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LE BON HOMME

« Je connais Cubières depuis trente ans, et depuis trente ans je le connais étourdi, inconséquent, frivole, vivant au jour la journée, n'ayant ni plan ni règle dans sa conduite. Je crois même qu'il n'a aucune opinion politique ; je crois qu'en politique il déraisonne comme tant d'autres, et qu'il est plus bête que méchant. »

Les excentriques vivent vieux; j'aurai l'occasion de le remarquer maintes fois. L'abbé-chevalier Cubières-Dorât -Palmézeaux vécut jusqu'à l'âge de soixante-huit ans. 11 était né, en 1752, à Roquemaure, département du Gard; il mourut, en 1820, à Paris.

Son frère aîné, le marquis de Cubières, mort peu de mois ensuite, a laissé la réputation d'un savant; c'est à lui qu'on doit l'Histoire des coquillages de mer et de leurs amours.

CUBIKKK-. 115

NOTES

Ce portrait a été publié pour la première fois dans le Constitutionnel; il me valut la lettre que voici :

Trouville, 7 septembre 1851.

« Monsieur,

« Dans l'intérêt de la vérité historique, je vous demande la permission de vous adresser une observation sur les deux articles que vous venez de consacrer au chevalier de Cubières dans le Constitutionnel. J'ai connu cet homme de lettres dans les derniers temps de sa vie; il était fort misérable, malproprement vêtu, le dos voûté, et si pauvre, que, pour son dîner, il achetait tous les jours deux œufs rouges chez une fruitière de la rue du Dragon, et allait les manger chez un marchand devin de la place de la Croix-Rouge. Il demeurait alors et il est mort dans une petite rue que je crois être la rue Saint- Romain, donnant rue de Sèvres. Quant au jugement que vous portez sur son caractère politique et sur ses talents littéraires, il me paraît empreint d'une trop grande indulgence; mais c'est une opinion que je conçois qu'on ne partage pas.

« Agréez, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.

« Le Rrun. »

Nous ne supposions pas que le dénûment de Cubières fût aussi complet. Dans tous les cas, le pauvre homme conserva jusqu'à la lin son caractère obligeant; ne pouvant plus l'aire le bien lui-même, il

s'entremettait pour le faire faire par autrui : la preuve en est dans cette lettre, écrite quatre ans avant sa mort (collection de feu le baron de Trémont) :

« Cubières-Palmézeaux, etc. — Lettre aut. sig. à M. le chevalier de Lascarène ; une page in-4°. Paris, le 22 avril 1816. Sollicitation en faveur de son malheureux ami Daillant de la Touche, connu par de nombreux travaux littéraires. Son entrée dans l'asile des Bons-Pauvres est encore difficile et peut être attendue longtemps. « En attendant, le demandeur « périt, il est sans pain et tout nud... »

M. Vignères a donné un portrait gravé de Cubières : tête petite, traits insignifiants et doux.

Encore une célébrité perdue de ce dix-neuvième siècle qui regorgea de tant de célébrités de vingtquatre heures! Mais celle-ci du moins ne ressemble pas à toutes les autres, elle a sa physionomie et son esprit à part. Sa vie, une des plus haletantes et des plus dramatiques, étonne, et fait qu'on se demande comment tant de silence a remplacé tant de bruit.

Les belles filles du midi de la France, ces rayonnantes créatures qui sentent bouillonner un sang grec dans leurs veines, ont, de plus que les Parisiennes, une audace d'imagination et une âpreté de caractère qui leur font aborder toutes les passions humaines sans en être effrayées.

Celle qui nous occupe, cette romanesque Olympe dont les traits brillants ont été trop peu reproduits, appartenait à cette contrée féconde où le vin coule noir comme de l'encre. Elle naquit à Montauban vers le milieu du dix-huitième siècle, et son berceau de-

meura environné de nuages. « J'avais des droits à la fortune et au nom d'un père célèbre, dit-elle dans une de ses brochures; je ne suis point, comme on le prétend, la tille d'un roi (Louis XV), mais d'une tête couronnée de lauriers; je suis la fille d'un homme célèbre, tant par ses vertus que par ses talents littéraires. II n'eut qu'une erreur dans sa vie, elle fut contre moi, je n'en dirai pas davantage. »

Pour nous, gazetier indiscret, qui n'avons pas les mêmes motifs qu'Olympe de Gouges, nous n'hésiterons pas à soulever un coin de la tradition locale. Un an environ avant la naissance de notre héroïne , il n'était pas rare de voir tous les soirs se diriger vers un des faubourgs les plus déserts de Montauban un grave et dévot personnage tout costumé de noir, et ressemblant plutôt à un homme de robe ou d'église qu'à un amoureux et à un poëte, bien qu'il fût cependant l'un et l'autre. C'était M. le marquis de Pompignan, ce rimeur catholique, dont les railleries de Voltaire ont tant écorné la gloire, l'homme des odes auxquelles personne ne touche. Il possédait quelques terres où il venait souvent passer la belle saison. Or, il paraîtrait qu'à force d'aller et de venir, M. le marquis rencontra sur son chemin une petite artisane, — quelques-uns disent une revendeuse à la toilette, d'autres une fabricante de toile, — qui, par des artifices que la tradition ne mentionne pas , parvint graduellement à adoucir sa fierté de gentilhomme et à étouffer ses scrupules de chrétien. Il pouvait bien alors avoir de quarante-cinq à quarante-six ans; c'est beaucoup pour une première passion, mais pour une dernière c'est tout juste l'âge qu'il faut, Bref, de ce?

OLYMPE DB GOUGES. ll'.i

voyages à Montauban et de ces rencontres avec une ^risette, il advint ce qu'il advient ordinairement en pareil cas : un matin, de grand matin, l'église du faubourg reçut aux fonts baptismaux une petite tille que l'on appela Marie-Olympe, — Marie-Olympe tout court. Il faut croire que M. de Voltaire n'a jamais rien su de cette anecdote.

Le nom était bien un peu païen pour la fille de Nicolas Le Franc, marquis de Pompignan , mais ici le poëte eut le pas sur le dévot. L'enfant d'ailleurs ne s'en porta pas plus mal , au contraire : elle en reçut comme un reflet de la beauté d'autrefois, et ceux qui l'ont vue depuis dans tout l'éclat de sa jeunesse ne se sont pas fait faute de défleurir en son honneur le Dictionnaire mythologique de Chompré. On l'éleva assez au hasard , comme elle était née, et l'on supposa sans doute que le sang de son père le bel-esprit lui tiendrait lieu d'instruction, car on ne lui apprit ni à lire ni à écrire. Puis on se dit aussi que sa beauté ferait le reste. En cela on ne se trompa pas tout à fait.

A quinze ans, la jeune Olympe était déjà citée dans Montauban et au delà comme un prodige de grâce, de gentillesse et principalement d'espièglerie. Ses vertus, la chronique n'en souffle pas un mot, mais nous sommas fondé à croire qu'elle était suffisamment vertueuse, puisqu'à cette époque un très-honorable bourgeois de la province lui lit offrir sa fortune et sa main. La main était sèche et ridée, mais la fortune était rondelette; Olympe accepta l'une avec un soupir et l'autre avec un sourire, puis elle devint madame Aubrv, gros comme le bras.

J'incline à penser que M. de Pompignan ne fut pour

rien dans ce mariage, car, s'il faut le dire , ce bourgeois, cet Aubry, n'était autre chose qu'un gargotier retiré. Un gargotier , justes dieux I un vulgaire traiteur devenir le gendre de l'auteur de l'ode immortelle : Le Nil a vu sur ses rivages... Ce jour-là probablement le luth du grand lyrique en saigna des larmes de honte. Mais l'audace involontaire du prosaïque Aubry ne devait pas tarder à trouver son châtiment : les deux ou trois premiers quartiers de sa lune de miel ne s'étaient pas écoulés qu'il prenait mélancoliquement la route du cimetière, laissant une veuve de seize ans, — veuve consolable, et pourvue d'une soixantaine de mille livres. Olympe Aubry n'en demandait pas davantage; pour une enfant perdue, en effet, c'était tirer de bonne heure son épingle du jeu. Libre et riche, le séjour de Montauban lui devint insupportable ; elle voulut changer d'air et d'adorateurs, voir du pays, courir le monde. Un beau jour, elle mit le verrou sur la maison du défunt gargotier, et elle décampa l. Où alla-t-elle? Est-ce que cela ne se devine point? Où vont tous ces jolis minois dont les yeux pétillent de

t. Il y a une autre version que je dois rapporter, bien que son auteur ne la donne pas lui-même comme positive. La voici ■ « Olympe de Gouges était, comme la sœur ainée de Rivarol, cette sultane de Dumouriez, native de Montauban ou de Carcassonne et tille d'un marchand de vin. Elle se nommait alors Bibichon ou Babichetle, et était très -attrayante. Un homme riche 1 emmena à Paris, après avoir fait un présent considérahle à l'auhergisie, et il ne crut pas pouvoir l'aguerrir trop tôt. Ensuite, l'ayant quittée, il lui laissa quelque fortune. Nous avons constamment refusé de la voir, quoiqu'elle nous y eût invité. » — Année des dames nationales ou Calendrier des citoyennes; Paris, 1794, L'auteur est Rétif île la Bretonne,

curiosité et d'impatience? Où vont ces pâles et tremblantes demoiselles qu'un hardi séducteur enlève en poste ? Où vont ces Arianes délaissées que le coche d'eau entraîne et qui regardent languissamment le rivage? A Paris, parbleu; à Paris, la ville où il t'ait si bon vivre et souffrir !

Quand Olympe arriva à Paris, le dix-huitième siècle jetait ses dernières flammes. Le joyeux cortège des grands seigneurs et des comédiennes, sentant venir la vieillesse et la politique, redoublait audacieusement de vices, de folies , de rouge et d'aventures. Temps adorable et pervers, temps unique, où le duc de Richelieu mettait son crachat au Mont-de- Piété pour acheter des fanfreluches à la Maupin; où le vieux de Chalut envoyait à la Breba un balai de deux ou trois mille louis; où M. de Villeroi se déguisait tous les matins en garçon limonadier pour porter le chocolat à la Dubois, de la Comédie française, que ses parents tenaient sévèrement; où la Dorval, après être devenue la marquise d'Aubard, se retirait en carrosse drapé au couvent des Cordelières; où la danseuse Martin , aussi belle que corrompue, se montrait avec le rochet d'un évêque pour peignoir ; où le comte de la Marche s'introduisait toutes les nuits chez la princesse de Chirnay par un soupirail de la rue des Rosiers! Temps d'extravagance et d'amoureuse égalité , où les plus fastueux et les plus galants d'entre les pairs du royaume avaient pour rival un boucher, le boucher Colin!

Tout ce monde-là accueillit Olympe et lui lit fric; on ne lui demanda pas d'où elle venait ni qui elle était; ses seize ans répondaient à tout. Aussi du pre-

mier coup prit-elle le rang- qui lui convenait , car il n'est pas de long noviciat parisien pour les femmes du Midi. Avant un mois, elle fut obligée de capituler en présence des grands cordons, des petits-maîtres , des littérateurs ambrés qui assiégeaient son antichambre : tout Paris avait pour elle les yeux de Montauban. Dès lors, elle crut devoir changer son nom d'Olympe Aubry en celui d'Olympe de-Gouges, nom d'une euphonie peu satisfaisante, mais auquel se rattachait sans doute quelque souvenir local.

Le peu que chuchotent de ses amours les gazettes de ruelles, ce peu-là suffit pour nous arrêter au seuil de l'exploration. Il paraît qu'un rayon de soleil avait passé dans sa veine, ou que l'archer divin qui poursuit de ses flèches les nymphes de Gnide, l'ayant surprise endormie sur l'herbe aromatisée du matin , avait épuisé contre elle son carquois. La vérité est que la jeunesse d'Olympe en garda ces ardeurs enivrantes que rien ne tempère et des caprices de bacchante affolée

Son règne dura autant que durèrent sa beauté, sa grâce et sa coquetterie. Quand de tout cela il fut moins question, c'est-à-dire quand elle commença à entrer dans la période de trente ans, Olympe de Gouges, qui s'était laissé prendre aux joies de la vanité, se demanda comment elle allait faire pour prolonger cette existence aperçue et sonore à laquelle elle était habituée depuis longtemps. Ce fut alors que le démon des lettres s'offrit à elle sous des couleurs séduisantes et faciles, et qu'elle entreprit de devenir la Sapho de son siècle, d'autant plus que tous les hommes finissaient par devenir pour elle des Pliaons.

— Déplorable erreur de ces femmes sans vocation qui se servent de la rhétorique comme d'un pot de fard ou d'une boîte à mouches, qui pensent qu'un volume leur ôtera une ride, et que la jeunesse du cerveau fait l'éternelle jeunesse du visage.

A l'époque où la veuve du traiteur Aubry mettait la plume à la main — de son secrétaire, — car elle n'avait pas encore eu le temps d'apprendre à écrire, à cette époque, dis-je, M. le marquis de Pompignan taisait ses bagages pour l'éternité. On se racontait même à ce sujet une anecdote qui caractérise assez bien son irascibilité. Pendant que les suites d'une terrible attaque d'apoplexie le tenaient sur les bords du tombeau, ses amis essayaient de le faire revenir à lui pour remplir les devoirs de la religion. Mais vainement faisait-on résonner à ses oreilles le diable et l'enfer, le moribond, en dépit de sa grande ferveur, était d'une alarmante insensibilité. Ce que n'avaient pu les exhortations et les menaces , le nom seul de Voltaire l'opéra. Madame de Pompignan, se penchant sur son chevet, s'avisa de lui dire : — Eh ! mon cher mari, songez que si vous ne vous rendez pas à nos vœux, vous brûlerez éternellement à côté de ce coquin de Voltaire ! A ces mots, M. de Pompignan souleva la tête et recueillit toutes ses forces, afin d'obtenir dans l'autre monde une place bien éloignée de celle que quelques personnes ont assignée à l'auteur de Zadig.

Ici commence pour Olympe de Gouges une nouvelle existence : Apollon a remplacé Éros. Aux orages du cœur vont succéder les tempêtes de l'imagination. Ne rions pas trop des foucades littéraires de cette femme; elle a souvent rencontré l'esprit et le sentiment, la passion et la force. Le genre qu'elle adopta et vers lequel sa nature la poussait irrésistiblement, ce fut le drame, ce ne pouvait être que le drame. Elle en composa immédiatement une trentaine, mais pour les faire jouer elle éprouva des difficultés de toute espèce, suscitées en partie par sa vivacité et son impatience languedociennes. Grâce à la protection de l'acteur Mole, elle était cependant parvenue à faire recevoir Zamor et Mirza ou l Heureux Naufrage; le comité tout entier avait versé des larmes à la lecture; il ne faut pas en être étonné : mademoiselle Contât faisait bien pleurer, elle aussi, rien qu'en lisant les mémoires de sa blanchisseuse.

On avait promis un tour de faveur à Olympe; mais ce tour n'arrivait guère, et Olympe s'épuisait en démarches et en cadeaux. 11 faut lire ces piquants détails dans son manifeste contre la Comédie française : « Mole! dit un jour en ma présence la divine madame Raymond, tu me donnais tous les ans un oranger; en voilà deux que tu me dois. — Je saisis ce trait de lumière, je vole chez le plus fameux jardinier-fleuriste, j'y cherche les deux plus beaux

orangers, et ils sont bientôt chez la maîtresse du héros comique. On les trouve délicieux, mais les fleurs vont se passer; quel dommage que leur durée soit si courte! N'importe, et puisque Flore me quitte, ayons recours à Cornus. Je suis d'un canton de la France où ce dieu des gourmands professe l'art d'apprêter les dindes aux truffes, les saucissons et les cuisses d'oie : n'en laissons pas manquer la table de mon protecteur. — Ah ! me dit-il en mettant un doigt mystérieux sur sa bouche, un jour qu'il dépeçait une dinde, je vois ce qu'il faut que je fasse, madame de Gouges : je ne suis point un ingrat. — Bon! me disais-je en tressaillant de joie sur mon fauteuil, voilà mon tour qui s'approche. On se lève de table, on passe au salon. Mole, jetant par distraction les yeux sur une console : — J'ai dit vingt fois qu'on me fit venir mon tapissier pour savoir ce que je pourrai mettre là-dessus; cette console a l'air d'une pierre d'attente. L'assemblée s'escrime en projets : l'un propose une pendule, l'autre un cabaret. — Fi donc! reprit l'amphitryon; mon salon est rempli de ces drogues !

« J'ai l'imagination vive, et je m'écrie : — Oui, M. Mole a raison; moi, je veux voir sur ce meuble un Parnasse en biscuit de porcelaine : Apollon, les Muses et leurs plus chers favoris s'y grouperont agréablement. On applaudit; mon idée est ingénieuse. — Bravissimat répétaient tous les convives. Je pais. je me rends dans toutes les manufactures de porcelaine, je lurette, je m'intrigue, et je trouve un morceau analogue. Le marchand assure qu'on ne l'aurait pas pour cent louis s'il fallait le commander; mais il est de hasard, quoiqu'aussi beau que neuf:

on le laisse pour six cents livres. Je n'avais que quatre cents livres sur moi, j'étais impatiente de procurer à mon protecteur l'objet désiré, les difficultés s'aplanissent, et l'élégant ouvrage arrive incognito sur la console qui l'attendait '. »

xWais, hélas ! le tour de faveur n'en vint pas plus vite pour cela. Il semblait que la fatalité s'acharnât après elle : tantôt c'était mademoiselle Olivier qui passait de vie à trépas, tantôt c'était Mole qui parcourait la province. Alors, et comme pour prendre patience, madame de Gouges présenta une nouvelle pièce, Lucinde et Cardenio, qui fut refusée, celle-ci, avec un touchant et unanime accord. Il s'ensuivit, pour le coup, une brouille réelle avec les sociétaires. Les choses furent poussées même assez loin, et madame de Gouges s'épancha en plaintes tellement acrimonieuses que le secrétaire de la Comédie ne put s'empêcher de la réprimander avec quelque énergie. Furieuse, elle s'empressa de demander réparation au comité : « Un de vos membres m'a insultée au nom de la Comédie; je vous demande raison pour elle et pour moi. Ce membre est M. Florence; il m'a dit en pleine rue, devant M. le chevalier de Cubières, que vous aviez décidé de ne plus recevoir aucune de mes pièces. Je ne puis croire cela de vous. Permettez-moi de vous citer le mot connu : « Un mauvais cheval peut broncher, mais non pas toute une écurie. »

1. Disons, à l'honneur du comédien Mole, que, lorsque madame de Gouges eut rendu publics ces détails, il s'empressa d'envoyer au curé de Saint-Sulpice une somme de six cents livres, équivalent du cadeau de porcelaine, pour être employée en œuvres charitaliles, avec prière de regarder madame de Gouges comme l'auteur de ce bienfait.

Ce mot cassait les vitres. Les comédiens français, réunis aux gentilshommes de la chambre, en assemblée solennelle, se firent apporter les registres et en rayèrent le nom d'Olympe de Gouges, dont le drame de Zamor et Mirza fut considéré comme non reçu.

Voilà donc notre belliqueuse Montalbanaise tombée tout à coup avant d'avoir pu atteindre au piédestal qui se préparait pour elle. Irritée d'un procédé qui lui paraissait aussi injuste que peu galant, elle essaya d'intéresser à sa cause tous les auteurs dramatiques, mais ceux-ci avaient autre chose à faire qu'à discuter les actes des comédiens du roi : sur quarante lettres qu'elle écrivit, elle reçut quatre réponses, dont une du marquis de Bièvre. Elle ne se rebuta pas, et ayant entendu parler de Beaumarchais comme d'un homme qui savait les lois mieux que tous les procureurs ensemble, elle se rendit chez lui et lui lit remettre le billet suivant : « J'ai eu l'honneur de vous écrire, monsieur, comme à tous les hommes de lettres; je viens chez vous comme les opprimés couraient chez Voltaire; je suis à votre porte, et je me flatte que vous me ferez l'honnêteté de me recevoir.» Elle n'attendit pas longtemps. « Le suisse me parut poli d'abord, dit-elle, mais en revenant m'apporter la réponse de son maître, il me dit, avec le ton d'un homme de son état, que M. de Beaumarchais était fort occupé et qu'il ne pouvait m'entendre. N'étant point faite pour commettre une indiscrétion, je le priai d'aller savoir son jour ; il obéit en fronçant le sourcil, et en murmurant des mots assez vagues, qui sont inutiles à répéter venant du suisse de M. de Ueaumarchais. Enfin il revint me dire galamment, de la part de son maître, qu'il ne pouvait

pas m'assurer du jour. — Ni de l'heure, ni du mois sans doute? répondis-je; allons, fouette, cocher! Et je partis, en me promettant bien de ne jamais réclamer ni l'appui ni les conseils de ceux qui ont oublié les adversités. »

Sa rancune contre Beaumarchais s'effaçait cependant devant son admiration pour ses ouvrages; elle en fournit la preuve en composant peu de temps après le Mariage inattendu de Chérubin, qui fut présenté à la Comédie italienne avec aussi peu de bonheur que ses autres pièces. Cette production, née en vingt-quatre heures, est d'un coloris pâle, et le dialogue n'offre aucune de ces paillettes qui éblouissent dans la Folle journée. Voici en quelle prose rimée elle se plaint dans le vaudeville final :

Souvent des auteurs femelles Le public est satisfait; Mais les pédants sans cervelles Ne trouvent rien de parfait ; Dans leurs censures cruelles Us maltraitent tous les jours Les Grâces et les Amours.

Les Grâces et lesAmow*s, c'est elle, c'est Olympe, elle le croit de bonne foi ; elle ne s'aperçoit pas que son miroir tourne à l'épigramme, que les roses expirent sur ses joues et que la solitude se fait autour d'elle. Déjà , chose inévitable, la littérature a exclu la coquetterie; son œil devient hagard, sa chevelure est dépeignée comme une métaphore de mauvais goût. Triste destinée des auteurs femelles, comme elle dit; inconcevable fatalité qui fait les lauriers incompatibles aves les myrtes !

OLYMTE DE GOUGES. 129

Les lauriers d'Olympe de Gouges étaient bien maigres jusque-là; mais son acharnement était au niveau de son ambition. Pour ceux qui n'ont pas une idée des tribulations de tout genre auxquelles sont sujets les malheureux acteurs par suite de la vanité fougueuse de certains écrivains, les démêlés d'Olympe de Gouges auront peut-être un intérêt de singularité, « On a beau se plaindre, on a beau faire, écrit-elle dans un moment d'expansion, un auteur ne renonce pas sans peine à la Comédie française; ce n'est pas les comédiens qu'il faut considérer, c'est le goût de la nation, qui le couvre de gloire quand il a le bonheur de réussir. »

Aussi la voit-on pensive et arrêtée devant ce temple dont les portes demeurent inexpugnables pour elle; son attitude est celle de la douleur; elle se demande comment faire pour apaiser le courroux des dieux, c'est-à-dire des sociétaires. Elle retourne chez Mole et le prie d'être encore une fois son ambassadeur auprès d'eux; vaincu par ses larmes, Mole consent à tout, et voici la lettre de conciliation qu'elle reçoit au bout de quelques jours : «Madame, la Comédie assemblée a été bien aise de vous voir revenir à des sentiments plus équitables envers elle: elle désire que vous soyez à jamais bien convaincue de l'honnêteté et de la droiture de ses procédés, et pour vous seconder dans la justice qui vous a ramenée vers elle, elle a donné des ordres pour qu'il ne reste aucune trace du passé, et pour que les choses soient sur le pied où elles étaient avant la lecture de ■' ardenio. »

Gel acte de paix eut pour résultat défaire produire ù madame de Gouges deux ouvrages de plus, l'Homme

généreux et le Philosophe corrigé. Le premier est conçu dans l'insupportable système des drames sensibles et déclamatoires, remplis de pères de famille en cheveux blancs, qui lèvent les mains au ciel, et de colonels de chevau-légers prêts à se sacrifier pour un rival heureux. On reconnaît ce genre de composition dramatique aux notes explicatives qui accompagnent invariablement les noms des personnages, comme dans le modèle suivant que j'ai rédigé avec scrupule et minutie :

D'Alainville. — Honnête homme. Il porte un habit marron.

Cléon. — Trente-cinq à quarante ans. Fourbe dangereux. Au premier acte, coiffure à la brigadière, habits et culottes noirs, épée de ville.

Sainclair. — Bon, mais impétueux; sensible, mais emporté; il faut le connaître. Toujours prêt à voler au secours d'un ami, mais facile à abuser. 11 adore et déteste Lucile; il jure le matin qu'il ne la verra de sa vie, et le soir le trouve à ses pieds. Du reste, brave et galant, en véritable militaire.

Durivage. — Est sur le retour. Soixante ans, bien qu'il ne s'en donne que quarante-huit. Esprit superficiel et banal. Il parait au dénoùment en costume de chasse.

Ambroise. — Le modèle des jardiniers. Un peu brusque, mais humain. Veste en drap de Ségovie.

Un exempt. — Manières froides, maintien calme, contrastant avec le caractère bouillant de Sainclair.

Madame d'Alainville. — Bonne à l'excès. Elle n'a d'yeux que pour sa nièce Lucile. Modes de provinces un peu exagérées.

Lucile. — Dix-sept ans. Robe rose, sans garniture; un mouchoir de gaze autour du cou. Lucile est l'innocence même. Pour elle, Sainclair représente l'univers entier.

Madame d'Hérigny. — Femme à la mode. Vive, étourdie, avec un excellent cœur.

OLYMPE DE GOUGKS. 131

L Homme généreux, de même que le Philosophe corrigé, tut présenté à la Comédie française, qui avait iini par prendre son mal en patience ; s'ils furent refusés, cela va sans dire. Encore en oublié-je deux ou trois à dessein. Par exemple, je crois que les comédiens français se sont véritablement trompés au sujet de Molière chez Ninon ou le Siècle des grands hommes. Il est vrai qu'ils étaient poussés à bout. Cette pièce sort tout à t'ait du cadre et du style habituel des œuvres de madame de Gouges, bien que, selon sa détestable coutume, elle avoue l'avoir composée en moins de six jours. C'est une galerie largement entendue où apparaissent Mignard, le prince de Condé, la reine Christine , Scarron et sa femme , Des Yveteaux, Chapelle, le comte de Fiesque et la marquise de La Sablière. Une intrigue suffisante, et dont l'idée a souvent été exploitée depuis, circule à travers de nombreux épisodes historiques présentés avec habileté : il s'agit d'une tille de condition qu'une vocation décidée entraîne vers le théâtre, et qui s'enfuit de chez ses parents pour venir s'engager dans la troupe de Molière ; par ses conseils, le grave auteur de Y Ecole des femmes parvient à la détourner de son projet et à lui faire épouser l'homme qu'elle aime. Madame de Gouges n'a pas manqué de donner le nom d'Olympe à cette jeune exaltée.

Telles sont les principales lignes de cette comédie

épisodique; l'idée que nous avons pu en donner est sans doute imparfaite, mais elle suffit pour faire re^ venir un peu le lecteur sur le compte d'Olympe de Gouges. Par malheur, son amour-propre excessif se met toujours en travers de ses qualités. « Des personnes consommées dans la littérature m'ont assuré cette production bonne; à mon avis il n'en est point de meilleure. Ce fut dans un rêve que j'achevai de la concevoir ; Molière m'apparut, il me traça lui-même le plan que je viens de traiter : « Suis-le, me dit-il, je te promets que la Comédie reviendra sur ton compte. » Rendue forte par cette vision, Olympe demanda une lecture, qu'elle obtint au bout de huit jours. C'était un mercredi, et les comédiens avaient fait la veille le voyage de Versailles; après deux heures d'attente, le garçon de théâtre fut envoyé chez eux pour savoir s'ils étaient réveillés. Ils étaient tous sortis. Le semainier congédia donc madame de Gouges, après un million d'œillades, et la partie fut remise au dimanche d'ensuite. Mais à peine avaitelle franchi le seuil, que ces messieurs, qui la fuyaient comme des loups, arrivèrent les uns après les autres, comme des moutons. Par malheur, ils avaient compté sans l'inquisition de madame de Gouges, qui, depuis quelque temps, pour mieux surveiller leur conduite, logeait précisément en face de la Comédie, et qui, lorsqu'elle s'absentait, avait toujours le soin de laisser en embuscade son jeune fils. Toute sa colère retomba sur Fleury, auquel elle écrivit une page d'amertume et de reproches; celui-ci ne se donna pas la peine d'y répondre; seulement, le samedi soir, veille de la lecture, il lui fit dire lestement par l'ouvreuse de loge que quelqu'un la de-

mandait; puis, l'attirant à l'écart, il lui manda que si elle n'était pas une femme, il lui apprendrait comment on répond à une lettre aussi impertinente que la sienne. « A ces mots, écrit madame de Gouges, il ne m'aurait fallu qu'une épée, et j'aurais été bientôt une autre chevalier d'Eon I Le sang me bouillait dans les veines, mais je sus me respecter. »

On devine quel fut le résultat de la lecture de Molière chez Ninon. Il y avait surtout une maudite porte qui ne pouvait jamais se tenir close; chacun à son tour se levait pour essayer de la fermer; ce fut au bruit de cette porte que la pauvre femme, la rage dans le cœur, lut ses cinq actes, après lesquels les trois quarts et demi du comité dormaient d'un paisible sommeil. Il fallut deux hommes pour réveiller le gros Desessarts; ensuite les bulletins furent rédigés et lus à haute voix par le souffleur, ainsi que cela se pratiquait alors. Le premier était conçu de la sorte : « J'aime trop l'auteur pour l'exposer à une chute; je refuse. » Le second, plus explicite, s'exprimait ainsi : « Rien ne m'intéresse dans cette pièce que le cinquième acte, et si l'auteur voulait m'en croire, il le ferait jouer seul ; mais comme je présume qu'il n'en voudra rien faire, je refuse. » Le troisième bulletin sentait tout à fait son Dugazon : « J'aime les jolies femmes, je les aime encore plus quand elles sont galantes, mais je n'aime à les voir que chez elles et non pas sur le théâtre; je refuse cette pièce. » Olympe de Gouges ne fut pas curieuse d'entendre le reste, elle salua et se retira, en prononçant le serment de renoncer pour toujours à l'art dramatique.

Dès qu'il lui fut prouvé que la Comédie française

lui était évidemment hostile, elle se décida à faire imprimer son théâtre et à en appeler au jugement de la nation. Les princes du sang voulurent bien accepter la dédicace de ses trois volumes qui parurent en 1788, et qui furent sans doute tirés à peu d'exemplaires, car ils n'apparaissent que rarement dans les ventes publiques. Elle y joignit des notes justificatives et toute sa correspondance avec Mole, mademoiselle Contât, madame Bellecour, etc. « C'est là que j'attends les auteurs honnêtes et délicats : celui qui ne prendra pas ma défense et ne regardera pas mes intérêts comme les siens propres est indigne d'écrire et de porter le caractère d'homme. » D'autres fois, elle revient avec douleur sur le tour de réception dont on l'a frustrée à propos de sa première pièce, et elle compare les auteurs à des porteurs d'eau qui se mettent à la queue les uns des autres pour remplir leurs seaux. « Jouez donc mon drame, mesdames et messieurs! il a assez attendu son tour, et toutes les nations avec moi vous en demandent la représentation. »

Mais où son désespoir s'exhale avec le plus de force, c'est dans la préface de Molière chez Ninon, son ouvrage favori; là ses plaintes sont au-dessus de tout ce que l'on peut comprendre; elles m'ont presque arraché des larmes par leur éloquence navrante. « On m'enlève ma frénésie, ma passion, ce qui seul pouvait faire les délices de ma vie! » s'écrie-t-elle ; et récapitulant tout ce que lui a fait souffrir la haine implacable de la Comédie française : «Je sens bien que si j'avais été homme, il y aurait eu du sang de répandu; que d'oreilles f aurais coupées! » Un peu plus loin, cependant, la grandeur d'âme reprend le dessus; elle re-

nonce à ses entrées, bien qu'elles lui soient chères à plus d'un titre et qu'elle n'ait pas assez d'argent pour aller au spectacle tous les jours. Dès lors, on croit le sacrifice consommé et que tout est dit littérairement pour l'infortunée Olympe de Gouges; mais ni voilà-t-il pas le bout de l'oreille qui se remet à percer! En deux mots, elle offre aux auteurs gui ne dédaigneront pas d'étendre lews connaissances (de sa part la présomption est assez jolie) de leur céder quelques plans de drames. « J'ai trente sujets, ditelle, qui ont besoin d'être touchés, même dialogues en partie. Encore n'est-ce pas assez pour elle : il faut que de son (ils, à peine âgé de quinze ans, elle essaye de faire un auteur. Aussi fécond que sa mère, le petit bonhomme compose en quatre heures un opéra-comique sur le dévouement d'une servante de Noyon, qui avait arraché à la mort trois hommes tombés dans une fosse d'aisances. Gracieux et coquet canevas pour la Comédie italienne ! Cette surprenante production, que madame de Gouges n'a !> ;:^ craint de faire imprimer à la lin de son troisième volume, contient, entre autres choses inouïes, un morceau d'ensemble chanté par les trois asphyxiés, à la louange de leur libératrice :

Trio.

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