LUNES DU FAMEUX COUSIN JACQUES, CE GRAND HOMME
Toutes ces calembredaines paraissent plaire infiniment à ses souscripteurs, qui de tous côtés lui envoient, avec leurs félicitations sincères, celui-ci un panier de Champagne, celui-là une petite chienne blanche aux pattes noires. Il y en a aussi qui lui envoient des vers, c'est le mauvais côté de la médaille.
Je note en passant tous ces détails, quelque puérils qu'ils puissent sembler, parce qu'ils servent à l'histoire des premiers temps du journalisme, temps de cocagne et de procédés réciproques.
Les Lunes sont un monument élevé à la frivolité,
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cette nymphe en habit de gaze qui ne laisse après elle ni délires ni soucis, et dont le Cousin Jacques avait fait sa muse souveraine. Faut-il citer les bouffonneries qu'elle lui inspira, l lie des Cataplasmes, le Bal des Comètes, V Histoire du musicien Gobnichelli, les Deux Paris l'un sur l'autre, et mille autre caprices de pensée et de forme?
La critique, qui ne sommeille jamais en France, avait bien de temps en temps quelques malices poulie Cousin Jacques, quelques coups de dents pour ses Lunes, mais c'était fort peu de chose. Une seule farce un peu amèrefut dirigée contre lui; voici comment: dans un article allégorique, il avait demandé plusieurs animaux destinés à former une ménagerie supposée. Un plaisant, très-dur d'oreille à l'endroit de la rhétorique, eut la complaisance d'acheter dans le quartier de Sainte-Geneviève un superbe aliboron; il poussa même le faste jusqu'à le faire bâter el équiper de pied en cap : un ruban de couleur rose, attaché à sa queue, flottait au gré du vent; sur chacune de ses oreilles était nouée une rosette d'oreilles de crêpe, bordée d'une colette de satin, telles qu'on les faisait alors dans les magasins de modes. Les deux œillets de son mors étaient deux lunes de cuivre doré. Cela était charmant. Sur le front de la bête, il y avait un papier vert étalant ces mots écrits en grosses lettres d'or : ane pour le cousin Jacques. Cet âne, majestueusement escorté du domestique de l'acheteur , traversa tout Paris au milieu des brocards d'une foule immense, et ne s'arrêta que devant le bureau des Limes.
Il est probable que le Cousin Jacques ne fut pas enchanté de la plaisanterie; cependant il n'en mon-
tra rien, et, comme tout Paris connaissait l'anecdote, il la raconta lui-même d'assez bonne grâce dans un de ses numéros.
Bien avant les Guêpes et les autres petits journaux à la suite, le Cousin Jacques avait donné l'échantillon de ces sortes de plaisanteries intimes où l'auteur se met en jeu, lui et son entourage. Il ne manque presque rien aux. lignes suivantes pour qu'elles puissent être confondues avec les lazzi habituels des feuilles comiques d'à présent : « Notre libraire Lesclapart, ci-devant pont Notre-Dame, va quitter son ancienne maison pour trente-trois raisons très-valables : la première, c'est qu'on va l'abattre, ainsi que toutes les maisons des ponts. Cette raison-là nous dispense de détailler les trente-deux autres. Il va demeurer rue du Roule, vis-à-vis du parfumeur du roi et de la cour. La translation du bureau Lunatique se fera en grande cérémonie, au clair de la lune, vers les sept heures du soir. Ordre de la marche : d'abord un portefaix, ensuite une petite charrette, enfin un autre portefaix poussant la petite charrette. Les Lunes passeront par la rue de Gèvres, le quai de la Mégisserie, près de la Samaritaine, où l'heure carillonnera, la rue de la Monnaie et enfin» la rue du Roule. Il n'est pas nécessaire d'illuminer. »
Des circonstances assez singulières amenèrent, vers ce temps-là, le Cousin Jacques à renouer connaissance avec un de ses anciens camarades de collège, personnage qui devait acquérir sous la Révolution une importance et une célébrité. Un jour, le Cousin Jacques trouva chez son libraire une chanson qui le houspillait et qui, à quelques chevilles
près, n'était pas du tout mauvaise; eu voici les deux derniers couplets, sur l'air : Pour la baronne.
Le Cousin Jacques Était l'an passé bien petit, Mais il sera grand avant Pâques; C'est du moins ce que l'on prédit
Au Cousin Jacques.
Quand Cousin Jacques Au Parnasse (le croirait-on?) Fit pour les fous quelques baraques, Chacun n'y vit que la maison
Du Cousin Jacques.
Celui-ci, dont l'armure était à l'épreuve de bien d'autres traits, s'inquiéta peu d'une pauvre petite flèche décochée par une main anonyme. Neuf mois se passèrent; il avait tout à fait oublié cet incident, lorsque la lettre suivante vint le lui remettre en mémoire : « Cher Cousin Jacques, on remarquait dernièrement, comme un malheur attaché au collège où nous avons été élevés ensemble, qu'aucun de ceux qui s'y étaient distingués n'a rempli dans le monde les espérances qu'il avait d'abord données1 ;
1 . Depuis lors, certains «le ces élèves ont réalisé, et même au delà, les espérances qu'ils donnaient dans leur jeunesse. Après la Révolution, il leur vint l'idée de se compter et de se réunir dans un banquet, chez le restaurateur Yénua, aux Champs-Elysées. En conséquence, tous les anciens élèves du collège Louis-le-Grand furent convoqués, soit par des invitations particulières, soit par la voie des journaux. Il s'en trouva cent vingt, sous la présidence du ci-devant chevalier de boufflers, ce doux el .-pirituel anacréon en perruque à frimas. C'était un spectacle bizarre, touchant et
que vous seul sembliez en ce moment le plus heureux, et nous nous en réjouissions de tout notre cœur. La manière avantageuse dont vous avez parlé de M. Robespierre nous a charmés. Le plaisir que vous aviez à donner des éloges mérités à un camarade m'a reproché ma conduite à votre égard, et m'oblige à me rétracter. J'en fais ici ma confession : c'est moi qui ai composé sur le Cousin Jacques cette chanson, plus gaie, il est vrai, que méchante, que vous avez reçue à la tin de la lune d'août. Au fond, c'est une plaisanterie innocente que je me suis permise, et dont voici le sujet. Quand nous avons vu votre prospectus annonçant votre départ pour la lune, je pensai que vous ne pourriez longtemps vous soutenir à cette hauteur; je blâmai l'entreprise du journal, et, calculant l'éclipsé totale des Lunes, j'en marquai l'époque. Il y eut des paris, et vous êtes vengé de ma chanson, car j'ai eu le plaisir de perdre. »
Cette lettre, datée du mois de mai 1786, était signée Camille Desmoulins, avocat au parlement.
« En la lisant, dit le Cousin Jacques, je me suis rappelé l'apostrophe de La Fontaine : Arrière ceux
philosophique, que celui de tous ces hommes qui s'étaient conduits et signalés de tant de manières diverses dans le cours de la Révolution. Le remuant et doré Fréron coudoyait le législateur Gofïaulx ; Piis fredonnait ses plus jolis couplets à l'oreille du grave de La Place; l'abbé Noël causait comédie avec Picard, qui lui répondait sermon. Les absents, ceux dont on se répétait les noms à voix basse, c'étaient Maximilien Robespierre, Camille Desmoulins, Duport-Dutertre. Une indisposition empêcha le Cousin Jacques de paraître à ce banquet, qui eut lieu le 15 thermidor an VIII (3 août 1800).
dont la bouche souffle le froid et le chaud fn Le fait est qu'il n'a jamais pardonné à Camille Desmoulins ses palinodies, ou publiques ou privées. Voici la note un peu plus que sévère qu'il lui consacre dans son Testament, dont nous aurons à parler : « Il venait me voir avant la Révolution : c'était alors un petit avocat traînant sa nullité dans les ruisseaux de Paris. Il m'empruntait de l'argent qu'il ne me rendait jamais, et me déchirait à belles dents si je ne pouvais pas lui en prêter. J'ai plusieurs lettres de Camille, elles sont en prose et en vers; il avait du talent, beaucoup d'esprit, peut-être un bon cœur, mais une très-mauvaise tête. En calomniant, il ne croyait que médire. Je ne pus retenir mes larmes en le voyant passer pour aller au supplice. »
Ai-je dit que le Cousin Jacques était un charmant musicien, et qu'à son talent de poëte il joignait un talent réel de compositeur? Les airs de ses chansons sont presque tous de lui et il y en a de très-agréables, de l'avis de Grétry d'abord, et ensuite de l'avis de tout le monde, car quelques-uns ont été populaires. Avec ces deux cordes à son arc, le Cousin Jacques ne pouvait manquer d'arriver au théâtre et de s'y faire remarquer par ses qualités originales. Sa position de journaliste lui ouvrit aisément les portes des directeurs.
Ici Ailes de l'Amour, tel est le titre de sa première
pièce, chantée et dansée, un soir du mois de mai, par les comédiens Italiens, avec le succès le plus flatteur. Les Ailes de l'Amour! Combien ce titre est adroit, séduisant et voluptueux! Comme il peint la jeunesse du Cousin Jacques! A l'Amour il n'a demandé rien que ses ailes; à la Muse, il demande moins encore, ce qu'elle voudra, la rose qui pare ses cheveux. Tant d'humilité méritait une récompense : les Ailes de l'Amour la lui donnèrent. Ce petit opéra, où les madrigaux sont semés sur un fond rustique, fut interprété très-agréablement par Carline, Trial et mademoiselle Desbrosses ; on y remarqua plusieurs airs de la composition du Cousin Jacques pleins de gaieté et de fraîcheur. Cinq morceaux furent bissés et applaudis à outrance. Le Cousin Jacques était dans l'enchantement; placé au balcon, il se surprit à applaudir lui-même de toutes ses forces et à crier bravo comme les autres.
La pièce finie, on lit un charmant tapage pour demander l'auteur. Après avoir laissé crier pendant quelques minutes, Trial s'avança sur la scène, regarda en l'air comme s'il cherchait dans les nuages, et s'avisa de chanter un couplet de sa façon, où il était dit que l'auteur s'était allé cacher de frayeur dans son royaume de la Lune. Cette saillie augmenta à un tel point l'enthousiasme du parterre, qu'il fallut absolument que le Cousin Jacques partit sur le théâtre, ce qui lit dire de lui « qu'il faisait mieux les vers que les révérences. »
A la deuxième représentation, les choses se passèrent encore de la même manière, et le Cousin Jacques finit par s'habituer à venir saluer le public. Les Ailes
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de l'Amour furent jouées un nombre de fois considérable, surtout on province, et on les revit avec infiniment de plaisir, en Tan vu, sur le théâtre de la rue de Bondy. Après un tel succès, le Cousin Jacques fut nommé d'emblée complimenteur du théâtre des Italiens, c'est-à-dire qu'on le chargea de composer les pièces de fermeture et de réouverture, honoriliques fonctions qu'il conserva pendant plusieurs années. (Juelques-unesde ces pièces ont été imprimées, soit dans les Lunes, soit séparément.
Il mena une existence assez reposée jusqu'aux approches de la Révolution. D'ailleurs c'était un homme de goûts simples, trouvant son bonheur dans le seul et libre exercice de la littérature. Il lut donc tout étonné, en 1789, de voir entrer le peuple chez lui. Le peuple chez le Cousin Jacques? Oui, vraiment. Sa réputation s'était faite à la sourdine et avait pénétré jusque chez les dernières classes, qui l'aimaient à cause de sa jovialité et de son nom facile à retenir. Le peuple l'entraîna malgré lui à l'hôtel de ville pour le forcer d'écrire le siège de la Bastille. C'est comme si le peuple de nos jours était venu chez Béranger pour I*' forcer d'écrire l'histoire de la révolution de février. Vainement le Cousin Jacques essaya-t-il d'objecter qu'il (''tait chansonnier, rien que chansonnier, et point du tout historien, on ne voulut pas l'entendre. Dix ou douze patriotes l'empoignèrent par le collet et le traînèrent de la sorte jusqu'au milieu de la cour de l'hôtel de ville, que remplissaient en trèsgrand nombre les bourgeois de Paris et les gardes françaises. Là le Cousin Jacques écrivit sous leur dictée le Précis de Vkistoirede la Bastille, en ayant soin de s'arrêter après chaque phrase pour demander si
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c'était bien cela; la phrase n'était conservée que d'après l'avis de la majorité. Bailly, La Fayette et de Lasalle approuvèrent ce Précis, qui fut tiré à cinquante-six mille exemplaires et vendu au profit des familles des assiégeants blessés ou morts.
Cette aventure valut au Cousin Jacques le brevet de secrétaire de la compagnie des Volontaires de la Bastille, avec le petit ruban tricolore portant une bastille renversée. On lui apporta en triomphe deux énormes boulets et une vieille cuirasse pesant trente-deux livres; il mit tout cela dans sa cave, s'imaginantètre enfin débarrassé de ces honneurs pleins de turbulence. Quel fut son désappointement! Le poste élevé qu'il devait au hasard amena chez lui plus de dix-sept cents vainqueurs de la Bastille, qui prétendaient tous l'avoir prise; la chose en arriva même au point qu'il fallut, pendant un temps, un certificat signé du Cousin Jacques pour avoir droit aux privilégesou émoluments accordés par la ville. Depuis huit heures du matin jusqu'à dix heures du soir, son cabinet ne désemplissait pas. «Je fus à même, écrit-il, de connaître de grands monstres; je n'ai point eu personnellement à m'en plaindre. Mes manières honnêtes et la patience avec laquelle j'écoutais les uns et les autres m'ont sans doute attiré la bienveillance de tout le monde. Je les laissais parler à tort et à travers; puis je comparais sans rien dire, je rapprochais en silence tous ces rapports incohérents, et la vérité jaillissait de ce choc d'idées et de faits absolument disparates. »
Le Cousin Jacques, qui n'avait retiré aucun bénéfice de son Précis de la prise de la Bastille, résolut d'utilisertoussesrenseignements;ilen composa pour
son compte un ouvrage intitulé: Histoire de France pendant trois 7nois; mais le moment de L'actualité était perdu. Il fut obligé de revenir et de s'en tenir à ses L unes, qui, elles-mêmes, commençaient à être obscurcies par les brouillards politiques...
Les derniers numéros de cette publication, si gaie à sa naissance, sont attristés fréquemment par des confidences douloureuses sur la situation de l'auteur, sur ses malheurs pécuniaires et sur la difficulté des temps: « Les banqueroutes de plusieurs libraires me réduisent enfin à gémir dans une position voisine de l'indigence. Je suis forcé de quitter mon logement, et il se trouve aujourd'hui qu'ayant travaillé onze heures par jour et une partie des nuits, me refusant jusqu'à la plus légère distraction, faisant honneur à mes engagements, je n'ai rien avancé de mes affaires et je suis retombé dans l'état où je végétais autrefois, et d'où j'avais eu tant de mal à me tirer! On peut donc, avec quelque talent, avec une activité sans égale, avec une conduite irréprochable, avec une réputation et des succès, ne retirer aucun produit de ses veilles? » Hélas! oui, mon pauvre Cousin Jacques; fallait-il une révolution pour vous en faire apercevoir!
Cette fois, il ne badine plus avec ses abonnés, il ne chante plus et ne danse plus en rond avec eux, mais il presse ses rentrées, car il est devenu lui-même son propre éditeur et son propre libraire, depuis qu'éditeurs et libraires se sont réunis pour le voler. Il est allé se loger obscurément rue Phélypeaux, en face de la Vierge, l'escalier au fond de la cour, et là il s'est mis à joindre sans plus de façon à sa littérature un petit commerce d'écrivain public, se chargeant,
comme il l'annonce hautement, des Mémoires, Réclamations, Plaintes, etc., le tout moyennant des conventions particulières.
Il y a même plus: lui qui, jadis, se montrait d'une absolue sévérité au sujet des morceaux de poésie qu'on lui envoyait, il les accueille maintenant sans distinction, et les insère dans les Lunes, sur le pied de quatre livres la page. On voit même s'y glisser quelquefois jusqu'à de la vile prose de marchand; c'est à se croire égaré dans les colonnes des Petites Affiches. Quelle déchéance! surtout lorsqu'on se reporte par le souvenir aux annonces métaphoriques que, seules, se permettait jadis le Cousin Jacques: «On a perdu dimanche, sur le boulevard, entre chien et loup, un coeur fond rose, marqué de taches de feu, piqué légèrement en mille endroits par des pointes de flèches emplumées. Le rapporter à madame de*** qui.donnera une récompense.»
Lunes décroissantes et bien décroissantes, hélas! gaieté qui s'éteint, chansons qui s'effarouchent et s'envolent! Toute l'agonie dolente du dix-huitième siècle littéraire se retrouve, battements pour battements, rimes pour rimes, dans ce petit cahier plein de choses frivoles. Là, danslecoin chaque jour plus étroit que leur laissent à grand'peine les nouvelles de l'Assemblée nationale et les rumeurs des clubs, on assiste aux luttes désespérées du couplet, de l'épigramme et de l'acrostiche contre l'indifférence publique. Plus qu'en aucun temps, le Cousin Jacques se voit accablé devers fugitifs, accourus de tous les bouts de la province, vers à Églé, à Iris, à Chloé, àZulmé, à Aglaé, et généralementà toutes les nymphes consacrées du poétique vallon, Aujourd'hui c'est une Boutade sur une
jarretière coquelicot, demain c'est un Madrigal à la jeûna marquise de Nédonchel qui prenait les boues de Saiut- Amand ; ou bien encore un Impromptu fait sur le palier d'Eugénie, qui m'avait crié bonsoir par la serrure. L'idylle et la romance ne veulent pas céder d'un pouce à la politique. Vainement prend-on la Bastille et égorge-t-on les financiers, Iris se moque de la Bastille et continue de mener paître ses agneaux dans les prés du Cousin Jacques. Pas un gentilhomme decampague, pas un gai chanoine, pas un militaire amoureux,-pas un désœuvré bel-esprit et bon convive qui ne lui envoie sa protestation rimée. Chacun s'efforce de retenir par un pan de leur tunique les Muses attristées; chacun voudrait étouffer, par un refrain pimpant et insouciant en apparence, le bruit que fait la Révolution.
Il faut céder cependant, il faut céder, poétiques abonnés des Lunes! Déjà le Cousin Jacques ne peut plus subvenir aux frais de son journal; il se voit écrasé parla concurrence formidable qui grandit autour de lui. Les Actes des Apôtres, l'Ami du peuple, la Chronique de Paris absorbent l'attention générale. Bientôt il est entièrement éclipsé par Carra, Corsas, Loustalot et autres nouveaux venus que le Parnasse n'attendait pas.
Les Lunes cessèrent de paraître.
Forcé d'accommoder son esprit à la mode du temps et de le tremper aux sources équivoques de l'allusion, le Cousin Jacques improvisa une sorte de divertissement intitulé: la Fédération du Parnasse, lequel fut représenté trente et une fois en un seul mois, sur le théâtre des Beaujolais. Un succès si prononcé l'encouplijsieurs théâtres sollicitaient sa verve de
circonstance, il se mit au pas des événements, et
mérita d'être surnommé le poëte comique de la Révolution.
Nous voici arrivé au plus grand succès du Cousin Jacques, à sa pièce de Nicodème dans la lune, qui lut un événement politique encore plus qu'un événement littéraire. Quatre cents représentations n'en épuisèrent pas la vogue: elle fit la réputation de plusieurs acteurs, entre autres de Juliet, admirable de masque et de jeu, et de Brunet, qui prit ensuite le rôle. Nicodeme dans la Lune ou la Révolution pacifique, folie en trois actes et en prose, fut jouée sur le Théâtre-Français comique et lyrique, précédemment théâtre des Variétés-Amusantes, et précédemment encore Spectacle du sieur Lécluze.
Ce Lécluze, qui se faisait surnommer de Tilloy pour se donner un air de seigneurie, avait eu de la réputation à TOpéra-Comique dans les rôles de charbonnier. Depuis, il s'était insinué dans les bonnes grâces de Stanislas, roi de Pologne, duc de Lorraine et de Bar, qui le nomma son chirurgien-dentiste le jour qu'il perdit sa dernière dent. Lécluze prit l'uniforme ad honores, et ne le quitta jamais. Il lit longtemps antichambre chez le lieutenant de police, et lui demanda la permission d'établir à Paris un spectacle « quatre sous. Le magistrat, intéressé dans la foire Saint-Laurent et désirant la faire revivre, accorda à Lécluze, — sur le refus des autres spectaclesde s'j
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transporter. — la permission d'y fonder le susdit théâtre à quatre <ous. Léeluse fit donc construire rue de Bondy, au coin de la rue de Lancry, une salle qui n'existe plus, et dont il n'eut même pas la gloire de taire l'ouverture, car il revendit presque immédiatement son privilège. « Il avait débuté par prendre un carrosse, dit un de ses contemporains1, et il n'avait pas de chemise; les chevaux mangèrent le carrosse, Lécluze mangea les chevaux, les tilles mangèrent Lécluze, qui fut forcé de se réfugier au Temple. Plus tard, il alla faire les délices de la province. Je lui ai entendu chanter la romance de la Fileuse avec une voix de soixante-dix ans, ce qu'on appelle voix de rogomme; il figurait la quenouille avec son épée et imitait parfaitement tous les mouvements de quelqu'un qui file. »
En 1790, l'ancien théâtre du sieur Lécluze, après avoir traversé bien des périodes de décadence, se releva par la pièce de Nicodème dans la Lune, qui fit entrer plus de cent mille écus dans la caisse du directeur. — tandis qu'elle ne rapporta en tout que seize, cents livres à son auteur. Il avait tout fait cependant : les airs et même le plan de l'ouverture. Les rues de Paris ont retenti pendant plusieurs années de : Colinette au bois s'en alla (que mademoiselle Déjazet nous a rendue dans la pièce des Prés Saint-Gervais), et de la ronde : L'autre jour la petite Isabelle. Car il est juste de remarquer ici que ce n'est pas uniquement par la force de l'allusion que les pièces du Cousin Jacques se sont soutenues au théâtre.