SOUPER AVEC LA DU BARRY
J'ai fait des soupers plus gais que celui-là. Nous n'étions que deux, elle et moi, dans une salle éclairée comme pour vingt-cinq convives. La Du Barry était parée royalement, on peut le
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dire; elle avait une robe lamée d'or, que des poignées de perles retroussaient, et, sur ses cheveux, divinement poudrés, un loquet chiffonné par une élève de la Duchapt, qui laissait échapper des plumes et des pierreries.
Il était clair, décidément, qu'elle avait voulu me /aire honneur, grand honneur.
Néanmoins, je ne figurais pas trop mal en face d'elle : mon habit était bien un peu flétri, ma cravate un peu rousse (^Denise brûlait toujours le linge en le repassant); mes dentelles étaient reprisées en plusieurs endroits; mais l'air de tête rachetait tout; je pouvais en juger dans les glaces qui nous environnaient.
Pourtant, encore une fois, ce souper avait quelque chose de chagrin.
Les domestiques qui nous servaient laissaient lire sur leur figure une expression de froideur exagérée; ils allaient et venaient sans qu'on entendit le bruit de leurs pas.
A vrai dire, je sentais confusément tout ce que cela signifiait; — et la Du Barry finit par le sentir à son tour. Cela signifiait qu'il y avait à cette table une courtisane et un pamphlétaire, deux personnages de la même étoffe, la pire espèce d'homme et la pire espèce de femme, à ce qu'on prétend. Cela signifiait que le rôti du roi de France était mangé en ce moment par une grisette parvenue et par un chevalier décrié, et qu'un tel spectacle, au milieu de ces lambris dorés, manquait, sinon de curiosité, peut-être de grandeur ou du moins de convenance.
Dès que cette révélation se l'ut faite à nous, — et ce fut l'affaire d'un regard échangé, — nous éprou-
vâmes un embarras que nous ne cherchâmes point à dissimuler. Nous vîmes que nous nous compromettions mutuellement, et que notre véritable place, pour un tête-à-tête, était aux Porcherons ou à la Tour d1 Argent.
Il en résulta que j'expédiai le souper avec plus de diligence que je ne l'aurais fait en toute autre occasion ; — mais je voulais être généreux et faire oublier sa méprise à la Du Barry.
Ses yeux, — ses beaux yeux, — m'en témoignèrent une véritable gratitude.
Les quelques paroles que nous échangeâmes furent banales et prononcées presque à demi-voix.
Après le dessert, elle se leva ; et, pour la première t'ois, me souriant comme elle aurait souri à Louis XY, elle me donna sa main à baiser.
J'y appuyai respectueusement mes lèvres; — et, lorsque je relevai la tête avec une involontaire émotion, elle avait disparu.
Pauvre femme I on dit que vous l'avez guillotinée.