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Suisse, incarcéré après le 10 aoù

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La façon dont elle lit la connaissance de Fabre d'Églantine est entièrement due au hasard. Elle traversait le Palais-Royal pour se rendre dans la rue Saint-Thomas du Louvre, lorsqu'elle se vit arrêtée par le convoi de Saint-Fargeau. Désireuse de connaître les députés de la Montagne, elle pria quelqu'un de les lui désigner. Un petit homme, qui faisait justement partie du cortège, et dont l'œil brillait d'expression, vint à l'entendre, et, se tournant vers elle d'un air aimable : « Les voici, madame, lui répondit-il en montrant ses collègues. »

On a pu s'apercevoir que la timidité n'était pas le défaut de Suzanne; aussi la conversation s'engageat-elle sur-le-champ entre elle et le petit homme , lequel eût voulu prolonger l'embarras des voitures qui retardait la marche du cortège. « Hélast madame, vous le voyez, nous sommes pressés; de grâce, ditesmoi s'il me sera possible de vous revoir? — Monsieur ! fit-elle en se récriant. — Je sais, madame, toutes les objections que vous pouvez et même que vous devez me faire; mais le destin, qui m'a fait vous distinguer de cette foule, ne m'aurait-il servi qu'à demi ? — Monsieur, répondit-elle avec un sourire malicieux, si le destin s'en mêle, il achèvera son ouvrage. »

Le député s'inclina en lui baisant respectueusement la main, la bagarre se dissipa et le convoi reprit la direction.

Le destin lit son métier en conscience. Chez la personne où Suzanne se rendit, on parla beaucoup de Fabre d'Églantine, les uns en bien, les autres en mal. Comme elle ne le connaissait pas, elle était médiocrement préoccupée de la conversation, quand

on annonça tout à coup le député, objet de tant de blâmes et de louanges. Sa surprise fut extrême en reconnaissant le petit homme qui lui avait fait un doigt de cour, à l'enterrement de Saint- Fargeau; la double réputation dont il jouissait comme poëte et comme homme politique tourna la tête de Suzanne, alouette qui se prenait à tous les miroirs I

Cette nouvelle liaison dura deux mois; tous les jours de beau temps , elle allait chercher Fabre d'Églantine à la Convention, de midi à deux heures, pour se promener avec lui aux Tuileries. Le soir, entre deux pièces, à l'Opéra ou aux Italiens, elle sortait de sa loge, montait en voiture et se rendait au comité de la guerre, d'où elle le ramenait.

Voici ce qui trancha ces amours, que rien ne semblait pouvoir dénouer. Un soir qu'elle prenait l'air sous les ombrages du Palais-Royal, en compagnie de l'auteur de Philinte, un individu passa tout auprès d'elle et lui jeta une rose dans le sein. Suzanne poussa un cri de joie : c'était Hérault de Séchelles ! Voler vers lui et l'accabler des plus tendres questions, ce fut pour elle le temps d'un éclair; Hérault fut dès lors immédiatement convaincu que l'absence ne lui avait fait perdre aucun de ses droits sur ce cœur à demi consumé. — Ramenez-moi chez nous, lui dit-elle, à la façon de la Lucile du Dépit amoureux, et sans s'inquiéter autrement de son poëte.

Pauvre Biron!

Pauvre Dumouriez I

Pauvre Fabre d'Églantine!

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Je suis obligé de sauter bien des feuillets de cette histoire cavalière; — je tâche cependant de conserver les traits qui caractérisent le mieux un homme ou une époque. Hérault dé Séchelles, qui avait de l'influence, fit de la Morency une buraliste de loterie; il lui donna en outre un délicieux petit pavillon couvert en ardoises1 et situé à Chaillot, près de Sainte-Périne, dans lequel il s'attacha à ressusciter les mœurs et les plaisirs des petites maisons, aidé de son ami d'Espagnac. Mais au milieu de toutes ces folies, Hérault était souvent triste, agité; dans ses moments d'abandon, il répétait : « De sinistres pressentiments me menacent; je veux me hâter de vivre... et, lorsquV/s m'arracheront la vie, ils croiront tuer un homme de trente-deux ans... j'en aurai quatre-vingts! car je veux vivre en un jour pour dix années... »

C'est en parlant de ces moments d'ivresse que la Morency écrivait six ans plus tard : « Le bonheur était filtré à travers les craintes. » Du reste, les alarmes de Séchelles n'étaient pas sans motif; un so;.r, à souper, un de ses amis lui demanda : « Hérault, êtes-vous bien avec Robespierre?» Il pâlit à cette question et ne répondit rien. Peut-être était-ce un avertissement, car déjà, la veille, d'Espagnac avait été conduit à l'Abbaye. Le reste du souper ne fut pas gai, et Hérault de Séchelles se retira de bonne heure, en prétextant un rapport à faire pour le lendemain.

1. Ce pavillon, nommé l'Amitié, avail été bâti pour une amie de l'abbesse de Sainte-Périne. 11 y avait d< ux. entrées : une par la communauté, et l'autre par le jardin d'un vieux marquis, dont le mur était mikven.

Le lendemain, il était incarcéré, et Suzanne était conduite aux Anglaises.

Son écrou portail que l'on avait saisi chez elle une liste de conspirateurs de tous les ordres. Méprise singulière! cette liste n'était autre que celle de tous ses amants; un simple badinage allait coûter la vie de L'être qu'elle aimait le mieux au monde. En effet, quelques jours après sa détention, mettant le visage à une petite lucarne qui donnait sur la rue, elle entendit Le crieur du journal du soir annoncer la mort de Fabre d'Églantme, de d'Espagnac et d'Hérault de Séchelles. Suzanne était le et montée sur une mauvaise table; elle tomba à la renverse et se fracassa la tête. Trois mois s'écoulèrent avant qu'elle put recouvrer la raison...

Que vous raconterai-je encore de cette existence? Délivrée de ses fers et ne sachant où aller, elle alla à l'hôpital et y demeura un an. J'ai oublié de dire qu'elle avait divorcé : du côté de son mari, elle n'avait donc aucun espoir de refuge; d'un autre côté, Quinette était prisonnier en Autriche; et puis, c'est triste à avouer, les souffrances et la maladie avaient altéré les traits de Suzanne; il ne lui restait plus qu'un parti à prendre, détestable et désespéré, c'était de se jeter... dans la lit té-rature. Le genre facile des romans d'alors la séduisit: avec ses souvenirs, elle composa plusieurs ouvrage d'une physionomie baroque, écrits dans un style sans nom, pétulant, obscur, sentimental, effronté. Celui qui lit le plus de bruit, c'est-à-dire de scandale, est intitulé : [UyrÎM ou VEcueil de l'inexpérience ; elle y a rassemblé les principaux événements de sa vie, et s'y est peinte elle-

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même sous différents pseudonymes. Ce livre curieux et rempli de délire fut publié dans l'an VII; il se vendait a à Paris, chez l'auteur, rue Neuve-Saint- Rocb, n° 411. » En tête était son portrait gravé, avec ce quatrain au-dessous :

Docile enfant de la nature, L'Amour dirigea ses désirs; De ce dieu la douce imposture Fit ses malheurs et ses plaisirs.

Illyrine fut lu par tous ceux qui connaissaient l'auteur et par tous ceux qui désiraient le connaître, si bien que le surnom à' Illyrine resta à la Moreney. Charles Nodier, dans ses notes du Banquet des Girondins, parle d'elle comme d'une femme qu'il fallait avoir à souper.

Sur ces entrefaites, Quinette revint à Paris et fut un peu ministre, comme tout le monde. La Moreney ne demeura pas la dernière à aller le voir; mais il paraîtrait que le ministre n'était plus qu'un tiède amant, à en juger par les nouvelles confidences que cette dangereuse maîtresse crut devoir consigner dans un autre ouvrage : Rosalina ou les Méprises de l'amour et de la nature. Elle s'adresse à une amie :

« Quant à mon premier amant, Q te, qui devint

ministre, l'ambition avait captivé toutes ses facultés. Son élévation lui avait tourné la tète; c'était un grand enfant, que le hochet du costume amusait au point que, m'ayant donné une audience particulière, il était surchargé de tout le harnais ministériel, dont il alfecta de nie montrer tous les détails. 11 me parut, je te l'avoue, superbe sous ce riche accoutrement; et mon pauvre cœur fut encore sa

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victime. Il voulut prendre avec moi un air de protection; mais, un peu remise du trouble que j'avais éprouvé en voyant pion nom obligé de passer successivement par les oreilles et par la bouche des sentinelles, d'un secrétaire et d'un valet de chambre, pour parvenir dans le salon d'audience de sa nouvelle majesté, je repris à mon tour toute ma dignité et je lui lis sentir que j'étais toujours son égale. Il m'entraîna dans son arrière- cabinet , et dès que nous fûmes seuls, oubliant un moment sa grandeur, il me prit la main, daigna la porter à ses lèvres et me balbutia quelques compliments. « Arrêtez, lui dis-je, la scène est bien changée; vous êtes aujourd'hui un petit souverain, je ne suis qu'une citoyenne obscure; ce ne sont point des doux propos que maintenant j'attends de vous, mais je rappelle à votre honneur, à votre délicatesse, que c'est à l'amitié à payer les dettes de l'amour. »

« Eh bien, le croiras-tu? Q te accueillit toutes

mes propositions; il s'informa avec l'intérêt le plus tendre de ma santé; il m'inonda d'eau {bénite de cour, et je sortis de son palais ivre de satisfaction. Cependant, plusieurs jours s'écoulèrent, je n'entendis plus parler de lui. Je me rappelai à son souvenir. De nouveaux rendez-vous me furent donnés; souvent je m'y présentais avec humeur, même avec des nuances de dépit; mais sitôt que je l'apercevais, sa main n'avait pas plus tôt touché la mienne, que je ne pouvais plus lui en vouloir. 0 ma bonne! je fus complètement sa dupe; il me leurra de promesses pendant quelques mois, et il finit par être éconduit du ministère sans avoir rien fait pour moi,

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ni même pour personne... Je ne puis passer sous silence que, dans l'intervalle que nous fûmes bien ensemble, je lui fis cadeau d'un exemplaire en vélin d'Illyrine ou VÈcueil de l'inexpérience, et qu'il n'a pas eu la délicatesse de me payer d'une manière quelconque. Comme cet ouvrage, dans plusieurs endroits, peut flatter sa vanité, il l'a reçu avec plaisir. — J'oubliais de te dire qu'il est époux et père; il a épousé une adolescente qui lui a donné deux rejetons ; ils habitent ensemble dans un département de la ci-devant Picardie, où le gouvernement a encore eu la générosité de donner à ce grand inutile de France une préfecture, etc., etc. »

Voilà pour son amant.

Son mari a aussi son compte, quelques pages plus loin. « Je sais qu'il habite une petite campagne; qu'il s'occupe des plaisirs champêtres et qu'il finit par pratiquer les vertus rurales. Trai-je fermer les yeux à cet époux aussi extraordinaire par ses rares qualités que ses nombreux défauts? Je l'ignore encore. Mon orgueil ne fera pas le premier pas ; il est aussi indestructible que mes sentiments pour lui, qui reprirent toujours une espèce de consistance dans les lacunes que j'ai eues d'une passion à une autre. Sans doute le gage de notre hymen a beaucoup contribué à ces petites réminiscences, et ma Clarisse (cette charmante enfant promet et donne les plus douces espérances) est l'objet des adorations de son père, qui a réporté sur elle la tendresse qu'il avait eue pour sa Suzanne. »

Quel langage! quelles idées! Est-il possible de montrer plus de naïveté dans la corruption?

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Avant de fermer Rosalina, je veux citer une phrase qui touche aux derniers confins du grotesque : « La lune était dans son plein et mon cœur dans son vide. »

Les autres romans de la Morency sont d'une valeur moindre comme originalité; les titres en font connaître le genre. Ce sont : Orphana ou la Fille du hameau, Lise ou les Ermites du Mont-Blanc, Euphémie ou les Suites du siège de Lyon; d'autres encore, composés à la même époque et presque coup sur coup.

Euphémie (an X) est moitié roman et moitié histoire, ou plutôt est tout ce qu'on voudra, si l'on s'en rapporte à l'auteur, qui s'exprime de la sorte dans la plus étrange des préfaces : « Cet ouvrage est historique, moral, philosophique, badin, profond et austère; il contient la description de Turin, un abrégé des lois du Piémont, des renseignements sur son commerce, son industrie et la manière dont la police y est exercée. » — On aurait tort de se fier à l'authenticité de certains faits racontés par elle et relatifs aux massacres lyonnais.

Au bout de quelques années, la Morency, dont la plume commençait à sécher dans l'écritoire, parut vouloir revenir à sa première manière, à la manière à'Illyrine. Son dernier roman, mêlé d'une quantité prodigieuse de vers, Zéphyra et Fidgella ou les Débutantes dans le monde (1806), est d'une effervescence que rien n'égale et semble même indiquer un certain dérangement d'esprit.

D'ailleurs, à partir de ce moment et de ce livre, la Morency disparut complètement du monde littéraire.

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Quelle fut sa fin? On nous a dit que la mort de ses parents l'avait rendue à l'aisance. C'est une fin comme une autre, et nous n'avons pas cherché davantage. Là où cessait l'écrivain, la courtisane ne pouvait plus nous intéresser.

Un matin d'été, — par un beau soleil normand, — un petit bonhomme, d'une quinzaine d'années environ, cheminait sur la route de Caen à Rouen. Il s'était évadé la veille de chez les Grands-Chapeaux, ou frères de la Doctrine chrétienne, et il allait, sans savoir où, avec dix-huit francs dans sa poche. En passant dans un gros bourg, ses yeux rencontrèrent ce placard tracé à la main : « Par permission des magistrats : la troupe des grands comédiens ambulants donnera, ce soir, une représentation de la Vie et la mort de N.-S. Jésus-Christ, tragédie en cinq actes, ornée de tout son spectacle. »

Gomme Pierre Plancher, c'était le nom du jeune homme, n'avait jamais vu jouer aucune pièce de théâtre, il s'informa de l'hôtel des comédiens. On lui indiqua l'auberge de la Croix- Blanche.

Sur le seuil, il rencontra saint Joseph lui-même, qui était le directeur de la troupe et avec lequel i}

eut l'honneur de s'entretenir en attendant la représentation. Il fit plusieurs questions sur la pièce et sur les acteurs : « C'est sans doute monsieur votre fils qui joue l'enfant Jésus? lui demanda-t-il. — Non, c'est un de mes camarades qui est allé se faire faire la barbe à quatre pas d'ici. — Et la Yierge? — Elle est là-haut à se rafraîchir avec deux militaires dont elle a fait la connaissance en route. »

Pierre Plancher ne crut pas pouvoir se dispenser d'offrir à dîner au directeur, qui accepta avec empressement. Bientôt le fumet d'une soupe aux choux et au lard attira deux nouveaux personnages, Ponce- Pilate et la Madeleine, qui s'invitèrent sans façon. La Madeleine était une jolie fille aux lèvres souriantes; elle s'assit à côté de Pierre Plancher, à qui le cidre et l'amour tournèrent bien vite la tête. En peu d'instanls, il devint l'ami de tout le tripot comique, — et ce fut en trébuchant qu'il alla prendre place sur un des bancs de la salle , pour assister à la représentation.

L'hôtelier avait loué à ces nouveaux Confrères de la Passion une grange assez vaste. Des rideaux de serge verte, détachés d'un lit à quenouilles et bordés en rubans de soie jaune, figuraient le rideau d'avantscène. Quelques pièces de tapisserie de Bergame servaient de toile de fond; d'autres étaient ajustées en coulisses. Six chandelles fichées dans autant de pâtés de terre glaise imitaient la rampe. — L'orchestre, composé de l'unique ménétrier du bourg, jouait l'air de la Bourbonnaise sur un mauvais violon de Mirecourt. Je ne rendrai pas compte de la manière dont fut exécuté le mystère annoncé : ouvrez le roman de Scarron à la première page venue.

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Pierre Plancher n'avait d'yeux et d'oreilles que pour la Madeleine; aussi ne se pressa-t-il pas d'abandonner l'auberge de la Croix- Blanche. Plusieurs jours s'écoulèrent pendant lesquels il ne quitta pas d'une seconde les saints et les saintes, ses nouveaux camarades. Au bout d'une semaine, l'aubergiste, justement inquiet, monta chez lui avec un mémoire s 'élevant à plus de cinquante livres. Plancher, dont les dix-huit francs n'avaient pas multiplié depuis sa fuite des ignorantins, se vit tout penaud, — et déjà l'aubergiste menaçait de lui faire un méchant parti, lorsque les comédiens ambulants accoururent à son secours. Ils s'offrirent à payer la dépense du petit Normand, à la condition que celui-ci entrerait immédiatement dans leur troupe, où il ferait les Anges dans les mystères et l'Amour dans les pastorales.

Ce fut ainsi que se décida la vocation de Philippe- Alexandre-Louis-Pierre Plancher, né à Caen, — d'autres disent à Mortagne, — d'autres à Saint-Pierresur-Dives, — vers 1751. A peine eut-il monté sur les planches, qu'il troqua son nom de famille contre le pseudonyme plus coquet de Valconr. Les théâtres étaient alors inondés de Belval, de Saint-Phar, de Florbelle, deRosanville, deDorfeuille; touscesnoms, plus doux à prononcer que ceux des bergers d'églogues, faisaient ressembler les affiches de spectacle à des rayons de miel, — on se délectait rien qu'en les lisant. Plancher-Valcour s'accommoda assez bien, dans les commencements, de cette vie hasardeuse et plaisante, qui avait pour lui les allures d'un perpétuel mardi-gras. Il était jeune, bien tourné; il avait la gaieté dans le cœur et dans les yeux; il ne rencontra partout que des Madeleines.

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Après avoir joué des mystères, il voulut jouer des comédies. Il changea de troupe et débuta dans l'emploi des grandes casaques, qui comprend les principaux valets de l'illustre répertoire. 11 n'y eut pas moins de succès que dans les anges. Le nom de Plancher- Valcour est lié avec celui des fameux cabotins, tels que Dumaniant, Collot-d'Herbois, Patrat. Nul plus que lui n'a couru la France; nul ne s'est agité davantage sous le lustre et sous les frises. Il a été un des plus charmants héros de ce monde équivoque de coulisses, qui est la fête des tables d'hôte, la joie des officiers de garnison , le scandale des bourgeois de petite ville. Il a été un des rois de ce royaume de Cocagne où chacun représente et incarne une création de quelque grand rêveur, et où les femmes ont fait un pacte avec la jeunesse, la poésie et la beauté, depuis six heures du soir jusqu'à minuit. — Plancher-Valcour a promené la nonpareille de Gros-René et la cape changeante de Sbrigani jusque dans les derniers recoins de la province, allumant en tous lieux l'esprit de Molière comme un phare, et passant volontiers de l'amour de la comédie à la comédie de l'amour. Quand ce n'était pas Dorine ou Nicole, la servante aux beaux bras el à la fine jambe enfermée dans un bas de soie rouge, c'était quelque discrète Elmire de faubourg qui le recevait, sur le soir, dans une petite chambre où il y avait une table servie.

Ainsi faisant, il devint poëte, ce qui est tout naturel; non pas poëte de comédie, cependant, mais faiseur de vers tendres, galants, erotiques; conteur de boudoir et d'alcôve; chroniqueur indiscret de Paphos, de Cythère et d'autres lieux. Il accorda ses

pipeaux et se mit à raconter, en rimes quelquefois normandes, les espiègleries de Vénus et de sa cour. Lorsqu'il en eut amassé de quoi faireun volume, Plancher-Valcour marcha à grandes enjambées sur Paris. Rien ne réussit comme la jeunesse, comme le bon air, comme la confiance, un peu hardie, un peu insolente même! Du premier coup, il trouva un éditeur qui lui imprima tout de suite ses vers, avec joli frontispice gravé, et qui lui donna même un peu d'argent. C'était miraculeux ! — Plancher-Valcour, se trouvant bien à Paris, y resta, laissant de côté l'art dramatique, qui, après tout, pouvait bien attendre. Il loua une chambre au sixième ou au septième étage, et là-dedans il rima du matin 'au soir, commeun enragé. Son premier recueil, un peu déshabillé, avait fait quelque bruit; il l'avait intitulé : Le Petit-Neveu de Boccace ou Contes et Nouvelles en vers. Ce sont des badinages couleur de rose, qui ne peuvent être lus que dans une société légère , après un dîner aux bougies, et lorsque les valets sont congédiés. Voici le ton du prologue :

J'ose évoquer ton ombre dans ce jour, 0 La Fontaine! ô mon maître! ô mon guide! Ma Muse encore et novice et timide Va crayonner les ruses de l'Amour.

Prête à mes chants cette grâce ingénue, Ce voile transparent qui ne fait qu'agacer,

Et qu'avec art tu sus placer

Sur la volupté demi-nue.

Plancher-Valcour demeurait dans la même maison que le traducteur de La Place, lequel avait alors plus de soixante-dix ans et ne semblait pas s'en douter*

La première fois qu'il alla le voir, Plancher-Valcour trouva ce vieillard occupé d'un travail assez étrange, digne d'une imagination ravagée par les romans anglais : c'était un recueil d'épitaphes sérieuses et badines en trois volumes, — recueil dans lequel il avait compris tous ses amis, morts ou vivants. La Place accueillit le jeune poëte avec affabilité, sourit aux petits vers qu'il lui débita et ne lui donna pas plus de conseils qu'il ne fallait. Aussi Plancher- Yalcour revint-il le voir souvent. Il passa une année dans cette maison , une année de bonheur et de rêves, à la fin de laquelle, son libraire refusant de lui imprimer un second volume, il redescendit de son sixième étage et retourna en province, Crispin comme devant.

Mais il avait mordu au fruit de l'arbre du beau et du laid : désormais il était acquis à la littérature. Tout en jouant les grandes casaques, il composa plusieurs pièces de théâtre, qu'il fit représenter en chemin, telles que le Siège de Poitiers, drame lyrique en trois actes, les Petites- Affiches, et des proverbes dont s'empara le répertoire des Variétés-Amusantes. Celui qui est intitulé : A bon via point d'enseigne, donne une idée de sa manière satirique et enluminée. Les noms des personnages y sont analogues à leur qualité ou à leur emploi : un négociant s'appelle Calcul de la Tonne d'or, un maître écrivain Coulé, un orateur improviste (sic) des boulevards, Plein-Vent. Ce procédé naïf, que les maîtres n'ont pas dédaigné (Regnard donne le nom de Scrupule à un notaire, et Le Sage celui de Sépulcre à un médecin), est poussé à l'excès par Plancher-Valcour, qui n'a guère, du reste, que ce seul comique.

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Après ce nouveau tour de France, qui dura sept ou huit ans, Plancher- Valcour, de retour à Paris, obtint l'autorisation de bâtir, sur le boulevard du Temple, à côté de l'hôtel Foulon, un petit théâtre auquel il donna le nom de Délassements-Comiques. Il y était à la fois auteur, acteur et directeur; il y jouait tous les genres, depuis l'opéra-comique jusqu'à la pantomime et au ballet. Cette entreprise prospéra tellement, que les grands théâtres en devinrent jaloux, et cabalèrent si bien auprès du lieutenant de police que celui-ci défendit aux acteurs des Délassements de jouer autrement que derrière une gaze. Mais le lieutenant de police comptait sans la Révolution : un soir, le lendemain ou le surlendemain de la prise de la Bastille, Planclier-Talcour déchira la gaze en criant : — Vive la liberLé !

Avec ce mot, l'auteur du Petit-Xeveu de Boccace a fait son chemin sous la République. Faire son chemin, en style révolutionnaire, cela veut dire : sauver sa tête. Plancher-Yaieour donna dans le côté excessif des auteurs de circonstance : il composa des sans-culottides et chercha des applaudissements dans la boue. Le théâtre Molière, dont il fut pendant quelque temps le directeur, et le théâtre de la Cité reçurent tour à tour ses élucubiations cyniques. Dans le Vous et le Toi, opéra-vaudeville, représenté le duodi, deux pluviôse de l'un second, Plancher- Valcour s'exprime en ces termes sur les modérés :

Air de l'Amour qw

Ce mot seul me met en courroux :

Un modéré! quel monstre infâme!

Oui, dans l'ombre, ces gens sans âme .Nous portent le plus grand des coup-..

Fallait-il aller chercher l'air de Y Amour quêteur pour y accoler ces stupidités affreuses?

Cela est pour les vers, — voici pour la prose maintenant : « Te souviens-tu, père Marcel (c'est un jardinier qui parle), de c'te dame de Rome, qu'était la femme d'un consul? C'est comme qui dirait, j'crais, la mairesse de not' village... aile lit, morgue, d'ses deux enfants, un Pelletier et un Marat; car y périrent tous deux , comme ces braves représentants que j'pleurons encore tous les jours, pour avoir pris l'z'intérêts du peuple trop à cœur ! »

Non content d'être devenu un pareil sauvage , Plancher- Valcour s'était rebaptisé une seconde fois : il se faisait appeler Aristide Valcour, et il ne jouait qu'avec la cocarde à l'oreille. C'était presque un homme important. Citons encore parmi ses pièces : le Gâteau des Rois, la Discipline républicaine, le Campagnard révolutionnaire et le Tombeau des Imposteurs ou l' Inauguration du Temple de la Vérité. Cette dernière pièce, qui n'a pas été représentée, était destinée à la Comédie française.

Un jour, il se trouva face à face avec le vieux de La Place, qui était devenu centenaire. Le doyen des hommes de lettres ne faisait plus d'épitaphes ; il avait abandonné ce soin au Comité de salut public. La Place ne reconnut pas tout d'abord son ancien voisin dans le citoyen Aristide Valcour. Il se rappelait bien, en effet, un jeune poëte anacréontique qui chantait Eglé et les jeux sur la fougère ; mais l'acteur énergumène du théâtre de la Cité lui était entièrement inconnu. Du reste , le pauvre La Place était bien près de sa fin; telle est la force des habitudes qu'il mourut pour avoir été forcé de quitter un loge-

ment ([u'il occupait depuis vingt ans. Le propriétaire lui annonça un jour que la maison était vendue; frappé de cette nouvelle, le Nestor de la littérature s'écria : « Ahl vous me faites un grand chagrin, je ne mJy attendais pas, et je m'étais arrangé pour mourir ici. — L'acquéreur ne vous pressera pas, répondit le propriétaire; prenez un mois, six semaines... — Quinze jours, c'est assez, » murmura tristement La Place. Effectivement, saisi par ce coup imprévu, il mourut avant l'expiration de la quinzaine, le 10 mai 1793.

Plancher-Valcour traversa la Terreur et aborda paisiblement au Directoire. A cette époque, le gouvernement voulant récompenser en lui la passion politique et l'impiété, — il venait de publier un poëme héroï-comique sur le Consistoire ou l'Esprit de l'Église1, — le nomma... Devinez quoi? Juge de paix au faubourg Saint-Martin. Juge de paix lui, le citoyen Aristide, qui s'était dit autrefois de si dures et de si plates vérités, sur l'air : Aussitôt que la lumière.

Chacun de nous à sa manière, Se rend utile à l'État :

Les uns défrichent la terre, * Les aut' volent au combat.

1 . « Voici le coup de pied de l'àne, dit le libraire Colnet dans ses É tiennes de l'Institut; ce poème donne une bien mauvaise idée du cœur et de l'esprit de son autour; on le croirait écrit par un cocher ivre sortant du cabaret. Voici la plus noble comparaison qu'il ait employée :

Pour faire niche à Dieu, près de ses favoris,

Le diable est comme un chat qui guette une souris. »

Sous son honorabl' costume,

Un jardinier, m'est avis,

Vaut mieux qu'tous ces homm' de plume

Qui n'font rien pour leur pays!

Oui, juge de paix. Il rendit la justice dans la division du Nord. Mais ce fut un juge de paix de fantaisie, un fonctionnaire sans dignité et sous lequel le comédien se faisait jour à chaque occasion. Le 1er vendémiaire an VIII, dans l'église Saint-Laurent, devenu le Temple décadaire de la Vieillesse, il récita à haute voix un poëme sur la République. On remplaça le juge de paix Plancher-Valcour, qui, n'ayant plus à attendre de nouveaux bienfaits de la 'part du pouvoir, rentra au théâtre, où il se consola de sa destitution en jouant les magistrats pour rire.

En 1807 et en 1808, il était au Théâtre de l'Impératrice ou second Théâtre-Français. « Comme comédien, écrit M. H. Audiffret, il avait le jeu sec et froid, mais la diction correcte et facile ; et , dans les premiers rôles, puis dans les pères nobles qu'il joua, il portait mieux l'épée que certains grands comédiens. »

Depuis lors, la vie de Plancher-Valcour s'écoula doucement au milieu des loisirs littéraires. 11 fut un des maîtres du mélodrame et obtint de très-grands succès avec des choses intitulées : la Forêt bleue, V Homme invisible , Octavie et Zoraïde , le Secret des Vengeances. Une spéculation de librairie fructifia également entre ses mains : je veux parler de la publication des Annales du Crime et de V Innocence, ou choix des Causes célèbres, en vingt volumes. Dans cette compilation où, par parenthèse, le clergé n'est pas épargné, — vieille habitude républicaine! —

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Plancher- Valcour se donne le litre d'ancien avocat, titre que je retrouve dans plusieurs biographies. Je me demande où il prit le temps d'étudier le droit'.

Ses contemporains me l'ont dépeint comme un homme plein d'esprit et de [gaieté, bon camarade, joyeux convive surtout. « Personne, mieux que la femme qui le pleure, n'a su combien il fut tendre époux, et ceux qui l'ont connu avouent qu'il serait difficile d'être plus aimable. » Ainsi s'exprimait, quelques jours après sa mort, un de ses parents, le libraire Plancher, éditeur du Manuel des Braves.

Les Gaudrioles modernes ont imprimé plusieurs fois une chanson de Plancher-Yalcour, qui paraît être une des dernières qu'il ait composées; c'est la Mère Picard; on y trouve quelques couplets attrayants :

. Mère Picard, dit-on, dans son jeune âge, Fut la Vénus, la perle du quartier; Joli minois, appétissant corsage, Dieu ! quel trésor pour un cabaretier!

Les ris, les jeux volaient sur ses traces, Et constamment suivaient son étendard;

Mais plus de jeux, de ris ni de grâces : Ils sont couchés chez la mère Picard.

Mère Picard avait chez son grand père, Étant enfant, vu souper Crébillon, Bernard, Gressct et Delille, et Saint-Pierre, Kt Saint-Lambert, et Voltaire, et Piron.

1. Dans les Pantins du Boulevard, Majeur dit, en outre, que Valcour a été commis aux poudres et salpêtres de l'Arsenal, et qu'il s'est marié dans ce poste.

Leurs successeurs réclament leurs titres, Maint connaisseur en sourit à l'écart;

Un autre dit, en cassant les vitres :

Ils sont couchés chez la mère Picard.

Ce fut au mois de février 1815 que l'ex-citoyen Aristide Valcour sortit de son lit pour endosser la robe dliyver et d'esté, selon l'expression de La Fontaine. Il s'était retiré depuis quelque temps à Belleville, comme font les petites fortunes, et il y vivait avec ses souvenirs, — ce qui, si joyeux convive et si homme aimable que l'on soit, doit être une triste vie lorsque, comme Plancher- Valcour, on a composé et chanté en public des férocités aussi mal rimées que celles-ci, dans le Vous et Toi :

Air : Non, non, Doris ne pense pas.

Pour voiler leurs projets affreux, Leur despotisme sanguinaire, Les rois, ces tyrans désastreux, Prenaient le masque populaire.

Ce masque est le mieux imité, C'est l'art le plus fin qui l'apprête; Il est tellement incrusté Qu'il ne tombe qu'avec la tête! (Bis.)

Certainement je n'en veux pas à Plancher- Valcour de la tranquillité et de la douceur de ses dernières années; peut-être a-t-il expié les emportements de son âge mûr et regretté les écarts de son inspiration ; mais je ne crois pas à cette grande gaieté dont on m'a parlé; je n'ajoute pas foi à cette insouciance épicurienne dont on a fait parade pour lui. Il est de

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ces souvenirs que ne pourraient noyer tout le vin du Caveau et tout l'esprit de Voltaire.

Après sa mort, on trouva dans ses papiers manuscrits deux ou trois romans que l'on publia. Un seul mérite d'être distingué, c'est celui qui a pour titre : Colin-Maillard ou mes Caravanes, mémoires historiques de la fin du dix-huitième siècle, quatre volumes in- 12.

Colin-Maillard^ à dire d'experts, offre le récit à peu près exact des principaux épisodes de la jeunesse de Plancher- Valcour, — jeunesse vagabonde et hardie, comme on a pu le voir. Cet ouvrage ressemble à tous les ouvrages anti-religieux de la même époque : ce sont les mêmes tableaux, le même système de plaisanteries imbéciles sur les curés, presque les mêmes aventures. Toujours des amoureux déguisés qui s'introduisent dans des couvents de nonnes l Toujours le comédien Sainte-Colombe, le militaire d'Esparville et le brigand Tranche-Montagne! On dirait qu'il y a un moule pour ces romans de bas étage. Ce qui me les fait reconnaître et fuir aussitôt, c'est l'éternelle nuit d'auberge, immanquable chapitre où tous les héros se heurtent dans les ténèbres, se trompent de porte, se chamaillent, se battent, se renversent. Plancher-Yalcour s'est bien gardé d'oublier cette tradition, et voici le texte de Colin-Maillard qui ne diffère en rien de celui des autres romans :

«... Grand Colas, effrayé des suites que pouvait avoir son expédition nocturne, s'enfuit plus vite que le vent pour regagner son écurie. Le chien le suit en aboyant et renverse dans l'escalier la garde malade

qui allait chercher de l'eau et du sucre. La garde jette des eris à rendre les gens sourds. Tous les voyageurs épouvantés sont sur pied, et sortent en chemise de leurs chambres ; l'un est armé d'un fouet et l'autre d'un gourdin; un troisième qui n'a point éteint sa lumière paraît avec un chandelier à la main pour éclairer ce tableau. Mademoiselle Chonchon Desallures, qui entend tout ce tintamarre, tremble au fond de son lit et se demande si le feu est à la maison; tandis que le très-révérend père Pacôme Touffe-de-Foin psalmodie des versets de psaumes et ordonne aux démons invisibles de quitter cette auberge. On se croirait en plein sabbat : les chats effarés jurent, l'hôtelier accourt une broche à la main, les servantes éperdues vont quérir la maréchaussée; de tous côtés on crie, on hurle, on se lamente. »

Eh bien, ce chapitre, vous le retrouverez mot pour mot dans Pigault-Lebrun, dans Victor Ducange, dans Raban; il était stéréotypé chez Paul de Kock. Un roman joyeux ne peut pas plus se passer de nuit d'auberge qu'un roman de M. Alexandre Dumas ne peut se passer de flanconnades.

Quelqu'un, — un ami de Plancher- Valcour, sans doute, — a placé en tête de Colin Maillard les lignes les plus phénoménales qu'on puisse imaginer. J'en détache le morceau suivant, écrit avec un sérieux extrême : « Sans manquer aux égards que mérite le genre élevé, nous demandons à MM. de Chateaubriand, Benjamin Constant et Régnaull de Warin (quel assemblage!), si Atala suppose plus de talents que Faublas, si Adolphe vaut mieux que M. Botte?

Ces auteurs, qui ne badinent point, répondront sans doute que chaque genre a son prix, mais qu'à mérite égal celui qui réunit ce qui attriste à ce qui fait rire est digne de la préférence. » En d'autres termes, Chateaubriand vaut Plancher-Vakour , mais Plancher-Yalcour est préférable à Chateaubriand.

De tous les ouvrages de cet auteur-acteur, le Petit- Neveu de Boccace est le seul qui ait eu plusieurs éditions. Quant à ses pièces de théâtre, sur trente-huit environ qui ont été représentées, il n'y en a que dixsept d'imprimées. Plancher-Valcour a eu successiment pour collaborateurs le comédien Destival, Roussel, Moline, Léonard Bourdon, Leblanc, Propiac et l'excentrique directeur de la Gaîté, Ribié.

Sous des tilleuls, auprès d'un certain homme Qui fixait tout avec des yeux sereins, Quoiqu'il forgeât pour autrui des chagrins, Étaient des gens, des gens doux et bénins, Et qui pleuraient, qui pleuraient, Dieu sait comme! Pour quel sujet, s'il vous plaît? — Pour des riens, Pour des grands mots, pour des points, pour des notes, Pour des récits de tristes anecdotes.

Cet écrivain, digne et parfait modèle

Des grands conteurs, des auteurs larmoyants,

C'était d'Arnaud, dont la plume éternelle

A bien manqué de se rendre immortelle.

Encore un peu, cet auteur entêté

Allait atteindre à la célébrité.

Le personnage dont il est question dans ces vers des Petites Maisons du Parnasse, eut l'insigne honneur d'être proclamé pendant une minute le rival de Voltaire. En outre il créa un genre, la sensiblerie,

qui eut une vogue incroyable, à une époque où l'esprit et la philosophie défrayaient seuls la littérature.

Disciple des jésuites, Baculard d'Arnaud était un jeune homme long comme une perche, sec et propre. Il tournait les vers agréablement. Il avait attendri Voltaire par le tableau de sa pauvreté, et Voltaire écrivait, le 20 mars \ 736, à l'abbé Moussinot : « Je vous prie d'envoyer chercher par votre trotteur un jeune homme nommé Baculard d'Arnaud; c'est un étudiant en philosophie au collège d'Harcourt; il demeure rue Moutfetard ; vous lui donnerez douze francs. » Cela commence à peu près comme avec le chevalier de Mouhy.

On connaît trop la correspondance de Voltaire pour que nous nous y arrêtions. Fatigué des demandes d'argent continuelles du collégien, il le recommanda à Helvétius, qui se mit en campagne et procura à d'Arnaud un emploi provisoire, nous ne savons lequel, mais Voltaire fut content, car il remercia Helvétius avec effusion, tout en insistant de nouveau sur les mérites de son protégé : « J'ose vous recommander ce jeune homme comme mon fils; » tels sont les termes dont il se sert, et cette partie de sa correspondance lui fait réellement beaucoup d'honneur : on n'est pas accoutumé à rencontrer tant de tendresse sous la plume qui scalpe La Beaumelle et dénonce Desfontaines; cet attachement pour un pauvre hère, attachement qui est mieux que de la pitié, excuse bien des courtisaneries et bien des fureurs.

Alors, les petits écus cessent de couler. Baculard d'Arnaud, dégagé des principaux soucis matériels,

BACTJLARD D'ARNAUD. 371

donne l'essor à ses talents et s'occupe d'une comédie, le Mauvais Riche; en même temps il adresse une lettre à Voltaire, qui s'en étonne longuement et ironiquement, de manière à nous taire entendre que d'Arnaud n'était pas coutumier du l'ait.

« Mon cher enfant en Apollon, vous vous avisez donc enfin d'écrire d'une écriture lisible, sur du papier honnête, de cacheter avec de la cire, et même d'entrer dans quelque détail en écrivant. Il faut qu'il se soit fait en vous une bien belle métamorphose; mais apparemment votre conversion ne durera pas, et vous allez retomber dans votre péché de paresse. N'y retombez pas au moins quand il s'agira de travailler à votre Mauvais Riche, car j'aime encore mieux votre gloire que vos attentions. J'espère beaucoup de votre plan , et surtout du temps que vous mettez à composer, car depuis trois mois vous ne m'avez pas fait voir un vers : Sat sito ci sat bene; etc., etc.

«Faites- moi le plaisir de me donner souvent de vos nouvelles, si vous pouvez. Je vous embrasse de tout mon cœur. »

Tout cela est d'un homme sincère, après tout. Voltaire a le beau rôle. 11 se trompe, par exemple, ou plutôt il se fait illusion sur les aspects plaintifs et vertueux de son protégé. Un matin, le jeune d'Arnaud, l'honnête d'Arnaud se réveille, agité d'une humeur égrillarde; il jette le masque, et avec la plume de Gentil-Bernard le voilà qui rime etfrontément une É pitre de Manon. Cette épître, qu'on ne peut citer tout entière, est un des jolis scandales du

temps; après avoir couru les boudoirs, elle est descendue dans les rues; Manon a occupé la France pendant quinze jours.

Je sais bien, ma chère Manon, Que tu n'es point une duchesse, Que dans sa compilation Moéri nous tait ta noblesse.

Mais le charme de cent beautés, Sur ton teint mille fleurs écloses, Quatorze ans à peine comptés, Quatorze ans! ce sont bien des choses !

Oui, pour l'œil d'un peuple hébété Tu n'es qu'une fille vulgaire, En un mot qu'une couturière, Manon, avec quelque beauté.

Moi, je vois, j'admire, j'adore Minerve, l'aiguille à la main, Qui, sous tes traits, revient encore D'Arachné venger le dédain.

A leurs regards, pour tout partage, Tu n'as qu'un simple casaquin.

Un casaquin! Dieux ! quelle image!

Il s'arrête devant le lit de Manon qu'il décrit avec complaisance, quoiqu'on n'y voie pas

Le goût, au vernis de Martin Associant son art divin, Nouer en cent façons galantes Un rideau que suspend sa main, Et de la moire et du satin Déployer les ondes brillantes Et les agréments du Pékin.

Manon ne resta pas en si beau chemin : elle courut jusqu'à la cour de Prusse où elle fit rire le roi. On sait que Frédéric n'était pas difficile; mais ce qu'il y a de mieux, c'est qu'il lit de Baculard son correspondant littéraire, position enviée et très-bien rétribuée. Tout arriva donc à la fois à l'étudiant du collège d'Harcourt; il se trouva soudainement en évidence; il fut félicité à son tour, et Voltaire luimême ne se montra pas un des dernière : « Je vous fais mon compliment, mon cher ami, sur votre emploi et sur YÉpître à Manon; je souhaite que l'un fasse votre fortune, comme je suis sûr que l'autre doit vous faire de la réputation. Les Manons sont bien heureuses d'avoir des amants et des poètes comme vous. » Et en finissant : « Adieu, mon cher d'Arnaud; entre les princes et Manon, n'oubliez pas Voltaire. »

D'Arnaud n'oublia pas Voltaire, ce fut Voltaire qui se souvint trop de d'Arnaud : on sait les tristes et honteux sentiments de jalousie qui le pénétrèrent en apprenant que le roi de Prusse avait fait venir Baculard à sa cour; on sait les intrigues qu'il employa afin de mettre Frédéric en demeure de choisir entre l'auteur d' Œdipe et le chantre de Manon; et comment ce dernier, dégoûté à jamais de la faveur des grands, dut retourner à Paris pour y vivre et y mourir.

J'ai dit en quelques lignes toute l'histoire de d'Arnaud.

Ses ouvrages, — ou du moins les titres de ses ouvrages, sont encore connus aujourd'hui. Les Délassements de l'homme sensible ont eu quinze cents souscripteurs. Tous ses drames se sont très-bien vendus,

car ils n'ont pas été joués, à l'exception de deux : le Comte de Comminges, qui lui valut de Marie-Antoinette une gratification de cent louis, et la Mort de Coligny, que la Révolution permit de représenter sur le théâtre Molière.

Drames et romans sont écrits dans ce style attendri, désolé, qui se nourrit de points d'exclamation, à' hélas, de soupirs, et dont l'humidité larmoyante traverse les plus solides reliures. Je n'ai jamais rencontré, môme dans les bibliothèques les mieux exposées, un exemplaire complètement sec des Délassements de l'homme sensible.

Baculard a cherché plusieurs fois à s'excuser de cette sensibilité profonde : « Les anciens, dit-il, qui connaissaient si bien la nature, n'ont pas manqué de nous présenter leurs héros faciles à s'attendrir ; Achille verse des pleurs lorsqu'on lui apprend la mort de son ami Patrocle; Énée a presque toujours les yeux mouillés de larmes, ce qu'ont reproché à Virgile plusieurs de nos beaux-esprits ' . »

Malgré d'incontestables succès, mafgré les protections de cour et les secours de tous les gouvernements sous lesquels il s'est perpétué, Baculard d'Arnaud a toujours vécu dans une presque indigence. On s'est longtemps amusé de ses amours intéressées avec une rôtisseuse de la rue de la Huchette :

Là soupirait, h côté d'un gigot,

Le doux Arnaud, le lamentable Arnaud...

dit le jésuite Du Laurens, dans la Chandelle d' A rr as. Baculard ne bougeait pas de la boutique. C'était

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