UNE LETTRE DU TOMBEAU
Puisque vous voulez bien quelquefois, monsieur, vous occuper de ceux dont personne ne s'occupe plus, par exemple de certains auteurs du dernier siècle qui ont eu le sort des vieilles lunes, — qui ont brillé, qui se sont éteints et qui ont été oubliés comme les vieilles lunes; — puisque, de temps à autre, votre caprice est ue faire revivre, pour une heure, les enfants prodigues et perdus de la littérature, ceux qui ont été couronnés de roses et qui se sont nourris de glands, mais pour qui la postérité n'a point tué de veau gras; pourquoi ne parleriezvous pas un peu de moi, qui ai été un des plus originaux et des plus amusants, de moi, chevalier de La Morlière, mousquetaire de Sa Majesté et auteur d'Angola?
Je n'ai pas été célèbre, m vous voulez, mais j'ai été
216 OUBLIES ET DEDAIGNES.
fameux autant que qui que ce soit à Paris, autant que Métra le nouvelliste, ou Volange le bouffon. C'est de moi que Rameau neveu a dit : « Ce chevalier de La Morlière, qui retape son chapeau sur son oreille, qui porte la tête au vent, qui vous regarde le passant par-dessus son épaule, qui fait battre une longue épée sur sa cuisse et qui semble adresser un défi à tout venant... » Le neveu de Rameau a ajouté d'autres choses encore, mais ce sont des impertinences que j'ai oubliées et contre lesquelles je vous engage à vous tenir en garde.
Hélas ! monsieur, je sais que ma mémoire a dû vous arriver passablement chargée par mes contemporains. J'ai été trop de mon temps ; voilà ma plus grande faute. Dans le fond, je valais autant qu'un autre; mais, vous savez, on a parfois besoin de personnifier dans un seul homme tous les défauts et tous les vices d'une époque. J'ai été cet homme; on m'a pris comme on aurait pris le premier venu ; depuis lors, j'ai été pour tout le monde et même pour le neveu de Rameau (ô comble du comique!) : cet effronté de chevalier de La Morlière, ce libertin de chevalier de La Morlière, cet impudent, ce réprouvé, — et le reste, oui, monsieur, le reste 1
Cependant, je ne veux pas me faire meilleur que je ne l'ai été, et, bien que le vent soit aujourd'hui aux réhabilitations, croyez que je ne tiens pas à être réhabilité. Je me donne pour ce que je suis, c'est-àdire pour un homme d'aventures, pour un chevalier de fortune; je vous abandonne mes mœurs, peutêtre trop indépendantes, mais ce que je défends avant tout, c'est ma littérature, ce sontmes livres, — ou plutôt c'est mon livre.
Laissez-moi, pendant quelques instants, remonter le courant de mes années orageuses. Une dernière t'ois je veux rentrer dans cette vie où j'ai si longtemps et si diversement tenu ma place. Soyez tranquille, nies mémoires seront moins longs que ceux de mes créanciers, car j'ai l'haleine courte, bien que j'aie beaucoup produit; et je ne compose qu'à petits coups. Vous m'excuserez si quelquefois les opinions philosophiques et le cynisme du temps où j'ai vécu viennent à percer dans mon récit; — les hommes, pas plus que les choses, ne peuvent mentir à leur date. Pourtant, si à de certains endroits de mon histoire restés jusqu'alors inconnus; si à de certains souvenirs du cœur, la note frivole du dix-huitièm? le se brise sous mes doigts tremblants, et que vous ne reconnaissiez plus le chevalier de La Morlière, songez que cette lettre est écrite du tombeau; cela vous aidera à comprendre bien des dissonances.