peine de devenir leurs victimes.

Dans cette atmosphère délétère du prétendu système de l'autorité (généralement parlant) dans la campagne , il

(1) On sait que lepotro est un chôval coupé, mais encore indompté . le hong're,

(2) On appelle mang-a ou manche, trombe, ces vols immenses de sauterelles dont l'intensité arrive parfois à obscurcir le soleil . Où elles s'abattent, elles dévorent toute végétation.

se crée des miasmes bien autrement pestilentiels. ... Ce sont des autorités constituées par leur propre volonté , en dehors de la hiérarchie militaire ou civile.

Ces hommes, \es> gauchos , véritables polypes, rongeurs du corps social , sont connus sous le nom g-énérique de matreros ou hommes des bois. On les distingue en deux classes : le simple et le malo. Le Gaucho simple se contente de vivre isolément , au moyen d'une rapine modérée qui lui permet de se livrer aux délices d'une indépendante fainéantise. Celui-ci est , relativement parlant , un voisin peu incommode. Il reçoit volontiers l'herbe maté ou thé du Paraguay [la yerba), et le tabac pour sa consommation. Il appelle cela ses vices, los vicios. En échange de ce service, en temps de paix, il viendra vendre à Testanciero (1) un lazo ou autre agencement de cuir tressé pour l'harnachement du cheval. Ces objets sont préparés par lui, il est vrai , mais avec la peau de vache ou de jument qu'il aura tuées sur le terrain même de l'Estanciero qui les lui achète, sans se plaindre. Aussi ce gaucho est-il un honnête voleur, car il vendra

l'objet à peu près pour la valeur du travail Or , le

travail vaut bien plus , aux yeux du gaucho fainéant , qu'une triste peau de jument ou de vache, comme il l'appelle, sans compter, ajoute-t-il naïvement, la peine qu'il a eue pour courir sus, tuer et dépecer la bête.

En temps de guerre, le matrero ou gaucho simple rend des services plus importants à l'Estanciero qu'il a soin d'avertir de l'approche d'une force armée ou de la prochaine apparition, bien autrement redoutable, d'un gaucho malo, que nous allons voir apparaître. Dans le premier cas , il dit adieu à l'Estanciero en le remerciant de lui avoir permis de vivre dans les bois de son Estancia , puis , en une

(1) Du mot Estancia qui est l'établissement du proprie'taire de bestiaux : Estanciero.

nuit, il transporte ses légers pénates à vingt lieues de distance, à la seule fin de ne pas être enrôlé dans la force armée qui toujours fait main basse sur ses pareils , les gauchos, dont on fait des soldats.

On se demandera comment cet homme isolé dans les bcis se trouve si bien instruit de la marche des troupes ou des gauchos malos ; le voici : c'est à la pulperia qu'il recueille ces nouvelles. La pulperia (1 j est une détestable épicerie de campagne. Là, surtout le dimanche, se réunissent les oisifs , à plusieurs lieues à la ronde, et on y reçoit les nouvelles du pago, c'est-à-dire du district et des cantons voisins.

Si, le matrero a eu vent delà venue d'un gaucho malo, il transporte incontinent ses pénates, des bois dans la cuisine de l'Estanciero à qui il demande un travail quelconque et momentané, bien assuré que le gaucho malo ne fera pas un long séjour.

On appelle gaucho malo (méchant) cet être singulièrement pervers qui, à la suprême fainéantise du matrero, unit l'habitude du brigandage à tous ses points de vue les plus hideux, les plus sanguinaires. Il représente à lui seul tout ce qu'on a pu dire du rodomont, du sicaire et du bravo. Il est surtout très -enclin au vol et il l'exploite par la force ou la ruse indifféremment. Seulement il ne se fie pas à ses propres forces et s'entoure de jeunes complices qu'il dirige et façonne, selon ses principes, dans les voies du vol, de l'assassinat et du viol, dans lesquelles il est passé maître.

Peu de jours après la visite de Ximenes qui , plus tard, allait assassiner le respectable M. Hines, dans son Estancia, à 7 ou 8 lieues de Pichinango, tout notre canton fut soudain en émoi. On disait que le gaucho malo Mendoza

(1) Voir le chapitre de ritine'raire en diligence sur les délices de la Pulperia.

était dans nos bois, et qu'une force d'Oribe allait attaquer le village de Rosario (jadis le Colla) (1), encore occupé par les forces de Rivera.

Situé à 4 lieues du Pichinango, le Rosario était notre seule voie de communication possible avec Montevideo.

Un jour, après midi, un voisin accourt effaré, nous annoncer que Mendoza amenait mon frère Hilarion et notre ami James Le Bas, fils du respectable M. François Le Bas, de Jersey, notre associé dans le Pichinango , et qu'il leur avait enlevé leurs armes. Depuis les premiers troubles, nous ne sortions pas moins de deux ensemble, et bien armés.

Bientôt, on vit poindre sur le sommet d'un coteau , à demi-lieue, un groupe de cavaliers. Le télescope nous fit voir Hilarion et James parmi le groupe.

A cette vue , nous fîmes ouvrir toutes les portes extérieures, mais nos dispositions étaient prises pour que, si Mendoza se portait au moindre excès contr'eux, ni lui ni les siens ne se retirassent sains et saufs , lui surtout !

A notre invitation, ils mirent pied à terre (c'est l'usage) et nous les engageâmes à entrer. Mendoza envoya ses hommes à la cuisine commune et s'avança tranquillement en disant qu'il se fiait à nous , sachant, dit-il , que les {gringos) étrangers ne trahissent pas, parce qu'ils sont (guapos) courageux. Et moi aussi je suis guapo, reprit-il, en jetant sur nous tous un regard de bête fauve. Seulement,

(1) On donne le nom de Collas aux Indiens de la Bolivie qui viennent, chaque anne'e, munis en apparence d'un sac de drogues me'dicinales qu'ils débitent à prix élevés. Ils sont souvent pourvus de poudre d'or, qu'ils vont vendre à plusieurs centaines de lieues de distance. Ils vont toujours à pied, et leur probité proverbiale les fait bien recevoir partout ; la guerre civile elle même a respecté ces sing-uliers pérégriuateurs des montagnes des Andes, où ils retournent toujours, comme l'Auvergnat ou le iSavoisien , en rapportant au loyer le lucre d'un voyage qu'ils poussent jusqu'à l'embouchure de la Plata, à cinq ou six cents lieues de leurs montagnes.

On suppose qu'un de ces Boliviens, laissé malade et presque mort par ses compagnons, avait établi un petit bac au gué de la rivière de Rosario, avant la fondation du village qui prit le nom de Colla.

continua Mendoza, on me dit qu'il y a ici un don Benjamin qu'on dit être à moitié mauvais, je voudrais bien le voir. — Regardez-moi, lui dit Benjamin, et il braqua sur lui son regard le plus calme, mais le plus fixe.

Selon l'habitude de ses pareils, les gauchos malos, il reg-arda en commençant par les pieds, lentement, mais arrivé au niveau du regard de Benjamin qui attendait le sien, le choc magnétique eut lieu et son rayon visuel s'abaissa instantanément devant celui de Benjamin, non sans faire éprouver à celui-ci un éclair de frisson (1 ).

Mendoza, les yeux bas, dit lentement ces mots : Allons ! il ne paraît pas aussi mauvais qu'on le dit ce don Benjamin Mais nous verrons.

C'est fort heureux, lui dis-je, eh bien ! que voulez-vous voir? Entrez, allez prendre du maté. — Oh! dit Mendoza, avec un demi-rire satanique : Le Gaucho n'est pas à l'aise, entre des murailles, surtout quand on l'appelle malo, mauvais. — Ici, vous n'avez rien à craindre, endehors ni en-dedans des murailles, lui dîmes-nous. — Je le sais bien ! reprit-il, en montrant la ceinture d'armes qui entourait son corps, garnie de trois pistolets d'arçon dont un à deux coups et de deux couteaux , l'un poignard, l'autre de chasse. Puis, relevant la tête avec effort (cette sorte de bipède ne sait pas regarder le ciel....), il s'avança gravement, en disant : Allons !

A ce moment son regard terne s'alluma d'un singulier reflet sulfureux et sanguinolent. On sentait qu'il faisait un effort de suprême courage en se confiant à ce qu'il

appelait les murailles Il s'assit en disant, je n'ai pas

mis mou poncho , manteau, pour que vous vissiez que je suis bien armé. — Armé ou non, dîmes-nous, c'est très-

(1) Je crois au mag-nétisme du reg-ard ; une longue expérience m'en a fait comprendre la re'alite', aussi bien envers les nommes, que sur les animaux. Je pourrais en citer plus d'un exemple dans ma longue pratique des hommes peu civilisés et de l'élève des animaux.

indifférent pour nous, — Mais cela gêne contre la chaise, dit-il, j'aime mieux la tête de vache (1), et il prit en main le pistolet double en s'asseyant sur le pas de la porte. — Voyez, don Hilarion, dit-il à mon frère, cette arme, qu'en pensez- vous? — Je pense, dit mon frère, qu'elle vous aura coûté cher. — Oh non, dit-il avec ce sourire connu, c'est un gringo qui me l'a donnée. — Alors elle aura coûté cher au gringo 1 — Cela peut être...., dit Mendoza, en examinant l'arme (il en avait tué le propriétaire !)

Il passa en revue chacune de ses armes et en fît l'histo • rique à sa façon. Toutes étaient armes de luxe et avaient coûté la vie au propriétaire, sans compter les victimes faites par elles après avoir passé en ses mains et celles qui devaient suivre.

Le maté venu, il s'informa si ses hommes mang'eaient ; car, dit-il, ces muchachos sont ma vie et je les soigne plus que moi. — Pourquoi ne laissez-vous pas ces enfants dans leurs familles à travailler? — Oh î dit-il, parce qu'on les prendrait pour le service et ils sont plus heureux avec

moi Et puis , je les forme Ils ne savent pas

encore carnear^ ég'orger (2). ... 'L'un est fils de ma commère Fulana, l'autre est le neveu d'un alcade, etc.; ce sont

tous fils de famille et ça me sert à l'occasion, car

lorsqu'un muchacho se présente dans une maison connue ou dans un village, il me rapporte des avis utiles, etc. — Mais cette vie de vagahond^ne vous fatigue pas ? — C'est la meilleure! Il me faudrait servir un capitaine ou un colonel, tandis que je suis servi comme un général J'ai

pour logement les bois, pour toit le ciel, pour biens la terre et tout ce que j'y veux prendre

(1) Siég-e habituel dans les cuisines de la campagne où plusieurs ossements de tête de vaches ou de juments entourent le foyer placé au milieu de la cuisine sans cheminée.

(2) Mot à double sens qui signifie faire de la viande, c'est-à-dire tuer un bœuf eu ég-org-er un chrétien.

Nous arrêterons là cette étude du gaucho malo peint par ses propres paroles, en attendant que ses faits et gestes deviennent la cruelle confirmation de ce portrait.

Cela ne tardera pas.

Mendoza se leva pour se retirer et dit : Maintenant que me donnez-vous pour avoir conduit ici don Hilarion et don Diego ? Son sourire doucereusement farouche disait bien sa pensée que nous ignorions encore. — Mais nous croirions vous faire injure, lui dîmes-nous, en vous en récompensant — Cependant ils avaient de bonnes armes

et j'aurai pu les leur prendre! — Ce qui veut dire les tuer pour avoir leurs armes, car, croyez-vous qu'ils les eussent livrées? — Je leur ai demandé la carabine et ils me l'ont donnée. — Parce qu'ils savaient bien que vous la leur rendriez. — C'est vrai, dit Mendoza, aujourd'hui (en appuyant sur ce mot) je n'en ai pas besoin. Mais un

peu de yerba maté et du tabac pour les mucbachos

— Ils en ont pour eux et pour vous, c'est notre habitude

de pourvoir les voyag*eurs — Alors, c'est vrai que

vous êtes bons pour les pauvres, on me l'a dit. -- Pour les pauvres ou les riches ég^alement, et vous qui n'êtes pas pauvre, puisque vous avez de si belles armes, si vous voulez cette bayeta (1), elle vous préservera de l'humidité dans les bois. — J'accepte, dit Mendoza, parce que je suis pauvre en nippes, quoique riche en or. Et il frappait sur sa poche d'où il sortit une poignée de quadruples ou onces d'or. — Que faites -vous de tant d'argent? lui dîmesnous. — Je l'ai pris à des Basques, ce matin. — Quel mal vous avaient-ils fait.^ — Aucun', mais je les ai allégés. ... Ça pèse et je me propose de m'en débarrasser au plus tôt. Cettenuit j'irai jouer. Au revoir!

On aurait peine à comprendre un tel cynisme de dégra-

(1) Peluche de laine de fabrique anglaise. Elle est trés-usitëc dans le pays.

dation? Eh bien! ou va voir r^u'il est à la hauteur de la férocité de cette bête fauve à deux pattes.

Mendoza se retira avec ses muchachos, lui neuvième. Aucun, en effet, n'était plus âgé que lui et il n'avait pas encore vingt-deux ans !

Voici comment avait eu lieu la rencontre de ce brigand.

Hilarion et James Le Bas avaient été arrêtés par |un espion de Mendoza qui les connaissait , mais il n'osa pas s'en prendre à deux et les pria de venir voir Mendoza. Celui-ci, caché dans le bois au gué du Pichinango, et entendant le dialogue, monta à cbeval et vint vers ces Messieurs, leur demandant poliment d'aller avec eux jusqu'au Cerro, la montagne où est bâti l'édifice principal du Pichinango. Et c'est ainsi que nous eumes sa première visite, évidemment toute d'exploration pour ce bandit qui ne connaissait plus les lieux dont l'aspect avait complètement changé depuis la formation des bergeries, pendant son émigration.

Tout en nous félicitant de ce que la connaissance avec le brigand , déjà fameux quoique jeune , n'eût pas été faite à coup de fusil , nous comprenions que sa visite et surtout son dernier mot : au rewir ! nous commandait désormais une vigilance extrême.

On va comprendre qu'il eût bien mieux valu que la connaissance eût été faite à coup de fusil.

Mendoza était parti vers trois heures de chez nous.

A sept heures, on introduit chez Benjamin l'un des deux Basque? qui étaient chargés de la coupe des bois dans nos forêts. Ce pauvre garçon était dans un état déplorable , couvert de terre, pâle et consterné. Voici son récit :

«A midi, dit-il, nous étions réunis à dîner. Tout-àcoup neuf hommes apparaissent armés. Ils nous disent que celui de nous qui bougera tombera mort. Huit hom-

mes nous tenaient en joue à douze ou quinze pas de distance. Le neuvième s'avance et nous ordonne de nous coucher le ventre à terre, xllors il demande qui de nous est le chef. Mon associé dit : « C'est moi I » L'homme le prend parles cheveux, l'accable d'injures et lui coupe la gorge... Ils prennent nos nippes, demandent notre argent et nous le donnons , le couteau sur la gorge... xlprès il dit que si nous alloDs avertir Don Benjamin, il nous tuera tous , et que si Don Benjamin fait enlever le cadavre, il ira tuer Don Benjamin lui-même. »

Voilà Texplicalion de la visite de Mendoza et les leçons qu'il donnait à ses muchachos pour les former. — « Mendoza parti, continuait le Basque, nous nous sauvâmes. Je traversai le Pichinango à la nage et restai dans le bois à sécher mes vêtements, en attendant le moment de venir, et me voici. » — Et cet homme ne vous a pas égorgés tous 1 s'écria Benjamin, dans un transport de colère, tant pis 1 pour vous apprendre à être lâches ! Comment, six hommes ont eu peur de neuf enfants 1... Mais, avec une bûche de bois, vous les eussiez fait courir comme des gamins. — Croyez-vous, patron? dit le pauvre homme, mais ils étaient tous armés. — Eh bien 1 vous le verrez demain. Je veux qu'au point du jour, nous allions retirer le cadavre. — N'en faites rien, patron, pour Dieu! l'homme vous tuera. Il l'a dit. — C'est précisément parce qu'il Ta dit que je veux vous prouver qu'il ne le fera pas, et j'irai avec vous sans armes. Qu'on prépare des bâtons, et le petit charriot pour apporter le mort ici.

Il fallait cette énergie quelque peu téméraire pour contrebalancer la consternation produite par cet horrible drame parmi nos travailleurs.

Pendant la nuit, les autres bûcherons arrivèrent.

Le lendemain , au point du jour, six hommes accompagnaient le charriot, à pied, armés d'un fort bâton. Ces bra-

ves Basques juraient qu'ils se feraient tuer ce jour-là. C'était la réaction de leur nature forte, el la honte de leur faiblesse de la veille, due certainement à la surprise.

Arrivés au bois, éloigné de deux petites lieues, je fis arrêter la charrette avec trois hommes^ et entrai avecles trois autres dans le bois. A la vue du lieu du meurtre, l'un des hommes s'écria : Le défunt qui remue! C'était un carnassier quelconque qui, à notre approche, s'échappait de dessous le cuir de vache dont le cadavre était couvert. Mais l'exclamation n'en produisit pas moins une sorte d'hilarité, si l'on peut appeler ainsi l'effet de l'antithèse du mouvement prêté à la mort 1

Lé cadavre enlevé par les trois hommes, je les suivais en portant leurs bâtons pour assurer les derrières.

Nous marchâmes ainsi plus d'un kilomètre. J'avoue qu'il me parut long ! mais je veillais à tous les vents, au travers du bois. J'avais recommandé le silence, excepté au cas où Ton verrait quelqu'un. Heureusement la marche fut silencieuse, et le bruissement seul des feuilles et des branchages escortait le convoi funèbre du pauvre enfant des Pyrénées dans les bois vierges du Pichinango.

De retour au Cerro, le docteur Vavàsseur fit avec soin .'inspection du cadavre, pour en dresser procès- verbal. Indépendamment de la gorge ouverte, il était transpercé de part en part à la région du cœur, ce qui était la manière de carnear enseignée par Mendoza à ses muchachos ! ! Le cadavre fut mis dans une caisse et exposé jusqu'à midi, en plein air. Tous les employés du Pichinango voulurent le voir.

Voilà, leur dîmes-nous, ce que nous avons à attendre de Mendoza, tous sans exception; que ceux qui ont peur s'éloignent d'ici, pendant qu'il en est temps encore. Nul ne répondit à cette provocation.

La moitié de nos hommes restèrent dans la maison, sous

les ordres d'Hilarion, pour faire bonne garde, pendant que l'autre moitié, le docteur Vavasseur et Benjamin en tête , accompagnaient le cadavre jusqu'à la fosse. Là, tous à genoux, Benjamin récita les dernières prières que l'Église consacre , dans notre belle et consolante lithurgie , à la douce espérance d'une meilleure vie dans le sein de Dieu . Puis il profita de l'émotion visible de tous ces braves travailleurs pour leur dire : « Mes amis, songez bien qu'on « ne meurt qu'une fois 1 L'homme qui vit bien, n'a pas peur « de la mort ; seulement le plus tard, c'est le mieux. Aussi, « ce pauvre liomme est mort tôt, parce qu'il n'a pas su « défendre sa vie. Or, sachez qu'un honnête homme résolu « à se défendre, dans une attaque injuste, ne doit pas « craindre six coquins. Sous l'égide de la croîx que nous « allons planter sur sa tombe, encore un deprofundis pour « la pauvre victime qui veillera sur nous tous, du haut du « ciel que lui a ouvert son martyre.»

Puis, on ensevelit le cadavre, et la journée s'acheva dans les mélancoliques causeries que tout le monde comprend, de la part d'un groupe d'hommes isolés de tout secours, et n'ayant à compter que sur la protection de Dieu qui , seul , peut donner force et courage, en de pareilles circonstances.

Le procès-verbal du docteur Vavasseur, rédigé par lui dans les formes, fut signé par tous ceux qui pouvaient écrire et envoyé par la première occasion sûre, au consulat de France à Montevideo. Il devra s'y trouver, enregistré, avec ceux de tant d'autres victimes de cette fatale époque.

Le moral de nos hommes ainsi soutenu, autant que le permettait la situation, nous eûmes, dès le lendemain, avis des menaces de Mendoza, pour avoir, disait-il, osé enlever le cadavre auquel il avait ordonné de ne pas toucher.

Ces avis multipliés chaque jour nous tenaient dans une grande anxiété pour ceux de nos hommes qui sortaient

journellement pour les travaux de la ferme, et pour la garde, à pied, des troupeaux mérinos et des métis les plus fins, concentrés autour de l'édifice principal. Le brave berger Flon, qui ne quittait pas plus ses mérinos que ses propres chiens, emportait aux champs son flageolet, comme si de rien n'était; seulement il y ajoutait une carabine en bandoulière, et il l'appelait sa flûte. Voltigeur de l'armée d'Afrique, il était fait (disait-il) au Bédouin, et il partait chaque matin, en disant : « Qu'il vienne , votre Men- « doza , pas de danger! Je lui défends bien de m'ap-

« procher de plus de cinquante pas » Nous

avions pour lui moins d'inquiétude que pour d'autres moins expérimentés. Aussi les autres bergers à pied avaient ordre de se tenir à la vue de Flon. Par précaution , nous tenions plusieurs chevaux sellés du matin au soir, pour porter secours aux bergers à pied et aux fermiers, en cas de surprise. Flon portait en outre une petite oriflamme blanche pour signaler l'apparition de gens suspects à notre propre vigie du Cerro,

Quant aux pasteurs à cheval de nos diverses colonies , les plus éloignés, qui étaient aussi les plus expérimentés, avaient ordre de se replier, en cas de danger, vers les colonies les plus proches et, en définitive, de se replier tous ensemble chez nous.

Un jour, pour éprouver leur discipline, nous donnâmes le signal d'alarme et, bien que les plus éloignés fussent à une lieue et demie, ils ne mirent pas une demi-heure pour se rendre à l'habitation principale.

Quatre jours avaient passé depuis l'enterrement du pauvre bûcheron .

A la fin du souper, vers neuf heures de la nuit, on nous annonça que Mendoza , arrivé à la cuisine commune, demandait à parler à Don Benjamin, en particulier. A cette annonce, je fis éteindre les lumières, moins une,

ouvrir la porte de la salle à manger à deux battants (elle donnait sur la cour principale), et je passai dans ma chambre, pour prendre mes armes, en ordonnant de faire entrer Mendoza.

Un hôte était à table , homme d'âge et connaissant bien la campagne. II déclara que ce serait une grande imprudence que l'un de nous sortît à l'appel de ce brigand. Maître de l'un de vous , dit-il , il serait maître de tous , et le moindre mal qu'il pourrait faire serait de saccager la maison , etc.

L'avis était juste.

Le domestique porteur de parole revint, disant que Mendoza ne voulait pas entrer, parce qu'il ne pouvait communiquer qu'à Don Benjamin ce qu'il avait à dire.

— Raison de plus , dit notre hôte ; et je fis dire à Mendoza qu'il vînt au pignon nord de la maison , et qu'il me trouverait à la fenêtre , où il pourrait me dire ses secrets en toute sûreté.

En effet , il y vint , et fit de vains efforts pour m'engager à sortir, disant que ce qu'il avait à dire était si important , qu'il ne pouvait parler qu'à l'oreille.

Le dialogue fut long, mais les interlocuteurs invisibles l'un pour l'autre. Au son de voix , je comprenais que Mendoza se tenait sur un côté , à neuf ou dix pas de distance , et la grande obscurité d'un temps pluvieux ne me permettait pas de le voir.

D'autre part, sans lumière dans la pièce , j'étais d'autant moins visible pour Mendoza , qu'il se tenait le plus souvent sur le côté de la fenêtre ouverte.

En l'état , nous aurions passé la nuit entière sans nous apercevoir l'un l'autre.

Mendoza , irrité de la déconvenue , se retira enfin , en criant que celui de nous qui s'éloignerait à deux cents pas de la maison serait égorgé par lui.

Il faudra que ce soit de jour, lui dis-je, et je te répète que de jour tu peux venir quand il te plaira. Bonne nuit !

Il était évident que notre hôte avait donné un conseil d'ami.

Cependant Mendoza avait fait dire par ses muchachos à nos hommes réunis dans la cuisine commune , qu'il leur défendait de travailler, et que eux et nous serions tous égorgés par lui. Nous ne doutions plus qu'il cherchait à nous isoler de nos travailleurs, pour avoir l'occasion d'une surprise qui nous livrerait à lui sans défense.

Déjà nous n'avions plus que des étrangers à notre service, à l'exception de quelques enfants de 42 à 15 ans du pays. Dans ce moment , nous comptions sept nationalités distinctes , y compris un Polonais , des Italiens , des Allemands, des Anglais, un Bolivien, etc.; mais les plus nombreux étaient ces bons et loyaux enfants des Pyrénées , dont le travail robuste aurait fait progresser si rapidement la prospérité du pays, sans cette guerre abominable.

Les menaces de Mendoza ne furent pas sans effet sur cet assemblage de langues diverses , parmi lesquelles il était difficile de soutenir l'esprit d'unité si nécessaire dans cette tour de Babel.

Craignant les effets de la contagion de la peur, nous résolûmes de faire une démonstration qui en imposât au brigand Mendoza, qui s'était décidément installé dans nos bois, au confluent du Rosario et du Pichinango, au lieu où les deux forêts de chaque rivière formaient un massif peu pénétrable, sur un triangle de plus de deux lieues de côtes.

Depuis que les pèons, ou travailleurs du pays, qui sont tous cavaliers, nous avaient été enlevés par la guerre , force était de soigner nous-mêmes, tous étrangers , nos bêtes à cornes de notre mieux. A force de vouloir, nous avions

maintenu ce bétail dans l'habitude du Rodeo (1), et deux fois par semaine , nos trois mille têtes de bétail venaient passer quelques heures à notre vue. On choisissait le bœuf pour la consommation , puis la foule des bêtes s'écoulait lentement dès que cavaliers et chiens se retiraient du Rodeo.

Il fut donc arrêté que nous ferions un rodeo complet , c'est-à-dire que nous suivrions rig-oureusement la lisière des bois sur les deux rivières , jusqu'à nous rencontrer tous ensemble au point central , là même où Mendoza avait établi son quartier-général.

Avant le jour suivant , nous étions à cheval , en trois corps de cinq hommes... plus un éclaireur, l'un des jeunes garçons indigènes. Les trois chefs étaient M. Jean Fielberg, anglais de bonne mine , et expert dans les travaux des champs qui se font à cheval : il commandait l'aîle droite ; Hilarion l'aîle gauche , la plus périlleuse , parce qu'elle avait à s'éloigner davantage et parcourir la plus longue lisière de forêt ; au centre était Benjamin, qui devait , le moins possible , perdre de vue et les deux aîles et les signaux qui pourraient éventuellement être faits de l'habitation principale , où le cher docteur Vavasseur était resté , chargé des invalides , malades ou bouches inutiles, mais sous la garde du brave berger Flon et de ses aides , tous Basques robustes.

Les plus minutieuses recommandations achevées sur tous les mouvements propres à assurer la marche, à l'aube les trois groupes partirent ensemble du Cerro. Le plus ou moins de rapidité dans la marche de chacun d'eux était calculée de manière à ce que tous se rencontrassent , une

(1) On appelle Rodeo un lieu choisi de préférence sur une pente très-douce , et sur lequel on réunit le gros bétail de tous les points du champ dans chaque propriété. On l'y amène à grands cris des cavaliers et aux aboiements des chiens dressés à cet exercice. Là ont lieu les divers travaux si pittoresques pour la marque au feu , la castration, etc.

heure après le départ , au point de réunion convenu. Ainsi fut fait.

Si les enfants , ou éclaireurs , formaient l'avant-garde, les trois chefs étaient à l' arrière-garde pour préserver chaque corps d'une surprise. Ils étaient armés d'un fusil double en bandoulière, deux pistolets et une forte cravache. Les hommes avaient sabres et pistolets , plus un lancier ou piqueur dans chaque groupe.

Au lieu du rendez-vous , les enfants retournèrent en poussant longitudinalement le bétail dans la direction du Eodeo, aidés des meilleurs chiens, qui , dans ce cas , opèrent avec un remarquable instinct la conduite des bestiaux.

Là , tous les hommes se formèrent en demi-cercle , la tête des chevaux faisant face au bois.

Deux à deux , on passait derrière et en dedans du croissant pour rétablir la selle du pays (recado) et serrer Tunique ceinture du cheval , qui en a toujours besoin après une course forcée sur le bétail (1).

On comprend toute la vigilance qu'exigeait cette opération faite à quelque cent mètres de la lisière du bois, d'où Mendoza pouvait s'élancer avec ses muchachos , tous mieux montés et bien meilleurs cavaliers que nous. Par surcroît de précautions, les trois chefs, pourvus d'armes à longue portée , étaient à pied , au centre , et en avant des chevaux.

L'opération finie , nous avançâmes sur une seule ligne , et espacés de manière à ce qu'on pût nous compter, jusqu'à l'endroit où le bois permettrait de marcher à cheval.

Rien ne bougea dans le bois, aussi loin que la vue pouvait atteindre , mais la démonstration était faite pour les

(1) Chaque rodeo est comme une course au clocher. Ni ravin , ni crevasse , ni chardons touffus , rien ne doit arrêter la course à travers champ.

matreros qui pouvaient y être restés cois dans les épais fourrés, d'où ils voyaient sans être vus. Nous trouvâmes divers sentiers tracés de fraîche date , et un foyer éteint. Il était évident que le bois était habité , car du plus loin que nous y pénétrâmes , on apercevait encore plus avant des branchages fraîchement coupés, comme pour en former une hutte.

Nous en avions imposé à Mendoza , car, fût-il absent ce jour là , les traces de nos chevaux parleraient assez éloquemment à sa perspicacité, pour lui faire comprendre que nous avions répondu à sa déclaration de guerre ; mais il ne fallait pas nous arrêter à cette démonstration sans résultat pratique.

Le rodeo achevé , nous chargeâmes un homme sur et résolu d'aller chercher Mendoza , et de lui dire que Don Benjamin voulait lui parler de jour et face à face, puisque lui Mendoza n'avait pas voulu lui parler de nuit. Nous ajoutâmes que son propre intérêt l'obligeait à ne point tarder à venir au Cerro .

Notre envoyé n'eut pas de peine à rencontrer Mendoza ; il le trouva à quelques centaines de pas plus loin que le lieu où nos chevaux n'avaient pu pénétrer plus avant. Il demanda pourquoi nous étions venus si nombreux et si bien armés? — C'est l'usage, lui dit notre homme, depuis le commencement de la guerre. Bref, Mendoza promit de venir ce jour même à quatre heures, en ajoutant que si on voulait le prendre, il ss défendrait. — Vous n'avez rien à craindre de ces messieurs, dit notre envoyé, tant que vous ne leur ferez aucun mal.

A quatre heures précises , Mendoza arrivait au Cerro avec ses mucbachos. Nous étions préparés à le recevoir selon qu'il viendrait en ami ou ennemi .

Arrivé à la cuisine commune, il lit mettre pied à terre à ses hommes, ce qui était une marque de confiance, et

ceux-ci trouvèrent un rôti et le maté qui les attendaient, mais personne à qui parler

Benjamin seul, sans armes, sur le seuil de l'arcade qui unit les deux corps de logis du Pichinang'o, invita Mendoza à venir lui parler.

Sans hésiter, il franchit à pied les 50 mètres de distance et dit; « Me voici, » d'un ton fort résolu.

Eh bien, dit Benjamin, nous sommes seuls ici, ditesmoi ce que vous vouliez me dire la nuit où vous êtes venu.

Sans répondre à la question, il dit qu'il s'était retiré furieux, parce qu'on n'avait pas eu confiance en lui. —

Ici, nous avons confiance en tous et en personne , c'est

selon! Mais notre maison est ouverte, de jour et de nuit, à tous ceux qui veulent y entrer, et vous ne l'avez pas voulu; c'est donc vous qui n'aviez pas confiance. Du reste, il faut en finir de cette situation et nous sommes bien décidés à la paix comme à la guerre, choisissez. — Je veux la paix avec vous, dit Mendoza, évidemment rassuré. — A quelle condition? — Vous me donnerez deux onces d'or que j'ai perdues au jeu sur parole, et c'est sacré, et je promets de veiller sur votre établissement; on ne vous tuera pas une vache sans ma permission, et lorsque j'en tuerai pour manger, je prendrai soin des cuirs et vous ne les perdrez pas. Enfin, lorsque les muchachos auront besoin de maté, ils en viendront prendre ici. — Vous demandez deux quadruples , je vous en donnerai quatre ; mais à une condition , c'est que je vous rends responsable de la vie de mes hommes. Si un seul d'entre eux reçoit une égratignure, c'est à vous que je m'en prendrai. Nous sommes ici vingt hommes, et il faudra que vous nous tuiez tous, parce que jusqu'au dernier, il vous poursuivra avec ce fusil que voilà, pour vous tuer. Et Benjamin montra son fusil de chasse à quelques pas derrière lui. — Bravo !

fit Mendoza, j'aime les (guapos) braves, et j'accepte, parce qu'il ne faudrait pas vingt coups de ce fusil pour me tuer ; les (gringos) étrangers savent viser juste.

Ainsi finit cette scène dramatique , surtout dans les coulisses, car si Mendoza avait attenté à la vie de Benjamin , à un signal convenu , il serait tombé sous six balles à la fois, quoique armé lui-même d'une carabine de plus qu'à sa dernière visite.

Eh bien! cet homme, tel qu'on le connaît, tint à sa parole.

Et depuis lors nos hommes purent vaquer à tous leurs travaux. Bien plus, lorsque nous avions à envoyer au loin, Mendoza, averti, faisait suivre notre envoyé pour veiller sur lui.

Et voilà comment les malheurs de cette terrible époque oblig'eaient les honnêtes gens à pactiser avec les brigands, plus puissants dans le district où ils se fixaient que le chef même du département.

Pendant que ces épisodes nous tenaient dans une continuelle anxiété, M. James Le Bas, fils de notre associé, allait nous quitter pour se rendre à Montevideo. Bon , obligeant et excellent camarade , James Le Bas avait acquis , malgré ses bonnes qualités ou plutôt à cause d'elles, l'antipathie d'un autre coquin, fils, pourtant, d'un honnête voisin du Pichinango. Un jour qu'il était allé aux champs avec M, de la Vallette, jeune français de bonne famille, à nous recommandé par M. Pichon, consul général de France à Montevideo, ils furent poursuivis par deux matreros de la bande dirigée par le fils de notre bon voisin, et essuyèrent plusieurs coups de feu, heureusement sans en être atteint. Seulement, James Le Bas eut son poncho traversé de sept morceaux de balles coupées dont ces hommes chargent une arme à large bouche qui leur

est familière. On l'appelle « Naranjera (1) » et elle est renouvelée de celle des bandits de la Calabre.

Cette attaque directe, jusqu'en vue de la maison, où les brigands cessèrent la poursuite, nous engagea à faire partir James Le Bas , accompagné par Hilarion Poucel et M. delà Valette, avec deux domestiques.

Arrivés près du port , ils eurent le malheur de tomber dans un parti nombreux où se trouvait l'ennemi de James Le Bas. Cet homme, jugeant l'occasion favorable, accablait James Le Bas d'injures et le menaçait de mort, sans doute pour se venger de certaines peccadilles de vol que James

Le Bas lui avait pardonnées Hilarion Poucel, renommé

dans le quartier pour n'avoir guère peur, s'avance entre Le Bas et son agresseur, prend celui-ci par la barbe et dit : « Un garçon [guapo) de courage comme toi, ne voudra pas faire un acte de lâche, n'est-ce pas? » Le ton et et le regard moitié câlin et moitié sérieux d'Hilarion en imposèrent à cet homme qui dit à James Le Bas : « Rendez grâce à don Hilarion ! mais la valise, je la veux »

On lui lâcha la proie convoitée et nos voyageurs purent être conduits au chef du groupe qui les laissa passer. Et James Le Bas put s'embarquer pour Montevideo (2).

Au retour de ce drame, Hilarion et M. de la Valette , pensant qu'ils n'atteindraient pas le Pichinango avant la nuit, aimèrent mieux s'arrêter près du village, chez notre voisin (à 3 lieues) M. Wilson, honorable vieillard anglais. Là, un autre drame les attendait. Arrivés à la maison Wilson, ils la trouvent cernée par Mendoza et ses hommes. — Que venez-vous faire ici, dit Mendoza? — Visiter

(1) Orangère , c'est-à-dire que la bouche a le diamètre d'une orange.

(2) On peut croire que c'est dans ce dernier accident si terrible, que le pauvre James Le Bas a contracté la maladie au cœur dont il est mort quelques années après, à la fleur de son âge. Les orphelins qu'il a laissés n'ont-ils pas un juste droit à être indemnisés î

M. WilsoD. — On n'entre pas, dit Mendoza résolument ; ce vieil entêté ne veut pas me donner ses armes, je vous demande un peu à quoi elles lui serviront ! — Je vais lui dire qu'il les donne, dit Hilarion, à la condition que vous laisserez cette famille en paix. — Allez ! dit Mendoza.

M. Wilson assura qu'il avait tout donné, armes et provisions, excepté un pistolet, mais qu'il le donnerait si Mendoza voulait se retirer. Le traité fait, Hilarion voulut entrer dans la maison avec M. de la Valette, mais Mendoza leur dit : « Si vous entrez, je romps le pacte )^

Celait péremptoire, et pour ne pas exposer la famille Wilson à une visite du bandit, ces messieurs se retirèrent sur la parole répétée qu'il n'inquiéterait pas la famille Wilson. A peine ces messieurs étaient partis qu'ils entendirent un coup de feu Mai.s comme il n'y eut pas de

riposte, ils ne craignirent rien pour la famille Wilson. Bientôt nous apprîmes qu'un jeune charpentier américain (des Etats-Unis) avait été égorgé par Mendoza C'était le même qui avait dirigé les travaux de menuiserie dans la construction du Pichinango. Garçon laborieux et honnête, d'un caractère très-doux , ce pauvre jeune homme allait entrer chez M. Wilson, lorsqu'il fut pris par Mendoza et assassiné sur-le-champ. A cette vue, le vieux Wilson indigné tira son pistolet contre Mendoza, du haut de sa maison, mais Mendoza se retira après ce crime.

Au milieu de cette vie pleine d'alarmes et de dégoût, sans compter les incidents journaliers de partis allant et venant, de malades ou blessés entrant au Pichinango ou en sortant guéris, etc., on comprend combien notre existence était malheureuse 1

Pendant huit mois, privés de toute communication avec Buenos-Ayres ou Montevideo, et nos provisions de bouche épuisées, nous avions vécu de viande et de maïs cuit dans le lait. Notre garde-robe vidée par les mille secours à tout

venant, nous étions très-peu vêtus et littéralement sans chaussures. Mais le brave berger Flon y pourvoyait au moyen de sabots qu'il fabriquait pour tous. Nous avions usé les ressources de M. Médina, un marchand établi à quelques lieues du Pichinango. Il était très-heureux de nous donner à crédit ses marchandises qui s'en allaient, chez lui, en emprunts forcés et en dons faits aux partis qui parcouraient la campagne. En outre, il avait déposé chez nous toutes ses étoffes ou marchandises de prix, les considérant plus en sûreté que chez lui-même.

C'est après dix-huit mois de ces soufifrances que, tout censidéré, il fut résolu que Benjamin irait à Montevideo , avec la laine de nos troupeaux, pour se faire des ressources qui permissent de fournir aux sacrifices qu'exigeait la conservation du Pichinango. Or, l'existence de notre établissement sain et sauf dans sa richesse principale, les bestiaux, était un phénomène, au milieu des ruines qui couvraient le pays. Ce fait connu, excitait bien des envies surtout contre nous étrangers. D'autre part, plus la guerre durait et plus la destruction du gros bétail augmentait dans la campagne. Il était à craindre que , selon les vieilles coutumes , après avoir détruit ou enlevé les vaches des ennemis, on s'adressât, sans façon, à celles des amis ou indifféremment à celles des étrangers.

Dans cette prévision que les faits ont si bien justifiée, j'étais résolu à m' adresser à l'amiral Laine, chef de la station navale française, chargé du blocus de Buenos- Ayres, pour lui offrir de fournir la viande à l'escadre. Il est évident que je pouvais le faire avec un grand avantage pour la marine, en raison du prix élevé qu'elle payait aux fournisseurs d'Oribe, seuls autorisés par lui pour vendre aux escrdres. Je partis donc pour Montevideo.

Mon plan était simple : Dégager le gros bétail du Pichinango des bêtes propres à la boucherie et n'avoir à donner

des soins qu'aux plus jeuues et aux troupeaux de brebis, moins exposés que le gros bétail aux aspirations de la rapine qui grandissait à vue d'œil.

A cette ouverture, l'amiral me dit : — Il faut vendre votre gros bétail et vous en rachetterez h la paix. — Les seuls acheteurs sont les soldats d'Oribe, et il n'est guère bon de s'y fier, lui dis-je. En outre, un décret d'Oribe a défendu de marquer au feu les jeunes animaux , de sorte que la propriété est sans garantie. Une seule voie nous est ouverte, c'est de fournir la viande aux escadres et écouler ainsi, peu à peu, notre gros bétail. Nous pourrons la vendre à un prix bien moindre que celui que paient les escadres, notre bétail pouvant être conduit par des enfants , tant il est doux, et nos bœufs arriveront en meilleur état que les bœufs rétifs et sauvages qui sont conduits par les soldats, à force d'hommes et de chevaux et à marches forcées, etc. — Nos escadres ne peuvent se pourvoir qu'au campement d'Oribe, dit l'amiral, allez-y et voyez si vous obtenez la permission de fournir la viande à mon escadre après vous être entendu avec M. le commissaire.

Les commissaires de l'escadre française accueillirent mon offre avec satisfaction, à cause du prix relativement bas auquel j'offrais le bétail du Pichinango.

J'allai donc au campement d'Oribe avec les embarcations de guerre françaises et muni d'une permission spéciale de l'amiral.

Là, mes ouvertures furent peu goûtées , par la raison très-simple que d'autres profitaient du haut prix auquel on y vendait la viande. J'insistai pour voir Oribe et l'assurer que je ne voulais fournir à l'escadre que le bétail du Pichinango, mon contrat étant formellement limité à ce bétail. On s'arrangea de façon à ce que je ne pusse voir Oribe ; même on dit qu'il était trop irrité contre les étrangers en arme dans Montevideo pour qu'il écoutât mes

ouvertures. J'insistai, malgré tout, pour parler à Oribe, espérant obtenir de lui ce que ses amis me refusaient. Mais on annonça pour le lendemain une grande sortie de la garnison, et, tout considéré, je retournai avec les embarcations de l'escadre française, sans avoir rien obtenu. A la veille d'un combat, le moment n'était pas favorable.

Soit que les ridicules accusations de connivence entre le Pichinango et les amiraux eussent déjà été lancées à cette époque, soit qu'elles aient pris naissance dans cette démarche même, j'eus lieu de croire que ma présence au campement n'était pas vue de bon œil. Des amis, même de longue date, avaient l'air de craindre de se trouver avec moi tête à tête. Mais j'attribuais ces allures au régime de terreur dont les effets étaient visibles chez tous. Entre eux même, les partisans d'Oribe usaient d'une réserve extrême, et l'un d'eux alla jusqu'à dir3, à voix très-basse, que par moments nul ne se jugeait en sûreté

Du reste, pour expliquer le grand nombre des familles sorties de la ville pour vivre près du campement des assiégeants , il suffit de dire que dans ces pays l'empire des factions est assez puissant pour entraîner la ruine et même le sacrifice volontaire de la fortune particulière, dans les collisions des partis. On y appelle cela la force de l'opinion ou le prestijio, espèce d'hydre à laquelle on sacrifie tous les biens de la fortune, de la famille, de l'avenir au succès du général A contre le général B. Chacun de ces héros, qui figureraient avec succès dans nos mélodrames, sont connus sous le nom générique de caudillo , c'est-à-dire chef des partisans. Ces partisans ont été assez simples ou assez rusés pour donner à la causs qu'ils adoptaient le nom si mal placé de Patrie ! Ainsi , pour ne parler que de la République orientale de l'Uruguay, dont Montevideo est la capitale, elle comptait déjà une demi - douzaine de

patries depuis quarante ans qu'ont commencé les

premières velléités d'indépendance :

La patrie d'Artigas de 1810 à 1820 ;

La patrie de Rondeau de 1 820 à 1 830 ;

La patrie de Eiveraet Lavalleja de 1830 à 1835 ;

La patrie de Eivera et Oribe de 1835 à 1 845 ;

Mais cette dernière, qui s'est prolongée pour Oribe jusqu'à 1851 , était compliquée de l'élément étranger qui protégeait Montevideo contre les aspirations de Rosas, protecteur d'Oribe. C'est là l'histoire des noms propres qui ont pu entraîner le plus de niais ou de victimes à leur suite.

Après quelques arrangements financiers qui permettaient aux bergeries mérinos-naz du Pichinango de poursuivre une marche prospère, en dépit des malheurs généraux de la guerre, je quittai Montevideo , bien résolu à n'y plus revenir jusqu'à la paix. Mais je n'avais pas compté avec la prison de Durazno

De retour au Pichinango , à la fin de 1844, j'appris que le brigand Mendoza, gagné par Oribe, avait été appelé au campement où il devait rester désormais, avec le grade de lieutenant. Aussi notre district était-il tranquille, et nous pouvions parcourir nos bois en sûreté.

Le premier semestre de 1 845 s'écoula pour nous dans un état relativement paisible. A part des incidents passagers, nous vivions, pour ainsi dire, dans une constante sécurité, grâce à la vigueur que déployait le colonel Montoro, chef du département , contre les malfaiteurs isolés. Ainsi il avait fait fusiller sur la place publique de la Colonia le malfaiteur Ximenes et son complice dans l'assassinat du dig-ne et regrettable M. Hines, résident anglais. Cette fermeté peu usitée en faveur de l'ordre public, en temps de guerre civile , où chaque brigand peut trouver un pro-

tecteur, avait inspiré une salutaire crainte aux malfaiteurs.

Dans notre difficile situation , nous nous félicitions de voir passer ainsi les heures, les jours, les mois, sans malencontre pour nous, alors que les ruines de la guerre , semées partout , jonchaient la campagne de destructions et de misères. Le Pichinango était devenu l'une des rares oasis d'ordre et de prospérité que l'on pouvait compter, à peine par unité, dans chaque département. Quelques-uns même n'avaient plus un seul établissement dans son état normal.

Après sept ans de travaux inouïs pour faire tout dans un pays où rien n'est fait , les bergeries mérinos-naz du Pichinango étaient en pleine voie de progrès malgré la guerre (1).

En Europe , où tout est fait et où rien de neuf n'est à faire, au moins dans l'élève des bestiaux, où les bras abondent, où la science vient partout en aide à l'industrie, où la sécurité des personnes et de la propriété a passé de la théorie écrite à la réalité pratique, où le résultat peut être calculé d'avance sur la quotité des ressources dont on peut disposer, etc., etc., on ne peut apprécier la juste satisfaction d'un succès tel que celui du Pichinango, au point de vue matériel de la quantité et de la qualité des bestiaux. Au point de vue purement industriel, le Pichinango avait résolu , dans l'élève du mérinos, le problème de la grande et de la petite famille qui, depuis un tiers de siècle , était à l'état de dispute en Europe (2).

(1) Quant à l'influence moralisatrice que cet e'tablissement a pu exercer, il ne nous appartient pas d'en parler, mais il nous est permis d'en appeler à la presse locale de tous les partis et notamment aux adieux si chaleureux publiés, après le départ du fondateur des Berg-eries du Pichinang-o, dans le journal la Republica, du 31 juillet 1859, à Montevideo, sous ce titre . A los treinta anos.

(i2) C'est ce que démontre le 3" compte-rendu depuis la fondation des bergeries du Pichinango, qui servira plus tard à la publication technique que nous ferons pour la satisfaction des maîtres dans l'élève de la brebis.

Le second semestre de i 845 commençait , gros des événements qui devaient naître du résultat des négociations entamées par les ministres de l'intervention à Buenos- Ayres. MM. le baron Deffaudis pour la France et William Gore Ouseley pour l'Angleterre. On a vu au chapitre premier qu'avec ces négociations ont fini les succès de notre vie industrielle, pour faire place à la longue série de nos souffrances dont le récit va commencer.

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