PORTRAIT DE MADAME DE B
Comme La Fayette elle écrit, Et comme Mnon elle est belle; Klle a leur grâce, leur esprit,
Si OUBLIÉS ET DEDAIGNES.
Toutes deux revivent en elle.
Ah! ses talents ingénieux Méritent bien tous nos suffrages, « Car ce n'est qu'en voyant ses yeux Qu'on ■peut oublier ses ouvrages. »
Cette fois, l'abbé de Cubières était tout à fait devenu le chevalier de Cubières. Je ne sais ce que Dorât pensa des progrès de son élève; mais Dorât était plus poëte qu'amoureux, et plus homme d'esprit que poëte. Il lit, dit-on, semblant de ne rien voir : c'était ce qu'il avait de mieux à faire.
Le chevalier de Cubières, que la marquise d'Antremont appelait, /ew?2e et brillant Cubières, ne s'arrêta pas en si beau chemin. Tout en cueillant des fleurettes sur les rives enchantées du Permesse, il arriva à la Comédie française, où il eut toutefois moins de succès qu'à l'Almanach des Muses, En peu d'années, il acquit la réputation du poëte le plus fécond de la ville et de la cour, de l'improvisateur le plus étourdissant. Les coquettes le recherchèrent, surtout à cause de son aptitude singulière pour l'adulation. C'était un madrigalier ou arbre à madrigaux : il suffisait de le toucher pour en faire tomber un distique ou un quatrain.
Afin de voiler sa trop grande fécondité et de donner le change à la critique, le chevalier de Cubières se dédoubla un beau matin et inventa un M. de Palmézeaux, qu'il rendit responsable du trop plein de sa verve poétique. Le chevalier de Cubières d'un côté, et M. de Palmézeaux de l'autre, inondèrent à la foiN 'If leurs rimes clarifiées le Mercure de France, VÀlmanach des Grâces, les Etrennesde Mnémosyme, les Etrennes lyriques, les Étrennes du Parnasse, les Veillées des
CUBIERES. 89
Muses, et généralement tous les cahiers quelconques où il était permis de venir brûler de l'encens sur l'autel d'Apollon.
Au milieu de ses triomphes, Cubières-Palmézeaux fut troublé par une lettre qui lui fut remise un soir de 1780 : au cachet, il reconnut son maître Dorât; — mais l'écriture était informe, tremblée, presque illisible : c'étaient des vers. Le chevalier sentit un froid pressentiment lui traverser le cœur.
Voici ce qu'il déchiffra :
Je touche à mes derniers instants;
L'ardente sève de la vie
Ne circule plus dans mes sens;
Hélas! sans douce rêverie
Je vois renaître le printemps.
Cubières s'étonna. Etait-ce bien Dorât qui parlait ainsi, l'amant gâté des comédiennes de l'Opéra et des comédiennes du monde? Ses derniers instants?...
Cubières poursuivit sa lecture. Je ne citerai pas tout au long cette pièce douloureuse de l'auteur des Sacrifices de V Amour, médiocre pièce après tout, échappée à une main déjà glacée et où se rencontrent des vers sans rime. Dorât y repasse sa vie et parle avec amertume de laffreuse carrière des lettres.
Excepté les moments consacrés au plaisir, Que j'en ai perdus dans ma vie!
Je sens plus que jamais que vivre c'est jouir. Devais-je n'adopter cette philosophie Qu'à l'instant où je vais mourir!
Il donne ensuite des conseils à Cubières. en l'engageant surtout à fuir son exemple.
Du ciel tu reçus en partage Cette facilité, don funeste et charmant.
Crains cette perfide sirène ; Polis tes vers longtemps; des vers faits avec peine Avec plaisir sont toujours lus.
Dorât mourant voyait la vérité, et il avait le droit de la dire, même à son ami. Pourquoi Cubières ne l'a-t-il pas mieux écouté, ou pourquoi a-t-il oublié si vite ses derniers préceptes?
Il n'alla pas au bout de cette épître; il courut chez Dorât, qui habitait, je crois, rue Jacob. A son chevet étaient réunies mademoiselle Fannier, de la Comédie française, et madame de Beauharnais. Le poëtemousquetaire tendit la main au poëte-écuyer, et lui dit avec un sourire que la fièvre décolorait : « Je vous ai envoyé de bien mauvais vers, mais ne m'en veuillez pas : ce sont les derniers... »
On connaît cette mort héroïque et charmante, digne de l'Opéra et digne de la Grèce. Le chevalier de Cubières en fut tellement affecté, que, pour honorer la mémoire de Dorât, il ne trouva rien de mieux, après lui avoir pris sa maîtresse, que de lui prendre son nom. Yoilà pourquoi, à partir de ce moment, il se lit une loi de ne plus signer ses productions que
DORAT-CUBIÈRES l.
1. Rivarol disait de Cubières, en faisant allusion à son admiration pour Dorât : — C'est un ciron en délire qui veut imiter la fourmi.
11 y a une autre épigramme de Rivarol ; c'est une cha-
CUIilERES. Ol
DORAT-CUBIERES. — MARAT-CUBIERES.
Il faudrait la plume dorée et moqueuse d'Angola pour raconter toute cette première période de l'histoire de ce poëte zinzolin, en qui devait se trouver un jour l'étoffe d'un greffier révolutionnaire. Jusqu'en 4789, on le voit marcher dans les roses à mi-corps, comme un poussin dans l'herbe haute de la Normandie. La mythologie n'a pas assez pour lui de Nymphes, d'Amours et de Zéphirs; la mode n'a pas assez de médaillons, d'éventails, de pipeaux, de luths, de guirlandes, de chiffres, de boucles, d'urnes, et de tout ce qui compose l'inventaire des poètes de ce temps. Les lauriers du marquis de Saint- Marc, du chevalier Bertin, du marquis dePezay et de tant d'autres jolis chiffonneurs de rubans et de brimborions, empêchent son sommeil ; il veut les surpasser. Hélas ! il ne réussit qu'à devenir leur caricature; ils sont délicieux, il est insupportable. Dorât n'avait jeté que quelques grains de musc dans le sein et sur la parure de la poésie; Dorat-Cubières veut la noyer dans un torrent d'eau de senteur. Il exagère une manière qui est elle-même une exagération. Sous le titre des Hochets de ma jeuraie, mais assez malséante. Faut-il la citer? Pourquoi lias"?
Avant qu'en mon dernier mon tout se laisse choir, Ses vers à mon premier serviront de mouchoir.
Le mot est Cu-bière.
1)2 OUBLIES ET DEDAIGNES.
nesse, il publie deux volumes de fadeurs, où il loue tout le monde, les vivants aussi bien que les morts, Pope, le comte d'Artois, madame Deshoulières, Billion, le peintre Vernet, saint Jérôme et la princesse de Lamballe :
Du haut des célestes remparts Quelle Immortelle est descendue?
C'est cette flatterie perpétuelle et à outrance, c'est cette facilité torrentielle, cette prolixité méridionale qui ont toujours tenu Dorat-Cubières enfermé dans les barrières de la médiocrité, souvent même dans celles du ridicule.
11 n'eut du talent que par hasard, comme beaucoup de son pays; et, sans la place qu'il occupe dans l'histoire des mœurs littéraires de la fin du dix-huitième siècle, sans l'époque exceptionnelle et terrible h laquelle il s'est mêlé activement, sans quelques côtés réjouissants de son humeur, il est probable que l'idée ne me fût jamais venue de ressusciter ce brouillon.
Son intempérance poétique se trouvant encore contrariée par les nécessités de son service auprès de la comtesse d'Artois, il obtint la permission de traiter de sa charge. Jetons un vaste linceul sur la montagne de volumes que, depuis lors, il a fait peser sur son siècle. On n'entasse pas des riens avec plus de gravité et d'empressement que Dorat-Cubières: il ne voudrait pas faire tort à la postérité d'un hémistiche seulement. La postérité a roulé en cornets l'édition entière de ses œuvres...
Le chevalier Dorat-Cubières se trouvait chez madame de Beauharnais, occupé sans doute à broder
quelque galant rondeau, lorsqu'il entendit gronder le canon de la Bastille. Il laissa là son rondeau et commença immédiatement un dithyrambe ; la Liberté prit, au bout de ses alexandrins, la place de Thémire. Après deux jours passés dans un délire métrique, l'idée vint à Dorât - Cubières d'aller visiter cette Bastille, tombée, non pas sous les coups du peuple, mais simplement à la voix du peuple. Il arriva un peu tard, on n'entrait plus sans une permission des électeurs; heureusement que Dussaulx l'aperçut et le prit sous le bras. « Arrivés dans la troisième cour, raconte Dorat- Cubières, nous rencontrâmes M. le comte de Mirabeau qui conduisait une jolie femme1; apparemment pour lui montrer son ancien logement. Nous vîmes aussi le chevalier de Manville, jeune homme distingué par son courage, et qui, ayant été mis injustement à la Bastille, cinq ans auparavant, n'en était sorti que depuis six mois. Le chevalier de Manville portait à la main, en guise de badine, une grosse barre de fer qui avait appartenu à la fenêtre de son cachot. »
Cubières, comme on le pense bien, s'empressa de composer une relation en prose et en vers du peu qu'il avait vu, — et la signa vaniteusement : « Michel de Cubières, citoyen et soldat. »
La Bévolution apporta quelques changements dans son dictionnaire de rimes et de notables modifications dans ses principes. Il dut reléguer au grenier bien des carquois, bien des cœurs, bien des bouquets devenus hors de saison; il n'était guère Romain, il