‹ Les oubliés et les dédaignésChapitre 9 sur 42 · TROISIÈME ASPHYXIÉ · texte numérisé non relu

TROISIÈME ASPHYXIÉ

• est ton ouvi : une divinité pour doui :

136 OUBLIES ET DEDAIGNES.

Mais je m'arrête. Aller plus loin ce serait entrer dans les domaines de la folie. Ces trois volumes sont remplis de divagations semblables, de fureurs étourdies, de parenthèses qui ouvrent sur l'absurde. Une orthographe spéciale complète ce monument de déraison et de vanité : c'est à peine si elle s'accorde elle-même sur sou nom d'Olympe de Gouges, qu'elle écrit tantôt avec un s et tantôt sans s. La critique ne s'émut guère du théâtre de Tex-courtisane, et le plus profond silence, l'indifférence la plus parfaite accueillirent sa publication maladroite.

Il ne fallut rien moins qu'une révolution pour la mettre en lumière, elle et ses drames. Quelques jours après la prise de la Bastille, les Sociétaires du Théâtre-Français, qui étaient en quête d'une pièce d'actualité, se ressouvinrent de Zamor et Mirza, enfouie depuis cinq ans dans leurs cartons. Ils l'époussetèrent du mieux qu'ils purent et la représentèrent sous le titre de l'Esclavage des Nègres. Cet ouvrage, le premier de madame de Gouges et le plus médiocre, ne produisit aucune sensation, quoiqu'il eût été monté avec une certaine pompe. « Ce drame, dit-elle dans ses notes, doit se terminer par un ballet héroïque mêlé de sauvages; on porte madame de Saint-Frémont en triomphe sur son palanquin : les jeunes sauvages dansent autour d'elle. Tout à coup on entend le canon et l'on voit la mer couverte de navires. Ce ballet doit peindre la découverte de l'Amérique : les sauvages effrayés interrompent leurs danses et s'en vont tous se cacher dans la forêt; les soldats feignent de les poursuivre avec colère. Le général paraît; il arrête par un signe la fureur des soldats, et leur fait une morule si touchante, que tous

les sauvages surpris reviennent sur leurs pas. Le ballet finit par une concorde admirable et une musique indienne, qui, mêlée avec la musique militaire, doit faire un effet neuf au théâtre. » Malheureusement, l'effet ne fut pas compris du parterre, qui se moqua de la découverte de l'Amérique et des sauvages en masque noir. C'est égal : ce jour inattendu fut le plus beau de la vie d'Olympe de Gouges; elle était arrivée au but de ses vœux et de ses espérances , elle avait forcé les portes de la maison de Molière : elle avait été jouée enfin !

J'ai dû raconter avec un soin scrupuleux, sans omettre une colère ou un espoir, les efforts incessants et les luttes pied à pied de cette amazone littéraire, qui marque si étrangement entre les femmes de son époque, madame Falconnet, madame Riccoboni, madame Montesson, la comtesse de. Beauharnais, muses heureuses et pacifiques, dont un laurier facilement obtenu ombrage le front souriant. N'est-ce pas qu'au spectacle de tant de peines, de courses, de déceptions, on se surprend à souhaiter un peu plus de talent à cette malheureuse, si cruellement mordue au talon par la tarentule poétique, et plus attachée au Théâtre-Français que Vénus à sa proie. Voltaire disait qu'une des meilleures conditions, pour faire une bonne comédie était d'avoir le diable

au corps. Pourquoi donc n'a-t-elle jamais fait une bonne comédie?

Qu'on ne s'imagine point, cependant, que les Olympe de Gouges soient rares dans les lettres, et que mon intention ait été de présenter celle-ci comme une exception, une ligure anormale. Parmi les auteurs de tout sexe qui rôdent autour du théâtre de la rue Richelieu, cette arche de la littérature nationale; parmi ces pâles porteurs de tragédies qui plongent un œil envieux sous le vestibule; sous ces habits couleur de muraille, dont les basques gonflées exhalent un bruissement de rimes; à l'aspect de ce manchon hérissé qui laisse échapper les faveurs bleues d'un manuscrit, reconnaissez la grande et douloureuse famille des opprimés dramatiques, famille éternelle, dont les plaintes sans cesse renaissantes remplissent Paris et la province, et dont les malédictions s'abattent quotidiennement sur le comité de lecture t A peine l'aurore paraît-elle pour éclairer la comédie humaine, qu'on les voit sortir en foule et venir assiéger les sociétaires en leur propre domicile, se pendre à leur cordon de sonnette, essayer de corrompre Marton, se perpétuer dans l'antichambre ou guetter l'heure à laquelle ils se rendent aux répétitions. Que d'orgueils irréfrénables! que d'anxiétés contenues I que de rêves caressés, qui ne se réaliseront jamais ! que de ridicule, et souvent que de vrai malheur !

Ces pauvres gens continuent avec plus ou moins de résignation, avec plus ou moins de talent, les traditions de madame de Gouges. Beaucoup passent la moitié de leur vie à faire recevoir une pièce,

et l'autre moitié à la taire jouer; encore arrivent-ils quelquefois à leur lit de mort sans avoir atteint ce but suprême. Remarquez qu'en cela je ne prends parti ni pour les comédiens ni pour les hommes de lettres; les uns et les autres sont sujets à des erreurs qui interdisent tout jugement trop absolu.

Bientôt il ne sullit plus à Olympe de Gouges d'avoir été femme galante et femme de lettres, elle devint femme politique.

La Bastille s'écroule. La poussière enflammée de ce vieux monument, semblable à celle que jette un vaste incendie, s'en va par l'Europe, embrasant les villes et les hommes sur lesquels elle tombe. Olympe de Gouges reçoit ce baptême, et la voilà l'œil ou- \ il, l'oreille aux aguets, écoutant les cris du peuple et les discours des députés. Il lui semble que c'est à elle que s'adressent les plaintes d'en bas et les dédains d'en haut; elle répond à tout; elle interpelle le roi, l'Assemblée et la France. Un fleuve de brochures, d'avis, de lettres, de pamphlets, découle de sa plume. Les murailles de Paris se couvrent de ses affiches,

C'est en politique surtout que son esprit méridional se révèle. L'orgueil est toujours aposté au commencement ou à la lin de ses publications. Un jour, c'est Mirabeau qui lui aurait dit : « Vous êtes une femme de génie. » Le lendemain, c'est le ministre Duport qui voudrait l'acheter pour défendre le trône; c'est de Laporte, intendant de la liste civile, c'est la reine qui écoutent ses reproches et lisent ses lettres en tremblant. .Mais le plus étrange de tous, c'est ardin de Saint-Pierre lui disant : « Vous êtes un ange de paix. » Farceur !

L'une des propensions de sa doctrine incertaine est l'affranchissement de la femme. Cette cause lui donne des accès de fièvre, pendant lesquels son malheureux secrétaire est obligé de sténographier jour et nuit ses déclamations. C'est ainsi qu'en moins d'une semaine elle écrit le Prince philosophe (1791 ; 2 vol. in-12), consacré à la glorification de la femme politique. Ce n'est certes pas un livre irréprochable sous le rapport du style, mais on y trouve néanmoins des détails curieux, comme ce tableau des modes frivoles du temps :

« À cette époque, toutes les femmes de Siam étaient moins occupées de leur ménage que du soin de se parer. Les coiffeurs et les marchandes de modes jouent de grands rôles dans cette ville; à peine Idamée fut-elle devenue reine qu'on inventa un bonnet à la chinoise. Il était fait en pain de sucre, il avait trois pieds de hauteur sur quatre de diamètre. Des rubans argentés et en quantité prodigieuse, des chaînes et des perles faisaient le tour de cette pyramide, surmontée par un terrible et nombreux panache en plumes de toutes couleurs. C'était aussi la mode d'empanacher les chevaux, et de loin on ne distinguait pas les femmes qui étaient dans les chars d'avec les chevaux qui les traînaient. Mais peu à peu cette fureur de bonnets alla en s'affaiblissant; bientôt on supprima les bonnets et les chapeaux en entier : les cheveux en désordre se jouaient sur le front; un bouquet de fleurs seulement, placé sur le côté, affichait la négligence de cette coiffure, à laquelle l'aimable Folie avait donné naissance. »

Le succès du livre fut nul; mais aussi en quel temps osait-elle parler de perles et de fleurs?

A l'époque où la barre de l'Assemblée nationale était ouverte à tout le monde, Olympe de Gouges ne manqua pas de s'y présenter. — Elle écrivit, en outre, au président pour lui demander la faveur de détendre Louis XVI. Sa lettre fut lue par un secrétaire dans la séance du 15 décembre 1792, et insérée au Moniteur du 17; elle excita l'étonnement et quelquefois l'hilarité :

« Citoyen président, je m'offre, après le courageux Malesherbes, pour être le défenseur de Louis. Laissons à pari mon sexe : l'héroïsme et la générosité sont aussi le partage des femmes, et la Révolution en offre plus d'un exemple. Je suis franche et loyale républicaine, sans tache et sans reproche; personne n'en doute, pas même ceux qui feignent de méconnaître mes vertus civiques; je puis donc me charger de cette cause.

« Je crois Louis fautif comme roi; mais dépouillé de ce titre proscrit, il cesse d'être coupable aux yeux de la République. Ses ancêtres avaient comblé la mesure des maux de la France; malheureusement la coupe s'est brisée dans ses mains, et tous les éclats ont rejailli sur sa tête. Je pourrais ajouter que, sans la perversité de la cour, il eût été peut-être un roi vertueux. Je désire d'être admise par la Convention nationale et par Louis Capet à seconder un vieillard de près de quatre-vingts années dans une fonction pénible, qui me parait digne de toute la force et de tout le courage d'un âge vert. Sans doute je ne serais point entrée en lice avec un tel défenseur, si la cruauté aussi froide qu'égoïste du sieur Target n'avait enflammé mon héroïsme et excité ma sensibi-

lité. Je puis mourir actuellement ; une de mes pièces républicaines est au moment de sa représentation. Si je suis privée du jour à cette époque, peut-être glorieuse pour moi, et qu'après ma mort il règne encore des lois, on bénira ma mémoire, et mes assassins détrompés répandront quelques larmes sur ma tombe.

« Qu'il me soit permis d'ouvrir à la Convention une opinion qui m'a paru digne de toute son attention. Louis le Dernier est-il plus dangereux à la République que ses frères, que son fils? Ses frères sont encore coalisés avec les puissances étrangères, et ne travaillent actuellement que pour eux-mêmes. Le fils de Capet est innocent, et il survivra à son père : que de siècles de divisions et de partis les prétendants ne peuvent-ils pas enfanter !

« Les Romains se sont immortalisés par l'exil de Tarquin. Il ne suffit pas de faire tomber la tête d'un roi pour le tuer ; il vit encore longtemps après sa mort; mais il est mort véritablement lorsqu'il survit à sa chute.

« Je m'arrête ici pour laisser faire à la Convention toutes les réflexions que présentent celles que je viens de lui soumettre.

'« Olympe de Gouges. »

Repoussée par un ordre du jour, Olympe saisit aux cheveux une autre actualité ; elle mit les demoiselles Fernig, le général Dumouriez et le jeune Egalité tout vivants sur la scène, dans une pièce intitulée : le Général Dumouriez à Bruxelles ou les Vivandiers.

Le théâtre de la République, ahuri, forcé de suivre les engouements publics, reçut l'œuvre, et la joua le

oLY.MrK DU (JOUGKS. 143

23 janvier 1793. Un so ferait difficilement une idée de la sensation' produite par cet ouvrage, dont tout le mérite consistait dans des marches, combats, évolutions militaires. Les spectateurs, malgré leur indifférence pour les pièces de ce genre, ne purent s'empêcher de témoigner du mécontentement. Néanmoins la représentation alla jusqu'à la fin; et l'auteur étant demandé par quelques voix officieuses, mademoiselle Candeille s'avançait pour le nommer, lorsque tout à coup une femme effarée se présente aux premières loges et s'écrie : « Citoyens, vous demandez l'auteur? Le voici f c'est moi, c'est Olympe de Gouges. Si vous n'avez pas trouvé la pièce bonne, c'est que les acteurs l'ont horriblement jouée ! »

Une bourrasque de sifflets et de huées accompagna cette déclaration au moins insolite. Mademoiselle Candeille assura que ses camarades avaient fait tout leur possible. Le public fut de cet avis, et cria : « C'est l'ouvrage qui est détestable! » Olympe tenait tête à l'orage; mais les spectateurs s'étant portés dans les corridors, les uns l'accablèrent de railleries, les autres la suivirent en lui redemandant leur argent.

La seconde représentation décida du sort de cette comédie ridicule. Le parterre ne permit pas cette l'ois qu'on lui en jouât plus d'un acte; et, pour dissiper l'ennui général, la plupart des spectateurs s'élancèrent sur le théâtre et dansèrent la carmagnole.

Quelques jours après la chute des Vivandiers, Olympe de Gouges publia cette préface :

« J'ai été la victime d'un complot appuyé par les apparences les plus perfides; tel a été l'art des corné-

diens à mon sujet; mais pour en obtenir justice, je n'attirerai pas sur eux l'animosité des citoyens ni les crimes révolutionnaires, fai failli être assassinée, pour prix de mon civisme, par une bande de leurs satellites; et si je vis encore, c'est peut-être par un de ces miracles que l'innocence ne trouve pas toujours sur son chemin. 11 ne s'agit pas sans doute de vouloir que ma pièce soit bonne si elle est mauvaise; mais ce qui m'importe véritablement, c'est de prouver au public que ce n'est point ma pièce qu'on a représentée sur le théâtre de la République, mais une pantomime de la façon des comédiens.

« Citoyens littérateurs, hommes sensés, jugez ma pièce d'après vos connaissances et votre conscience !

« Je ne demande point que le théâtre en continue la représentation; je demande que cet ouvrage me soit payé. Le sacrifice de ma fortune et de mes veilles en faveur de la chose publique me réduit à la noble nécessité de vivre actuellement de mes talents. J'avoue qu'en auteur sensible, je n'ai pas vu indifféremment massacrer ma pièce. J'ai parlé au public en grand homme , en excusant les acteurs , quand f avais lieu de les mépriser. Malgré cela , je me suis vue tout à coup assaillie par une bande de juges-gladiateurs, qui m'ont vomi, comme s'en glorifie le sieur Ducray, dans son libelle les Petites affiches, les ordures qui convenaient sans doute aux actrices qui les avaient commandées. Ce journaliste a eu l'impudeur d'avancer que le public s'est fait justice. Qui pourrait croire, si cela n'était pas imprimé, une semblable calomnie contre le public, qui a lieu de m'estimer et peut-être de rnadmirer? Infâme libel-

liste, tu places ce public dans un ramas confus de douze galopins qui m'ont injuriée! Va, il ne t'appartient pas, nia tes pareils, d'apprécier un être tel que moil

« Sans doute le public ne prendra pas pour orgueil ce qui n'est de ma part qu'une juste indignation. Jamais auteur n'éprouva un si dur traitement, jamais pièce républicaine ne reçut plus d'oulrages et ne fut payée d'une plus noire ingratitude... »

M. Lairtulier a aussi parlé d'une comédie-vaudeville que nous ne connaissons pas, les Aristocrates et les Démocrates, la plus gaie de toutes, selon lui. Une foule d'originaux y sont passés en revue. C'est une vieille comtesse qui, à chaque doléance sur la perte de ses titres et de ses privilèges, ne reçoit pour toute réponse du chevalier du Rocher, nouvellement mis au pas, que ces mots : « Antique, bouquin, n'en parlons plus. — Quoi! il faudra que je renonce à l'illustration de mes ancêtres! — Vos ancêtres, ils sont morts, n'en parlons plus. — La noblesse se réveillera : moi-même je parcourrai tout le royaume pour la soulever contre les patriotes. — Restez chez vous, vous ne feriez que de l'eau claire; n'en parlons plus. — Insolent! si je faisais venir mes gens, je vous apprendrais à insulter une femme de ma qualité! — Vos gens, votre qualité, tout cela est bien loin; «'en parions plus h Vient M. l'Écusson, qui a consumé dix ans de sa vie à dresser un arbre généalogique, et qui se désespère de ce qu'on ne dresse plus que des arbres de liberté. Un aveugle trouve le symbole de la première constitution dans !<• signe de la croix :

le Père, c'est le roi; le Fils, c'est le peuple ; le Saint- Esprit, c'est la loi.

Mais le théâtre ne donnant pas à Olympe de Gouges la renommée dont elle avait soif, elle en revint à ses interpellations politiques. Elle tourna sa haine contre Robespierre.

Pendant quelques jours, celui-ci feignit de ne pas lire ses sarcasmes. Elle publia une brochure intitulée : Pronostic sur M. Robespierre. Il laissa passer ce factum impuni. Elle s'offensa du peu de cas qu'il semblait en faire, et elle livra à l'impression une lettre dont j'extrais le passage suivant :

« C'est moi, Maximilien, qui suis l'auteur de ton Pronostic; moi, te dis-je, Olympe de Gouges, plus homme que femme! Tu donnerais, dis-tu, ta vie pour concourir à la gloire et au bonheur de notre commune patrie ? Eh bien, voyons : tu connais le trait de ce jeune Romain qui se précipita clans un gouffre pour calmer les passions et rétablir la paix de la République. Robespierre, auras-tu le courage de m'imiter? Précipitons-nous dans la Seine! Tu as besoin d'un bain pour laver les taches dont tu t'es couvert depuis le 10; ta mort calmera les esprits, et, quant à moi, le sacrifice d'une vie pure désarmera le ciel. Je suis utile à mon pays, tu le sais; mais ton trépas le délivrera du plus grand des fléaux, peut-être ne l'aurai-je jamais mieux servi ! . . . »

Ainsi, elle s'imaginait que ce duel à la Seine n'avait rien que de très-acceptable.

Traduite devant le Tribunal révolutionnaire, elle montra dans sa défense du courage et de la présence

d'esprit. Condamnée, elle se déclara enceinte. Mais on passa outre. Le bourreau ne la vit point pâlir. Seulement, quand elle arriva sur l'affreux, escalier, elle regarda les arbres des Champs-Elysées et elle murmura tristement ces mots : « Fatal désir de la renommée!... j'ai voulu être quelque chose! »

« Et puis, on vit paraître un auteur de mauvais genre, qui s'appela Cousin Jacques, qui fit des Lunes, qui fit des Planètes, et qui osa rire publiquement quand la mode en était passée; et puis tous les jolis petits écrivains du bon genre prouvèrent, par des almanaclis d'une grande force, qu'il était impossible de rire et d'avoir du goût, de faire un Courrier des Lunes et d'avoir du bon sens, d'aller dans les planètes et d'être un homme d'esprit, de s'appeler Cousin Jacques et d'être un bon citoyen.

« Et puis, les amateurs qui voulurent en juger par eux-mêmes eurent la politesse de trouver qu'on peut en riant parler raison, qu'on peut en riant avoir un cœur, qu'on peut on riant rire moraliste; de sorte que le Cousin Jacques, proscrit et rejeté par le public qui ne rit pas, fut accueilli et fêté par le public qui rit. »

Ainsi s'exprime sur lui-même l'original et facé-

tieux écrivain dont nous allons dire l'histoire. Ses refrains errent de temps en temps sur les lèvres des octogénaires, et lorsque Ton feuillette le théâtre de la Révolution, on y retrouve son nom inscrit à chaque page.

Le Cousin Jacques a été au-devant des biographes en produisant son signalement : « Louis-Abel Beffroy de Reigny, dit le Cousin Jacques, écuyer, né à Laon le 6 novembre 4757; du Musée de Paris, des académies d'Arras et de Bretagne, etc., portant cheveux blonds, taille de cinq pieds six pouces, ayant la joue et l'œil gauche endommagés par le feu, et demeurant à Paris, rue des Yieux-Augustins, hôtel de Beauvais, n° 264. »

C'est clair, je crois.

Il vint au monde alors que son père avait déjà passé la soixantaine. On lui donna le nom de de Reigny, pour le distinguer de Beffroy de Reauvoir et de Beffroy de Jisomprez , ses deux frères '. Sa famille occupait un rang aisé dans la province et jouissait de l'estime générale; mais il eut peu l'occasion de la connaître, car il fut envoyé très-jeune à Paris pour y faire ses études; et, sur ces entrefaites, son père étant mort, sa mère se retira au couvent.

Tout devait être singulier dans le Cousin Jacques. A peine âgé de douze mois, sa nourrice l'avait laissé choir dans le feu : on le ramassa, le visage à moitié rôti; de là cette cicatrice qui lui donna un as, bizarre, en harmonie avec le caractère de ses productions. Ce n'était pas qu'il fût laid : un front développé, une coupe de figure longue cl élégante, le

1 . Ces noms leur venaient des lïefs appartenant à leur père.

LE COUSIN JACQUB . 151

nez bien fait, tout cela plaidait en faveur d'une physionomie intéressante et douce.

On le plaça au collège Louis-le-Grand, où il eut pour condisciples Camille Desmoulins, Jehanne et Robespierre l'aîné. « Je ne crois pas, dit-il, qu'il y ait beaucoup de Fiançais qui aient étudié Robespierre avec autant d'attention que moi; nous fûmes camarades d'études, et rivaux pour les premières places en rhétorique. La hasard voulut même que je l'emportasse sur lui, ce qu'il ne me pardonna jamais. » Ceci est un accès gratuit de vanité, mais nous en rencontrerons bien d'autres chez le Cousin Jacques.

À dix-sept ans, le jeune Beffroy, qui venait régulièrement passer ses vacances dans leLaonnais, était déjà éperdument amoureux. L'objet de cette première inclination était une petite brune, demi-bourgeoise, demi-villageoise, coquette, et plus spirituelle qu'il ne convient aux demoiselles de son âge. Il avait risqué une déclaration, que l'on avait accueillie sans trop de courroux; aussi, quand il fallut retourner à Paris, son désespoir ne connut point de bornes. Mais que faire'? Il dut partir. Seul, au mois d'octobre, ù cinq heures du matin, marchant pensivement au milieu des ombres du crépuscule, sur une grande route, dans la forêt de Yillers-Cotterets, Belïroy pressait de temps à autre contre son gousset l'argent qu'on lui avait donné pour prendre la diligence et qu'il réservait pour envoyer à sa brune un cadeau de Paris. Néanmoins son courage s'émoussait au souvenir des heures de tendresse, et vingt fois il se vit sur le point de faire volte-face pour reprendre le chemin de Laon. Ce fut un grenadier au régiment de Navarre qui lui épargna cette première folie : depuis

vingt minutes ce grenadier marchait derrière lui, en chantonnant un refrain de caserne. « Où allez-vous donc, mon petit bonhomme ? » lui demanda-t-il en le voyant se retourner et hésiter. Pleurs du jeune Beffroy. « Est-ce que vous vous seriez égaré? Parbleu ! je suis là pour vous montrer la route. » Et il lui montra la route du cabaret. Notre amoureux avait besoin de distraction, il se laissa conduire. Ce grenadier était d'ailleurs un excellent homme, quarante ans au plus, figure rouge et cordiale, gestes animés, langage naïf; il portait \esdeux épées en sautoir, décoration qui était pour le soldat ce que la croix de Saint-Louis était pour l'officier. Il fit apporter une bouteille et deux verres. «Buvez, mon jeune galant! dit-il; buvez et vous serez consolé. » Beffroy, tout en larmoyant et en trinquant, raconta ses peines au grenadier, qui demanda une seconde bouteille; la confidence n'en finissait pas. Il advint cependant qu'à la troisième bouteille, Beflroy essuya ses yeux ; à la quatrième, il commença à sourire; et quand ils se levèrent de table, il était tout à fait consolé; c'était le grenadier au régiment de Navarre qui était devenu presque amoureux. Ils reprirent ensemble la route de Paris. Beffroy chantait à tue-tête, et ne concevait plus comment il avait pu montrer tant de faiblesse quelques instants auparavant; le grenadier était triste et songeait. Il n'en continua pas moins de servir d'escorte à son jeune camarade, et il ne l'abandonna qu'après avoir vu la porte du collège se refermer derrière lui.

L'année suivante. Beffroy de Reigny prit le petit collet; il fit un abbé charmant, dans le sens mondain attaché à ce mot par le dix-huitième siècle,

c'est-à-dire qu'il chanta à ravir, qu'il apprit à pincer de la guitare et qu'il composa de petits vers pour les dames qui mettaient du rouge. Il eut de la vogue comme Vert-Vert, on se l'arracha, on se le disputa dans les sociétés bourgeoises : il apportait des bouquets, on lui rendait des pralines, et il disait merci d'une voix flûtée. Pour mettre le sceau à son mérite, il improvisa un matin les strophes suivantes pour une jeune femme qui demeurait vis-à-vis de lui, et qu'il avait aperçue à sa fenêtre :

En peu de temps tu te fais bien connaître, En peu de temps tu sais te faire aimer. Pour exercer le pouvoir de charmer, Tu n'as besoin que d'être à ta fenêtre.

L'heureux passant, dès qu'il t'a vue paraître, Partout ailleurs n'envisage que toi; A tes attraits il se rend comme moi, Et comme moi rend grâce à ta fenêtre.

Le tendre Amour est devenu mon maître; Par son pouvoir je me sens partager; Ce dieu m'a fait à demi déloger :

Il a porté mon cœur sur ta fenêtre.

De tes beaux yeux la puissance fait naître Dans tous les cœurs l'image du plaisir; Mais il faudrait, hélas ! pour en jouir, 11 faudrait être — ailleurs qu'à la fenêtre.

La chanson était galante, le motif en était ingénieux; elle courut les salons et valut à son auteur une grêle de compliments. L'abbé de tteigny eût pu vivre longtemps ainsi do glorioles et de pralines, s'il

eût été pourvu de quelques bénéfices par-dessus le marché; mais le ciel lui avait refusé cette douceur. Pour y suppléer autant que possible, il donna des leçons et professa les humanités : Augustin Robespierre fut un de ses élèves; il courut la province de collège en collège, et un peu aussi de boudoir en boudoir, composant déjà des comédies qu'il faisait représenter sous l'anonyme.

En ce temps-là, c'était la grande fureur du pèlerinage à Ferney : tout le dix-huitième siècle passait' par l'antichambre de Voltaire; Beffroy de Reigny fit comme tout le dix-huitième siècle. Le patriarche de la littérature, qui ne craignait pas de compromettre le caractère auguste du talent et la dignité philosophique de la vieillesse en rendant adulation pour adulation, l'accueillit les bras ouverts, semblable à ces gens qui, après une fraternelle accolade, s'écrient : « Eh! bonjour, mon cher ami... comment te nommes-tu '? » En faveur de sa grande jeunesse, Beffroy de Reigny fut admis à l'honneur insigne de lire un petit poëme de sa composition. Voltaire eut deux ou trois sourires de complaisance pour cette bluette, et appuya sur ce qu'il fallait donner au public ce joli colifichet. Ce fait décida en partie la vocation de l'abbé de Reigny. Voltaire en a égaré de plus candides !

A cette époque, notre héros, qui menait la vie errante du chevalier de Boufflers, fut amené assez singulièrement à adopter le pseudonyme sous lequel il est connu et classé en littérature, Il se promenait, avec quelques dames évaporées, dans un village des environs de Tournay; la conversation roulait sur l< - noms de guerre que prennent certains auteurs : à

ce propos on citait l'Anonyme de Vaugirard, Frère Sylvain des Ardenncs, et l'on cherchait pour l'abbé un sobriquet qui caractérisât son talent badin et un peu fou. Sur ces entrefaites passe un pauvre, appelé Cousin Jacques parce qu'il était allié à tous les gens • lu village, et dont l'habit, composé de sept différentes couleurs, attirait de très-loin les regards. « Bon ! s'écrièrent aussitôt les dames en chœur, ce costume est tout à fait analogue à l'imagination de notre poëte, il faut l'appeler Cousin Jacques ! » Elles n'en eurent pas le démenti; l'abbé prit la plaisanterie au sérieux, d'autant plus qu'il trouvait le sobriquet à son gré.

Ce tut donc sous ce nom de Cousin Jacques qu'il lit paraître ses premiers ouvrages, c'est-à-dire trois poëmes plus extravagants les uns que les autres : Marlborough, Turlututu, Hurluberlu, et, une sorte de pot-pourri en un gros volume, les Petites-Maisons du Parnasse, avec cette épigraphe : « Mes amis, n'en doutons plus, cet homme-ci est fou, dans toute la force du terme. » Jamais épigraphe ne dit plus vrai : les Petites-Maisons du Parnasse sont écrites dans un style qui n'appartient à rien de connu. A peine si deux ou trois épigrammes spirituellement tournées surnagent seules dans un flot de vers tombés de sa plume avec une profusion désespérante. J'ignore si l'ouvrage obtint du succès, mais à coup sur ce ne dut être qu'un succès de stupéfaction. Il l'avait proposé à plusieurs libraires de Paris, qui avaient refusé de l'imprimer, sous des raisons spécieuses, mais polies ; un seul, plus goguenard que les autres, crut devoir accompagner son refus de la missive suivante :

l.")6 OUBLIES ET DEDAIGNES.

« On m'a remis l'autre jour de votre part, monsieur, un manuscrit intitulé : les Petites-Maisons du Parnasse; j'ai mal auguré du succès de cet ouvrage quand j'ai observé que la personne qui m'en chargeait n'avait ni montre au gousset, ni épée au côté, ni habit galonné. Le nom de Cousin Jacques ne m'a point non plus paru assez relevé pour intéresser en faveur de l'ouvrage. Je me suis informé à votre substitut de votre célébrité actuelle, de vos prétentions littéraires et spécialement du rang que vous occupez dans le monde. La manière dont on a satisfait à cette triple question n'est rien moins que décisive pour moi. On m'a répondu que vous n'aspiriez pas à moins qu'à vous placer au niveau des bons auteurs; que vous n'étiez connu que dans un très-petit cercle de gens de lettres, et que vous ne teniez à rien sur la terre. Si du moins vous étiez sûr de la protection d'un journaliste! Mais n'avoir de l'esprit que par soimême! Comment voulez-vous que je puisse me charger d'un livre dont l'auteur n'est membre d'aucune société littéraire? C'est une raison plus que suffisante pour renvoyer votre manuscrit à la personne qui me l'a remis en main. »

Cette lettre rebuta un peu le Cousin Jacques, qui prit le parti de s'éditer lui-môme, et qui lit imprimer, à ses frais, par la société typographique de Bouillon, les Petit es- Maisons du Parnasse. Ce n'était guère le moyen de faire fortune, il ne tarda pas à s'en apercevoir. Il avait j lé le petit collel aux orties et épousé une jeune orpheline qui ne lui avait pas apporté grand'chose; il ne perdit pas courage cependant, car il avait une nature obstinée; et sa vocation, bonne ou mauvaise, était de celles que rien

ne détourne, — pas même la misère, pas même l'amour.

Une aventure qui lui arriva témoigne de son esprit inventif et un peu mystificateur.

Les Beffroy se divisaient en deux branches, qui toutes deux comptaient des alliances honorables, même illustres. Par malheur, un des BelFroy de Picardie, aïeul de notre auteur, avait dérogé; et depuis ce temps l'autre branche s'était mise en tête de défendre à ses descendants de porter le nom de Beffroy, Le Cousin Jacques, bien que dépourvu de toute morgue nobiliaire, ne fut pas fâché cependant de se procurer la preuve matérielle et légale de sa parenté avec les grands Beffroy. Pour cela, il usa de strataae; il lit insérer dans les Petites-Affiches « qu'un Beffroy, de la branche de Picardie, ayant été dans sa jeunesse s'établir à Venise, venait d'y décéder sans enfants et qu'il avait laissé 800,000 livres réversibles à sa famille; qu'en conséquence, tous les Beffroy de cette famille étaient invités à venir communiquer leurs titres et leur filiation à M. un tel, notaire à Paris, etc. »

La ruse eut son plein effet : quatre jours après, un grand Beffroy accourut chez le notaire; on lui contesta la parenté, mais il prouva, par sa généalogie bien en règle, qu'il était tout à fait de la même souche que les petits Beffroy, ce qu'il eût été marri de reconnaître auparavant. Quand le notaire eut fait prendre une copie certifiée et légalisée de ces titres, il dit au gentilhomme : « Monsieur, je suis extrêmement fâché de vos peines, mais je dois vous dire que la succession est un roman, qu'elle n'existe que dans le journal, et que ce moyen n'a été ima-

giné que pour procurer à vos parents ce qui leur manquait de leurs papiers. »

Beffroy de Reigny, ou plutôt le Cousin Jacques, — c'est ainsi que nous le désignerons désormais, — continua de végéter pendant deux ou trois années encore, tantôt à Paris et tantôt en province, envoyant de petites boutades versifiées au Mercure de France, qui les insérait avec plaisir, mais qui ne les payait pas. On était en 1785. Il fallait prendre un parti : ce fut alors qu'il fonda ce journal singulier et tout personnel intitulé : les Lunes du Cousin Jacques, almanach de prose et de vers sur tous les sujets possibles, ou plutôt impossibles. Son premier souscripteur fut M. de Mon tgol fier : un tel nom devait porter bonheur à un ouvrage s'élevant jusqu'aux astres. Les Lunes, en effet, se virent accueillies avec une faveur marquée, non pas précisément par le public littéraire, mais par un public spécial, recruté dans la bourgeoisie avancée et dans la noblesse de province, parmi les amateurs de comédie de société, les petitsmaîtres de robe, les femmes retirées du monde, les plus funèbres et les plus vieux conseillers au parlement, les savants fantasques, les riches qui achètent tout et ne lisent rien , ceux qui prissent leur vie à remplir des bouts rimes, ceux qui croient se rajeunir en se procurant tout ce qui paraît de nouveau, et généralement enfin ceux qui s'abonnent par hasard, c'est-à-dire la majorité. A tout ce monde-là, l'esprit du Cousin Jacques allait comme un gant, et bientôt la prospérité de son journal surpassa ses plus audacieuses espérances.

Les Lunes parurent d'abord tous les mois, puis ensuite tous les quinze jours; chaque numéro forme

un petit volume d'environ cent pages; la collection complète en est excessivement rare. Dans le cours de leur publication, qui se poursuivit jusqu'en 1 790, malgré quelques interruptions, elles changèrent plusieurs ibis de titre : ce fut le Courrier des Planètes, puis le Cousin Jacques tout simplement. Des lunes, des croissants, des étoiles, tels sont les attributs gravés en haut de la première page.

Afin de mettre chacun à son aise, il tolérait la souscription en nature; ainsi il recevait un frac de drap de coton tigré ou une culotte de velours cacadauphin, pour un abonnement d'une année. C'est que la littérature du Cousin Jacques était une littérature tout à fait amicale, communiquant directement avec le lecteur. Il ne faut qu'ouvrir un de ses volumes, et jeter les yeux sur les premières pages; on est confondu, abasourdi de ses folâtres manières; les licences qu'il prend avec ses abonnés surpassent l'imagination la plus folle. Tantôt c'est un chœur familier comme celui-ci :

air : Vous danscnz, Biron.

les abonnés, se balançant en mesure:

Serez-vous toujours joyeux, Moraux et point ennuyeux?

Nous ferez-vous toujours rire Sans prodiguer la satire?

LA li ni: et le cousin.

Oui, nous le jurons !

LES ABONNÉS, faisant une pirouette.

- nous abonnei

160 OUBLIES ET DEDAIGNES.

LES ABONNÉS, se balançant plus gaiement.

Mettrez-vous de temps en temps Quelques sujets importants?

Mettrez-vous en vers, en prose, Des tableaux couleur de rose?

Page 1