‹ Les oubliés et les dédaignésChapitre 28 sur 42 · DENISE · texte numérisé non relu

DENISE

Le lendemain, je reçus une bourse de cent louis; la favorite avait compris, à la fin.

Jamais argent n'était arrivé plus à propos; Denise faillit en devenir folle de joie.

Cela nous fit vivre pendant une année, au bout de laquelle nous retombâmes dans la gêne. La cabale n'allait plus, j'avais renoncé définitivement au

théâtre; et puis, l'âge m' arrivant, je devins facile à

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décourager. Seule, Denise ne désespérait pas ; elle croyait, ou plutôt elle voulait croire à mon bonheur, à mon étoile, au hasard protecteur. 1\Ioi aussi j'avais cru jadis à tout cela !

Selon ses conseils, — car Denise me donnait des conseils, — j'essayai de me rappeler une seconde fois au souvenir de la maîtresse de Louis XV; j'écrivis les Mémoires de Du Barry de Saint-Aunetz, anecdote du temps de Henri IV. Mais mon appel ne fut pas entendu : ni bourse, ni souper !

Ce fut mon dernier ouvrage imprimé; j'avais soixante et dix ans...

Monsieur, cette dernière partie de mon existence vous paraîtra assez triste; elle n'est cependant qu'une conséquence de ma jeunesse et de mon âge mûr. — Après la gêne, vint la misère absolue; je la supportai mal, car je n'avais ni religion ni philosophie. D'abord, je mis mes amis à contribution , mais comme la liste en était fort courte, je dus bientôt recourir aux simples connaissances, près desquelles je finis par acquérir une réputation d'emprunteur, comme Baculard d'Arnaud. J'avais gardé ce que ne m'ont jamais refusé mes ennemis, c'est-à-dire la verve hâbleuse, l'esprit à flots; j'amusais, j'étais écouté, et, la vanité aidant, je croyais de la sorte rembourser mes créanciers. — Par malheur, toute cette gaieté m'abandonnait quand je rentrais chez moi; le sentiment de ma position avilie reprenait le dessus, et je devenais amer même pour Denise. Aussi, comme toutes les natures aigries par la conscience de leurs propres fautes, je fuyais mon intérieur où veillaient constamment l'angélique patience et la tendresse qui encourage. Je redoutais la

consolation encore plus que le reproche; la bonté m'irritait. Je gagnai à cette humeur maussade quelques vices de plus, et, descendant les derniers degrés de l'échelle sociale, j'arrivai à ne me plaire que dans la compagnie des malheureux; je hantai les cafés équivoques, les cabarets de la Gourtille, je goûtai un acre plaisir à m'enfoncer chaque jour plus avant dans les fanges.

Il me fut donné alors d'apprécier le dévouement admirable de Denise. Toujours riante, même au milieu du plus profond dénûment, elle opposait à notre mauvaise fortune un génie vraiment inventif. Lorsque, les mains vides , je revenais silencieusement m'asseoir au coin de la cheminée sans feu, c'était elle qui s'efforçait d'improviser un repas égayant. Dans les moments extrêmes , elle savait trouver des ressources que je n'eusse jamais soupçonnées : tantôt c'était le traiteur qui avait consenti à s'humaniser jusqu'à la fin de la semaine, tantôt c'étaient deux ou trois pièces d'argent miraculeusement retrouvées dans le fond d'un tiroir. Je ne m'inquiétais pas autrement de cela, — lorsqu'une circonstance fortuite vint m'ouvrir les yeux et les remplir de larmes.

Tassant vers midi, par le plus extraordinaire hasard, dans le quartier de la Petite-Pologne, j'entendis au coin d'une rue les sons d'une guitare, mêlés aux accents d'une voix qui me donna un tressaillement subit. Je pris ma tète à deux mains pour m'assurer que je ne devenais pas fou, et je m'avançai rapidement vers l'endroit d'où partait cette voix connue...

Ah 1 monsieur, vous devinez tout, n'est-ce pas ?

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C'était Denise, — Denise qui, depuis un mois, avait repris secrètement son ancien métier pour me faire vivre 1

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