‹ Les oubliés et les dédaignésChapitre 5 sur 42 · Madame Lejay, femme d'un libraire · texte numérisé non relu

Madame Lejay, femme d'un libraire

essaya de le devenir pour sacrifier au goût public. Cette seconde transformation du chevalier de Cubières a tait sourire la moitié de Paris et révolté l'autre. Le ridicule qu'il avait côtoyé jusqu'alors commença à l'envahir complètement ; il devint la proie des journaux royalistes, qui lui demandèrent, celui-là, un morceau de sa houlette brisée, celui-ci, un de ces nœuds d'épaule qui allaient si bien à son habit d'aristocrate; un autre enfin, les stances charmantes qu'il avait adressées jadis à Marie-Antoinette. Dorat-Cubières, qui avait une constitution poétique à l'épreuve des huées, ne se laissa pas étourdir parce concert railleur; il continua à faire rimer patriotes et despotes, esclaves et entraves, tyrannie et patrie.

Toutes ces déclamations appelaient une récompense : la Commune de Paris lit de lui son secrétaire général. Ce jour-là, il y eut bien des poètes étonnés. Dorat-Cubières s'accommoda de ce singulier emploi qui flattait sa vanité politique, et il se vit incorporé dans la machine de l'État avec les personnages les moins faits pour le comprendre. A ceux qui lui en feront un reproche, je répondrai qu'il n'est pas impossible que Dorat-Cubières eût conçu l'espérance d'adoucir par les sons de sa lyre les ours et les tigres de la république naissante.

Et voyez ! le 22 août 1 792, il se présente à l'Assemblée législative; il demande à être entendu, malgré l'heure avancée, — il était onze heures du soir; — peut -être avait- il quelques révélations importantes à faire. Pas du tout. Laissons parler le Moniteur : « M. Dorat-Cubières, admis à la barre, prononce un discours dans lequel il soutient et prouve

par des exemples que la poésie et l'éloquence, loin de ne fleurir que sous les rois, n'ont, au contraire, jamais eu plus d'éclat, plus d'élévation, de grandeur, que dans les républiques ou dans ces grandes secousses politiques qui donnent même aux monarchies l'énergie républicaine. (Drôle de style, n'est-ce pas?) L'Assemblée ordonne la mention honorable et accorde à M. Gubières les honneurs de la séance. »

Cette phase nouvelle et inattendue de sa vie n'est pas certainement la moins piquante. Pendant quelque temps, nous pouvons le voir, assis à son pupitre officiel et écrivant — en prose — sous la dictée d'Anaxagoras Chaumette. Lors de l'abjuration du culte, il joue un certain rôle, et le conseil général de la Commune le charge de convertir le pape et les cardinaux, et de leur envoyer à cet effet la traduction de tous les procès-verbaux de déprêtrisation. Il n'y a pas de la faute à Cubières si le pape ne s'est pas converti.

En tant que poëte, son embarras et sa gaucherie sont souvent risibles. Ses habitudes d'élégance Je gênent, il ne peut pas rompre avec elles tout d'un coup. 11 essaye d'abord de prendre la Révolution en riant, de la tourner vers le badinage : il publie les États Généraux de Cythère ; ensuite, sous le titre de Ma nouvelle maîtresse, il célèbre la loi. — De toutes les citoyennes qui fréquentent les clubs et les tribunes publiques, Olympe de Gouges lui semble la moins laide : il fait un poème à la gloire d'Olympe de Gouges. Mais ce ne sont là que des taux-fuyants, des souvenirs de boudoir, des réminiscences aristocratiques; il s'agit d'entrer plus résolument dans les

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idées nouvelles, et surtout dans la poésie nouvelle. Dorat-Cubières hésite un peu, puis enfin, ne voulant point passer pour suspect, il entonne :

Salut, Hébert ! et salut, Pache !

Rivaux des Brutus, des Catons !

Permettez que ma muse attache

Un brin de chêne sur vos fronts, etc., etc.

Le fossé est franchi. Il ira maintenant plus loin, comme enthousiasme démagogique, que cet autre berger son confrère, le berger Sylvain Maréchal. Infidèle à ses dieux, il brûlera ce qu'il a adoré, il appellera la cour un repaire de tyrans, la reine une Euménide, le roi le dindon Capet. Enfin il attachera un brin de chêne sur le front de Marat, — de Marat, en qui il reconnaît un mélange étonnant d'énergie et de grâce.

Tu n'iras pas plus loin, Dorat-Cubières !

Mais que dis-je? Convient-il bien encore de l'appeler Dorât? Lui-même ne se repent-il point d'avoir pris un peu à la légère le nom de ce poète aristocrate ? Écoutez-le s'exprimer à ce sujet : « Il est douteux, dit-il, que la Révolution française eût fait beaucoup de plaisir à Dorât ; son genre de vie vraiment fastueux pour un homme de lettres, ses habits brodés et son carrosse, son valet de chambre et le luxe de ses éditions, ne lui eussent guère permis d'en sentir le prix; et moi, j'en ai paru si enchanté, que je n'ai fait que la célébrer depuis qu'elle est arrivée, et qu'il n'est pas sorti de ma plume féconde et variée un seul ouvrage qui n'y eût quelque rapport; la liberté et l'égalité sont mes idoles; et les idoles de Dorât n'étaient pas à beaucoup près si populaires ni

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si bourgeoises; il aurait rougi sans doute, il se serait fâché peut-être si on l'eût appelé un poète sansculotte; et moi, à qui les mots ne font pas peur, je me suis sans-culottisé de la meilleure grâce du monde. »

Je ne dirai pas toutefois que sa poésie fût en grand succès auprès des sans-culottes. D'ailleurs il avait le tort de leur en rebattre les oreilles : un festin patriotique ne pouvait avoir lieu sans être couronné au dessert par un dithyrambe de Cubières. L'applau" dissait-on? il ripostait par un impromptu. Almanach des Muses ou Commune de Paris, tout lui était bon pour épancher son inspiration de circonstance. Chaumette, qu'il poursuivait de ses odes et de ses épîtres, l'envoyait volontiers à tous les diables; mais Cubières ne se déconcertait pas pour si peu. Un jour, il se présenta chez le procureur de la Commune, une liasse de papiers à la main: « Est-ce encore des chansons que tu m'apportes là? — Non, citoyen. — A la bonne heure ! — C'est simplement un poëme, que je voudrais dédier à ta femme. — A ma femme ! s'écria Chaumette; est-ce que tu la prends par hasard pour une femme de lettres ? Tiens, ses œuvres sont dans le tiroir de ma commode. » Ouvrant alors ce tiroir, il montra de vieux bas que sa femme ravaudait. Le tendre ami de la comtesse de Beauharnais dissimula assez mal une grimace de ci-devant; il fut obligé de remporter son poème, et il y a tout à gager qu'il se consola de cet échec comme M. Jovial, — un autre huissier qu'il devançait d'un demi-siècle, — en faisant un coup/et là-desuss.

11 fut plusieurs fois envoyé au Temple lors de la détention de la famille royale. « Se trouvant un jour

d'inspection, raconte M. Mahul, et ayant vu l'exactitude avec laquelle Louis XYI observait le jeune des Quatre-Temps et faisait ses prières, il en rendit compte et conclut que ce prince était un dévot, et par conséquent un tyran, attendu que Louis XI et Philippe II, roi d'Espagne, avaient été à la fois dévots et oppresseurs. »

D'un autre côté, — car tout est incertitude et nuage dans cette période de l'existence de Cubières, — on trouve dans le livre des Girondins un fait qui, s'il est vrai, restitue à l'auteur des Hochets de ma jeunesse une partie de ses premiers sentiments aristocratiques. « Dorat-Cubières, dit M. de Lamartine, membre de la Commune, homme plus vaniteux que cruel, fanfaron de liberté, écrivain de boudoirs, déplacé dans les tragédies de la Révolution, était de service dans l'antichambre du roi le jour qu'arriva M. de Malesherbes. Dorat-Cubières, qui connaissait et révérait le vieillard, le fit approcher du foyer de la cheminée et s'entretint familièrement avec lui : « — Malesherbes, lui dit-il, vous êtes l'ami de « Louis XYI; comment pouvez-vous lui apporter « des journaux où il verra toute l'indignation du « peuple exprimée contre lui ? (En fouillant Males- « herbes, on avait trouvé sur lui le journal des « séances de la Convention.) — Le roi n'est pas un « homme comme un autre, répondit le vieillard ; il « a une âme forte, il a une foi qui l'élève au-dessus « de tout. — Vous êtes un honnête homme, vous, « reprit Cubières, mais si vous ne l'étiez pas, vous « pourriez lui porter une arme, du poison, lui con- « seiller une mort volontaire... » La physionomie de M. de Malesherbes trahit à ces mots une réticence

qui semblait indiquer en lui la pensée d'une de ces morts antiques qui enlevaient l'homme à la fortune et qui le rendaient, dans les extrémités du sort, son propre juge et son propre libérateur; puis, comme se reprenant lui-même de sa pensée : « Si le roi, « dit-il, était de la religion des philosophes, s'il était « un Caton ou un Brutus, il pourrait se tuer; mais « le roi est pieux, il est chrétien : il sait que sa relief gioD lui défend d'attenter à sa vie, il ne se tuera « pas. » Ces deux hommes échangèrent à ces mots un regard d'intelligence et se turent. »

La gloire politique de Dorat-Cubières ne fut pas de longue durée. Malgré ses antécédents patriotiques, il se vit compris dans la loi qui éloignait tous les nobles des emplois publics. Sa douleur ne saurait se rendre en termes assez pénétrés; il fit le diable à quatre pour prouver qu'il n'était qu'un simple roturier, un vilain, ce qu'il y a de plus peuple au monde. Il entra dans une grande colère contre ses imprimeurs, qui, dans quelques-uns de ses ouvrages, avaient fait précéder son nom du titre de chevalier. Enfin, il déposa sur le bureau du conseil général de la Commune différentes attestations, constatant que son père, sa mère et lui-même n'avaient jamais été que de francs bourgeois 1. On ne l'écouta pas. Il dut abdiquer ses fonctions de secrétaire et rentrer dans la vie exclusivement poétique, après en avoir été pour ses frais d'humilité ambitieuse.

1. Selon Prudhomme, il aurait même fait pis : il aurait déclaré, dans la tribune de la section de l'Unité, « que sa mère avait commis un crime en le faisant noble, parce que son père ne l'était pas. » Mais Prudhomme est souvent suspect, et ici j'éprouve de la répugnance à adopter une aussi odieuse assertion.

Déjà, à propos du décret contre la noblesse, Dorât- Cubières, auprès de qui le madrigal ne perdait jamais ses droits, avait composé une très-agréable boutade:

J'admire le sage décret Dont tout noble murmure encore; Mais l'Amour sera-t-il sujet A cette loi qui vient d'éclore?

L'Amour, on n'en saurait douter, Est le pur sang d'une déesse ; On ne saurait lui contester Sa naissance ni sa noblesse.

De l'aimable fils de Vénus Vous connaissez les armoiries :

Ce sont des chiffres ingénus, Couronnés de roses chéries.

Ces chiffres ne sont pas suspects :

Enfants de la délicatesse, S'ils inspirent peu de respects, Ils font éclore la tendresse.

Depuis cette époque, Dorat-Cubièresne figura plus qu'en sous-ordre parmi les Jacobins. Insensibles aux accords de sa lyre, les ours et les tigres avaient mis Orphée à la porte de leur caverne.

On s'est beaucoup élevé contre la conduite tenue par Cubières pendant la Révolution; cependant nous y cherchons vainement un acte violent ou sangui-

naire. Peut-être a-t-on pris trop au sérieux cet homme d'improvisation et de souplesse qui saisissait son inspiration dans le vent. Une femme, à qui notre sympathie est acquise avec des restrictions, madame Roland, en a parlé avec une aigreur méchante, et dans des termes qui ne conviennent pas à une bouche de ro?e :

(i Venu chez moi, je ne sais comment, lorsque mon mari était au ministère, je ne le connaissais que comme bel-esprit, et j'eus l'occasion de lui faire une honnêteté; il mangea deux fois chez moi, me parut singulier à la première, insupportable à la seconde. Plat courtisan, fade complimenteur, sottement avantageux et bassement poli, il étonne le bon sens et déplaît à la raison plus qu'aucun être que j'aie jamais rencontré. Je sentis bientôt la nécessité de donner à mes manières franches cet air solennel qui annonce aux gens qu'on veut éloigner ce qu'ils ont à faire. Cubières l'entendit; et je n'ai plus songé à lui que le jour de mon arrestation, où j'ai vu sa signature sur l'ordre de la Commune. »

Madame Roland ne s'en tient pas à cette appréciation méprisante; elle trouve à Dorat-Cubières une ligure répugnante, insolente et basse; et, après lui avoir reproché la versatilité de sa muse, elle ajoute: « Mais qu'importe! pourvu qu'il rampe et qu'il gagne du pain! C'était hier en écrivant un quatrain, c'est aujourd'hui en copiant un procès-verbal ou en signant un ordre de police. »

Il y a erreur dans ces lignes. Dorat-Cubières était riche, ce n'était pas pour gagner du pain qu'il écrivait des quatrains. Le jour qu'il se présenta à la

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barre de l'Assemblée législative, il offrit une somme de cent livres pour les veuves qu'avait faites le massacre du \ 0 août. Il a dit lui-même : « Je suis entré avec une fortune dans la Révolution, j'en suis sorti pauvre1. » Peut-être aurais-je laissé de côté cette objection de mauvaise foi, si les Mémoires de madame Roland ne faisaient autorité en littérature comme en politique.

Quelque chose qui prouve également que Dorat- Gubières, loin d'avoir à gagner du pain, pouvait encore en donner aux autres, c'est ce passage d'un livre publié en 18 L 6 sous le titre de Martyrologe littéraire : « Nos arquebusiers du Parnasse ont décoché sur le chevalier de Cubières toutes les flèches du ridicule pour ses opinions philosophiques et ses erreurs littéraires ; mais, parmi ces tirailleurs, il en est beaucoup qu'il a obligés, et nul n'a dit un mot de sa modeste bienfaisance. »

Au nombre de ses ennemis, on regrette de rencontrer l'abbé Morellet, — homme de goût, mais plus encore homme de passion, — qui, dans un long chapitre de ses Mémoires, le charge indignement ei etouidiment. L'abbé Morellet avait été mandé a la Commune pour rendre compte de sa conduite politique : il se sauva, comme beaucoup de monde, par des réponses mensongères ou tout au moins ambiguës. On ne lui ht aucun mal; mais son domestique l'ayant informé que, pendant son interrogatoire, Dorât- Cubières avait dit quelques mots

1. OEuvres dramatiques de C. de Palmézeaux. Paris, madame Desmarets, 1810. 4 vol. in-18. Consulter l'avertissement placé en tête du premier volume.

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à l'oreille du procureur général, l'abbé conclut à une dénonciation, et c'est ce fait absurde qui lui dicta plus tard les pages grossières que nous indiquons.

Lors du procès de Chaumette, où il comparut comme témoin, Cubières se conduisit avec mesure, et borna sa déposition à des faits insignifiants, qui, s'ils ne changèrent pas la conviction du tribunal, n'en accélérèrent pas toutefois l'arrêt terrible. Et cependant, quel autre mieux que lui aurait pu raconter les épisodes de cette Commune, en bas de laquelle il avait siégé?

Lui-même, dans une trop courte apologie de ses actes soi-disant révolutionnaires, n'a parlé qu'avec une rare discrétion des services qu'il a rendus et du mal qu'il a empêché. Il a cru devoir passer sous silence une action qui l'honore infiniment, et que madame Roland ignorait sans doute. Puisqu'il s'est trouvé des désœuvrés pour faire le procès à Dorat- Cubières, cette pièce est d'un trop grand poids pour que nous imitions sa réserve.

Un royaliste émérite, M. le comte de Barruel- Beauvert, se trouvait au château des Tuileries lors de l'attaque du 10 août. Placé entre la fuite et la mort, il tenta de s'échapper, l'épée à la main, par la galerie (actuellement des tableaux) qui conduit vers l'escalier du cabinet des médailles , au bout de la place du Carrousel. Il n'y arriva pas sans difficultés, ayant été obligé de briser les panneaux de plusieurs portes. Sur le quai, il voulut se jeter dans un fiacre; mais le cocher lui dit : « Vous sortez du château, je ne vous mènerai point. — Il t'appartient bien de me répondre de la sorte f répondit le comte

de Barruel-Beauvert; conduis -moi tout de suite chez le président de la section de l'Unité, rue des Saints-Pères. — C'est différent, murmura le cocher, à qui ces mots imposèrent. » Et il fouetta ses chevaux.

Ici, laissons M. de Barruel-Beauvert prendre la parole :

« Ce président de la section de l'Unité était un ancien écuyer de main de S. A. R. Madame, comtesse d'Artois ; et, la reconnaissance ne m'étant point à charge, je le fais connaître publiquement pour mon sauveur: c'est le chevalier de Cubières. Le chevalier avait toujours eu du goût pour le gouvernement populaire. La lecture, l'étudede certains livres lui avaient donné de fausses idées de liberté. Enfin, je dois cette justice au chevalier de Cubières : me voyant entrer chez lui, et se doutant bien que je venais des Tuileries, il m'embrasse et me dit : — Je justifierai la noble confiance que vous avez en moi ; nous ne sommes point du même parti, mais nous pouvons toujours nous estimer et nous aimer. Restez ici : vous y serez en sûreté ; personne ne s'avisera de venir vous y chercher. Vous me permettrez de vaquer à mes affaires et à celles de la section. Voilà ma bibliothèque. J'irai moi-même avertir votre valet de chambre que vous êtes chez moi, afin qu'il ne soit pas en peine de vous et qu'il vous apporte ce dont vous aurez besoin; mais je lui recommanderai de ne pas venir pendant le jour, de crainte qu'on ne le suive et qu'il ne vous fasse découvrir, ce qui nous perdrait l'un et l'autre.

« Le chevalier de Cubières, ajoute M. de Barruel, a eu des torts dans l'esprit des royalistes; mais, dans

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mon cœur, ses torts sont tous lavés : il m'a sauvé la vie, je ne suis point ingrat1. »

Un pareil trait, on en conviendra, n'est pas du t'ait d'un révolutionnaire forcené. Cette phrase, que l'on aura remarquée : « Le chevalier avait toujours eu du goût pour le gouvernement populaire », semblerait en outre détourner de lui ou du moins atténuer le reproche d'apostasie qui lui a été adressé.

Pour moi, je crois à la réalité de tous les enthousiasmes de Cubières. Il a accepté la Révolution fran çaise comme un nouveau sujet proposé par Dieu pour le concours de poésie. Un fait à l'appui, c'est son acharnement à se parer du nom de toete de la révolution, et son obstination à en solliciter publiquement le titre officiel. « Je l'ai mérité plus qu'un autre, s'écrie-t-il dans une de ses préfaces : d'abord c'est moi qui, le premier, ai salué l'avènement de la Révolution ; ensuite c'est moi qui lui ai consacré le plus de vers! » Cette dernière raison surtout lui semble concluante.

Si l'on ne jugeait, en effet, les poètes que par le nombre de leurs productions, Dorat-Cubières l'emporterait facilement sur tous ses rivaux. Dans la foule de ses ouvrages, je dois citer deux volumes qui parurent en 1793 avec ce titre légèrement étrange : « OEuvres choisies de Dorat-Cubières, recueillies et publiées par Annette Delmar, pour servir de suite aux poésies de Dorât. » Quelle était cette Annette Delmar? quelle était cette admiratrice fanatique du

1 . Lettres sur quelques particularités secrètes de l'histoire pendant l'interrègne des Bourbons, par M. le comte de Barruel-Beauvert, tome 1, p. 192.

secrétaire-greffier de la Commune de Paris? — Madame de Beauharnais aurait pu nous renseigner peut-être.

Plus tard, Dorat-Gubières donna au public trentesix hymnes civiques pour les trente-six décadis de l'année (Gossec a fait la musique de quelques-unes) et un poëme sur le calendrier républicain1. Voici de quelle manière il met en vers les nouveaux douze mois :

Germinal me verra caresser ma Lisette; Floréal, de bouquets orner sa collerette; Prairial, la mener sur de riants gazons ; Messidor, avec elle achever mes moissons;

1. On retrouve alors Cubières dans l'administration municipale, ainsi que le témoigne la lettre autographe suivante, qui fait partie de ma collection particulière. Cette lettre porte sur l'adresse : « Au citoyen d'Anjou, commissaire du Directoire près l'administration municipale du dixième arrondissement, rue du Cocq-Saint-Jean, derrière la Grève, à Paris. » Voici le texte :

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