‹ Les oubliés et les dédaignésChapitre 37 sur 42 · SÉCHELLES · texte numérisé non relu

SÉCHELLES

Ce départ rendit pour quelque temps à Quinette le cœur de sa maîtresse, mais ne lui rendit pas la sécurité des jours enfuis. La petite chambre de la rue Saint-Honoré devint sombre comme la plus sombre

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des chambres maritales, et, tristesse pour tristesse, Suzanne se surprit peut-être à regretter l'intérieur de son ménage de Soissons. Sur ces entrefaites, son amant fut, lui aussi, chargé d'une mission; il partit, la laissant seule à Paris, sans autres ressources que sa figure agaçante et son esprit lutin, dans un temps où la galanterie française était toute réfugiée aux frontières.

Quinette parti, elle se retourna vers Quillet; mais (Juillet avait perdu toute sa belle humeur d'autrefois : il n'allait plus jouer de la flûte au bord des fontaines. Le pauvre homme, navré de sa déconfiture électorale et de l'abandon de sa femme, noyait dans le vin sa politique et son amour. Il répondit laconiquement à Suzanne qui lui avait écrit une lettre pathétique : « Puisque vous êtes à Paris, restez-y. » Et il retourna boire.

Dans son premier dépit, Suzanne composa de verve une espèce de pétition tendant à faire décréter le divorce, et elle l'adressa à l'Assemblée, où le président en lit lecture, aux applaudissements unanimes. Cette pétition, signée seulement : Une amie zélée delà liberté, se terminait par ce post-scriptum : « Mille femmes ont la même sollicitation à vous faire, la timidité les arrête; moi, je la brave par l'incognito que je garde dans ce moment. Mais lorsque par vous je serai heureuse, j'irai vous faire mes remerciements; la reconnaissance est toujours l'apanage d'un jeune cœur sensible! »

Il lui restait à peine dix huit louis; avec cela on ne va pas au bout du monde; Suzanne se contenta d'aller en Belgique. Eut-elle aussi une mission? C'est ce que j'ignore. Trois chevaux de poste attelés à un

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phaéton léger la transportèrent au camp de Menin, où elle commença par s'enquérir du général Biron, pour qui elle avait plusieurs lettres. — Il y a à Versailles un portrait du général duc de Biron; la tête est bien posée, un peu froide au premier aspect, mais élégante et de grand air; l'œil et la bouche s'accordent pour exprimer la finesse et la circonspection ; les cheveux sont poudrés. Lorsque Suzanne se présenta devant lui, elle était vêtue d'une amazone de drap bleu à ceinture tricolore; un chapeau de castor s'inclinait sur son oreille; elle avait une petite badine à la main. Le duc de Biron n'était pas devenu tellement citoyen qu'il ne sentît encore battre son cœur à la vue d'une jolie femme; les traditions de l'OEil-de-Bœuf perçaient de temps en temps sous son uniforme de général des armées de la République. Il accueillit Suzanne avec une grâce parfaite, et il poussa même la complaisance jusqu'à se rappeler l'avoir vue demoiselle. Le général était bien fait, spirituel, aimable comme un grand seigneur; en un mot, il avait tout ce qu'il faut pour plaire, — il plut.

Pauvre Quillet !

Pauvre Quinette! .

Pauvre Hérault de Séchelles !

Mais pourquoi faut-il que la guerre soit l'ennemie la plus cruelle de l'amour? Des rencontres sanglantes venaient souvent distraire le général Biron de sa nouvelle conquête.

Un matin, Suzanne, qui s'était endormie la veille chez les Français, se réveilla chez les Autrichiens; dans la nuit, le camp avait changé de maîtres. Suzanne eut une peine infinie à se tirer saine eUsauve

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des mains des houlans. Le général Bender, au pouvoir duquel elle était tombée, cherchait tous les moyens de l'attendrir : il lui avait fait faire un charmant uniforme de chasseur tyrolien en drap bleu de ciel, les revers queue de serin, de jolies petites bottes à l'écuyère, et le chapeau avec le panache bleu et jaune. Ce fut sous ce costume, après mille traverses, après avoir été arrêtée et emprisonnée comme espionne, qu'elle parvint enfin à rejoindre l'armée française. *

Cet épisode eut pour résultat de la rendre un peu plus prudente; désormais elle se tint à l'écart du théâtre de la guerre et choisit pour résidence, tantôt Yalenciennes, tantôt Lille. Dans cette dernière ville, le Cotisée et la Nouvelle Aventure la virent enchaîner à son char une foule d'adorateurs. Mais son triomphe le plus important fut sans contredit la capture de Dumouriez, qu'elle rencontra aux eaux de Saint- Amand par une circonstance tout à fait singulière, — dont j'emprunte le récit à une correspondance adressée par elle à madame de la W...., femme d'un ancien fermier général, à Paris.

« Je venais de prendre un bain; couverte d'une grande gaule de linon, mes cheveux relevés avec un peigne, j'étais couchée sur un lit de repos, lorsque j'entendis tout à coup frapper à ma porte. A peine avais-je eu le temps de dire : « Entrez, » que je fus fort étonnée de voir un petit homme brun, l'œil pétillant de feu, le front martial, l'air noble. — Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? — C'est à madame Quillet que j'ai l'honneur de parler? Je restai stupéfaite à cette entrée en matière; mais mon interlocuteur avait de l'esprit, et les gens d'esprit savent tou-

jours ne vous embarrasser jamais longtemps. Au bout d'un grand quart d'heure, nous étions déjà en conversation assez familière. Il me complimenta sur ma lettre à propos du divorce, qui venait de paraître dans le journal de Carra. Ensuite nous parlâmes de Tannée : il me dit que Biron avait été bien heureux de m' avoir possédée dans son camp ; cela nous amena tout naturellement à parler de Dumouriez. J'en fis le plus pompeux éloge, ajoutant que sur sa seule réputation je serais femme à me prendre de belle passion pour lui, fût-il un magot. Ce monsieur me répondit : « Dumouriez, madame, a eu votre portrait dans ses mains; de plus, il a beaucoup entendu vanter les charmes de votre esprit, et, en vérité, il vous aime! Disant cela, l'inconnu m'appliqua un baiser. — Monsieur, de quel droit venez- vous m'insulter? Sortez, je vous prie; sortez! — Madame, je ne sortirai pas que vous ne m'ayez promis de venir dîner au camp chez Dumouriez. — Ètes-vous fou, monsieur? La belle recommandation que d'être présentée par vous! »

« Quelques moments plus tard, j'allai me promener dans le jardin des bains : j'aperçus mon écervelé avec deux ou trois généraux ; comme je passais près de lui, je lui fis un petit salut de protection. A quelques pas de là, je rencontrai un officier dont l'âge et l'air d'honnêteté invitaient à la confiance. « Monsieur, lui dis-je en l'abordant, oserai-je vous demander quel est ce militaire aux cheveux plats, en lévite blanche, qui cause avec ces généraux? — Madame, c'est le conquérant Dumouriez. — Que dites-vous ? Mais Dumouriez doit avoir cinquante ans, et celui-ci a l'air d'un jeune homme! — Madame, c'est le gêné-

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rai Dumouriez lui-même que vous voyez là : il a plus de quarante ans en effet; mais en chenille et avec son air de vivacité, il est loin de les paraître. »

Il n'y avait plus à douter. Le soi)-, la voiture de Dumouriez vint la chercher pour la conduire au quartier général. Suzanne fut étincelante, avec une pointe de Sillery dans la tète: le héros la supplia vivement de rester avec lui pendant la campagne; il lui dit qu'il avait besoin d'une femme d'esprit et de caractère. Elle ne répondit qu'en tendant son verre à une nouvelle rasade, et en riant aux éclats, du grand rire des Célimène. Ce n'était pas que son cœur et sa vanité n'eussent pu la retenir auprès de Dumouriez, mais son sérail lui paraissait déjà trop nombreux; d'ailleurs, Félicité Fernig était sa sultane favorite, et Suzanne n'était pas femme à s'accommoder d'un rang subalterne. Elle se sépara de lui le lendemain.

Bientôt ce cœur sans boussole revint à Paris ; — le bonheur ne l'y attendait pas. Repoussée de son mari, elle fut obligée de broder au tambour pour subvenir aux besoins de son existence; mais ce travail était à peine suffisant; elle se délit de quelques-unes de ses robes, puis elle contracta des dettes. Un hasard miraculeux pouvait seul l'arracher à cette fausse position ; ce hasard se produisit sous la forme d'un nègre, qui lui remit une très-belle boîte d'écaillé renfermant cinq cents livres en or. Dans une lettre, accompagnant cette boîte, on lui en promettait autant tous les premiers du mois; d'ailleurs, pas de signature, pas d'adresse, rien. «Ne cherchez pas à méconnaître, disait cette lettre étrange, je ne serai pas assez maladroit pour essuyer un refus, pas même un remercie-

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ment. Je suis trop vieux pour être votre amant, vous êtes trop jeune pour être ma femme. Jouissez de tout ce que vous méritez. Je vous vois tous les jours d'Opéra, je vous rencontre aux Champs-Elysées et aux Tuileries; quand ce n'est pas assez pour moi, je fais le tour de votre maison et je m'en retourne satisfait. Si vous voulez me rendre le plus content possible, faites de temps en temps une révérence en entrant dans votre loge, comme si vous aperceviez quelqu'un de connaissance : j'aurai du moins la certitude que vous vous occupez de moi cinq à six minutes par semaine: cela n'est pas exigeant. »

Qu'on songe que cette lettre, où se retrouvent toute la générosité de sentiments et toute l'élégance du dix-huitième siècle, était écrite en plein 92!

Ce bonheur délicat dura trop peu : une nuit, ce mystérieux protecteur dont, à force de manoeuvres secrètes, elle était parvenue à connaître le nom, fut arrcié et conduit provisoirement à la mairie, où la quantité de victimes entassées le suffoqua à un tel point qu'il expira sur l'heure. Le lendemain matin, Suzanne apprenait la mort du comte de Zimmermann 1.

A cette époque, elle avait déjà commencé à prendre le nom de madame de Morency, — dont elle signa plus tard ses romans. Elle était alors dans tout l'éclat de sa beauté, et lorsqu'elle passait en caraco de satin bordé d'hermine, avec un de ces jolis chapeaux-casques à la mode, il était impossible de ne pas se retourner pour la voir et pour la suivre, — ne fût-ce que des yeux.

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