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Les oubliés et les dédaignés; figures de la fin du 18e siècle

On est généralement fixé et d'accord aujourd'hui sur le rôle philosophique du dix-huitième siècle. Nous n'avons donc pas pu songer à en éclairer des côtés nouveaux. Notre intention unique a été de chercher, en dehors de l'Académie et de l'Encyclopédie , le trait d'union qui rattache la littérature d'autrefois à celle de maintenant. Nous n'avions pas à suivre la filiation des talents supérieurs ; mais dans un ordre modeste, et comme complément à la grande histoire, l'étude de certaines intelligences effacées , égarées ou isolées, nous a paru iissez intéressante pour que nous ayions cru devoir y consacrer ces deux volumes.

On reconnaîtra que nous avons évité l'enthousiasme et le parti pris , deux dangers dans ce genre d'études , et que nous n'avons fait plier devant aucun système ces personnalités diverses. De l'enthousiasme, il ne nous était guère possible d'en éprouver pour ces natures la plupart sans élévation , et , quant à un système , tout au plus pouvions-nous les rallier à la désorganisation du principe classique.

Un ouvrage, par lequel nous avons préludé à ces exhumations, et qui est consacré tout entier à l'examen des deux cents volumes de Rétif de la Bretonne, nous a prouvé qu'il n'était pas impossible de vaincre certaines préventions du public et de défaire en partie ses opinions (1).

(1) RÉTIF DE La Bretonne ; un vol. in-12, avec portrait et fac simile; tiré à 500 exemplaires sur vergé, vélin et papier de Hollande. — Paris, 1854 ; Alvarès, éditeur, rue de la Lune,

— ITl —

Les œuvres, jadis tant conspuées, du romancier des halles sont aujourd'hui en haute valeur dans les ventes publiques. 11 y a évidemment, sinon réaction, du moins curiosité. Nous n'avons pu nous empêcher de tirer de ces symptômes un encouragement.

11 nous a semblé, en outre, que le mouvement d'attention que nous voulions essayer de diriger sur ces écrivains tombés en disgrâce, avait son équivalent dans le mouvement de vogue qui s'est déterminé , depuis huit ou dix ans, en faveur d'un assez 'grand nombre d'artistes français du dix-huitième siècle, longtemps dépréciés, tels que Jeaurat, Chardin, Lépicié, Moreau-le-jeune, Debucourt. Les analogies de manière et de tempérament nous ont paru nombreuses. Excès de naïveté ou de préciosité, tout, dans l'une et l'autre œuvre, est empreint du même cachet national. Pastel-

listes de cuisinières, romanciers d'alcôve, graveurs de courtilles, ils disent bien les mœurs de leur époque, surtout les mœurs d'exception, et ils ont cette qualité énorme , la vie , qui fait parfois défaut aux grands maîtres.

Ces auteurs sont surtout des hommes avant d'être des auteurs; la préoccupation du public n'est que secondaire chez eux, et tout est bien dès qu'ils sont satisfaits Ils maltraitent le style pour arriver à l'effet plus rapidement. Déjà déconsidérés dans leur temps, on ne s'étonne pas s'ils disparaissent complètement sous l'Empire, refoulés par les pâles restaurateurs du bon goût. Il fallait une époque comme la nôtre, dégagée de toutes rhétoriques, idolâtre d'individualisme, interrogeant l'art avec des yeux avides et agrandis pour venir réveiller leur mémoire, remettre leur talent en question et leur restituer une part d'in-

ttuence dans le passé aussi bien que dans le présent.

Peut-être nous reprochera- 1- on, malgré cela, de n'avoir pas repoussé à coup d'aviron quelques-unes des ombres informes qui se cramponnaient à notre barque. Si Linguet, si Grimod de la Reynière, si Mercier rencontrent une certaine indulgence , les autres courent le risque d'être rejetés une seconde fois par l'opinion. Cela ne nous regarde plus. Nous avons cru nécessaire de distribuer sur les derniers plans de notre composition plusieurs figures à demi-confuses, autant pour renforcer les figures principales que pour indiquer les limites où doit, selon nous, s'arrêter l'investigation littéraire. Nous avons fait l'ordre dans l'ombre, comme d'autres font l'ordre dans la lumière.

En tout cas, la sympathie relative et la préoccupation des procédés ne nous ont jamais fait perdre de vue le sens moral. Si parfois nous avons montré peu de vigueur dans le blâme, c'est que le scandale, partant de bas et n'ayant plus aucune portée, ne nécessitait pas une grande déperdition d'indignation. Nous avons mieux aimé plaindre que flétrir. A quoi bon un masque de verre pour étudier les frivolités erotiques de Dorat-Cubières et de la Morency ?

Chemin faisant, nous avons redressé les erreurs des biographies officielles. Aux documents que les faiseurs de dictionnaires se passent de main en main avec une sérénité imperturbable, nous avons préféré les notes de famille, les souvenirs des contemporains, les correspondances. A défaut de ces témoi-

gnages, nous avons demandé la physionomie d'un homme à son œuvre, et l'œuvre nous a souvent donné plus que la biographie.

Il y a visiblement, dans la seconde moitié du xviii^ siècle, une bande d'hommes auxquels Voltaire semble avoir ouvert le chemin de l'universalité; hommes bons à tout faire et à tout dire, aventuriers des lettres, des sciences, de la politique et de l'industrie, gens h qui le hasard ou les circonstances improvisent des vocations. Signaler cette bande active et extraordinairement intelligente , c'est nommer Linguet, Beaumarchais, Mercier, Brissot, — quelques autres encore, mais beaucoup plus bas placés. Le bruit que font ces hommes aux approches de la Révolution s'entend de toutes parts, et leur influence sur les événements est d'autant plus considérable qu'elle s'exerce sous la pression des censeurs, du fond de l'exil, ou même derrière les portes des prisons d'Etat. Ils s'attaquent à l'attention publique, non-seulement par le livre, par la

comédie et par le journal, mais encore par le barreau; ils ne se contentent pas d'être écrivains, ils sont avocats, ils sont imprimeurs, ils sont négociants. Beaumarchais édite Mahomet et invente Figaro. Mercier fait des plaidoyers dans les entr'actes de ses drames. Linguet, tour à tour historien, poète , manufacturier , astronome , pamphlétaire, corrige les vers de Dorât et s'occupe des savons de suif, compose une tragédie sur Socrate et relève les erreurs de d'Alembert en mathématiques.

Ces hommes ont certains côtés supérieurs qu'on ne peut nier sans injustice : courage, vigueur de forme et cette persévérance fougueuse, qui est au talent ce que l'éperon est au cheval. Ils reflètent avec une fidélité cruelle leur époque embrasée. Ils ont surtout ce front d'airain, qui leur sert successivement de bélier et de rempart. Loin de redouter le scandale , ils sont les premiers à le provoquer , à le guetter , à l'attirer ; ils Texploitent au grand jour, avec ce cynisme qui voudrait passer pour de la franchise (I). La moitié de leur réputa-

(1 ) Un livre anonyme , sorte de roman satirique , publié a Paris en ^790 (rue des Poitevins, hôtel Boutliillier) sous le titre très-heureux des Boliémiens réunit la plupart de ces individus dansune action vagabonde, au milieu de la Champagne pouilleuse. Linguet y est représenté comme un personnage assez laid, qui ne rit que de malices, et désigné comme chel'de la secte des despoiico-conlr(idktorio-}mrailoxko-clab(mdeunsles. Ce livre, qui renferme

tion est assise sur le scandale. Mais ce qui les grandit dans le passé est justement ce qui les rabaisse dans l'avenir. Fondateurs d'une publicité éhontée et criarde, il ne reste plus d'eux que leur œuvre, mais débarrassée du prestige des circonstances , mais isolée , mais muette , sans preneurs comme sans détracteurs , rendue à sa juste taille enfin. On s'aperçoit dès-lors que l'homme tenait autant de place que le livre, et que ce qui nuit le plus au second c'est le premier.

De tels écrivains ne peuvent manquer d'être fatalement révolutionnaires ; quelques-uns le sont sans le savoir et sans le vouloir, mais ils le sont dans l'essence. Ils le sont par les luttes qu'ils se trouvent portés à soutenir contre les ministres , contre les grands, contre les rois. Ils le sont par le prestige des persécutions, par les excès d'autorité qu'appelle leur intempérance de langage.

(les détailsbcaucoup trop libres pour être rapportés ici, est écrit dans le mauvais goût étrange des pamplilcts poétiques des savetiers allemands. Voici, par exemple, un Coucher de soleil : « La Nuit déjà noire s'avançait dans ses lugubres atours 5 son char, traîné par des biboux, avait pour roues des âmes du purgatoire plices en cycloïdes ; de grandes chauves-souris au nez en fer à cheval réventaient par le mouvement de leurs ailes. Deux vampires montés sur des loups-garoux escortaient la voiture, et trois ogres à cheval sur des orfraies couraient devant en criant : liou, hou, pour faire ranger l'équipage de la lumière. »

4 LINOUET.

« Il brûle, mais il éclaire ! » disait Voltaire en parlant de Linguet, et personne n'a mieux défini le genre de talent de cet avocat-littérateur. Pendant plus de vingt ans, Linguet a tenu la France occupée de ses moindres actions ; ses écrits ont eu le privilège de bouleverser le gouvernement, même après Rousseau et les encyclopédistes, — honneur funeste qui le fit embastiller sous la monarchie et guillotiner sous la république.

Linguet a souvent fait montre de son origine plébéienne, à une époque où il était de bon goût chez les auteurs de se débaptiser, ou du moins de s'anoblir. Que Linguet ait gardé son nom, rien de mieux ; mais qu'Arouet ait pris celui de M. de Voltaire, Lerond celui de M. d'Alembert, Nicolas celui de M. de Chamfort, je ne vois aucun mal à cela. Tout homme qui entre dans la vie publique et qui, par conséquent, se préoccupe de l'influence qu'il veut exercer, me semble parfaitement libre de choisir son nom, d'autant plus que ce nom est appelé à retentir, et que le déterminer par les lois de l'euphonie, c'est à mon sens faire acte de prévenance vis-à-vis du public. Le même sentiment guide les comédiens dans l'adoption de leurs pseudonymes

redondans : Floridor, Bellerose, Montfleury, Saint- Phar. n est d'ailleurs entre les noms et les individus des relations secrètes, mystérieuses (Sterne les avait signalées avant moi), qui équivalent parfois à une sorte de fatalité. Scarron fait la grimace comme son nom; Dorât offre le petit-maître doré et langoureux ; Chateaubriand exprime la pompe et la hauteur.

Chez les contemporains, ces mêmes rapports que j'appellerai cabalistiques, si vous voulez, se reproduisent avec une égale évidence. Hugo et Balzac disent les tourments de la pensée et de la forme, tandis que le nom de Lamartine résonne comme un bruit de ruisseau sur un lit de cailloux blancs et polis.

D'après ces motifs, que beaucoup trouveront puérils, je ne vois pas pourquoi Linguet aurait changé son nom si fin, si expressif, si approprié. Je vais même plus loin , je dis qu'il ne pouvait pas le changer sans mentir en quelque sorte à sa destinée. Une charade -ôpigramme lui prédisait un sort funeste , en jouant sur les deux syllabes lin et guet (1 ) :

Mon premier sert à pendre , Mon second mène à pendre , Mon tout est à pendre.

('I ) Il a été composé une charade analogue sur CoUot d'Herbois ; l'auteur voyait dans col et lot les pronostics d'une mort violente.

Une femme de beaucoup d'esprit, amenée à tirer l'horoscope de Beaumarchais, répondit : Il sera pendu, mais la corde cassera. Linguet, à qui la première moitié seulement de cette prédiction avait été faite, eut la douleur de la voir s'accomplir, non pas à la lettre cependant;

Simon-Nicolas-Henri Linguet naquit à Reims en juillet 1736, d'un greffier et d'une fille de procureur. Dans plusieurs occasions il s'est honoré de n'avoir jamais fait précéder son nom d'un de vaniteux et mensonger, contrairement à l'usage introduit chez les littérateurs, ses confrères. En cela encore j'approuve Linguet, mais je ne saurais déprécier ceux qui, venus à une époque d'orgueil et de privilèges , ont cru devoir réparer l'injustice du hasard ; je ne reproche à aucun des poètes, philosophes, musiciens du xviii^ siècle cette particule d'emprunt : elle était pour eux presque une nécessité, elle les mettait en cour, elle leur épaignait les humiliations des gentilshommes imbt'cillos. Aujourd'hui, il y aurait faiblesse pour les hommes de lettres à perpétuer cette usurpation, que n'autorise plus la composition actuelle de notre société.

Linguet fit à Paris des études excessivement brillantes , et, par son aptitude autant que par le sérieux de son esprit, il parut promettre de continuer cette race de studieux Rémois qui a donné à

la France Robert de Sorbonne, Gerson, Mabillon,un contingent énorme de bénédictins. Sa jeune"àse fut remplie de hasards heureux propres à développer sa pensée (je ne parle pas de son cœur, rien n'indique que Linguet ait beaucoup vécu par là). A la suite d'un grand seigneur , le duc de Deux-Ponts, qui l'avait emmené en qualité de secrétaire, il parcourut la moitié de l'Europe et augmenta de la sorte, dans les conditions les plus agréables , ses connaissances déjà nombreuses et vastes. Maintenant nous retrouverions peu , chez les gens de lettres et chez les avocats, de ces éducations ferrées, presque obligatoires pour ceux du siècle précédent. Les gens du monde eux-mêmes perdent de jour en jour l'excellent'e coutume d'envoyer leurs enfants, au sortir du collège, faire leur tour d'Italie, d'Allemagne et d'Angleterre, — voyage indispensable autrefois et sans lequel il n'y avait que des éducations incomplètes.

On a dit que les voyages entrepris de trop bonne heure par les Français détruisaient ou du moins diminuaient en eux le caractère, l'esprit national. Cela est généralement faux. S'ils ont à un degré moindre que les autres peuples ce qu'on nomme mal du pays, c'est parce que, dans leur entrain perpétuel, ils s'attachent à franciser tout ce qui les entoure. Ils emportent véritablement la patrie à la

semelle de leurs souliers, et ils la rapportent non moins fidèlement.

Secrétaire du duc de Deux-Ponts ou aide-decamp du prince de Beauvau, Linguet visita successivement la Pologne , l'Espagne , le Portugal , la Hollande. Il prit de bonne heure le goût du déplacement et tourna longtemps autour de diverses carrières, sans en adopter aucune. Une parodie représentée à la Comédie-Italienne, quelques petits vers sans amour, des fragments de tragédie trahissent çà et là des velléités poétiques réprimées presque aussitôt. On verra cependant Linguet parler plusieurs fois avec complaisance de ses aspirations vers la littérature , et du regret qu'il ressent d'avoir abandonné le culte des Muses. Mais il ne faut pas trop l'écouter : c'est une manie chez lui. Ce qui tend à prouver que sa vocation poétique n'était que vision, c'est que dans le moment oïl il feuilletait d'une main le dictionnaire des rimes, de l'autre , il écrivait le traité des Canaux navigables.

De retour de ses pérégrinations , qui lui avaient pris les plus belles et les plus longues années de sa jeunesse, il se fixa à Paris, oîi bientôt il entra dans la ligue contre les philosophes : ses premières brochures furent peu remarquées ; elles n'étaient pas , il est vrai , saupoudrées de ce sel gris qu'il versa depuis à pleines poignées sur tous ses ouvrages. Linguet se contentait alors d'avoir des vues

judicieuses, un style facile ; il comprit plus tard que ce n'était pas assez. Il éclairait seulement, il ne brûlait pas encore.

A ce moment, il fut atteint d'une noire mélancolie et d'un dégoût profond des choses de la gloire, motivé, cela va sans dire, par son peu de succès. Il avait vingt-huit ans, il était inconnu. Que faire pour percer la foule? Linguet se décida à descendre lentement les degrés gazonnés du Parnasse , et à choisir une profession dans la société ; il prit celle d'avocat, non sans une répugnance bien marquée, et qu'il exprimait de la sorte à un ami, quelques jours avant la consommation du sacrifice :

« J'étais né dans l'état médiocre où un homme sage doit se renfermer, s'il veut être heureux : une fortune bornée me liait à cet état obscur qui, seul, cache et défend la vertu. Une famille sans reproche, le nom d'un père estimé, quelque lueur de talent m'y assuraient un rang honnête. Il ne tenait qu'à moi d'y vivre ; je n'avais à y craindre ni les regrets de l'ambition trompée, ni les chaînes brillantes de l'ambition satisfaite. J'ai fait la folie de le dédaigner et de le fuir. J'ai osé aller chercher la fortune à la suite des grands. J'ai cru trouver la gloire et la considération dans la carrière littéraire ; je me suis promis de la douceur dans le commerce de ceux qui s'appliquent à cultiver leur esprit.

» Ces idées étaient flatteuses, et il a fallu du

ÎIO LINGUET.

temps pour m'en désabuser. J'ai donné les dix plus belles années de ma vie à la poursuite de ces chimères, et j'ai vu qu'après bien des travaux, tout ce que je pouvais en attendre, c'étaient des sujets de chagrin et de repentir pour le reste de mes jours. Je me suis donc éloigné du théâtre des lettres, oii j'ai eu l'imprudence de faire quelques pas, et où le rôle d'acteur produit toujours bien plus d'humiliations que d'applaudissements. Iléias ! depuis mon enfance, je n'avais point eu d'autre affaire ni de passion plus vive que la littérature ; et aujourd'hui que la raison m'éclaire sur ses dangers, dans ce moment où elle s'apprête à briser des nœuds qui n'ont encore que trop de force, mon cœur s'effraie du coup qu'elle va lui porter.

» Je n'ai jamais estimé le métier d'avocat, et JE VAIS le faire. C'est qu'il faut être quelque

CHOSE DANS LA VIE ; C'eST QU'IL Y FAUT GAGNER DE l'argent, ET qu'il VAUDRAIT MIEUX ETRE CUISINIER RICHE QUE SAVANT PAUVRE ET INCONNU. »

Voilà Liuguet.

Le barreau était alors, comme aujourd'hui, cette profession qui mène à tout, — la première étape de l'ambitieux. Au xviii« siècle, quiconque n'était ni

LINGUET. n

poète, ni philosophe, ni comédien, ni grand seigneur, ni financier, se devait d'être au moins avocat au parlement, sinon il n'existait pas. Le parlement comptait dans son sein plusieurs illustrations, Target, Legouvé, et principalement Gerbier, avocatmodèle, type parfait de l'éloquence onctueuse, ce qu'on appelait un des flambeaux de l'art oratoire. Linguel se promit de souffler sur ce flambeau ; mais souffler n'est pas éteindre, et, dans cette lutte qui va être racontée tout-à-l'heure , le flambeau Gerbier, après des intermittences d'éclat cl d'ombre, finit par éclipser totalement le flambeau Linguet.

On voit que l'auteur du Fanatisme des Philosophes voulait être un avocat réel, c'est-à-dire un avocat plaidant, fût-ce même pour le diable. Ce souhait fut on partie réalisé, car il se chargea, peu de temps après, de la cause du jeune chevalier de La Barre, accusé d'athéisme, comme on sait, pour avoir gardé son chapeau sur la tête lors du passage d'une procession de capucins , et condamné , à propos d'une chanson de table, à la torture, au supplice de lalangue arrachée, à la décapitation et au bûcher. Dans cette épouvantable affaire qui fit frémir la France, et qui ne fut autre chose qu'une arme odieuse de politique entre les mains du parlement, Linguet se vit fermer la bouche ; de plus on lui défendit de publier le moindre écrit; il fut réduit aux démarches, aux sollicitations, aux remontrances manuscrites, qui

ne produisirent aucun effet. Il se montra d'autant plus affecté de ces déboires, que l'infortuné chevalier de La Barre était le fils d'un de ses meilleurs amis, lieutenant-général des armées, mort au service du roi.

« Je croyais, écrit-il avec amertume, je croyais en m'attachant au Palais avoir donné le change à mon étoile. Je m'étais bien trompé. Mon travail, mon désintéressement, le peu de talent dont on veut bien me gratifier, tout cela ne me sert de rien, et mes mémoires ne sont pas plus heureux que mes livres. La jalousie, la calomnie, la bassesse, tout ce qu'il y a d'avilissant se retrouve chez les écrivailleurs de rôles. Je l'éprouve dès à présent que je n'ai pas encore seulement jeté un petit rayon dans le Palais. Que sera-ce si jamais j'ai le bonheur ou le malheur de me voir placé parmi les versduisants qui rampent dans ce pays-là ? Je ne sais ce qu'il en adviendra , mais il est sûr que ma robe ne tient à rien, et qu'un degré de plus dans ma mauvaise humeur me rendrait mon ancien état de cosmopolite... »

En attendant une chance plus favorable, Linguet se reprit à publier quelques compositions littéraires, entre autres les Révolutions de l'Empire romain, oîi il dit, avec une feinte résolution : <.( L'ouvrage que je laisse imprimer aujourd'hui n'est pas un retour vers une maîtresse avec qui j'ai rompu ; c'est plutôt le gage de la rupture, et la preuve que je ne veux

rien conserver qui me la rappelle. » Mais ses rigueurs ne tinrent pas contre le demi-succès qui accueillit cette production : et aux Révolutions de l'Empire romain succéda bientôt l'Histoire impartiale des Jésuites, que le bourreau brûla solennellement, — triomphe très-recherché par les écrivains d'alors, en ce qu'il entraînait d'habitude, pour un ouvrage condamné, le sort glorieux du phénix ressuscitant de ses cendres {]).

Le bonheur attire le bonheur. Dès que les liens qui l'attachaient à la médiocrité furent rompus , l'avocat champenois eut son cabinet encombré de clients. Plusieurs affaires brillantes, telles que celle du duc d'Aiguillon, celle de la duchesse d'Olonne, celle du prince de Ligne, et particulièrement celle du comte de Morangiès, qui eut un retentissement incroyable, portèrent à un très-haut degré son talent et sa réputation d'avocat. Il put alors s'étonner de cette seconde vocation qu'il avait ignorée si longtemps, et à laquelle il ne s'était livré qu'à son corps défendant. Aux audiences on se portait en foule pour l'entendre, et il fallait des gardes pour contenir la multitude, ce qui no s'était jamais vu. Les murs en suaient au cœur de l'hiver, dit un chroniqueur. Chez lui, il était assiégé par des curieux qui venaient acheter ses mémoires. Il fut forcé de

(I) En effet, le nombre des éditions de V Histoire impartiak des Jésuites a été grand et s''est coatinué jusqu'à nos jours.

proportionner son train à sa renommée ; il eut un carrosse, des valets, il tint maison à la ville et maison à la campagne. Ce fut le pinacle. On le présenta à la cour, et l'on grava son portrait, orné do tous les attributs qui caractérisent le mérite triomphant des obstacles.

Il paraît qu'en ces circonstances la fumée lui monta à la tête, — cela est concevable et excusable, — car il ambitionna , dit-on, de se faire recevoir à l'Académie française. Soit que la fierté ou la méfiance no lui permît pas de solliciter directement le fauteuil, soit que ce fût réellement à son insu que se firent les démarches, toujours est-il que son jeune frère se rendit un matin chez d'Alembert, le dispensateur suprême des brevets d'immortalité. D'Alembert répondit au petit frère que sa visite était infructueuse, « parce que M. Linguet s'était fait une infinité d'ennemis, et qu'il avait, même au sein de l'Académie française, un parti furieux contre lui. »

Linguet bondit en apprenant cette réponse. Il commença par désavouer son frère, et il adressa à l'imprudent géomètre une apostrophe , dont je détache quelques passages très-saillants :

« Si la différence des systèmes engendre des haines ; si des hommes qui réclament à grands cris la tolérance en faveur de leurs apophtegmes, éclatent avec fureur au moment où l'on ose faire mine de les discuter ; s'ils regardent comme un ennemi

dangereux, s'ils lâchent de livrer à une excommunication flétrissante l'homme qui vit seul, qui met au jour ce qu'il croit vrai, sans entêtement, sans iatcret, sans politique d'aucune espèce, et qui n'a d'autre crime que de ne vouloir entrer pour rien dans leurs conventicules fanatiques, ma foi, Monsieur, tant pis pour eux, je vous le déclare nettement. Et si c'est moi qui suis l'objet de ces cabales déshonorantes pour leurs auteurs, loin d'en être affligé, j'en ferai gloire; loin d'abandonner la conduite et les [)rincipes qui m'y ont exposé, je m'y attacherai plus que jamais.

» Je dirai à vous, Monsieur, et à tous ceux qui feront semblant de penser que j'ai beaucoup d'ennemis, et qui, par cette ruse, se proposent d'en augmenter le nombre r Que vous ai-je fait? Il n'y a pas dix gens de lettres qui connaissent ma figure. Plusieurs m'ont des obligations. Pas un, je dis pas un seul, n'a à se plaindre de moi. Aucun ne m'a trouvé sur son .chemin dans la carrière de la gloire DU de la fortune. Je ne veux ni pensions, ni places, ni accueil dans les cercles. Je n'ai jamais fait de critiques. N'ayant donc jamais manqué à aucun des auteurs vivants et ayant bien mérité de plusieurs, quelles raisons auraient-ils de me haïr ?

» Seraientrce mes opinions ? Mais outre qu'elles ne sont pas aussi révoltantes qu'on affecte de le lire, il serait bien étonnant que je n'eusse pas la

liberté d'eœtravaguer à ma mode, lorsque toute la philosophaille du siècle s'abandonne sans danger au délire le plus absurde ! Il est vrai que je n'ai point donné à mes nouveautés le vernis encyclopédique, 00 passeport de toutes les ferrailles reblanchies, avec lesquelles tant de crieurs de vieux chapeauœ philosophiques nous étourdissent. Mais, Monsieur, ce n'est pas là un grand forfait.

» J'ai été étonné des préjugés, de l'absurdité

qui régnent dans les principes de nos administrations européennes. J'ai été révolté et eiïrayé des conséquences que pouvaient avoir les découvertes prétendues de M. de Montesquieu dans ce pays, découvertes empoisonnées qui produiront au moral lo même effet que celles de Christophe Colomb au physique, qui augmenteront nos richesse et nos malheurs , et dont nos tristes contrées sentiront longtemps la pernicieuse influence. J'ai vu cela et je l'ai dit.

» Que j'aie eu raison ou non, on pouvait, on devait me répondre, me critiquer, tâcher de prouver que j'avais tort ; mais me haïr, me publier que j'ai beaucoup d'ennemis, mais travailler à vérifier cet oracle après l'avoir rendu, c'est en vérité, Monsieur, la preuve d'une grande inconséquence dans votre parti,

f> A l'égard de l'Académie, je n'ignore pas

que vous et M. Duclos disposez en despotes des

places de ce sénat littéraire, je sais à merveille que vous êtes les saint Pierre de ce petit paradis : vous n'en ouvrez la porte qu'à ceux qui sont marqués du signe de la bête. Je n'en suis ni fâché, ni jaloux. J'ignore si l'envie me prendra jamais d'essayer d'y être admis ; mais je sais bien que j'y renonce de bon cœur, s'il faut absolument se charger d'un sceau particulier de probation , s'il faut faire autre chose qu'être ferme, droit et naïf, respecter ce qui est respectable , mépriser ce qui est méprisable, dédaigner les sectes et leur fanatisme , et enfin montrer sans cesse ce que l'on a dans le cœur, mais aussi n'y avoir que ce que l'on montre.

» Voilà, Monsieur, ce que je pense ; voilà ce que je dirai toujours, voilà môme ce que j'imprimerai au premier moment, parce qu'ayant affaire à des insectes rusés qui cherchent par leurs bourdonnements à induire le public en erreur sur mon compte, je ne puis me dispenser de me justifier à ses yeux. »

Tout cela est vivement conçu, fermement écrit, et peut donner une idée assez exacte du style de Linguet , dans ses bons moments , qui sont ses moments emportés.

De cette lettre, datent ses luttes constantes d'abord . contre la littérature , ensuite contre le barreau, et enfin contre le gouvernement, — gradation rapide à laquelle va assister le lecteur.

La prospérité de Linguet lui avait suscité des inimitiés terribles. A la tête de ses adversaires se faisait remarquer l'avocat Gerbior, qui , dépossédé de sa supériorité d'éloquence , avait refusé , dans deux affaires, de se mesurer avec son heureux rival. Il 3avait même eu une plainte au criminel de la part de Linguet , au sujet des propos tenus par Gerbier contre lui ; — mais Gerbier avait tout l'ordre des avocats de son côté. Aussi, désespérant d'en avoir jamais raison par la légalité, Linguet l'attaqua-t-il hardiment dans un mémoire, où il se disait le seul qui eût encore concilié d'une manière éclatante les lettres avec l'exercice du barreau, et où il avançait (avec fierté, mais avec justesse) que, de cent causes dont il avait été chargé, il n'en avait pas perdu dix. Cet écrit exaspéra la masse entière des gens du roi; on médita un grand coup, et, le 11 février 1774, sur le réquisitoire de M. Jacques Vergés, avocat-général, le parlement rendit un arrêt qui rayait Linguet du tableau.

Il resta onze mois sous le coup de cette radiation; au bout de ce temps il fut rétabli. Il pouvait croire les rancunes satisfaites, les haines endormies, tout ce délire rohinesque (c'était son mot), apaisé, sinon

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éteint ; mais combien il était loin de la vérité ! — Un second mémoire le fit rayer de nouveau, et cette fois définitivement. Il sollicita plusieurs assemblées générales des avocats ; dans la première, il comparut au milieu d'une foule de militaires et de gens de qualité recrutés parmi ses partisans : cette cohorte, par parenthèse, se comporta assez légèrement ; elle enfonça la porte et pénétra, l'épée nue, jusque dans la salle des délibérations (1 ) . En une autre circons-

(I ) Parmi ces {jens de qualité, il y avait le comte de Lauraguais, le comte de La Tour d'Auvergne, le prince d'IIénin, etc. Le récit de cette journée, unique dans les annales du parlement, a été écrit par un avocat, M. F. M. G., avec un sentiment beaucoup trop paVtial, et avec des traits évidemment chargés ; « On fit entendre à Linguet qu'il ne pouvait rester dans la salle avec cette foule immense de personnes : il se retira en proférant des menaces. Les opérations de l'assemblée finies, on fit appeler, par un des avocats , Linguet , qui se promenait dans le Palais avec sa nombreuse suite ; il refusa de se rendre à l'assemlilce pour subir les questions qu'on devait lui faire. On députa de nouveau deux avocats qui étaient familiers avec lui : réponse insolente, sourire amer, propos ironique de sa part. Enfin, pour la troisième fois, on arrête de lui envoyer quatre des plus anciens membres de l'ordre ; il résistait encore , lorsque le public , indigné , lui cria qu'il fallait obéir. Il part comme un furieux et entre dans l'assemblée ; on referme les portes ; il se trouble, il perd contenance, et proteste contre tout ce qui va se passer ; il s'exprime d'une voix si douloureuse et en même temps si forte, que ses accents, entendus au dehors, ébranlent tout son

tance, ce fut l'assemblée des avocats qui s'écoula doucement par une porte dérobée, laissant Linguet, dans une chambre voisine, attendre ses résultats toute une demi-journée.

N'ayant plus rien à espérer des formes et du parlement, il ne restait à Linguet d'autre ressource que d'en appeler au Conseil. Il alla lui-même à Choisy présenter directement sa requête au roi. S. M. la remit à M. de Maleslierbes, pour qu'il en fit son rapport; mais le Conseil ne jugea pas à propos de statuer sur cette demande. — Ainsi se termina, ou plutôt ne se termina pas, cette fameuse affaire, dans laquelle Linguet avait tant écrit et oh il s'était donné tant de mouvement.

Privé de son état, mais ne voulant pas en finir si tôt avec la célébrité, il se découvrit une troisième vocation, celle de journaliste. Moyennant dix mille livres par an, il accepta du libraire Panckouke la

parti. La comtesse de Béthunc crie qu'on égorge son avocat : toute la jeunesse indisciplinée qui l'accompagne enfonce les portes, et vient, par sa présence tumultueuse, troubler la délibération. On est obligé d'interrompre. Linguet se désespère et chercbe , pour dernière ressource , à former une émeute ; quelques-uns de ses partisans tirent leurs épées. Cependant la vaporeuse comtesse de Béthune se trouve mal, on l'emporte, on la suit. Pendant ce temps-là, on va aux voix, et la radiation de Linguet est prononcée par cent quatrevingt-huit voix contre dix.

rédaction du Journal de Politique et de Littérature^ qui se publiait à Paris sous la rubrique de Bruxelles. Pendant une année et demie, Linguet ne sortit pas des bornes d'une discussion impartiale et modérée, mais il se déchaîna bientôt à l'occasion do la réception de La Harpe à l'Académie française, et imprima un article où le récipiendaire était traité avec le plus cordial acharnement. Les académiciens, à qui les avocats avaient tracé l'exemple, demandèrent vengeance et l'obtinrent également. Quelques jours après l'apparition de l'article, le libraire Panckouke reçut la lettre suivante de M. Le Camus de Néville, chargé de la police de la librairie :

« Monsieur,

» M. le garde des sceaux, en me parlant dans sa lettre en date d'hier, 31 juillet 1776, du Journal de Politique et de Littérature, me marque : « Je vous prie de vouloir bien dire au sieur Panckouke de ne plus faire rédiger par le sieur Linguet la portion littéraire de ce journal, etc. »

» Vous voudrez bien me certifier la réception de l'ordre du ministre. — Je suis, Monsieur, etc. »

L'injonction était impérieuse. Supprimé deux fois comme avocat et comme journaliste , Linguet adressa à Louis XVI une lettre plus irritée que suppliante , dans laquelle , défendant son article

incriminé, il redouble d'invectives envers La Harpe qu'il appelle petit homme orgueilleux, insolent et bas, — et envers l'Académie elle-même, qu'il regarde comme une institution inutile et dangereuse, « au point, dit-il, qu'un style ridicule, ampoulé, hors de la nature, on l'appelle un style académique ! »

Après avoir discuté le délit qu'on lui impute, il ajoute :

« Tout homme qui a donné un soufflet est repréhensible sans contredit; on le met à l'amende, on lui enjoint d'être plus modéré ; mais on ne lui défend pas de remuer son bras à l'avenir. Il serait absurde de condamner quelqu'un, pour l'oubli d'un moment, à une inaction de toute la vie. De môme. Sire, je suppose que j'aie en effet manqué à l'Académie et à son favori. Il leur fallait des réparations, je le veux croire. Mais mon journal entier n'était pas composé d'outrages académiques ; il y avait des parties utiles ou du moins irrépréhensibles. Pourquoi les retrancher, sous prétexte que deux pages auront déplu à un corps à qui l'on croit devoir des ménagements? Pourquoi mettre ma plume en écharpe, parce qu'en la secouant j'aurai fait une tache à l'habit de quelque voisin?

» Sous quel malheureux, sous quel inconcevable ascendant ai -je donc regu la naissance? Quoi! Sire, dans les classes les plus viles, les plus immédiatement soumises à l'autorité de la police, les plus

accoutumées à se voir saci'ifîées à l'ordre général, on observe des ménagements quand il s'agit d'enchaîner les bras d'un homme; on ne renverserait pas la boutique ambulante du dernier des artisans, sans avoir constaté et pesé le délit qui paraîtrait mériter ce châtiment! Et moi, dans deux carrières, un despotisme révoltant, des cabales honteuses ont réussi deux fois, sans forme de procès, à m'enlever mon état ! »

Ces récriminations, on le voit, sont écrites dans un style très-énergique, très-coloré. Linguet terminait,^ comme toujours, en demanda.ni des juges : « Si le crédit de mes ennemis prévaut encore même à cet égard, dit-il, si leur influence réussit à m' empêcher d'obtenir un examen, je me bornerai à gémir de la fatalité de ma destinée, qui rend inutiles pour moi seul les vertus de mon roi ! »

Le roi fit la sourde oreille.

Alors Linguet — dont la position n'était plus tenablo en France — prit un parti héroïque : il s'expatria et passa en Angleterre. C'était sans doute tout ce que voulaient ses ennemis, mais, par son habileté brûlante, il devait les dérouter encore plus d'une fois.

La création des célèbres Annales politiques et littéraires le replaça en effet sur son piédestal. Le succès de cette entreprise, qui eut plusieurs contrefaçons à la fois, dépassa ses espérances et ses désirs.

Loin de Paris, il put foudroyer à son aise ceux qui avaient tenté de l'anéantir; il eut, lui aussi, ses vengeances et ses représailles ; elles furent poussées si loin, que le gouvernement anglais commença à s'en inquiéter. Quelques observations sur la législation britannique et sur les mœurs de Londres lui attirèrent des remontrances sévères. N'étant point porté de nature aux concessions et ne voulant point céder un pouce de terrain, surtout à l'étranger, il se détermina à repasser la mer, pour aller établir en Suisse le siège de ses Annales.

A cette époque, il faut chercher dans les Mémoires de Bachaumont le bulletin des allées et venues de cet infatigable touriste, qu'on est souvent exposé à perdre de vue.

« \%jttin 1778. On commence à s'impatienter du silence de M® Linguet. Depuis son n° 24 de la première année, rien ne paraît. Ses partisans même ne savent pas trop où il réside : on assure qu'on a délibéré à Genève si l'on y recevrait ce fugitif turbulent, et il a été arrêté que non. On le croit occupé à chercher encore un lieu où il puisse prendre pied, lui et son journal , que les puissances regardent avec raison comme un libelle périodique.

» 24 juillet. M" Linguet, n'ayant pu se fixer en Suisse, est venu à Paris pour l'arrangement de ses affaires domestiques ; il y est resté quelques jours et a obtenu la permission d'emporter ses meubles et

effets, même avec quelques immunités. On ajoute enfin qu'il a eu audience des ministres contre lesquels il a crié si amèrement. »

Le thermomètre de sa faveur continue à monter. Voici ce qu'on lit trois jours ensuite :

« 27 juillet. Les ministres accueillent librement M^ Linguet. Il est même question de le mettre dans le corps diplomatique, pour lequel on veut bien lui reconnaître d'étonnantes dispositions.

» 7 août. Par une lettre datée de Bruxelles, M® Linguet annonce aux journalistes de Paris que ses Annales vont recommencer le 15, et qu'il rendra compte de tout. Ses partisans sont comblés de joie et ses ennemis tremblent.

» 29 août. Le premier numéro de la suite des Annales de M^ Linguet a enfin paru, à la grande satisfaction de ses amateurs et au grand regret de ses ennemis. Par une bizarrerie qui accompagne partout la destinée de ce célèbre fugitif, on juge, à sa façon de s'expliquer sur le lieu oîi il recommence son ouvrage , qu'il n'est pas encore bien sûr d'y rester. Il n'a point pu prendre pied ni à Lausanne, ni à Neufchâtel, ni à Genève, parce que partout on a voulu lui donner un censeur dont il n'a pas voulu. A Bruxelles, il a été très-bien accueilli du prince Charles, mais il a encore trouvé des contrariétés pour se fixer ouvertement dans cette ville : il a été réduit

à s'établir dans un petit village auprès d'Ostende, où il a monté son imprimerie. »

Cette existence nomade, et qui nous étonne si fort , était pour l'autour des Annales un moyen puissant de popularité et de propagande. Il l'avait bien compris. Nous n'avons plus, à l'heure qu'il est, de ces journalistes habiles à se déplacer^ sans déplacer leur renommée ni leur influence ; de ces hommes redoutables qui transformaient la presse en camp volant; aujourd'hui plantant leur tente à Londres, demain devant Bruxelles, après-demain en vue de Vienne ou de Paris ; de ces séditieux à qui le moindre coin de terre obscur suffisait pour, de là, se faire entendre de toutes les capitales et de tous les ministres! Le journalisme, né pour ainsi dire avec Linguet, avait pris avec lui un essor prodigieux et qu'il n'a plus retrouvé depuis ; le journalisme avait conquis une autorité universelle : dès sa naissance il avait atteint à son apogée.

Ouvrons encore Bachaumont , quelques volumes plus loin :

« 31 août. ]\P Linguet a d'autant plus de peine à se départir de son rôle d'Arétin moderne, qu'il l'a trouvé très-lucratif l'année dernière, et qu'une année de son journal, tous frais faits, lui a rendu cinquante mille livres net. Son projet était de profiter de l'engouement général pour se faire ainsi rapidement une fortune qu'il bornait à trois cent mille

LIÎSGUET. 27

livres ; alors il serait venu, disait-il, les manger paisiblement à Paris. Mais son inaction de quatre mois et les voyages qu'il a été obligé de faire, lui ont écorné considérablement son petit trésor, en sorte qu'il faut recommencer sur nouveaux frais. Au reste, il aurait les trois cent mille livres qu'il désire, et un million, qu'on ne croit pas que son caractère turbulent lui permît de goûter la vie qu'il a en perspective ; il sera toujours le premier à troubler son propre repos ; et, comme lui a dit un de ses confrères, le 2')lus cruel ennemi qu'il ait, c'est luimême. »

Ce mot d'Arétin moderne part de Voltaire, qui avait pour ses ennemis, et même pour ses amis, des sobriquets terribles. Voltaire n'aimait pas Linguet : il se garait, comme de la peste, des traits acerbes de l'avocat; néanmoins, il lui faisait bon accueil. Voltaire en agissait ainsi également avec Palissot , cet autre adversaire (mais adversaire indigne) du parti philosophique.

Arétin moderne ! L'expression est cruelle, mais elle est juste en de certaines applications. Oui, ily a quelque chose du Fléau des rois dans l'exigence de Linguet, dans son ûpreté à la polémique, dans sa versatilité impudente. Comme Arétin, il se jette à travers tous les événements, il s'impose dans les grandes questions. Lui-même a défini son caractère par ces trois mots : opiniâtre , inflammable , in-

flexible. Le succès prodigieux de ses Annales est dû beaucoup aux sarcasmes dont elles sont remplies , aux hardiesses de tout genre qu'il s'y est permises (1).

Le maréchal duc de Duras y ayant été tourné en ridicule, voici l'épigramme à deux tranchants qui fut composée à cette occasion :

Monsieur le maréchal, pourquoi cette réserve, Lorsque Linguet hausse le ton "? N'avez-vous pas votre bâton?

Au moins qu'une fois il vous serve.

Bien que les feuilles de Linguet se publiassent par des presses étrangères, une dénonciation solennelle n'en fut pas moins faite par M. d'Epréménil, en parlement, toutes les chambres assemblées, les mardi 1 1 , vendredi 1 4 et mardi 18 juillet 1780. Dans

(Ij Sur un exemplaire annoté par M. Félix Bodin, en 1826 ou 1827, nous lisons les remarques suivantes : n — Je ne suis pas surpris du bruit que fit cet ouvrage dans le temps 5 Linguet a un style plein de chaleur et d'originalité ; on trouve par-ci par-là des vues hardies, des poussées dans l'avenir, des pages vraiment remarquables. Du reste, ce Linguet est toujours de mauvaise humeur et mécontent de tout ■ on ne sait guère ce qu'il veut.

» Cela ne se lit plus, et il fut un temps où les écrits de cet homme faisaient fureur, comme aujourd'hui ceux de rabbc de Pradt, de M. de Montlosier, etc. »

cette dénonciation, qui ne fut imprimée qu'un an après, Linguet est convaincu d'avoir :

Erigé la force en véritable droit ;

Fondé toutes les couronnes sur du sang ;

Soutenu qu'entre les rois et les sujets, le ciel s'explique par des victoires ;

Traité la magistrature française de corps séditieux , et ses remontrances de déclamations monotones, pédantesques et incendiaires;

Insulté tous les tribunaux français par des accusations continuelles d'inconséquence, d'oppression, de meurtre ; '

Fait de la banqueroute publique un droit de la couronne, un devoir de chaque nouveau roi ;

Outragé le barreau ;

Et tout cela, non dans un passage, dans un article, dans une feuille, mais dans les volumes de ses Annales, « qui forment un corps de doctrine médité, suivi, combiné , développé dans la vue de prêcher aux souverains le despotisme, aux peuples la révolte, au genre humain la servitude ! »

Ici l'exagération atteint des proportiens telles, qu'elle dispose presque à l'indulgence pour Linguet. C'est, en vérité, accorder trop d'importance à des paradoxes écrits au courant de la plume, lancés au hasard par un étourdi, dont la bonne foi d'aujourd'hui ne ressemble plus à la bonne foi d'hier. Voir un corps de docirine médité et suivi dans les Annales,

30 LIXGLET.

c'est voir avec les yeux infidèles de la rancune. Linguet, soit qu'on l'envisage comme légiste ou comme économiste , est l'homme des contradictions. Aujourd'hui il vante les douceurs du régime asiatique , il atténue les cruautés des Césars , démontrant que « la fermeté poussée par un souverain jusqu'à la rigueur n'est jamais à charge aux peuples , et qu'il y a tout bénéfice à rouvrir les sources de l'esclatage; y il fait voir Néron, sacrifiant ses maisons et ses jardins pour loger les particuliers qui n'avaient point d'asile, faisant vendre du blé au plus bas prix ; il rappelle ce mot de Tibère à un intendant de ses finances : « Je veux bien qu'on tonde mes brebis, mais non qu'on les écorche. » Demain, changeant do langage, il écrit, à propos de Joseph II : « Sans vouer à ces malheureux qu'on appelle rois, une haine aveugle et indistincte, j'ai conçu pour la royauté une horreur qui ne finira qu'avec ma vie (1). »

(I) Voici encore une suite de paradoxes de Linguet, qui n'ont pas été dépassés, même dans ces derniers temps:

« La société en général est contraire à la population ; les lois aident la population comme les liqueurs fortes aident l'estomac, en altérant les organes de la digestion.

» Les lois font pendre les voleurs ; et il n'y aurait pas de voleurs s'il n'y avait pas de société.

» Les lois produisent les guerres, et les guerres enlèvent une partie des habitants du monde.

LINGLET. 3!

Comme on le pense bien, la dénonciation de M. d'Epréménil n'eut d'autre effet que de redoubler la verve de Linguet. L'ex-avocat ne se doutait guère alors qu'il allait bientôt jouir tout à son aise des avantages d'un despotisme qu'il avait imprudemment préconisé.

Il n'y avait pas moyen de venir à bout de Linguet autrement que par la violence ; le gouvernement français résolut de l'employer encore une fois à son égard. On l'attira à Paris sous un prétexte quelconque , et, un jour de septembre qu'il allait dîner avec un do ses amis aux environs du bois de Vincennes, il fut tout surpris de voir s'arrêter son carrosse précisément en face de la Bastille, d'entendre s'abaisser le marchepied, et de se trouver entouré d'agents qui lui intimèrent au nom du roi l'ordre de mettre pied à terre. En pareil cas, les plus pétulants person-

)) Les lois pressent les liommes sur un petit espace et les 'entassent dans les villes et dans les maisons, ce qui fait que les épidémies se répandent avec plus de promptitude.

» Les lois entraînent la famine, c'est-à-dire l'habitude da l'abondance qui rend la disette insupportable, et l'usage de l'agriculture qui nous tue bien plus que la stérilité. »

nages ne savent qu'obéir. Au nom du roi, Linguet se laissa conduire et enfermer, — et le dîner qu'il rêvait sous la tonnelle s'accomplit tristement à l'ombre des barreaux.

Il demeura prisonnier pendant près de deux ans. On connaît cette boutade dont tous les recueils de facéties se sont emparés : — Qui êtes - vous ? demanda- t-il un matin à une personne qui entrait dans sa chambre. — Monsieur, je suis le barbier de la Bastille. — Parbleu ! vous auriez bien dû la raser !

Quelques personnes influentes s'employèrent immédiatement pour lui ; mais il avait insulté de très-hauts personnages, il lui fallait une correction. Pendant ce temps , son journal était continué à l'étranger par des amis beaucoup trop dévoués. « Il y a toujours , dit une correspondance suisse , dhs gens habiles à succéder non-seulement aux morts, mais même aux vivants, lorsqu'ils peuvent le faire avec impunité. C'est ainsi qu'on voit à Genève, (à Genève maintenant!) MM. Mallet du Pan et Durey de Morsan continuer les Annales de M*' Linguet. Ils se sont flattés sans doute que ce prisonnier ne reparaîtrait pas de si tôt , car, malgré les éloges qu'ils lui prodiguent, on ne croit pas qu'il se vît de bon œil remplacé par ces messieurs. Malheureusement, les efforts inutiles qu'a dernièrement fait le sieur Le Quesne en sa faveur, en se jetant aux pieds

de l'empereur Joseph II, alors à Versailles, donnent lieu de craindre qu'ils ne jouissent longtemps de leur usurpation. Le nouveau journal n'entre que furtivement en France. »

Le jour que Linguet fut mis en liberté la vieille forteresse dut pousser un gémissement , car ce jour-là le furieux publiciste jura qu'il ferait tomber ses murailles et qu'il ne resterait pas d'elle une pierre. Il s'enfuit d'un trait à Londres, où il écrivit, d'une main tremblante de rage, ces fameux Mémoires sur la Bastille, qui ont été comme un premier coup de pioche, et qui font de Linguet le véritable démolisseur de cette prison d'Etat. Sans Linguet, peut-être existerait-elle encore ; mais Linguet no pardonnait point : il la traita comme il avait traité le parlement, comme il avait traité l'Académie. La Bastille tomba, cinquante-trois ans, jour pour jour, après la naissance de l'auteur des Annales !

Peut-être le moment est-il venu, à présent que la popularité de Linguet n'ira pas plus loin, de montrer en lui l'homme privé, celui qui se révèle à chaque instant sous la gaze du sophisme, et dont le sentiment personnel anime toutes les productions. Il a cinquante-quatre ans. La peur le serre : il habite à Londres une maison quatre fois trop grande pour lui ; il sort rarement, il a encore la fièvre de la Bastille. Une dame, qui est sa maîtresse et qui possède quatre années de plus que lui, fait subir invariable-

ment à tous les visiteurs un interrogatoire préalable ; la moitié de ses cheveux , pour nous servir d'une expression empruntée à l'auteur des Bohémiens , a revêtu lajivrée de l'innocence. C'est M""' Buttet, ou plutôt Zélie, comme il la nomme familièrement; lui, c'est Zulmis, — deux noms de tourterelles qui ont égayé le public (1).

Il existe un portrait gravé de Linguet, par Saint- Aubin, d'après un dessin de Cochin. Le critique des Mémoires secrets (tome XIII) , en rendant compte du salon de 1775, s'arrête devant le portrait de V égoïste Linguet, qu'il trouve très-ressemblant : « Son air roide, dit-il, le caractérise à merveille. »

Voltaire et Beaumarchais portaient leur esprit sur leur figure ; ils l'affichaient hardiment, courageusement ; c'étaient bien là les gens de leur haine et de leur gaîté. Ces deux têtes vives, qui ont des regards si agressifs, une bouche si preste , une oreille si éveillée , je les aime. Voltaire et Beaumarchais possédaient toutes les^roueries, et ne se faisaient pas faute d'user de toutes, excepté de la rouerie du visage ; celle-là, ils la dédaignaient, ils n'en voulaient

( i ) Cette M'""^ Buttet , femme d'un négociant de IS^o{jent-lc- Rotrou, était venue à Paris pour solliciter une séparation. Ayant échoué dans sa demande, malgré les talents de Linguet, elle aima mieux demeurer avec son défenseur que d'aller rejoindre son époux.

pas. Linguet est le premier qui ait appliqué sur sa physionomie ce masque immobile et comme plâtré , que devait perfectionner encore M. de Talleyrand. Tout le feu de sa pensée, il le contenait avec soin jusqu'au moment calculé de l'explosion; — jusque-là il avait la dignité glaciale, le geste court, la parole rare, la voix aigre.

Je suis peu apte à me prononcer sur ses mérites d'avocat ; je sais seulement que lui et Beaumarchais (ce nom, à propos de Linguet, revient continuellement et tout naturellement se placer sous la plume), introduisirent une véritable révolution dans le barreau, en substituant aux formes habituelles de la discussion des matières judiciaires, une sorte d'éloquence bâtarde, originale, hargneuse, spirituelle, empruntée à la littérature de bas lieu, et qui fut, depuis, d'un si funeste exemple au Palais.

Ses habitudes étaient celles d'un homme de travail. Même à Paris, au milieu de ses plus grands et plus vrais triomphes, il se levait régulièrement à deux heures du matin, dans toutes les saisons. Il n'avait pas de secrétaire et il ne faisait qu'un seul repas par jour.

Il était réellement religieux. Faisant allusion à d'Alembert , sa bête noire avant ou après La Harpe (1), il s'écriait : « N'est-ce pas une charlata-

(I) Il faut également comprendre dans la catégorie de ses bétes

nerie révoltante que cet acharnement théorique contre des dogmes qui gênent si peu dans la pratique ? Est-il permis à un homme raisonnable , qui a passé trente ans, de mettre seulement en question s'il croira à son catéchisme ? »

Quelques-unes de ses saillies méritent d'être retenues. Un jour, comme on parlait devant lui des Confessions de Jean-Jacques , il se leva de son fauteuil, et dit brusquement : « Rousseau est un fou, qui, après nous avoir pendant sa vie débité raille extravagances, termine la farce en nous jetant son pot de chambre au nez ! » Une autre fois, s'exécutant lui-même de bonne grâce, il donna cette définition des journalistes : « Ce sont des cirons périodiques qui grattent l'épiderme des bons ouvrages, pour y faire naître des ampoules. »

Retournée contre lui, l'arme de la critique qu'il maniait avec si peu de ménagement, lui arrachait des cris de colère. Il écrivait au libraire Lacombe, directeur du Mercure : « Je ne veux de mal à personne, mais quoique indulgent par caractère, je deviens vindicatif par raison. Je m'aperçois qu'on n'est ménagé dans le monde qu'autant qu'on y paraît méchant. La littérature est à cet égard un monde très-perfectionné. Ainsi je n'attaquerai jamais le

noires Morellet, qui écrivit contre lui le liLelle intitulé : Théorie du paradoxe.

premier, mdiis j'ai juré de ne me laisser jamais attaquer impunément. Je tiendrai ma parole et vous serez bientôt le maître d'en faire l'expérience. Il paraîtra de moi, à la Saint-Martin , trois ouvrages Intéressants, au moins pour leur objet ; critiquezles, je serai le premier à vous applaudir, si c'est avec raison; mais parlez-en décemment si vous en parlez, ou bien je relirai mon Voltaire pour y apprendre comment il faut traiter un journaliste qui s'oublie. »

Il a été dit, en commençant, quelques mots sur l'universalité de ses connaissances. Je trouve dans le catalogue interminable de ses œuvres, une série de brochures traitant des sujets les plus singuliers et les plus divers, telles que : Discours sur l'utilité et la prééminence de la Chirurgie sur la Médecine. Bruxelles, 1787. — Prospectus d'un nouveau spectacle de musique, 1762. — Réflexions sur la lumière ou conjectures sur la part qu'elle a au mouvement des corps célestes, etc , etc.

Des couleurs choquantes dénaturent, çà et là, ce tableau d'une existence puissante et brillante. Mon devoir d'historien m'interdit de les supprimer. Des attaques nombreuses ont été dirigées contre la probité de l'auteur des Annales : tout jeune encore, il fut accusé d'avoir enlevé un cheval au duc de Deux-Ponts, son bienfaiteur. Plus tard, la rumeur publique voulut qu'il eût ouvert le secrétaire de

38 L INGUET.

M. Buttet, le mari de sa maîtresse, — alors qu'il demem-ait chez lui , à peu près comme Voltaire entre M. et M'""' du Chutelet, — et qu'il y eût soustrait, de connivence avec Zélie, une somme de cent mille livres. Ces griefs, à la réalité desquels je me refuse, sont reproduits fréquemment dans les feuilles du temps, — ainsi que l'anecdote du soufflet qu'il reçut en pleine rue, à Londres, du pamphlétaire Thévenot de Morande.

Enfin, — car j'ai liàte d'en finir avec ces tristes choses, — je trouve, dans La Police dévoilée de Manuel, le récit des torts vrais ou supposés que Linguet eut envers Dorât, surnommé par lui l'Ovide français, torts qui lui ont été repro(;hés même au Palais. Il s'agissait de cent louis, que Dorât l'accusait d'avoir enlevés à sa cassette (Dorât et cent louis! Dorât, mort avec plus de cent mille livres de dettes ! Dorât volé ! ) alors qu'ils vivaient tous deux sous le même toit et qu'ils collaboraient ensemble à des comédies. Ce débat déshonorant pour les lettres, occupa les badauds pendant quelques jours.

L'avocat écrivait au mousquetaire :

« Le courage et la vérité sont calmes ; les transports de fureur ne vont qu'au mensonge et à la lâcheté. Ne vous présentez jamais devant moi ; d'après vos lettres , qui ne sortiront plus de ma poche, il n'y a pas de considération qui pût m'empêcher de vous faire éprouver l'ascendant qu'a un

galant homme sur un lâche, ni de loi qui pût me punir de m'être fait justice. »

Le mousquetaire répondait à l'avocat :

« Un petit ex-avocat chassé, conspué et couvert du mépris public, ne doit point parler d'honneur. Encore une fois, ce que vous savez serait la seule arme dont je puisse me servir avec une espèce telle que vous ; mais quand je vous aurais battu, vous n'en seriez pas moins un fripon.

» Vous avez raison de ne point m'inviter à me présenter devant vous, car vous ne soutiendriez pas aisément les regards d'un honnête homme. Vous ressemblez à l'âne de la fable, qui croit faire peur parce qu'il sait braire. Il me semble que je mets votre valeur à de terribles épreuves. Je suis visible tous les matins : arrivez , votre chevalerie sera la bien venue, et je vous donnerai un petit essai de la mienne. Eh bien! Monsieur le coquin, êtes-vous content? Je suis de meilleure composition que vous, car je vous permets de vous présenter devant moi, et soyez sûr que cela se passera le mieux du monde.

» Il me fait rire, ce pauvre Linguet, avec son honneur! D'où diable tombe-t-il? N'miporte, il faut voir ce que c'est que cet homme-là, il doit être curieux. A demain, mon gentilhomme. Pour vous réconforter, je vous préparerai une tasse de chocolat. Quant à mes billets doux, s'ils peuvent être de

quelque utilité pour votre réputation chevaleresque, vous pouvez les montrer; si vous voulez même, j'en donnerai les copies. Je dicte à mon secrétaire, qui sera bien aise de vous connaître ; il aime les gens de cœur, et vous voyez que je ne néglige pas une seule occasion de vous ménager des suffrages. »

En vérité, les dieux d'Homère qui cependant sont assez forts en bouche, ne se disputent pas en termes plus vifs. Il n'y eut du reste dans cette affaire que de l'encre de répandue. Ce fut Dorât qui, malgré sa jactance, désavoua son accusation dans une lettre insérée au Journal de politique et de littérature. Lui-même annonça confidentiellement au lieutenant de police que la paix était signée : « Mille fois pardon, Monsieur, si je vous ai importuné pour ma malheureuse affaire avec M. Linguet. J'ai eu occasion de le voir, tout s'est passé à ma pleine satisfaction,* et je vous supplie de vouloir bien me renvoyer mes deux lettres, désirant ne faire aucun éclat et ne point donner ce scandale aux lettres et à la société. »

On voit que le chantre des nez retroussés avait, par prudence, prévenu le magistrat du cartel qu'il proposait à Linguet ; — c'était un conseil que lui avaient sans doute donné ses mille et une maîtresses...

A côté de ces faits pénibles, on est heureux de rencontrer des témoignages d'estime, tels que celui

que je lis dans les Mémoires de M. F. Marlin, publiés en 1814 chez Le Normant, libraire : — « J'étais abonné aux Annales de Linguct : il m'écrivit de Londres, à l'occasion de notre rade de Cherbourg qu'on enfermait et qu'on fortifiait. Nous restâmes en correspondance. Il passa de Londres à Vienne, et de Vienne à Bruxelles, où il m'invita à lui faire une visite. Nos rapports étaient libres et pleins de franchise ; il recevait toutes mes observations sur ses écrits et souvent il en a fait usage. On peut dire de Linguct qu'il était trop homme de lettres pour un avocat, et trop avocat pour un homme de lettres; mais je n'ai pas connu un homme plus désintéressé, plus généreux, plus vrai , plus estimable par le cœur. Ceux qui ont parlé autrement de lui, ou ne l'ont pas connu ou l'ont calomnié. »

La Révolution, pour laquelle Linguct avait travaillé sans le vouloir, par son opposition constante à tous les gouvernements et à tous les hommes, ne trouva d'abord en lui qu'un adepte assez tiède. Peu à peu cependant, il se familiarisa avec les idées nouvelles, et l'homme qui avait écrit cette phrase : « La société vit de la destruction des libertés comme les bêtes

carnassières vivent du meurtre des animaux timides » se fil recevoir au Club des Cordeliers, sous le patronage de Camille Desmoulins et de Danton. Or fît de lui un secrétaire de la Société des Amis de la liberté de la presse.

Pendant quelque temps, il espéra jouer encore un rôle parmi tous ces terribles acteurs ; il se présenta une ou deux fois à la barre de l'Assemblée nationale ; — mais là , comme dans le parlement , sa violence habituelle excita des réclamations unanimes, et le président fut obligé de le faire taire par un ordre du jour.

Brissot a insinué, dans ses Mémoires posthumes, que Linguet avait coopéré au journal L'Ami du jjeuple, de Marat , mais cela n'est pas prouvé.

Linguet habitait une petite campagne, près à\\ joli village de Ville-d'Avraj, lorsqu'il fut arrêté et conduit dans une des nouvelles et innombrable , bastilles de Paris. On se rappelle, dit Des Essarts, dans ses Procès fameux , que , depuis la loi du 22 prairial, les fournées se succédèrent avec une rapidité effrayante. Linguet fut compris dans une de ces fournées. Lorsqu'on lui remit son acte d'accusation, il appela quelques-uns de ses compagnons d'infortune pour leur prouver combien les motifs de sa captivité et de sa mise en jugement étaient ridicules : — Ah ! s'écria-t-il, je me fais une fête do dévoiler la sottise et l'atrocité de mes ennemis !

Ils verront demain ce qu'on gagne à me persécuter !

Il se croyait encore dans la grand'chambre.

Liuguet mourut comme il avait vécu, par le paradoxe. Ce fut un de ses paradoxes qui le dénonç;a et qui le tua. Le Tribunal révolutionnaire , devant lequel il fut traduit, l'accusa d'avoir mal parlé du pain. Voici en effet comment Linguet s'était exprimé dans un de ses pamphlets : « Le pain, considéré comme nourriture, est une invention dangereuse et très-nuisible. Nous vivons de cette drogue dont la corruption est le premier élément, et que nous somuKîs obligés d'altérer par un poison, pour la rendre moins malsaine. Le pain est plus meurtrier encore cent fois par les monopoles et les abus qu'il nécessite, qu'utile par la propriété qu'il a de servir d'aliment. Le plus grand nombre des hommes n'en connaît pas l'usage, et chez ceux qui l'ont adopté, il ne produit que de pernicieux effets. C'est le luxe seul qui nécessite le pain, et il le nécessite parce qu'il n'y a point de genre de nourriture qui tienne plus les hommes dans la dépendance. L'esclavage, l'accablement d'esprit, la bassesse en tous genres dans les petits, le despotisme, la fureur effrénée des jouissances destructives , sont les compagnes inséparables de l'haljitude de manger du pain et sortent des mêmes sillons ou croît le blé ! »

Linguet, dont le Tribunal ne voulut pas entendre

la défense, fut condamné à mort. — Hélas ! dit-il en rentrant dans sa prison, ce ne sont pas des juges, ce sont des tigres ! Au moment de prendre place dans la charrette, il demanda un prêtre ; on le lui refusa : il se contenta de Sénèque et porta avec courage sa tête sur l'échafaud, le 27 juin 1794. Ses papiers et ses manuscrits , qui étaient en grande quantité, furent transportés à l'École militaire. On fit des cartouches de ses paradoxes; — et ce qui avait tué pendant sa vie, tua encore après sa mort.

Le portrait d'un homme se complète surtout par ses lettres intimes ; à ce point de vue nous accordons une grande importance à la science des autographes. Voici une lettre de Linguet qui nous est communiquée par M. Dentunous la transcrivons m extenso avec son orthographe et sa ponctuation. L'écriture en est moyenne et droite, avec cette particularité que toutes les lignes se tiennent ; on dirait d'une uniforme 'série d'o liés. De là quelques mots difficiles à déchiffrer. Un diable gambadant est représenté sur le cachet de cire noire.

L'adresse porte : A Monsieur le baron de Tournon , à Abbeville.

« Paris, ce 6 mars 1766.

1 Monsieur et cher ami,

« La confiance dont vous m'honorez ne peut que me flatter infiniment. Je forai tout ce qui dépendra de moi pour y répondre.

Je serai volontiers votre champion contre le saint usurpateur de

votre , et je tâcherai de vous faire ravoir votre droit sur

les prières de Téglise, qui ne font pas de mal en ce monde , si elles ne font pas grand bien dans l'autre. Seulement si vous me permettez de vous parler avec franchise, je suis un peu fâché du second que vous me donnez. J'ignore si vous connaissez le M"" Trespagne qui est chargé de vos affaires. C'est à la fois le plus impertinent personnage, et le procureur le plus avide peutêtre qu'il y ait au Palais. Je le connais, moi, de réputation d'abord, et ensuite par ma propre espérience. Il n'y a pas deux mois que j'aurais été fort le maître d'avoir avec lui un démêlé très-vif. L'histoire en serait trop longue. C'est une affaire que j'ai eu la générosité d'accommoder, quoiqu'elle dût me rapporter beaucoup en la laissant aller, comme auraient fait mes confrères. J'ai fait toutes les démarches nécessaires : j'ai rapproché les parties, et quand Trespagne a vu qu'il ne lui était pas possible d'empêcher l'arrangement, il a fait en sorte d'en être chargé, de gorte qu'il en a recueilli lui seul la reconnaissance et le fruit. Vous voiez qu'il y aurait pour moi du dégoût à me retrouver Yis à vis de ce personnage.

» S'il vous était indifférent de le changer, j'en travaillerais bien plus agréablement avec un autre. Au reste cependant vous êtes le maître, et si vous l'exigez, je surmonterai ma répugnance. Ce que j'ai de plus à cœur est de vous être utile, et de saisir l'occasion de vous prouver mon attachement.

M Vous sçavez à présent l'événement terrible du procès des profanateurs. Je suis à présent occupé à obtenir la distractioa du procès de Maillefer et de sou compagnon d'infortune, d'avec celui de Labarre et de Detalonde. 11 y a long-temps que cela devrait être fait 5 mais nous nous sommes laissés amuser ici par

PAbbessé de Villa et par M. crOrniessac, son parent,

président à mortier, «jui ont été eus-mémes duppes de vos juges d'Abbeville. En vérité, j'en ai bien du regret. Cette affaire est affreuse dans toutes ses faces. Je vais écrire vigoureusement pour justifier mes deux jeunes clients. Il est bien triste pour eux d'avoir été impliqués par la malignité du juge criminel dans les folies de deux extravagans.

» -Je vois fréquemment ici le pauvre ex-professeur. Sa situation est fâcheuse aussi. Il est sacrifié évidemment à la cabale qui s'est formée contre lui. Il ne sçaurait obtenir justice, et il ne l'obtiendra pas. Ses adversaires prévalent sur son innocence. -le vaudrais bien lui rendre service, et je ne le peux pas. Le conseiller au parlement qui est chargé du département d'Amiens et que j'ai vu là dessus, m'a répondu nettement qu'il n'y avait rien à espérer pour ÎM. de Mrloys, qu'on ne pouvait pas laisser dans une pareille place un homme haï de tout le monde, qu'il était sans reproche d'ailleurs, qu'il avait du talent, mais que pour être emploie à l'éducation de la jeunesse, la première qualité était un esprit doux et conciliant, qui manquait à mon client. Je n'ai rien à répondre, comme vous sentez : car dès qu'on attaque !M. de Virloys du côté de l'humeur, il n'y a pas moien de le défendre. Ce garçon-là est trop entier. Je crains bien pour lui que ce caractère que l'âge n'a pas réformé, ne lui cause encore par la suite de violents chagrins. Il s'occupe à présent à finir son Dictioimaire d'Architecture qui lui rapporte quelque argent.

» Il faut que vous vous soyez trompé en m'indiquant l'adresse de votre peintre. Vous me marquez qu'il demeure rue des Fossés M. le Prince, vis-à-vis im marchand de vinaigre. Dans toute la rue des Fossés M. le Prince il n'y a pas un seul vinaigrier ; j'ai

couru la rue toute entière hier, et il ne m'a pas été possible d'y déterrer votre homme. Marquez-moi, s'il vous plait, au juste, sa demeure. Il y a à Paris quatre ou cinq rues (jui portent le nom de Fossés ; peut-être M. Leclerc demeure-t-il ailleurs que dans ceux de M. le Prince.

» C'est à M. Douvillc, si je ne me trompe, que j'ai adressé un exemplaire des R. Romaines, pour vous. Je vous prie de le lui faire demander. Si, contre mon intention, je vous assure, je m'étais mépris dans le nombre d'exemplaires que je lui ai adressés, et qu'il n'y en ait pas eu pour vous, je m'empresserai de réparer ma faute.

1) J'ai vu hier le fabricateur de îMcrcure qui a depuis deux mois voire lettre sur le régiment de Picardie. Vous ne scavez pas ce qui les a empêchés de la publier : c'est qu'il leur en manque la première partie. Ce n'est pas qu'ils l'aient perdue, mais il ne scauraient la retrouver. Ils sont en quelque sorte excusables. Cette partie qu'ils ont égarée, est de votre écriture. Je n'avais recopié que les cinq dernières pages ; or eux voiant qu'il y avait deux écritures ont cru que c'était deux sujets diffé renls ; ils ont séparé les deux morceaux, et dans le rassemblement de tous les matériaux qui servent à leur édifice, le premier est resté on ne sait où. Si vous voulez bien, aussitôt la présente reçue, me renvoicr la copie de votre lettre jusqu'à ces mots, que je liasarde sur le papier. J'ajouterai cependant à ma lettre qu'il a des, etc ; nous avons tout le reste, et dès que je l'aurai fait passer au Mercure, la lettre y sera insérée. Il a fallu adoucir un peu la dernière frase. Il est très-vrai que la principale occupation de ces Messieurs, est de faire des cocus et des bâtards : mais M. le RIercuriste m'a fort assuré qu'il ne fallait pas le dire.

» Nous avons eu tous avant-hier une belle peur au Palais. Toutes les avenues s'en sont trouvées saisies dès quatre heures du matin par des gardes suisses, des gardes françaises, des gardes du corps, etc. Nos pauvres robbes noires ne faisaient pas grande figure, comme vous sentez, auprès des baiounettcs et des uniformes; et on prit la liberté de nous fermer la porte au nez. A dix heures le roi est arrivé. Il a fait raier lui-même de certaines protestations que le parlement avait faites contre la commission de Bretagne, ou du moins contre Tordre qu'a reçu le parlement de Rennes, chargé d'instruire le procès de M. de la Chalottais, d'y admettre quatre maîtres des requêtes. Le parlement de Paris ne le veut pas, et le roi de France le veut, .le crois que ce dernier aura l'avantage. Cette exécution s'est faite très-militairement, et personne absolument ne s'y attendait. Adieu, ^lonsieur et cher ami. Voulez-vous bien vous charger de me rappellcr au souvenir de M. et de M'"'^ Bourdon, .le vous prie de leur faire agréer les témoignages de mon respect, et d'être convaincu de celui avec lequel je suis pour la vie,

» Votre très-humble et très-obéissant serviteur, Linguet. i>

Les autographes de Linguet sont moins communs qu'on ne pourrait s'y attendre de la part d'un homme qui a tant écrit. Rappelons pour mémoire :

Catalogue Soleinne. Appendice au tome troisième. — L. A. S. de Linguet; in-.i°, 3 p. Bruxelles, 24 fév. 1788. Il demande de nouveau un avis et même une intervention dans Yétrange affaire qu'on lui suscite : « Je vous engage à contribuer à concilier ou à éteindre une tracasserie, que

je ne puis laisser subsister éternellement, et qui causera, s'il faut qu'elle éclate, une espèce de tapage, dont on m'accusera encore, comme on a toujours fait. » Catalogue Trémont. Premier supplément. — L. aut. sig.

à Mgr 23 fév. -1779. 4 p. m-i°. Très-curieuse lettre

où Linguet expose longuement ce qu'il se propose de faire en rentrant à Paris, pour calmer ses ennemis et pour plaire au roi ; il prouvera sa soumission par son silence, il y est déterminé, etc., etc.

Mercier, un de ces énergiques et singuliers talents, que nous n'avons pas toujours voulu comprendre en France, a longtemps joui d'une réputation considérable à l'étranger, dans le Nord et surtout aux pays allemands. Ce n'est pas la première fois que de telles bizarreries se produisent, et cola devrait nous donner à réfléchir. C'est souvent avec trop de passion nous-mêmes que nous jugeons les écrivains de passion. L'Allemagne, qui place le bon sens au-dessus du bon goût et le génie au-dessus du bon sens, admet plus de flegme et aussi plus de largeur dans sa critique , moins sujette que la nôtre à des erreurs, à des inconséquences et à des injustices. Il est vrai que les critiques allemands écrivent moins pour se faire connaître que pour faire connaître.

Mercier s'est pour ainsi dire installé par force au

milieu de la littérature de son époque qui ne voulait pas de lui. Et s'il n'a pas fini par avoir raison de tout le monde, du moins a-t-il fini par avoir raison de lui-même, ce qui est déjà quelque chose, et par se constituer une inébranlabilUé de résolution, une volonté littéraire qu'il faut admirer.

Il naquit à Paris, le 6 juin 1740, d'une famille de commerçants. Ses deux prénoms furent Louis- Sébastien. Ce fut tout d'abord un jeune homme exclusivement épris de sciences et de belles-lettres, car à l'âge de vingt ans on le trouve professeur au collège de Bordeaux. Il débuta par toutes sortes de choses, par des héroïdes, par des discours académiques, par des traductions, par de mauvais petits romans, dont lui-même a fait plus tard assez bon marché, et dont nous ne parlerons pas. Il ne commença guère à être connu — et à se connaître — que du jour oîi il aborda le drame, auquel l'avaient prédisposé ses études des langues anglaise et allemande. Alors seulement Mercier sentit qu'il venait de trouver un terrain à son pied , un moule à sa fantaisie. Le drame qui se moque d'Aristote et de sa permission de vingt-quatre heures, qui accouple le rire et les larmes , qui se fait aussi grand et aussi bas que possible ! Voilà ce qui convenait à notre jeune enthousiaste, lequel avait quelque chose en lui de la nature bouillante de Diderot.

Mais si le drame lui convenait, en revanche le

public ne s'accommodait guère du drame que les critiques bornés s'obstinaient à qualifier de genre bâtard. Le public supportait tout au plus La Chaussée , parce que c'était un homme de transition et de petit talent. Empreints d'une spontanéité plus franche , revêtus d'une couleur plus vraie , les drames de Mercier ne réussirent qu'à l'offusquer. Mercier ne se rebuta pas devant l'insuccès ; ce furent les comédiens qui se rebutèrent et qui prirent contre lui le parti du public, en ajournant indéfiniment la représentation d'une de ses pièces déjà reçue et en lui en refusant successivement deux ou trois autres. Sébastien Mercier, irrité à juste titre, publia contre eux un mémoire virulent (1), et courut à Reims se faire recevoir avocat , dans le seul but de leur intenter un procès.

Sans doute , c'est de ce moment-là que datent ce fier orgueil et ce talent irascible qui devaient tour à tour faire de lui un sujet de risée et un sujet d'admiration. Nouveau Coriolan, retiré chez les littératures étrangères, il rcA^nt un beau jour mettre le siège devant la littérature de sa patrie, l'Essai sur l'art dramatique h la main. Ah! nous parlons, nous autres, des romantiques et de leur croisade contre le grand siècle ! Lisez Mercier, et vous verrez

(I) Mémoire contre les comédiens français cl les genlilshommes ordinaires de la chambre du roi.

combien auprès de lui les novateurs de 1830 paraissent petits en audace et en violences. On a appelé , je crois , Racine et Boileau des polissons ; lui les appelle les pestiférés de la littérature. Cet Essai, composé sous l'impression dos refus outrageants de la Comédie-Française, produisit un certain émoi dans le monde littéraire et ébaucha sa réputation d'écrivain paradoxal. Dans cet écrit, remarquable cependant par beaucoup de côtés; il établit que Plante n'est qu'un misérable farceur, que l'Iliade ne vaut pas les contes de Perrault, et que Racine a perdu la poésie française. Pour le temps, c'était hardi.

Ne voulant pas renoncer au théâtre sur le simple caprice de trois ou quatre comédiens, Mercier se décida à faire imprimer ses drames , laissant au hasard le soin de les acheminer vers la scène. Presque tous furent représentés en province et y obtinrent beaucoup de succès , ce qui , au bout de quelques années, força la main aux théâtres de Paris et les amena à composition. L'Habitant de la Giiadeloupe, Le Déserteur et La Brouette du Vijiaigrier attirèrent principalement la foule aux Italiens. Ce qu'il y eut de singulier, pour la première de ces pièces, c'est qu'on la joua sans sa permission. 0 retour des choses d'ici-bas ! Mercier, cloué sur son lit, tremblait la fièvre , tandis qu'on l'applaudissait au théâtre. Le Déserteur, représenté plusieurs fois

devant Leurs Majestés, lui valut une pension de 800 livres : sur les instances de Marie-Antoinette , il changea le dénouement, dont l'effet était terrible, et il y substitua une variante à l'usage des âmes douces. C'est, dit-on, à l'impression produite par ce premier dénouement , que l'on doit l'abrogation de la loi qui condamnait les déserteurs à la peine de mort.

Le plus discuté de ses drames, La Brouette du Vinaigrier, est aussi le plus caractéristique, et celui auquel la curiosité attacha le plus de vogue. « Quand je rencontre dans la rue la brouette d'un vinaigrier, écrit-il quelque part avec complaisance, je me dis : Et moi aussi, je l'ai fait rouler à ma manière sur tous les théâtres de l'Europe, au grand étonnement des critiques , et maintenant la brouette y est naturalisée, comme le coffre doré de Ninus dans Sémiramis (1). »

Ainsi qu'on le pense bien cet orgueil naïf dut éprouver un assez grand nombre d'échecs. En 1777, Mercier s'étant brouillé avec son libraire, ce dernier fit publier l'avis suivant: « Le sieur Ruault, libraire, rue de la Harpe, à Paris, avertit le public qu'il offre au rabais les quatre meilleurs drames de M. Mercier,

(I) Le sujet de La Brouette du Vinaigrier n'appartient cependant pas à Mercier ; il l'a trouvé dans le Gage touclié, recueil de nouvelles, d'Eustaehe Le Noble.

qu'il donnera à raison de la modique somme de dix sous l'exemplaire broché, savoir : Childéric P^, roi de France, drame héroïque; Nathalie; Le Juge et Jean Hennuyer, évêque de Lisieux. Ces drames, les seuls dont il ait fait l'acquisition, se vendaient ci-devant, quand on le pouvait, trente sous la pièce. Le libraire prévient les amateurs de la dramaturgie que, passé le mois d'avril prochain, il ne sera plus possible d'en trouver, parce qu'il est déterminé à faire un autre usage des six mille exemplaires qui lui restent. » Mercier ne trouva pas l'annonce plaisante.

Jusque là, en effet, ce que ses drames lui avaient rapporté de plus positif, c'était un fort bel habit tirant sur le violet, avec lequel il alla faire sa première visite à Voltaire. Du plus loin que le grand homme l'aperçut : — Parbleu ! s'écria-t-il, voilà l'habit de Jean Hennuyer ! \\ ne se dit et ne se passa rien autre chose do remarquable dans cette entrevue. Plus tard , lors du dernier voyage de Voltaire à Paris, dans l'année où il mourut. Mercier retourna le voir , et le grand philosophe daigna cette fois laisser tomber un bon mot de ses lèvres à demiexpirantes. — Vous avez si fort surpassé vos confrères en tout genre, lui disait Mercier, que vous surpasserez encore FontencUe dans l'art de vivre longtemps. — Ah ! Monsieur, répondit Voltaire, Fontenelle était un Normand, il a trompé la nature 1

Le mot était des plus jolis, et Mercier s'inclina avec un sourire flatteur. Ce n'était pas cependant qu'il aimât "Voltaire; loin de là. Il n'a jamais laissé passer une occasion de le tancer vertement. C'est ainsi qu'il dit quelque part, à propos de Rabelais, déprécié par l'auteur de Zadig : « Quiconque a lu Rabelais et n'y a vu qu'un bouffon, à coup sûr est un sot, s'appelât-il Voltaire. »

Mais dans ce temps-là. Mercier, qui était encore jeune et qui voulait connaître le monde, ne se faisait pas faute d'aller frapper au seuil de tous les hommes de lettres. Un jour il prit le chemin du Marais pour aller contempler dans sa gloire le vieux Crébillon qui demeurait alors rue des Douze-Portes. Il frappe. Aussitôt les aboiements de quinze à vingt chiens se font entendre, ils l'environnent gueule béante et l'accompagnent jusqu'à la chambre du poète. Mercier voit une chambre aux murailles nues , un grabat , deux tabourets et sept à huit fauteuils déchirés, dont les chiens s'emparent en grognant de concert. Au milieu, Crébillon le tragique, âgé de quatrevingt-six ans , la tête et les jambes nues comme un athlète au repos, la poitrine découverte, fumait une pipe. Il avait de grands yeux bleus, des cheveux blancs et rares, une physionomie fortement caractérisée. A l'aspect de Mercier, il ôta sa pipe de ia bouche en manière de salut, la remit, et commandant silence aux chiens, il lui fit concéder, le fouet

à la main, un des fauteuils. Après quoi, il se remit à fumer sans mot dire , l'œil fixe et tourné vers le plancher. Peu à peu revenu de son étonnement, Mercier lui demanda si son Cromwel serait bientôt fini.

— Je no sais pas, répondit laconiquement Crébillon.

— Oserai-je vous supplier de m'en faire connaître quelques vers?

— Quand j'aurai fini une seconde pipe.

Sur ces entrefaites, une femme entra, haute de quatre pieds et large de trois. C'était la maîtresse du poète. Les chiens, par respect, lui cédèrent un fauteuil. Bientôt Crébillon posa sa seconde pipe et commença à réciter des vers fort obscurs d'une tragédie qu'il avait composée de mémoire et qu'il récitait de même. Mercier n'y comprit rien. Cependant il se crut obligé d'adresser force compliments au bonhomme, lequel parut tellement enchanté qu'il le gratifia immédiatement d'une petite carte sur laquelle était son nom écrit en caractères trèsfins. C'était un passeport pour voir une de ses tragédies. Ensuite Crébillon revint à sa pipe et ne la quitta plus. Au bout d'un quart d'heure, Mercier comprit qu'il était temps de prendre congé. Il se leva. Les chiens se levèrent aussi, aboyèrent de nouveau et l'accompagnèrent jusqu'à la porte de la rue.

Le lendemain — vivant contraste — notre Sébastien Mercier entrait sur la pointe de l'escarpin chez Crébillon le fils. «Celui-ci, raconte-t-il , était taillé comme un peuplier, haut, long, menu ; il contrastait avec la taille forte et le portrait de son père. Jamais la nature ne fit deux êtres plus voisins et plus dissemblables. Crébillon fils était la politesse, l'aménité et la grâce réunies. Il avait vu le monde, il avait connu les femmes autant qu'il est possible de les connaître : il les aimait un peu plus qu'il ne les estimait. Nos principes littéraires étaient d'accord : il me dit en confidence qu'il n'avait pas encore achevé la lecture des pièces de son père, mais que cela viendrait. Du reste, il regardait la tragédie française comme la farce la plus complète qu'ait pu inventer le genre humain. » On comprend que l'autre du Sopha dut bien vite devenir l'homme de Mercier, qui depuis exalta souvent son talent et son caractère.

Les premières années de Mercier furent employées de la sorte à s'introduire dans le monde littéraire et à s'y créer des relations. Il gravit l'escalier sombre de la rue Plàtrière, et causa quelque^ minutes avec Jean- Jacques Rousseau , qui le prit pour un espion de la police. Il hanta le café Procope, et y acquit de bonne heure l'habitude de pérorer bruyamment à propos de tout et sur tout. Au café Procope, il y avait la chambre des communes et la

chambre haute, comme en Angleterre ; ce fut dans la chambre des communes qu'il rencontra le poète La Louplière et qu'il fit connaissance avec lui. La Louptière était le plus indigent et le plus honnête des auteurs ; il se contentait, par jour, d'une tasse de café au lait dans laquelle il trempait un morceau de pain. Touché do sa détresse, Mercier lui proposa une fois à dîner ; à quoi le poète répondit humblement : — « Je vous remercie, Monsieur, j'ai dîné hier. »

Il connut aussi dans sa jeunesse le musicien Rameau : « Un grand homme sec et maigre , qui n'avait point de ventre et qui, comme il était courbé, se promenait toujours les mains derrière le dos pour faire son aplomb ; il avait un long nez, un menton aigu, des flûtes au lieu de jambes, la voix rauque et l'humeur difficile. » Il connut encore le neveu de Rameau, moitié abbé, moitié laïque, et qui vivait dans les cafés.

Par exemple, je ne sais pas ce qu'il fît à Chamfort, ou ce que Chamfort lui fit, mais l'auteur de Mustapha et Zéangir ne fut jamais de ses amis. Mercier le poursuivit partout de sa rancune et ne cessa de l'appeler l'académicien Champsec. Les inimitiés de Mercier étaient rares, mais elles étaient durables.

Souvent il se promenait avec l'abbé Maury, alors simple prestolet, qui n'avait pas de quoi dîner non plus et qui s'en consolait en parlant de son élévation

future : « Voyez-vous, disait-il à Mercier, j'entrerai à l'Académie française bien avant vous. » L'abbé Maury n'avait rien écrit encore, pas même un mauvais sermon, mais il avait un vrai talent de prédicateur et une grande audace d'antichambre.

Un jour on vint annoncer à Mercier qu'un de ses jeunes amis venait d'être atteint d'un accès de fièvre chaude, à la suite d'une chute de cheval, et conduit à l'Hôtel-Dieu. Mercier s'y transporta en toute hâte et aperçut, sur le lit indiqué, le satirique Gilbert, qui se tordait de douleur et ne cessait de répéter, en montrant son gosier ; La clé ! la clé ! Ce ne fut qu'après sa mort, et à l'ouverture du cadavre, que l'on comprit le sens de ces paroles attribuées à la folio. Gilbert, craignant qu'on ne lui enlevât certains papiers, avait avalé la clé de sa chambre, clé qui avait six pouces de longueur. Qu'on juge de ses tortures en pensant qu'il vécut trois ou quatre jours avec cette clé dans l'œsophage, sans que personne s'en doutât, fournissant ainsi aux annales de la chirurgie un fait extraordinaire et presque inconcevable. Gilbert, au dire de Mercier, se trouvait dans une certaine aisance au jour de ce trépas horrible.

Lorsqu'il connut bien Paris , hommes et choses , Sébastien Mercier songea à rassembler tout ce qu'il avait vu dans une vaste composition encyclopédique. Nul que lui ne pouvait mieux exécuter ce travail ; enfant de Paris , observateur pittoresque et puéril, œil curieux, plume ardente, il réunissait les conditions nécessaires pour intéresser et surtout pour surprendre. Déjà, dans V Essai sur l'art dramatique et dans VAn 2240, rêve s'il en fut jamais, il avait laissé entrevoir ce projet qu'il commença à réaliser en 1781, sous le titre de Tableau de Paris.

Tout le dix-huitième siècle est contenu dans le Tableau de Paris, surtout le dix-huitième siècle de la rue ; il y a de tout : des trétaux, des auberges à quatre sous, des réverbères, du guet, des greniers, de Bicêtre, des chiens tondus, enfin de tout ce qu'on ne voit pas ou de tout ce qui fait détourner la tête. 4ussi Mercier avait-il pour habitude de dire qu'il l'avait écrit avec ses jambes. Cela ne ressemble guère aux Lettres persanes, mais cela n'en vaut pas plus mal, et il était temps que le réalisme vînt à avoir sa part franche dans la littérature d'observation comme dans la littérature d'action. « Si en cherchant de tous côtés matière à mes crayons, j'ai

rencontré plus fréquemment dans les murailles de la capitale la misère hideuse que l'aisance honnête, le chagrin et l'inquiétude plutôt que la joie et la gaîté, jadis attribuées au peuple parisien, que l'on ne m'impute point cette couleur triste et dominante. Il a fallu que mon pinceau fut fidèle. Il enflammera peut-être d'un zèle nouveau les administrateurs modernes, et déterminera la généreuse compassion de quelques âmes actives et sublimes» Je n'ai jamais écrit une ligne que dans cette douce persuasion, et, si elle m'abandonnait, je n'écrirais plus. » Sans doute ce but était très-louable , et cependant la police crut devoir s'eh inquiéter après l'apparition des deux premiers volumes. Informé que plusieurs personnes étaient soupçonnées pour cet ouvrage et sur le point d'être poursuivies , Mercier alla trouver M. Lenoir et lui dit fièrement : — Ne cherchez plus l'auteur, c'est moi ! Il partit alors pour la Suisse où il se lia d'amitié avec le célèbre Lavater, qui se vanta (peut-être était-ce une douce raillerie) d'avoir deviné l'auteur du Tableau de Paris sur le seul examen de ses traits.

Mercier choisit Neufchâtel pour résidence , et y acheva cette originale encyclopédie, dont le nombre des volumes s'accrut bientôt jusqu'à douze. La publication n'en fut terminée qu'en 1788, un an avant l'explosion de la révolution française. Elle se répandit à une très-grande quantité d'exemplaires

et fut infiniment goûtée hors de France. C'est inouï ce qu'il y a de verve, d'ampleur, de variété, de savoir et d'esprit au fond de tout cela. Le dixhuitième siècle, qui, à l'heure où parut le Tableau de Paris, avait déjà sa provision de chefs-d'œuvre toute faite, s'entêta à repousser celui-ci (I).

Je ne saurais mieux donner une idée de l'enthousiasme soulevé en Allemagne par le Tableau de Paris qu'en extrayant d'un livre intitulé Menschliches Leben, etc., par C. F, Cramer, le morceau suivant qui s'élève jusqu'aux hauteurs du dithyrambe : « S'il arrivait que l'on rencontrât un ouvrage en douze volumes d'un Mercier latin, qui

(I) Citons : « Une émeute, à Paris, qui dégénérerait en sédition est devenue moralement impossible. La surveillance de la police , les régiments des gardes suisses et françaises casernes et tout prêts à marcher, les maréchaussées, répandues de toutes parts, sans compter un nombre immense d'hommes attachés aux intérêts de la cour, tout semble propre à réprimer à jamais l'apparence d'un soulèvement sérieux et à maintenir im calme qui devient d'autant plus assuré qu'il dure depuis longtemps. Si le Parisien , qui a des moments d'effervescence, se mutinait , on l'enfermerait bientôt dans la cage immense qu'il habite, on lui refuserait du grain , et , quand il n'y aurait plus rien dans la mangeoire, il serait bientôt réduit à demander pardon et miséricorde. » Plus tard , IMercier , qui manquait parfois de mémoire, a soutenu qu'il avait été le véritable prophète de la révolution.

nous peignît Tancienne Rome, avec ses mœurs locales, ses habitudes, ses folies, ses vices et ses vertus ; un ouvrage écrit avec l'esprit d'observation le plus réfléchie, démasquant avec le coup-d'œil le plus pénétrant mille préjugés en fait de littérature, de politique et de morale , un livre écrit enfin sous le regard de la sainte humanité ; si, je le répète, l'on trouvait un trésor semblable, pensez-vous bien quel sort l'attendrait en Europe, et , de proche en proche, dans les autres parties du monde ?... Quel sort? le plus brillant de tous ! La trompette de la Renommée en sonnerait pendant six mois ! Tous les docteurs de la terre accourraient, la poitrine haletante de plaisir, pour déchiffrer le manuscrit ; les Didot, les Unger, les Baskerville l'imprimeraient ; les Strange , les Wille l'enrichiraient de figures en taille-douce et de culs-de-lampe. Dans tous les pays vous en verriez naître des éditions de toute forme. Ces éditions seraient publiées avec une pompe qu'égaleraient à peine celle du catalogue d'Oxford, le nouveau testament Cophte de Woide et la description de la Turquie par d'Ohsson ! Bref, vous entendriez retentir dans les quatre coins de l'Europe un tel cri d'admiration , de joie et de surprise, que peut-être, pour quelque temps, les savants en oublieraient l'Iliade sanglante du chantre de l'Ionie et son Odyssée qui fourmille de tant d'erreurs géographiques ! . . . » Il est supposable que

Mercier fut satisfait d'un tel éloge, ou bien ce serait à désespérer de l'orgueil humain ; car jamais sym pathie plus effrénée n'accueillit un auteur, surtout un auteur français.

Dans cette période de sept années il ne s'occupa pas seulement du Tableau de Paris -, il fit encore paraître Mon Bonnet de Nuit, en quatre volumes , €t pour y faire suite. Mon Bonnet du Matin, en tout huit volumes de mélanges agréables à lire. Il continua également à augmenter la série de ses pièces de théâtre. Une d'entr'elles, qui met en évidence un caractère comique et fort bien saisi, est intitulée L'Homme de ma connaissance. Cet homm^ devient amoureux de toutes les femmes qu'il rencontre : d'abord épris d'une jeune veuve, il rend visite à la maîtresse de son meilleur ami et lui fait une déclaration; puis, c'est la soubrette qu'il veut emmener dans son château ; ensuite, il voit une dame de cinquante ans et se laisse captiver par son amabilité. Surpris à ses genoux, il reconnaît qu'il était le jouet de toutes ces femmes, lorsque, pour le consoler, on lui apporte un portrait. Le voilà sur-le-champ amoureux de l'ange qui y est représenté, et il se mettrait immédiatement à sa recherche si son ami ne lui apprenait en riant que ce portrait n'est autre que celui de la reine Cléopâtre.

Par ci , par là , les faiseurs d'épigrammes exerçaient leur malice contre Mercier, malice encore

inoffensive, car il n'avait pas alors mis au monde ces foudroyants paradoxes astronomiques qui devaient plus tard augmenter de moitié sa renommée et diminuer d'autant son mérite. Voici comment se terminait un petit dialogue composé à propos de son Indigent, un de ses drames les plus pathétiques :

IVIardi passé, j'eus un besoin urgent

De m'attendrir ; j'allai voir V Indigent.

J'y versai tant de larmes que ma nièce

En les voyant me crut devenu fou....

— Moi, j'ai pleuré ce jour-là tout mon saoul

Rien qu'en lisant l'affiche de la pièce.

On lui a attribué une comédie semi-égrillarde sur Charles II, roi d'Angleterre, composée à l'occasion d'une aventure scandaleuse arrivée au comte d'Artois en 1789, et dont il est fait mention dans les mémoires secrets du temps. Disons que cette pièce, si elle ne peut supporter la représentation, peut du moins être lue sans danger.

Lorsqu'arriva la Révolution, Mercier était , si je peux m'exprimer ainsi, un talent soi^rdemcni célèbre. Il avait une activité prodigieuse, une imagination inépuisable ; tous les jours il travaillait régulièrement jusqu'à deux heures du matin. C'était à cette époque un homme dans toute la force de l'âge, un peu gros, mais doué d'une physionomie des plus

expressives : l'œil ouvert et souriant, le nez mobile, la bouche serrée, fine et spirituelle, un grand air de franchise. Plus que ses pièces, disait-on, il avait eu des succès dans les coulisses de la Comédie- Française. Lorsque la politique vint détrôner la littérature, et que le peuple se fut improvisé dramaturge à son tour, Sébastien Mercier, comme tous les écrivains de France, se demanda ce qu'il allait devenir.

Un matin de l'an V, Mercier traversait le jardin du Palais-Royal , lorsque , devant un café , il se rencontra face à face avec un vieillard qui fredonnait une petite chanson, un vieillard cassé, maigrelet, vêtu d'un habit de tapisserie ample comme une maison. Il attachait sur Mercier deux yeux malins et curieux. Celui-ci cherchait dans sa mémoire ou il avait déjà vu cette figure, dont l'âge n'avait pas éteint l'effronterie. Tout-à-coup il crut se rappeler : — Le neveu de Rameau! s'écria-t-il. — Moi-même, Monsieur le dramaturge ; Rameau le fainéant, fil': de Rameau le violon et neveu de Rameau le compositeur. Mercier ne revenait pas de sa surprise. — Est-il possible ! disait-il , vous ici ! mais vous ne savez donc pas que tout le monde vous croit mort ?

Voyons, parlez vrai : êtes-vous bien sûr d'être encore vivant? Le neveu de Rameau sourit et murmura ; — Ai-jo jamais été bien sûr de quelque chose ? — Mais vous, Monsieur Mercier, qu'êtes-vous devenu depuis le temps où vous faisiez jouer de si beaux drames, que je n'ai jamais été voir ? Vous n'avez pas vieilli, vous, et je vous retrouve tel que je vous ai laissé, la tête toujours droite, le jarret toujours ferme. On voit bien que vous n'avez fait que prospérer. A chacun selon ses œuvres. — Ah ! mon pauvre Rameau ! il s'est passé terriblement de choses depuis que nous ne nous sommes parlé, et je peux dire que j'en ai vu de grises ou plutôt de rouges ! Je ne marche plus que sur des ruines. Bien m'en a pris de faire mon Tableau en douze volumes, car aujourd'hui le modèle est tellement effacé qu'il ressemble au portrait décoloré d'un aïeul relégué dans un galetas. — C'est vrai, Monsieur Mercier ; mais qu'avez-vous donc vu de si extraordinaire? — Hélas'! j'ai vu la Révolution française. Vous savez que je l'avais toujours prédite. [Ici Rameau sourit un peu.) J'ai éprouvé le sort de tous les prophètes, et si je suis débouta cette heure, c'est que le hasard s'en est mêlé. — Comme moi, soupira le neveu de Rameau ; mais ne serionsnous pas mieux à cette table de café ? Vous me raconterez vos misères et je vous ferai grâce des miennes. Et puis, voyez-vous, s'il faut que je vous

le dise en secret, il y a dix ans que je n'ai pris une bavaroise. — Ah ! Rameau ! Rameau ! je vous reconnais maintenant tout-à-fait.

Quand ils furent assis dans le café : — Etiez vous à la prise de la Bastille ? demanda Mercier. — Parbleu! j'étais dedans, répondit le musicien; grâce à M. de Saint-Florentin, qui m'y avait fait enfermer pour se débarrasser de mes demandes d'argent. — Eh bien ! donc, vous saurez que, peu de jours après la prise de la Bastille, enflammé comme tant d'autres de l'amour du bien public, je me fis journaliste et fondai les Annales patriotiques. Ah ! le beau journal ! quel feu ! quel style ! quelle logique ! C'était le soufflet de forge de nos armées naissantes. Je le rédigeais de moitié avec un charmant garçon nommé Carra, qui n'avait que le tort d'être trop timoré. Au bout de quelque temps, aidé de mon éditeur, il m'arracha la plume des doigts, sous prétexte que j'allais trop loin. Du reste, je ne lui en veux pas. Il est mort sur l'échafaud, et moi je suis arrivé tout droit à la Convention. — A la Convention ? — Oui ; Mercier le dramaturge est devenu Mercier le député, le député de Seineot-Oise. Mais alors, révolté des excès démagogiques que j'avais chaque jour sous les yeux , je rompis avec les Jacobins. Je m'étais trompé , je l'avouai ouvertement : j'avais pris la populace pour le peuple; cette affreuse populace, insatiable de

MERCIER. 7f

sang, et qui fit l'horrible commentaire de cette phrase de Montaigne : « La populace, par tous les pays, déchiqueté les cadavres, et s'en met jusqu'aux coudes. » Quand le mensonge était à la tribune et le crime dans le fauteuil, que Robespierre était le seul orateur qui eût le droit de se faire entendre, je me souviens qu'un jour il osa comparer aux Romains ses complices sanguinocrates. Alors, moi les apostrophant, je leur criai d(^ toutes mes forces : Non, vous n'êtes pas des Romains! La sonnette de CoIlotd'HerboiS;, furieuse, s'agitait sur ma tête. J'ajoutai : Vous êtes l'ignorance personnifiée !

A son tour le neveu de Rameau leva les yeux sur Mercier comme pour s'assurer qu'il avait bien réellement encore la tête sur les épaules. Celui-ci continua : — Une autre fois , pendant que l'on débattait la proposition de ne pas traiter avec l'ennemi tant que celui-ci occuperait le territoire français , je m'écriai : Avez-vous donc fait un pacte avec la victoire ? Bazire me répondit : — Nous en avons fait un avec la mort ! Tel était l'exécrable langage des scélérats coiffés de laine. Je les ai vus tous ces meneurs de peuple, tous ces remueurs de systèmes extravagants. J'ai vu Poultier, moine, joueur de gobelets, stentor de spectacles forains, acteur chez le Grimacier, puis enfin, pour couronner tant de gloire, représentant du peuple. J'ai vu Henriot le

domestique, Hébert l'escroc , Sergent-agate; Jacob Dupont , qui se vanta publiquement à la tribune d'être un athée, et qui demanda à installer une chaire d'athéisme sur la place de la Révolution. J'ai entendu David, peintre du roi et barbouilleur de la République, crier à tue-tête : — Tirez , tirez à mitraille sur tous les artistes, vous êtes sûr de ne tuer aucua patriote parmi ces gens-là ! Que n'ai-je pas vu enfin et que n'ai-je pas entendu ? Toutes les grandes scènes historiques m'ont trouvé au premier rang des spectateurs. Que de visions flamboyantes et sinistres ont passé devant mes yeux ! Une, entre autres, dont je me souviendrai toujours ! C'était le lendemain des massacres de Septembre ; je descendais à pas lents la rue Saint-Jacques , immobile d'étonnement et d'horreur, surpris de voir les cieux, les éléments, la (;ité et les humains tous également muets. Déjà deux charrettes pleines de corps morts avaient passé près de moi : un conducteur tranquille les menait, en plein soleil et à moitié ensevelis dans leurs vêtements noirs et ensanglantés, aux plus profondes carrières de la plaine de Montrouge que j'habitais alors. Une troisième voiture s'avance... Un pied dressé en l'air sortait d'une pile de cadavres ; à cet aspect , je fus terrassé de vénération : ce pied rayonnait d'immortalité ! H était déjà céleste ! Je le vois encore , ce pied , il portait un signe de majesté que l'œil des bourreaux

ne pouvait apercevoir ; je le reconnaîtrai au grand jour du jugement dernier, lorsque l'Eternel , assis sur ses tonnerres, jugera les rois et les septembriseurs !

Mercier, comme toujours, s'échauffait aux lueurs de son éloquence. L'insouciant musicien l'écoutait on savourant sa bavaroise.

— J'étais de la fameuse séance qui détermina le sort de Louis XVI et qui dura soixante-douze heures. Vous vous représentez sans doute dans cette salle le recueillement, le silence, une sorte d'effroi religieux. Point du tout. Le fond de la salle était transformé en loge 011 des dames, dans le plus charmant négligé, mangeaient des glaces, des oranges, buvaient des liqueurs. On allait les saluer, on revenait. Les Iiuissiers, du côté de la Montagne, faisaient le rôle des ouvreuses de loges à l'Opéra : on les voyait ouvrir à chaque instant les portes des tribunes do réserve et y conduire galamment les maîtresses du duc d'Orléans-Egalité , caparaçonnées de rubans tricolores. L'ennui, l'impatience, la fatigue se caractérisaient sur presque tous les visages. C'était à qui dirait : Mon tour approche-t-il? On appela je ne sais quel député malade ou convalescent ; il vint affublé de son bonnet de nuit et de sa robe de chambre ; cette espèce de fantôme fit rire l'assemblée. Passaient à cette tribune des visages rendus plus sombres par de pâles clartés, et qui, d'une voix lente et sépul-

craie, ne disaient que ce mot : la mort! Toutes ces physionomies qui se succédaient, tous ces tons, ces gammes différentes ; tel député, calculant s'il aurait le temps de manger ayant d'émettre son opinion, tel autre qui tombait de sommeil et qu'on réveillait pour prononcer; Manuel, secrétaire, escamotant quelques suffrages en faveur du malheureux roi , et sur le point d'être mis à mort dans les corridors pour prix de son infldélité : voilà ce que j'ai vu, voilà le spectacle auquel, navré de douleur, j'ai assisté, et à la peinture duquel l'histoire ne saura jamais atteindre. — Comment votâtes - vous ? demanda le neveu de Rameau. — Je me prononçai pour la détention perpétuelle, ce qui était un des moyens les plus probables de sauver cet infortuné monarque. Mais tout fut inutile. J'ai vu le fils de saint Louis bousculé par quatre valets de bourreau, déshabillé de force, garrotté à une planche et recevant si mal le coup de la guillotine , qu'il n'eut pas le col mais l'occiput et la mâchoire horriblement coupés. Son sang coule, et les cris de joie de quatrevingts mille hommes armés ont frappé les airs ; son sang coule, et c'est à qui y trempera le bout de son doigt, une plume, un morceau de papier ; l'un le goûte et dit : Il est b salé! Autour du cadavre royal, on crie des gâteaux et des petits pâtés. Oh ! l'avenir refusera de croire à tant de hontes ! L'auteur du Tableau de Paris s'essuya le front et

resta muet pendant quelques minutes , oppressé par ses souvenirs.

— Hélas! reprit-il, que j'en ai vu mourir des plus dignes et des plus grands ! Une heure avant sa fuite, je serrai la main à Condorcel, en lui remettant un itinéraire pour le comté de Neufchâtel, au moyen duquel il pouvait éviter Besançon, Pontarlier et passer le Doubs. Mais il n'en profita guère. Arrêté à Clamart, il fut jeté dans un cachot infect, où, au bout de trois jours, oublié par son geôlier, on le trouva mort de faim. Lavoisier m'écrivit deux lignes avant de monter en charrette. Autour de moi, poètes, savants, jeunes filles sont tombés sans que j'aie pu leur tendre un bras secourable. Enfin, un jour, je crus que le ciel allait m'appeler sur le trône rouge dont il semblait, depuis quelque temps, avoir fait le marchepied de ses élus. Après la journée du 31 mai, je signai une protestation contre les décrets arrachés par la violence à la Convention, et je fus un des soixante-treize membres mis en arrestation (1). Pendant quelque temps, nous flottâmes ainsi entre la vie et la mort, disant chaque jour : Allons, c'est sans doute pour demain, encore une nuit à dormir !

(1) Mercier (Sébastien). L. A. S. à sa femme, une pleine pagje in-8°. Dans cette lettre écrite pendant sa détention il demande des livres et deux de ses pièces de théâtre : La Maison de Socratc et Le Vieillard et ses trois filles. — (Bulletin de Charavay, n» 34. )

Mais il y a une justice là-haut, et cette justice ne dédaigna pas de se manifester pour nous. Vous souriez, mon cher Rameau. Toutefois est-il qu'après la chute de Robespierre, nous fûmes réintégrés comme en triomphe au sein de l'Assemblée. Voilà toute mon histoire. Il y en a de plus tristes, il y en a de plus gaies. Mais aussi pourquoi m'étais-je avisé de prédire la Révolution ? Enfin;, au mois de septembre 1795, je passai au conseil des Cinq- Cents, créé par la constitution directoriale. Vous voyez où m'a conduit le drame ! Encore m'estimerais-je trop heureux , malgré mes traverses politiques et littéraires , si les sympathies des honnêtes gens m'étaient acquises en compensation des sifflets des mauvais jugeurs !

Le neveu de Rameau l'avait écouté en silence, sa bavaroise allait être finie. Tout-à-coup Mercier, tirant sa montre hors de son gousset : — Onze heures ! s'écria-t-il. — Oii allez-vous? — A la loterie générale de France. — Bah ! — Oui , murmura Mercier, d'un air moitié embarrassé, moitié souriant ; je viens d'en être nommé contrôleur général.

— Quoi ! après en avoir autrefois si vivement combattu le rétablissement dans votre Tableau do Paris?

— Et depuis quand n'est-il plus permis de vivre aux dépens de l'ennemi? répondit notre dramaturge avec une certaine emphase comique.

Tous deux se levèrent. La musicien regrettait de

quitter un endroit oii il se trouvait si bien. — A votre tour, lui demanda Sébastien Mercier, où allezvous ? — Ma foi ! dit le neveu de Rameau , il n'y a guère plus rien à faire pour moi dans ce monde nouveau ; et puis , vous m'avez effrayé avec votre Révolution ; je crains qu'elle ne recommence un jour ou l'autre. Adieu, je m'en vais mourir !

Peu de temps après cet entretien, Mercier livra au public le Nouveau Paris. Cet ouvrage, tant calomnié des biographes qui ne l'ont pas lu, qualifié par eux d'œuvre du cynisme et du sans-culottisme, est peut-être la production la plus admirable, la plus curieuse, la plus énergique qui soit sortie de sa plume , celle qui réunit le mieux ses qualités d'écrivain et qui accuse au degré le plus éminent la force nerveuse de sa pensée, plus jeune qu'au premier jour. Tel chapitre semble avoir été tracé avec le pinceau noir de Ribera ; tel autre (celui par exemple de la description du Palais-Royal) rappelle les colères radieuses de Rubens. C'est un vaste et turbulent tableau de la Révolution, oîi l'on a déjà beaucoup pris, oîi l'on prendra davantage encore. En composant le Nouveau Paris, Mercier n'avait

pas la prétention de se faire l'historien d'une époque si prodigieuse. « Pour peindre tant de contrastes, écrit-il dans son avant propos, il faudrait un historien comme Tacite ou un poète comme Shakespeare. S'il apparaissait de mon vivant, ce Tacite, ce Shakespeare, je lui dirais : Fais ton idiome, car tu as à peindre ce qui ne s'est jamais vu , l'homme touchant dans le même moment les extrêmes, les deux termes de la férocité et de la grandeur humaines. Si, en traçant tant de scènes barbares, ton style est féroce, il n'en sera que plus vrai, que plus pittoresque ; secoue le joug de la syntaxe, s'il le faut ; oblige-nous à te traduire ; impose-nous non le plaisir, mais la peine de te lire. » En conséquence, ce n'est qu'à l'état de notes, d'ébauches, d'improvisation que nous est parvenu le Nouveau Paris; mais tel qu'il est, je le répète, c'est le livre le plus précieux et le plus fidèle qui nous ait été transmis par le Directoire, en dépit de quelques contradictions politiques.

En 1801, Mercier publia sa Néologie ou Vocabulaire de mots nouveaux ou à renouveler, ouvrage qui appartenait de droit à l'indépendance absolue de ses idées, et qui fit jeter les hauts cris à la secte des académiciens, les étouffeurs , comme il les appelle. La préface de ce livre, écrite avec un ■emportement vraiment très-beau , remue d'excellentes idées au milieu de quelques folies sur lesquelles

il faut fermer les yeux avec indulgence. « C'est la serpe académique, instrument de dommages, qui a fait tomber nos antiques richesses ; et moi, j'ai dit à tel mot enseveli : Lève-toi et marche ! Quand Corneille s'est présenté à l'Académie avec son mot invaincu, on l'a mis à la porte. Mais moi, qui sais comment on doit traiter la sottise et la pédanterie, je marche avec une phalange de trois mille mots, infanterie, cavalerie, hussards. S'il y a beaucoup <3e morts et de blessés dans le combat, eh bien ! j'ai une autre armée en réserve, je marche une seconde fois, car je brûle de culbuter tous ces corps académiques , qui n'ont servi qu'à rétrécir l'esprit de l'homme. >/ Tels sont les termes vivaces dont il se sert ; ses phrases pétillent comme une poignée de sarments dans un brasier. Un peu plus loin, il ajoute : « Pour prix de mes intentions libérales et d'un assez long travail, on me prodiguera ces injures qui m'ont toujours trouvé calme et indifférent. Je serai un barbare. Mais il y a vingt-cinq ans que j'ai mis sous les pieds louanges et critiques, éloges et satires, non par orgueil, mais pour être plus libre dans ma manière de voir et d'écrire. Je donne, c'est au public à recevoir. Je le dispense de toute reconnaissance ; mais qu'il apprenne une bonne fois de ma bouche que je me regarde comme son instituteur, et non point comme son esclave ! » Tout cela est entraînant comme facture , on ne peut se dis-

penser d'en convenir. Il y a comme une réminiscence de la fameuse apostrophe d'Euripide aux Athéniens, un jour que ceux-ci s'obstinaient à demander qu'il retranchât d'une de ses pièces certain passage : — Apprenez, leur dit Euripide en s'avançant sur le bord du théâtre, que je ne compose point mes ouvrages afin d'apprendre de vous, mais afin de vous enseigner.

La Néologie est un des ouvrages qui ont été le plus reprochés à Mercier, pour le grand nombre et pour l'énormité des paradoxes qu'elle renferme. Je suis tenté de croire effectivement que, tout en exaltant son cerveau , la Révolution en avait dérangé quelques fibres ; car ce n'est pas seulement, comme jadis, les littérateurs qu'il attaque et qu'il fronde, ce sont les philosophes, les savants, les astronomes ; c'est Copernic, dont il déclare le système impossible ; c'est Locke et Condillac, qu'il surnomme les idéologues ; c'est Newton l'absurde, qu'il se vante d'avoir anéanti. Selon lui, la terre est ronde et plate, et autour d'elle le soleil tourne comme un cheval de manège. On ferait une immense et joyeuse collection de ses hérésies en toute matière, même en matière d'art. Selon lui, les peintres, les sculpteurs et les graveurs ne sont bons qu'à être jetés à la rivière ; il appelle les statues des poupées de marbre, et il voudrait supprimer jusqu'au nom des Raphël, des Corrège, des Titien, dont les œuvres, dit-il, ont été

si pernicieuses pour les mœurs. « Un amateur de l'antiquité frémit en lisant : « que les Arabes démolissent le temple de Jupiter-Sérapis, et qu'ils fendent des tronçons de colonnes pour on faire des meules de moulin. Un philosophe aimera mieux la meule de moulin que la colonne, et il trouvera fort indifférent que ces débris restent debout ou soient séparés. »

Ceci est le mauvais côté du talent de Sébastien Mercier. Il ne s'en est jamais relevé dans l'opinion de quelques rigoristes.

A bout de paradoxes, il alla jusqu'à s'en prendre au rossignol, et dans une page ou deux le voilà qui se met sérieusement à démolir la réputation musicale de cet oiseau : « D'où vient, dit-il, cette espèce d'opiniâtreté à louer le chant du rossignol, à le prôner le premier des chantres des bois? Qu'une oreille impartiale l'écoute avec attention , qu'elle entende ses sons souvent aigus, sans variété, sans modulation, sans nuances, et elle éprouvera une sensation désagréable. Que peut-on comparer au clappement dur et déchirant que l'oiseau tant vanté fait entendre au milieu ou à la tin de son chant imphrasé? Je souffre quand je réfléchis aux efforts des muscles de son gosier. » Pauvre rossignol ! le voilà bien loti, en vérité ! Se relevera-t-il jamais de pareils coups ?

En revanche, si Mercier dénigre le rossignol, il

'S'i MERCIER.

s'empresse de réhabiliter la grenouille, et il se pâme d'aise à ses coassements. Quel charme ! quelle douceur ! quelle poésie agreste et mélancolique ! Il n'y a réellement que la grenouille au monde !

Ces excentricités, — pour lesquelles le mot n'avait pas encore été adopté, — n'empêchèrent pas l'auteur du Tableau de Paris de faire partie de l'Institut et d'être nommé, après sa sortie du Conseil des Cinq-Cents, professeur d'histoire à l'École Centrale. Il faut le dire aussi : Mercier était généralement aimé et estimé ; son bonheur était de rendre service, et il le faisait avec une délicatesse, un empressement qui lui gagnaient tous les cœurs. Jamais il ne connut l'envie, et ce fut un des premiers qui signalèrent Chateaubriand à l'attention du public (1).

On a paru lui reprocher ses liaisons avec Rétif do

(I ) « Atala porte le caractère d'un écrivain fait pour imposer silence à la tourbe des niais critiques dont notre sol abonde. J'aime le style A'' Atala, parce que j'aime le style qui, indigné des obstacles qu'il rencontre, élance, pour les franchir, ses phrases audacieuses, offre à l'esprit étonné des merveilles nées du sein même des obstacles. Allumez-vous au milieu de nous, volcans des arts!... » [Néologie, xlix.)

la Bretonne et Dorat-Cubières, et l'on a dit qu'à eux trois ils formaient le triumvirat du mauvais goût. En ce qui concerne ce dernier, je n'en fais pas un cas extraordinaire; mais, pour Rétif de la Bretonne, c'est autre chose : je comprends les affinités qui devaient unir l'auteur du Tableau de Paris à l'auteur des Contemporaines ; il y a une parenté incontestable dans leur talent et surtout dans la forme de leur talent. Tous deux sont bien les annonciateurs d'une révolution politique et littéraire, et tous deux devaient se rencontrer. Voici du reste Fhistoriquo de leur intimité. Sans connaître Rétif de la Bretonne autrement que par ses romans , Mercier, emporté par ce caractère généreux qui le portait à jouir des productions d'autrui, consacra un chapitre du Tableau au Paysan ijervcrti et à son auteur. Le pauvre Rétif , qui n'était pas accoutumé à pareille aubaine , lui écrivit une lettre toute surprise et qui dut bien faire sourire Mercier. « Pourquoi êtes-vous juste? lui demandait-il dans cette lettre. — Parce que j'ai une conscience , répondit Mercier, parce que je vous ai lu et que je sais lire. Mes confrères ne savent pas tous lire , ils lisent en auteurs ; moi je lis en qualité d'être sensible et qui demande à être remué. Vous m'avez donné des idées que je n'aurais pas eues sans vous : voilà le fondement de mon estime, et de là à l'aveu public, il n'y a qu'un pas. »

Rétif de la Bretonne et Sébastien Mercier avaient été pétri du môme limon littéraire ; il suffit de lire une page de l'un et de l'autre pour en être convaincu.

Si Rétif de la Bretonne fut un Diogène, Mercier fut un Erostratc. Il pénétra, au grand jour, la torche à la main, dans ce que nous appelons notre Temple de mémoire; il renversa les bustes couronnés, gratta les inscriptions, jeta au feu les livres sacrés. On fut stupéfait de cet acte téméraire, mais comme les crimes de lèze-talent n'ont pas de juridiction, notre tueur de poètes demeura impuni. « Je le ferais encore ! » s'écriait-il après son forfait, impassible comme Polyeucte. L'impression était obtenue, le coup avait porté ; Mercier n'en demandait pas davantage pour le moment. Le chêne classique avait reçu sa première entaille ; d'autres devaient venir plus tard qui chercheraient à l'abattre (1).

Sébastien Mercier laissa donc son siècle lever les épaules. Il avait une confiance imperturbable dans la postérité ; il ajournait ses lecteurs et donnait rendez-vous à sa gloire dans le siècle suivant. « La génération actuelle n'est pour moi qu'un parterre qui doit se renouveler demain » avait-il habitude

( ] ) Mercier écrivait , le 1 8 août \ 806 , à M. Joseph Pain : <( Fais comme tu voudras. On a été chercher les règles dans Part, tandis qu'elles sont hors de l'art. »

MERCIEU. 85

de dire. Hélas ! voilà cinquante ans qu'il écrivait ces paroles, le parterre s'est renouvelé; seule, la gloire a manqué au rendez-vous.

Après les premiers balbutiements de son génie, il rompit hardiment avec la tradition et se créa une langue à laquelle on ne peut refuser ni la franchise, ni la couleur, ni la souplesse. Il n'écrivait pas toujours en pur français, mais cela lui était égal, il n'a jamais aspiré qu'à se faire comprendre. Bien qu'il eût la grammaire infuse, il semblait prendre à tâche de l'oublier; on eût dit un écolier hargneux, devenu savant malgré lui, et se vengeant sur la science des coups de férule qu'elle lui a valus.

Il est principalement l'homme de l'inspiration, de l'exaltation : il n'écrit jamais une ligne à froid. Sa fougae se trahit dans les sujets les plus abstraits en apparence, il dramatise tout ce qu'il touche. « J'aime à faire vite et surtout j'aime à faire seul, car pour qu'un ouvrage ait une physionomie , il faut qu'il soit empreint d'une volonté une et despotique. »

Ce qui a manqué à Mercier, ce sont des juges, des juges consciencieux, impartiaux. Son mérite, ses efforts, sont longtemps demeurés inappréciés et indéfinis. La meilleure formule de son talent, c'est lui qui l'a donnée ; car il avait pour coutume de se payer de ses propres mains, afin d'éviter l'ingratitude. Voici donc ce qu'il disait de lui-môme, dans une conversation particulière retenue par M. Dolort

et rendue dans ses Voyages autour de Paris : « Greuze et moi, nous sommes deux grands peintres : du moins Greuze me reconnaissait pour toi. Nous nous connaissions depuis longtemps ; il a mis le drame dans la peinture, et moi la peinture dans le drame. Greuze, qui m'aimait, voulut me céder son logement à la galerie du Louvre, parce qu'il n'avait point de soleil ; et moi, je n'ai pas besoin de soleil pour écrire, car j'ai écrit dans les cachots. Tous les peintres ne font rien sans le soleil, et nous, écrivains, nous faisons tout sans le soleil, même quand Louis XIV et lui ne faisaient qu'un. Greuze me reconnaissait pour son frère. Indépendamment de mes pièces de théâtre, qui sont des peintures morales, j'ai fait le plus large tableau qui soit dans le monde entier. »

A ces traits nous ajouterons que, de même qu'à Greuze, la gaîté lui a manqué presque complètement. C'est un des reproches littéraires les plus importants qui puissent lui être faits. Il n'avait pas le rire, et il ne l'aimait pas chez les autres. Il intéressait, il charmait quelquefois, mais il n'était pas joyeux. <•' Il n'y a que les caractères extravagants qui fassent rire, écrivait-il ; il est un sourire fm qui vaut bien mieux et qui naît, celui-là, lorsque l'auteur est naïf, vrai, et qu'il répète l'accent de la nature. Le rire du sage se voit et ne s'entend pas, dit Salomon. Les sensations mixtes sont les plus

agréables de toutes ; elles apportent à l'âme une sensation nouvelle et plus délicieuse. » Nous nous permettrons de n'être pas entièrement de l'avis de Mercier à ce sujet, et de placer les sensations franches , — non pas extrêmes , — tout-à-fait au-dessus de ce qu'il appelle les sensations mixtes, de la même façon que je place Molière au-dessus d'Andrieux, et M. de Pourceaugnac au-dessus des Etourdis.

Les quelques citations qui ont trouvé place dans cet article ont dû suffire pour faire connaître les principaux caractères de la prose de Mercier. En outre du nerf, il avait quelquefois aussi la grâce, et même le tour élégant. Connaissez-vous rien de plus ingénieux que cette vérité : « L'honneur d'une fille est à elle, elle y regarde à deux fois; l'honneur d'une femme est à son mari, elle y regarde moins. » L'œuvre de Mercier pullule de traits semblables , et M. Victor Hugo lui a emprunté un de ses mots les plus spirituels : « Je vis par curiosité, » devenu maintenant un des hémistiches applaudis de Marion Delorme.

Cet homme, avec ses amis si plein de douceur et d'amabilité, devenait intraitable avec ses ennemis. Sa rancune contre La Harpe, Morellet et plusieurs autres, lui tint jusqu'au tombeau. Il avait ses principes à cet égard. « Quand nous avons déjà à combattre le superbe et dédaigneux public, disail-il, il est

fiicheux que la guerre se soit établie entre les gens de lettres. S'ils avaient su faire le faisceau , ils seraient les maîtres du monde. Mais la guerre existe, il n'y a que le lâche qui recule devant un adversaire quelconque. Les armes dont nous nous servons ne font point couler le sang ; mais quand l'agresseur est blessé jusqu'au vif, qu'il est châtié dans son impertinence, le cri de douleur qu'il jette satisfait l'homme de bien , parce . que justice est faite et que l'impunité en ce genre ne ferait que doubler l'insolence du sot et du méchant. Il est inutile d'être bon, modéré, au milieu de gens chez lesquels existe une certaine dose de perversité acquise, qui met le comble à leur perversité naturelle. »

Nous l'avons déjà dit, il eut beaucoup à lutter pour faire représenter ses drames ; les comédiens étaient alors ce qu'ils sont toujours (I), et une lourde, longue et plate tragédie telle que les Chérusques, de Bauvin, ou VOrphanis, de Blin de Sain-

(I) Porlcz-leur une pièce d'un genre neuf, ils chercheront dans hnir mémoire, et ne trouvant aucune ressemhlance avec k's pièces déjà données, ils soutiendront que l'ouvrage ne vaut rien. Il leur faut des points d'appui, et plus la pièce qu'on leur présentera sera calquée sur celles qu'ils connaissent , meilleure elle sera à leurs ycnx.

{^Essai sur l'Art dramatique, page 570.)

more, faisait bien mieux leur afïaire que tous les drames ensemble de Sébastien Mercier. Chacun de ses succès fut donc une conquête, et au bas du Nouveau Doyen de Killerine, on trouve ces mots imprimés : A l'Envie, chez tous les libraires du royaume.

Cependant le théâtre de Mercier a souvent été mis à contribution, môme du vivant de l'auteur. Patrat a refait, changé et corrigé {sic) Le Déserteur. Plus tard, ce fut au tour de La Brouette du Vinaigrier, dont Brazier jugea opportun de faire un vaudeville en un acte. Charles II, roi d'Angleterre, a fourni à M. Alexandre Duval l'idée de La Jeunesse de Henri Y. Deux drames , La Destruction de La Ligue ou La réduction de Paris, et Philippe II, roi d'Espagne, ont servi de modèle à M. Vitet pour sa trilogie du règne de Henri III. Enfin, M. Casimir Delavigne n'a pas dédaigné de prendre deux ou trois scènes à La Mort de Louis XI, que l'on a réimprimée en 1827 pour constater ces emprunts.

Il ne faut pas croire toutefois, d'après cela, que Mercier ait dit le dernier mot du drame et résumé en lui la poétique du théâtre. Ses pièces sont loin d'être irréprochables, et le praticien, trompé dans ses efforts, reste souvent au-dessous du théoricien. Quelques-uns de ses essais se rapprochent plutôt de la tragédie bourgeoise que du drame proprement dit ; la boursoufflure s'insinue entre deux scènes

d'intérieur domestique, et à do certaines tirades il ne manque parfois que la rime , grelot d'or tant conspué par lui. C'est toujours, comme on voit, la vieille histoire de l'athée qui blasphème en disant : 0 mon Dieu! L'exclamation, dont il a le tort d'abuser, emprunte sous sa plume des formes impossibles, telles que : « Arrête, ô le plus généreux d'entre les mortels! » et toute cette phraséologie ambitieuse, ridicule, puisée aux sources les plus troubles de Jean-Jacques.

Un des amis de Mercier étant allé le voir, rue Jacob, où il demeurait, a dépeint son intérieur dans les termes suivants : « Je le trouvai dans sou cabinet, entouré d'un gros tas de livres jetés sans ordre sur le plancher; je fus contraint d'enjamber pour arriver au fauteuil qu'il me destinait. Trois petites fdles, que j'ai vues belles femmes quinze ans plus tard, exerçaient librement sa patience philosophique , en frappant comme des lutins sur les carreaux de vitre d'un cabinet, où je pouvais croire qu'il les tenait momentanément renfermées, afin de sentir les douceurs de la tranquillité durant notre entretien. Un jour que l'un des verres était remplacé par une feuille de papier, on aperçut deux ou trois petits bras, qui l'avaient crevée, faire divers mouvements dont Mercier ne montrait pas une joie trop paternelle. » Il paraît, du moins à cette époque, que son union était boiteuse au point de vue de la loi,

ce qui m'a toujours étonné, eu égard à la haute moralité dont sont empreints tous ses drames.

Ses amusements étaient simples. Sous le Directoire , il se rendait tous les soirs au jardin du Wauxhall , près de la maison de Voltaire. Tandis que l'on dansait ou que l'on buvait, lui se tenait à l'écart dans un coin, ou bien il se promenait la tête baissée, plongé dans ses rêveries. Mercier avait alors soixante ans, et de beaux cheveux de neige sous son chapeau incliné. Ce fut au Wauxhall d'été que M. Salbigoton-Quesné , homme de lettres normand, lui fut présenté pour la première fois. M. Quesné rapporte ainsi cette entrevue : « — Vous faites sans doutes des vers, me dit Mercier, car c'est ordinairement par la poésie que commencent la plupart des jeunes gens. — Non, lui répondis-je.

— Vous travaillez donc à des romans? — J'en ai composé trois, dont deux sont imprimés. — Avezvous lu mon Tableau de Paris ? — Je n'en connais que trois ou quatre tomes. — Lisez-le tout entier, c'est un bon ouvrage. — J'ai lu avec plaisir votre Jezennemours. — C'est une production échappée à ma jeunesse. — Oserai-je vous demander si quelque travail littéraire est maintenant l'objet de vos soins ?

— Non, je n'ai point de sujets, et les bons s'inspirent. »

Ce fut son terme .

Le même monsieur étant allé lui rendre visite

quelque temps après, pour lui soumettre un éloge de Pascal , raconte le trait suivant : « Je commençai ma lecture , dont le sujet me parut l'intéresser vivement par l'attention qu'il me prêta, surtout au moment où Pascal, revenant un matin de Saint- Sulpice, rencontre une très-belle paysanne qui lui demande des secours. Au mouvement de tête de Mercier, je ne pus retenir un sourire, ayant la veille appris d'une jolie femme qu'il avait longtemps suivi ses pas , alors qu'elle prenait un malin plaisir à prolonger cette poursuite. »

Il aimait la table. Il avait été à l'école de Grimod de la Reynière, dont il était un des commensaux les plus assidus. En face des viandes en or fumant, des flacons de cristal enflammé, dessurtouts splendides, au milieu des hommes et des femmes de condition, Mercier sentait se délier sa langue et s'élever son esprit. On le recherchait pour ses folies sérieuses et pour la chaleur avec laquelle il les débitait ; car alors, pour nous servir d'un de ses néologismes, son feu était prompt, vif, bien soutenu, il giraxdolait.

Il avait une manière de parler, à lui, surtout dans les derniers temps : il prononçait un peu plus du côté gauche de la bouche que du côté droit ; on aurait dit qu'il avait entre ses dents la pratique des gens qui font parler Polichinelle. Néanmoins, il était entraînant , et il séduisait d'autant plus que sa belle physionomie et son regard fin s'animaient.

MERCIER. 9.'î

On a raconté qu'il avait un secrétaire fort original, lequel lui buvait son vin et imitait sa voix de manière à tromper tout le monde. Ce secrétaire, arrivé plus tard, comme Mercier, à la Convention, n'avait d'autre plaisir que de se signaler par des interruptions saugrenues, que l'impassible Moniteur, trompé par l'accent, attribuait le lendemain à l'auteur du Tableau de Paris.

Nodier, qui l'a connu un peu, en parle ainsi dans SCS Souxenirs de l'Empire : « Mercier, plus original encore dans son langage que dans son style. Qui n'a pas vu Mercier, avec son chapeau d'un noir équivoque et fatigué, son habit gris de perle un peu étriqué, sa longue veste antique, chamarrée d'une broderie aux paillettes ternies, relevées de quelques j)otits grains de verroterie de couleur, son jabot d'une semaine , largement saupoudré de tabac d'Espagne, et son lorgnon en sautoir ? »

La langue de Mercier était un peu prompte à la censure et elle faillit parfois lui jouer de mauvais tours, un, entre autres, que les Mémoires de Fleury racontent trop bien pour que nous soyons tenté de leur substituer une autre version :

« Mandé d'un style assez impératif chez M. le duc de Rovigo, il crut cette fois qu'il fallait se préparer à soutenir un rude assaut ; il s'arrangea ce jour-là de pied en cap : bel habit tabac d'Espagne, à larges boutons ; manchettes faisant la roue ; bien poudré,

superbe queue, abajoues à l'oiseau-royal, et pour couvre-chef un chapeau à trois larges cornes dont la forme n'avait pas varié depuis 1781 . Ce fut ainsi soigné qu'il se présenta au ministre de la police.

» — Ah ! vous voilà ! C'est donc vous, Monsieur?

» — Sébastien Mercier, le premier livrier de France.

» — Et grand causeur aussi. Vous dites de belleschoses, Monsieur !

» M. de Rovigo accompagna cette phrase d'un rapport circonstancié qu'il mit sous les yeux le l'exconventionnel.

» — Eh bien ! qu'en dites-vous ?

» — Que vous êtes parfaitement instruit ; on ne vous vole pas votre argent.

» — Ce rapport est un de vos moindres méfaits : vous vous donnez bien d'autres libertés à l'égard de l'Empereur !

» — Oh ! seulement comme confrère de l'Institut. Entre académiciens on se passe l'épigramme.

» — Est-ce pour attaquer l'académicien que vous appelez Sa Majesté Impériale V homme-sabre ?

» — On vous a trompé : j'ai nommé Sa Majesté Impériale sabre organisé. C'est bien différent (1) !

» — Monsieur ! Monsieur ! vous cassez les vitres !

(1) Il avait fait plus : décoré par l'empereur, il lui avait renvoyé la croix.

s'écria M. de Rovigo, devenu cette fois furieux.

» — Monsieur ! Monsieur ! répondit Mercier en se levant et prenant le diapason donné , pourquoi diantre avez-vous des vitres?

>> A ce mot, et surtout à la façon à le dire, le duc ne se contient plus ; il court de long en large dans son bureau. Mercier, à qui ce mouvement agace les nerfs, en fait autant. Tous deux vont, viennent, so croisent, se regardent, l'un avec courroux, l'autre avec bravade. Enfin, chez M. Savary, les habitudes du camp l'emportent, il avance vers Mercier, qui continuait ses allées et venues, il le prend par une

basque de l'habit et lui crie : — Je vous ferai f à

Bicêtre !

» A cette menace, réciprocité de fureur du côté de Mercier : il accroche à son tour le duc par un pan de son frac, et enflant la voix :

» — Mercier à Bicêtre ! . . . Vous ? Apprenez que je porte un nom européen, et qu'on ne m'escamote pas incognito. A Bicêtre ! . . . Je vous en défie ! !

» Il s'éloigne jusqu'à la porte, place fièrement et un peu sur l'oreille gaucho son superbe chapeau à trois cornes, revient avec dignité, mesure héroïquement ses pas, et, cambrant sa taille :

» — Je vous en défie ! ! !

» Le ministre resta pétrifié ; il laissa sortir l'audacieux auteur, et il n'en fut que cela. »

Les dernières années de Sébastien Mercier s'écou-

lurent sans lui faire perdre rien de son étonnante verdeur et de sa grande activité. Impénitent jusqu'au lit de mort, il lançait encore ses foudres contre Boileau, les peintres, et Descartes, Son paradoxe d'adieu fut celui-ci. La municipalité de Cambrai ayant exhumé les restes de Fénélon, avait organisé une souscription pour élever un monument à l'illustre prélat et y déposer ses cendres. Mercier , alors âgé de près de soixante-dix ans , trouva dans cette circonstance l'occasion de se signaler, et il écrivit la lettre singulière que nous reproduisons : « Louis-Sébastien Mercier, membre de l'Institut national, au maire et aux habitants de Cambrai.

» Avoir découvert le crâne ou la ci-devant calotte noire ou rouge de Fénélon, c'est absolument la même chose, car ce n'est point ce crâne, pas plus que la calotte, qui a enfanté les bons et excellents ouvrages de l'Archi-Pontife.

» Laissez la dépouille des morts oîi elle se trouve ; ne touchez point à leurs cendres. Et qu'allez-vous faire ? Allumer des flambeaux en plein jour, sonner toutes les cloches, vous prosterner en procession^ payer un statuaire pour couvrir de colonnes jaspées des ossements, je vous le dis d'une voix haute : L'homme n'est point là ! . • .

» Les cabaretiers, aubergistes et limonadiers, seront enchantés du tombeau et des pierres qui pleurent; ils y gagneront, ils diront aux voyageurs :

Restez chez nous jusqu'à demain, nous vous ferons voir des marbres sculptés et des épitaphes en or. Mais la gloire de Fénélon n'en sera pas plus étendue pour cela.

» Fénélon n'est plus sur cette misérable terre, iï est dans le monde des esprits. Bâtissez une chaumière, donnez-la à un indigent et mettez sur la porte : L'esprit de Fénélon est ici. Fénélon aimera mieux que l'on fasse quelque bien à un piltre qu'à un doreur. Autorités constituées ! les tombeaux ne logent personne.

» Laissons la pourriture aux vers, ne nous attachons point au matériel ; l'union de l'ùme avec le corps est accidentelle, passagère, humiliante; quand la séparation est faite, n'allez pas rappeler l'accirfenL Le squelette de Fénélon m'afflige, je suis bien fâché qu'on l'ait trouvé : ce n'est ni l'avant-bras, ni les phalanges de ses doigts qui ont écrit ce que nous lisons.

» J'ai vu Jean-Jacques Rousseau manquer de bois pour se chauffer pendant l'hiver; à sa mort on fit venir des sculpteurs. Il y a peut-être dans vos murs un Fénélon qui manque de soupe : apprenez à le connaître, déterrez ce mérite, voilà un estimable orgueil. »

Sébastien Mercier fut plusieurs fois mis en évidence par sa qualité de membre de l'Institut ; peu

de temps avant sa mort il fit partie de la députation qui alla complimenter Monsieur.

A l'âge de soixante-quatorze ans, il se croyait encore vert. Un jom% quelqu'un lui offrant le bras pour monter l'escalier de l'Institut : — Oh ! laissezmoi atteindre encore cinq ou six ans avant de recevoir votre service. Palissot, que vous voyez dans la cour, est un vieillard ; il a besoin de secours ; mais moi je suis toujours agile ! — Cette agilité n'était que pure illusion , car il ne paraissait guères plus ingambe que Palissot , alors très-affaibli par ses quatre-vingt-cinq ans. Du reste, Mercier ne s'abusa pas longtemps sur ce chapitre , et dès les premières approches de la maladie qui devait l'emporter, on l'entendit dire à voix basse : — Je vais bientôt rendre mon corps à la nature. Avant d'expirer, il adressa la question suivante à un jeune homme envoyé par M. Ladoucette pour s'informer de son état : — Etesvous docteur ou diplomate? parlez. Ce fut le dernier mouvement de ses lèvres. On était au 25 avril 1814(1).

(1) M. Valentin de Lapelouze m'écrivait, il y a «juelcjucs années : « J'ai connu assez intimement Mercier, depuis 1799 jusqu'à sa mort en 1814. Il venait tous les mois à l'administration de la loterie chercher ses appointements de contrôleur de la caisse. J'étais alors chef de la comptabilité de cette admi nistration. C'était un très-bon homme Il trouvait incom-

Il avait composé lui-même son épitaphe :

Ci gît Mercier, qui fut académicien, Et qui cependant ne fut rien.

Parmi les ouvrages manuscrits qu'il a laissés, on cite un Cours de littérature en six volumes in-S". Il avait également commencé un Dictionnaire. Les treize premières feuilles de cet ouvrage sont déposées à la Bibliothèque nationale.

Les restes de Sébastien Mercier reposent au Père- Lacliaise sous un gazon ombragé de quatre sapinettes, auprès des tombes de Suard, de Ginguené et d'Imbert, ses contemporains.

modes les livres reliés , et lorsqu'il en achetait qu'il n'avait pu trouver autrement, il en faisait des brochures en les dépouillant

de leurs cartons ; il appelait cela leur casser le dos Je le

rencontrai une dernière fois rue du T.oij , dans un état assez visible d'ébriété »

l'abbé de CUBIÈRES. — LE CHEVALIER DE CUBIÈRES. — M. DE PALMÉZEAUX.

Dorât vit entrer un matin chez lui un jeune homme de vingt ans à peu près, qui venait solliciter son patronage littéraire et lui montrer quelques vers, enfants de son loisir. Dorât, probablement attendu chez une belle, l'écouta d'un air distrait, et, après lui avoir demandé la permission de se faire poudrer devant lui : — D'oii sortez-vous? dit-il. — Du petit séminaire de Saint-Sulpice, d'où mes poésies amoureuses m'ont fait renvoyer pas plus tard qu'hier soir.

— C'est déjà un titre, dit en riant l'auteur des Baisers; mais que comptez- vous faire maintenant?

— Des vers. — Et puis après? — Des vers. Dorât leva les yeux sur ce jeune homme, et l'examina avec une attention qui n'excluait pas entièrement un certain air de raillerie. — Gageons que vous êtes du

midi, coutinua-t-il. — C'est vrai. — Votre nom ? — Michel de Cubières.

Le poète-mousquetaire était poudré. Tout en ce penchant sur son miroir et en mettant son épée pour sortir , il ne dédaigna pas de donner quelques conseils au jeune abbé défroqué, comme, par exemple, de troquer son vilain habit noir contre un autre de taffetas à lames roses, de rechercher les faveurs des femmes de condition, et surtout de relire Les Tourterelles de Ziilmis, de lui. Dorât, un modèle do grâce musquée et de délicatesse ; puis , en fin de compte, ill'envoya papillonner dans VAlmanach des Muses.

Le jeune de Cubières avait l'intelligence heureuse; il était bien né, son grand-père avait autrefois été honoré des bontés de Louis XIV ; son frère aîné, le marquis de Cubières, était vu d'un fort bon œil dans les appartements de Versailles , voire même sur les pelouses de Trianon où il herborisait comme Jean- Jacques. Il ne fut pas extrêmement difficile d'obtenir pour l'échappé du séminaire une place d'écuyer, auprès de M""' la comtesse d'Artois. L'habit galonné remplaça le petit collet, l'air de tête du gentilhomme se retrouva sans effort sous la tonsure encore fraîche, et ainsi fut remplie la première condition du programme tracé par Dorât. — Bravo ! lui dit celui-ci, ■dès qu'il le vit venir une seconde fois dans son cabinet.

L'Almanach des Muses, ce bosquet toujours vert,

d'où, s'échappaient les gazouillements de tous les poètes de France, accueillit Michel de Cubières, comme un de ses hôtes naturels. A peine entré, il charma le voisinage par ses accents mélodieux, par son aimable délire, par sa magique ivresse ; on le cita bientôt parmi les rossignols de l'élégie et les pinsons de la fable, parmi les linots de l'églogue et les moineaux de l'épithalame. IlrelutZes Tourterelles de Zulmis, et fit Les Grâces retrouvées; les arbitres du raffinement lui reconnurent du tour, de la légèreté, de l'enjouement, — quelquefois même de l'esprit. Peut-être l'encouragea-t-on un peu plus qu'il ne fallait ; mais il était jeune et il promettait plus qu'il n'a tenu.

Il ne lui restait qu'une dernière formalité à accomplir pour rendre sa transformation parfaite : Dorât lui avait recommandé de s'attacher à quelque dame de condition. L'écuyer de la comtesse d'Artois crut pouvoir se dispenser d'aller chercher fort loin ce qu'il avait presque sous la main. A force de monter et de descendre l'escalier de Dorât , il avait fini par remarquer une jolie femme avec laquelle il se croisait souvent : c'était M"'® de Beauharnais, fille d'un receveur-général des finances, et connue elle-même par une infinité de poésies fugitives. Dorât passait généralement pqur son teinturier, et des indiscrets ne craignaient pas de lui donner un titre plus doux. Il faut croire que cette dernière

104 CUBIÈIIES.

supposition était dénuée de fondement , ou , du moins, que le jeune Cubières, dans la candeur de son âme , n'y accordait aucune créance , — car ce fut à M™^ de Beauliarnais qu'il résolut d'adresser ses premiers hommages.

En conséquence, il choisit dans son carquois une flèche acérée, et après avoir imploré le dieu de la double colline, il lui décocha le madrigal suivant, qui l'atteignit au cœur :

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