CHKR ET ANCIEN COLLEGUE
o Je vous envoyé un mauvais discours sur la fêle de la Vieillesse que j'ai griflbné à la hâte; ce sera à vous à l'embellir : vous êtes mon maître; et j'admirerai tout ce que vous ferés. N'oubliés pas d'embellir aussi par le charme de votre voix harmonieuse mon très-faible poëme sur le Calendrier républicain ; ce poëme a bien des ennemis, en le lisant vous le ferés aimer de tout le monde. J'irai vous entendre si je puis m'échapper un moment de ma municipalité : comme nous sommes voisins peut-être en aurai-je la faculté.
« Je vous ai trouvé deux logements dans la division de l'Ouest, l'un riie de Babilone, vis-à-vis l'ancien hôtel de Barbauçou, l'autre riie Hillerin-Bertin, à coté de l'institution; je crois que vous serés bien daus l'un et dans l'autre, et ni l'un ni l'autre ne sont chers. « Salut et fraternité,
« Cubières, adm.
o Le 9 fructidor an vi. »
En-tèle imprimé : « Département delà Seine. Canton de Paris. Administration municipale du onzième arrondissement. » Timbre noir de la République française.
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Thermidor, près des eaux détacher sa ceinture; Fructidor, lui servir la pêche la plus mûre; Vendémiaire, enivrer ses esprits amoureux; Brumaire, sous un voile abriter ses cheveux; Frimaire, au coin du feu la déclarer vestale; Nivôse, à sa blancheur offrir une rivale; Pluviôse, pour elle affronter les torrents; Et Ventôse, braver les sombres ouragans.
Dans ce même poëme du Calendrier républicain. on trouve des vers semblables à ceux-ci :
Des fleurs, des fruits, des bois et des gras pâturages
Le nom à retenir est toujours plus aisé
Que celui d'un brigand jadis canonisé.
Le cheval, le baudet rendent les champs fertiles;
Et j'aime cent fois mieux les animaux utiles
Que tous ces fainéants confesseurs, confessés,
Qu'une pieuse main a, sous verre, enchâssés.
.... Il dit. Au même instant, de la voûte azurée
Déménage des saints la famille éplorée.
Où saint Pierre agitait les clefs du paradis,
S'élancent deux coursiers vigoureux et hardis :
L'un écarte Joseph, l'autre poursuit Antoine.
Des palais étoiles tombent moine sur moine.
La vigne se marie à son arbre chéri
Dans la chaire où prêchait Philippe de Néri.
Tout est bouleversé : la tendre marjolaine
Fleurit où soupirait la douce Magdeleine ;
Le grand Thomas d'Aquin, plus humble qu'un ciron,
Fuit et cède la place au large potiron, etc., etc.
Dorat-Cubières avait dédié son Calendrier républicain à Lalande, qui lui répondit : « Vous avez bien mérité de l'astronomie. » Lalande maniait donc l'épigramme?
108 OUBLIES ET DEDAIGNES.
Le salon de madame la comtesse de Beauharnais est le seul qui soit resté ouvert à toutes les époques et pendant toutes les crises de la Révolution française. On peut dire que c'est à la fois le dernier salon du dix-huitième siècle et le premier du dix-neuvième. Terrain neutre et exclusivement consacré à la conversation légère, il a été traversé successivement par les hommes les plus divisés d'opinions et de partis: l'abbé de Mably, Cazotte, Mercier, Bitaubé, le baron de Clootz, le comte de Saint-Aldegonde et l'infortuné Bailly. On dînait plusieurs fois par décade chez la comtesse de Beauharnais; et, comme les dîners ont toujours eu beaucoup de succès sous tous les gouvernements, ce fut là sans doute ce qui lit fermer les yeux sur ce que son logement de la rue de Tournon avait peut-être de trop somptueux et d'antirépublicain.
Dorat-Cubières y remplissait les fonctions de majordome; ce qui scandalisa quelques bonnes âmes et fit un tort réel à madame de Beauharnais. Le Cousin Jacques, dans son Dictionnaire néologique, s'exprime à ce propos de la manière suivante : « Je n'examine pas de quelle nature était la liaison qui existait publiquement entre le chevalier de Cubières et cette femme vraiment intéressante, mon emploi n'étant pas de m'immiscer dans les affaires domestiques et de juger les mœurs particulières. J'affirme seulement qu'il est très-possible que la calomnie, qui
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épargne si peu les femmes, et surtout les femmes d'esprit, se soit égayée sans fondement légitime sur le compte de cette héroïne de la littérature française. »
Nous ferons comme le Cousin Jacques, nous ne nous appesantirons point sur ce chapitre délicat. Disons cependant, à la louange de notre humanité, que cette liaison, semblable à celle de madame DuDeffant et de Pont-de-Veyle, ne se démentit jamais.
Sous le Directoire, Gubières renonça définitivement au surnom de Dorât, — j'ignore encore pour quel motif, — et il reprit celui de Palmézeaux, qu'il avait abandonné depuis longtemps. Il se rejeta sur le théâtre el composa une grande quantité de tragédies, de comédies ', d'opéras-comiques et même de mélodrames. Entre autres idées bizarres, il eut celle de refaire en trois actes la Phèdre de Racine, sous le titre à'Hippolyte. Le public du théâtre du Marais siffla YHippolyte de Gubières- Palmézeaux, — qui
1. Voici un fragment de son Molière, pièce dans laquelle Cubières pose d'excellentes règles, auxquelles il n'a pas su se conformer toujours :
Croyez-vous, mon ami, que pour la comédie L'esprit soit suffisant? Du bon sens, du génie, A'oilà, voilà surtout les dons qu'il faut avoir. Tel qu'il est, en un mot, l'homme cherche à se voir, Et non tel qu'il est peint dans votre œuvre infidèle : Qui manque la copie est sifflé du modèle.
Voulez-vous réussir.' peignez dans vos ouvrages L'homme de tous les temps, celui de tous les âges . Dessinez largement : que dans tous vos portraits, a Pari- connue à Londres, on admire les traits. Aux peintres des boudoirs husse/ la miniature, Et soyez, s'il se peut, grand comme li nature !
prétendit que c'était Euripide lui-même que l'on venait de siffler.
Sans prendre parti pour cette tentative, on peut avancer néanmoins qu'elle ne méritait pas un sort aussi cruel. Cubières, se conformant scrupuleusement aux justes critiques du grand Arnaud, de Fénelon, de l'abbé d'Olivet, de Luneau de Boisjermain, a supprimé dans son œuvre l'amour d'Hippolyte pour Aricie et tout cet attirail de galanterie de ruelles par lequel, selon la sévère expression de Voltaire, Racine a avili les grands sujets de V antiquité. En compensation, fidèle à l'exemple d'Euripide, il a fait revenir sur le théâtre Hippolyte mourant. Peut-on le blâmer d'avoir restitué à la tradition historique une scène des plus déchirantes et du plus pathétique effet?
Quant au style, quoiqu'en général il manque de fermeté, il est loin d'être aussi faible, aussi négligé qu'on a prétendu. Quelques parties sont écrites avec élégance; le reste n'est qu'une paraphrase suffisante, comme dans le récit de Théodas, — qui n'est que Théramène déguisé :
La mer était tranquille: et, pleins de ses douleurs, Nous étions sur la rive et nous versions dis pleurs. A son char attelés, ses coursiers intrépides L'attendaient sur le bord des campagnes liquides ; Il monte, le front triste et le cœur agite; Le char roule et fend l'air avec rapidité. Des yeux nous le suivons: mais il entrait à peine Dans l'aride désert qui termine la plaine, Qu'un bruit épouvantable aussitôt retentit; Des coursiers étonnés l'essor se ralentit; Ils s'arrêtent, du pied ils frappent la poussière, Et dressent, hennissants, leur superbe crinière.
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Dégoûté des collaborations posthumes, Cubières- Palmézeaux composa, avec Pelletier -Yolmérange, une pièce intitulée Pâmé la mariée, qui renferme quelques scènes. Il s'adjoignit également Moline pour quelques opéras, dont Porta et Catruffo firent la musique. La plupart de ces pièces, ainsi qu'un grand nombre d'autres qui n'ont jamais vu le jour de la rampe, sont imprimées. Il en est deux qui suscitèrent de vives réclamations : une tragédie de Sylla, attribuée par lui à Pierre Corneille, et une autre, la Mort de Caton, publiée sous le nom de l'abbé Geoffroy. Le fameux aristarque, qui n'entendait pas la plaisanterie, cita Cubières devant le juge de paix, lequel déclina humblement sa compétence et renvoya les parties devant ie tribunal des Muses (style Dorat-Cubières),
Ce n'était pas la première fuis que notre poëte se rendait coupable de cet étrange délit; déjà il lui était arrivé, en 1788, designer les Etats Généraux de l'Iùjlise du nom de l'abbé Raynal. Une autre fois il se lit passer pour mort, afin sans doute de voir la vogue s'attacher à ses ouvrages ; mais son but n'ayant pas été rempli, il ressuscita le troisième jour.
J'ai dit que le chevalier de Cubières avait eu souvent du talent, cela est vrai. Je ne connais rien de plus joli, dans le genre précieux, que cette chanson adressée à la comtesse de Beauharnais :
Vous m'ordonnez de la brûler Celte lettre charmante,
Seul bien qui pût me consoler ii« iom mvoir -»■-»■ ntc ;
Eh bien ! au gré de vos désirs,
Le feu l'a consumée, Et j'ai vu mes plus doux plaisirs
S'exhaler en fumée !
Un spectacle si douloureux
Eût enchanté votre âme; Mais pour moi quel revers affreux
Que votre lettre en flamme!
Interprètes de mes douleurs,
Et ne sachant point feindre, Mes yeux ont tant versé de pleurs
Qu'ils ont failli l'éteindre.
Quel que doive être mon destin
Dont vous êtes l'arbitre, Si je reçois de votre main
Une nouvelle épitre, A vos ordres pleins de rigueur,
Empressé de me rendre, Je la poserai sur mon cœur
Pour la réduire en cendre.
La manière coquette de Cubières aide peu à comprendre son admiration excessive pour Mercier et pour l'auteur du Paysan perverti, avec lesquels il demeura toujours lié. C'est sans doute sous L'influence du premier qu'il écrivit la diatribe Sur la funeste influence de Boileau en littérature, et qu'il gratta plusieurs fois avec ses ongles le buste de Racine. Quoi qu'il en soit, au milieu de ses paradoxes, il y a des choses à recueillir dans sa correspondance avec Mercier et M. Simon, publiée en 1810. Ses nombreux Éloges, qui n'ont pas été réunis, contiennent quelquefois d'intelligents aperçus.
On peut évaluer les œuvres de Cubières à cent
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cinquante volumes et brochures. Ses manuscrits, que, par testament, il avait légués à la Bibliothèque royale, ont été refusés. Peut-être renfermaient -ils de curieux Mémoires.
Au commencement de l'Empire, il obtint un emploi dans les postes, grâce au crédit de madame de Beauharnais, qui était devenue la belle-tante de Napoléon. Depuis lors, le nom de Cubières tomba peu à peu dans l'oubli, malgré ses efforts pour entretenir l'attention, et malgré ses publications non interrompues. Son dernier ouvrage, daté de 1816, est intitulé : Chamousset, ou le Fondateur de la petite poste, poëme en quatre chants.
Jusqu'à son dernier jour, le chevalier de Cubières conserva une humeur gaie, turbulente même. Il ne détestait pas un bon festin, et, sous ses cheveux blancs, il gardait les goûts d'un dameret. Plusieurs personnes lui en ayant fait le reproche, il se crut obligé d'écrire son panégyrique en forme de dialogue, au commencement d'un de ses volumes. Voici cet original document :