‹ Les oubliés et les dédaignés; figures de la fin du 18e siècleChapitre 2 sur 46 · PORTRAIT UE M"''^ DE B · texte numérisé non relu

PORTRAIT UE M"''^ DE B

Comme La Fayette elle écrit , Et comme Ninon elle est belle ; Elle a leur grâce, leur esprit.

Toutes deux revivent en elle.

Ah ! ses talents ingénieux Méritent bien tous nos sutlVages, « Car ce n'est qu'en voyant ses yeux Qu'on peut oublier ses ouvrages. »

Cette fois , l'abbé de (Cubières était tout-à-fait devenu le chevalier de Cubières. Je ne sais ce que Dorât pensa des progrès de son élève , mais Dorât était plus poète qu'amoureux, et plus homme d'esprit que poète. Il fit, dit-on, semblant de ne rien voir ; c'était ce qu'il avait do mieux à faire ; d'ailleurs , il sentait, comme Louis XV, que le temps était venu pour lui de dételer...

Le chevalier de Cubières, que la marquise d'Antremoni apiiGidiii jeune et brillaîit Cubières, ne s'arrêta pas en si beau chemin. Tout en cueillant des fleurettes sur les rives enchantées du Permesse, il arriva à la Comédie-Française, où il eut toutefois moins de succès qu'à VAlmanach des Muses. En peu d'années, il acquit la réputation du poète le plus fécond de la ville et de la cour, de l'improvisateur le plus étourdissant. Les coquettes le recherchèrent, surtout à cause de son aptitude singulière pour l'adulation. C'était un madrigalier ou arbre à madrigaux ; il suffisait de le toucher pour en faire tomber un distique ou un quatrain.

Afin de voiler sa trop grande fécondité et de donner le change à la critique , le chevalier de Cubières se dédoubla un beau matin et inventa un M. de Palmézeaux qu'il rendit responsable du trop plein de sa verve poétique. Le chevalier de Cubières d'un côté, et M. de Palmézeaux de l'autre, inondèrent à la fois de leurs rimes clarifiées le Mercure de France, VAlmanach des Grâces, les Etrennes de Mnémosyne , les Etrennes lyriques, les Etrennes du Parnasse, les Veillées des Muses, et généralement tous les cahiers quelconques oii il était permis de venir brûler de l'encens sur l'autel d'Apollon.

Au milieu de ses triomphes, Cubières-Palmézeaux fut troublé par une lettre qui lui fut remise un soir de 1780 ; au cachet, il reconnut son maître Dorât,

— mais l'écriture était informe , tremblée, presque illisible ; c'étaient des vers. Le chevalier sentit un froid pressentiment lui traverser le cœur. Voici ce qu'il déchiffra ;

Je touche à mes derniers instants ;

L'ardente sève de la vie

Ne circule plus dans mes sens ;

Hélas! sans douce rêverie

Je vois renaître le printemps.

Cubières s'étonna. Etait-ce bien Dorât qui parlait ainsi, l'amant gâté des comédiennes de l'Opéra et des comédiennes du monde ? Ses derniers instants?

Cubières poursuivit sa lecture. Je ne citerai pas tout au long cette pièce douloureuse de l'auteur des Sacrifices de l'Amour, médiocre pièce après tout, échappée à une main déjà glacée et oîi se rencontrent des vers sans rime. Dorât y repasse sa vie et parle avec amertume de Vaffreuse carrière des lettres.

Excepté les moments consacrés au plaisir,

Que j'en ai perdu dans ma vie !

Je sens plus que jamais que vivre c'est jouir. Devais-je n'adopter cette philosophie

Qu'à l'instant où je vais mourir!

GUBIÈRES. 107

Il donne ensuite dos conseils à Cubières, en l'engageant surtout à fuir son exemple.

Du ciel tu reçus en partage Cette facilité, don funeste cliarmant.

Crains cette perfide sirène ; Polis tes vers longtemps ; des vers faits avec peine Avec plaisir sont toujours lus.

Dorât, mourant, voyait la vérité, et il avait le droit de la dire, même à son ami. Pourquoi Cubières ne l'a-t-il pas mieux écouté, ou pourquoi a-t-il oublié si vite ses derniers préceptes?

Il n'alla pas au bout de cette épître ; il courut chez Dorât, qui habitait, je croiS;, rue Jacob. A son chevet, étaient réunies M"^ Fannier, de la Comédie- Française, et M"'^deBeauharnais. Le poète-mousquetaire tendit la main au poète-écuyer, et lui dit avec un sourire que la fièvre décolorait : — Je vous ai envoyé de bien mauvais vers, mais ne m'en veuillez pas, ce sont les derniers.

On connaît cette mort héroïque et charmante, digne de l'Opéra et digne de la Grèce. Le chevalier^ de Cubières en fut tellement affecté , que ;, pour honorer la mémoire de Dorât, il ne trouva rien de mieux, après lui avoir pris sa maîtresse, que de lui prendre son nom. Voilà pourquoi, à partir de ce

moment^ il se fit une loi de ne plus signer ses productions que Dorat-Cubières (1;.

DORAT-CUBIERES. — MARAT-CUBIERES.

Il faudrait la plume dorée et moqueuse d'Angola pour raconter toute cette première période de l'histoire de ce poète zinzolin, en qui devait se trouver un jour l'étoffe d'un greffier révolutionnaire. Jusqu'en 1789, on le voit marcher dans les roses, à mi-corps, comme un poussin dans l'herbe haute de la Normandie. La mythologie n'a pas assez pour lui de Nymphes, d'Amours et de Zéphirs ; la mode n'a pas assez de médaillons, d'éventails, de pipeaux, de luths, de guirlandes, de chiffres, de boucles, d'urnes, et de tout ce qui compose l'inventaire des

(1) Rivarol disait de Cubières, en faljaiil allusion à son admiration pour Dorât : — C'est un ciron en délire (jui veut imiter la fourmi.

Il y a une autre épigrannnc de Rivarol ; c'est une charade , 'mais assez malséante. Faut-il la citer? Pourquoi pas :

Avant qu'en mon dernier son tout se laisse choir, Ses vers à mon premier serviront de mouchoir.

Le mot est Cii-bière.

poètes de ce temps. Le-i lauriers du marquis de Saiut-Marc, du chevalier de Parny, du marquis de Pezay et de tant d'autres jolis chiffonneurs de rubans et de brinborions, empêchent son sommeil; il veut les surpasser. Hélas ! il ne réussit qu'à devenir leur caricature; ils sont délicieux, il est insupportable.

Dorât n'avait jeté que quelques grains de musc dans le sein et sur la parure de la poésie ; Doi'at- Cubières veut la noyer dans un torrent d'eau de senteur. Il exagère une manière qui est elle-même une exagération. Sous le titre des Hochets de ma Jeunesse, il publie deux volumes de fadeurs, où il loue tout le monde, les vivants aussi bien que les morts , Pope, le comte d'Ai'tois, M""^ Dcshoulières, Buffou, le peintre Vernet, saint Jérôme et la princesse de Lamballe :

Du liant des célestes remparts Quelle immortelle est descendue'?....

C'est cette flatterie perpétuelle et à outrance, c'est cette facilité torrentielle, cette prolixité méridionale qui ont toujours tenu Dorat-Cubières enfermé dans les barrières de la médiocrité, souvent même dans celles du ridicule.

Il n'eut du talent que par hasard , comme beaucoup de son pays ; et, sans la place qu'il occupe

dans l'histoire des mœurs littéraires de la fin du XYiii° siècle, sans l'époque exceptionnelle et terrible à laquelle il s'est mêlé activement, sans quelques côtés réjouissants de son humeur, il est probable que l'idée ne me fut jamais venue de ressusciter ce brouillon du bas Languedoc.

Son intempérance poétique se trouvant encore contrariée par les nécessités de son service auprès de la comtesse d'Artois, il obtint la permission de traiter de sa charge. Jetons un vaste linceul sur la montagne de volumes que, depuis lors, il a fait peser sur son siècle. On n'entasse pas des 7'iens avec plus de gravité et d'empressement que Dorat-Cubières; il ne voudrait pas faire tort à lapostéritô d'un hémistiche seulement. — La postérité a roulé en cornets l'édition entière de ses œuvres

Le chevalier Dorat-Cubières se trouvait chez M""^ de Beauharnais, occupé sans doute à broder quelque galant rondeau, lorsqu'il entendit gronder le canon de la Bastille. Il laissa là son rondeau et commença immédiatement un dithyrambe ; la Liberté prit, au bout de ses alexandrins, la place de Thémire. Ne nous étonnons pas de cette promptitude à se monter au ton des circonstances ; c'est une faculté commune à la généralité des poètes ; il faut que le monde en prenne son parti ; il faut que l'on s'habitue à voir les rimeurs mener paître leurs verselets Jusque dans les champs de la politique,

délit qui, sous un gouvernement bien organisé, devrait entraîner des peines sévères. Après deux jours passés dans un délire métrique, l'idée vint à Dorat-Cubières d'aller visiter cette Bastille, tombée, non pas sous les coups du peuple, mais simplement à la voix du peuple. Il arriva un peu tard, on n'entrait plus sans une permission des électeurs; heureusement que Dussaulx l'aperçut et le prit sous le bras. <.< — Arrivés dans la troisième cour, raconte Dorat- Cubières, nous rencontrâmes M. le comte de Mirabeau qui conduisait une jolie femme (1), apparemment pour lui montrer son ancien logement. Nous vîmes aussi le chevalier de Manville, jeune homme distingué par son courage, et qui ayant été mis injustement à la Bastille cinq ans auparavant, n'en était sorti que depuis six mois. Le chevalier de Manville portait à la main, en guise de badine, une grosse barre de fer qui avait appartenu à la fenêtre de son cachot. »

Cubières, comme on le pense bien, s'empressa de composer une relation en prose et en vers, du peu qu'il avait vu , — et il la signa vaniteusement : « Michel de Cubières, citoyen et soldat. »

La Révolution apporta quelques changements dans son dictionnaire de rimes et de notables modifications dans ses principes. Il dut reléguer au grenier

(I) I\I'"<= l'CJay, foinme d'un libraire.

bien des carquois, bien des cœurs, bien des bouquets devenus hors de saison ; il n'était guère Romain : il essaya de le devenir pour sacrifier au goût public. Cette seconde transformation du chevalier do Cubières a fait sourire la moitié de Paris et révolté l'autre. Le ridicule, qu'il avait côtoyé jusqu'alors, commença à l'envahir complètement ; il devint la proie des journaux royalistes, qui lui demandèrent, celui-là, un morceau de sa houlette brisée, celui-ci, un de ces nœuds d'épaule qui allaient si bien à son habit d'aristocrate ; un autre enfin, les stances charmantes qu'il avait adressées jadis à Marie-Antoinette. Dorât - Cubières , qui avait une constitution poétique à l'épreuve des huées, ne se laissa pas étourdir par ce concert railleur ; il continua à faire rimer j^atriotesei despotes, esclaves etentrates, tyrannie et patrie.

Toutes ces déclamations appelaient une récompense : la Commune de Paris fit de lui son secrétaire-général. Ce jour-là, il y eut bien des poètes étonnés. Dorat-Cubières s'accommoda de ce singulier emploi qui flattait sa vanité politique, et il se vit incorporé dans la machine de l'Etat avec les personnages les moins faits pour le comprendre. A ceux qui lui en feront un reproche, je répondrai qu'il n'est pas impossible que Dorat-Cubières eût conçu l'espérance d'adoucir par les sons de sa lyre les ours et les tigres de la République naissante.

Et voyez! le 22 août 1792, il se présente à l'Assemblée législative ; il demande à être entendu, malgré l'heure avancée, — il était onze heures du soir ; — peut-être avait-il quelques révélations importantes à faire. Pas du tout. Laissons parler le Moniteur : « M. Dorat-Cubières, admis à la barre, prononce un discours dans lequel il soutient et prouve par des exemples que la poésie et l'éloquence, loin de ne fleurir que sous les rois, n'ont au contraire jamais eu plus d'éclat, d'élévation, de grandeur que dans les républiques ou dans ces grandes secousses politiques qui donnent même aux monarchies Ténergie républicaine. (Drôle de style, n'est-ce pas?) L'Assemblée ordonne la mention honorable et accorde à M. Cubières les honneurs de la séance. »

Cette phase nouvelle et inattendue de sa vie n'est pas certainement la moins piquante. Pendantquelque temps, nous pouvons le voir, assis à son pupitre officiel , et écrivant — en prose — sous la dictée d'Anaxagoi'as-Chaumette. Lors de l'abjuration du culte, il joue un certain rôle, et le conseil général de la Commune le charge de convertir le pape et les cardinaux, et de leur envoyer à cet effet la traduction de tous les procès-verbaux de déprêtrisation. Il n'y a pas de la faute à Cuhirres si le pape ne s'est pas converti.

En tant que poète, son embarras et sa gaucherie sont souvent risibles. Ses habitudes d'élégance le

gênent, il ne peut pas rompre avec elles tout d'un coup. Il essaie d'abord de prendre la Révolution en riant, de la tourner vers le badinage : il publie les Etats-Généraux de Cythlre ; ensuite, sous le titre de Ma nouvelle maîtresse, il célèbre la loi. De toutes les citoyennes qui fréquentent les clubs et les tribunes publiques, Olympe de Gouges lui semble la moins laide : il fait un poème à la gloire d'Olympe de Gouges. Mais ce ne sont là que des faux-fuyants, des souvenirs de boudoir, des réminiscences aristocratiques ; il s'agit d'entrer plus résolument dans les idées nouvelles, et surtout dans la poésie nouvelle. Dorat-Cubières hésite un peu, puis enfin, ne voulant point passer pour suspect, il entonne ;

Salut, Hébert 1 et salut, Pache !

Rivaux des Brulus, des Gâtons!

Permettez que ma muse attache Un brin de chêne sur vos fronts, etc., etc.

Le fossé est franchi. Il ira maintenant plus loin, comme enthousiasme démagogique, que cet autre berger son confrère, le berger Sylvain Maréchal. Infidèle à ses dieux , il brûlera ce qu'il a adoré, il appellera la cour un repaire de tyrans, la reine une Euménide, le roi le dindon Capet. Enfin il attachera un brin de chêne sur le front de Marat, — de Marat, en qui il reconnaît un mélange étonnant d'énergie et de grâce.

CLBIÈRES. 115

Tu n'iras pas plus loin, Dorat-Cubières !

Mais que dis-je? Convient-il bien encore de l'appeler D(;7'af ? Lui-même ne se repent-il point d'avoir pris un peu à la légère le nom de ce poète aristocrate? Ecoutez-le s'exprimer à ce sujet : « Il est douteux, dit-il, que la Révolution française eût fait beaucoup de plaisir à Dorât ; son genre de vie vraiment fastueux pour un homme de lettres, ses habits brodés et son carrosse, son valet de chambre et le luxe de ses éditions, ne lui eussent guère permis d'en sentir le prix ; et moi, j'en ai paru si enchanté , que je n'ai fait que la célébrer depuis qu'elle est arrivée ; et qu'il n'est pas sorti de ma plume féconde et variée un seul ouvrage qui n'y eût quelque rapport ; la liberté et l'égalité sont mes idoles ; et les idoles de Dorât n'étaient pas à beaucoup près si populaires ni si bourgeoises ; il aurait rougi sans doute, il se serait fâché peut-être si on l'eût appelé un poète sans-culotte ; et moi, à qui les mots ne font pas peur, je me suis sans-culottisé de la meilleure grâce du monde. »

Je ne dirai pas toutefois que sa poésie fut en grand succès auprès des sans-culottes. D'ailleurs il avait le tort de leur en rebattre les oreilles : un festin patriotique ne pouvait avoir lieu sans être couronné au dessert par un dithyrambe de Cubières. L'applaudissait-on? il ripostait par un impromptu. Almanach des Muses ou Commune de Paris, tout lui était bon

1!G eu BIERES.

pour épancher son inspiration de circonstance. Chaumette, qu'il poursuivait de ses odes et de ses épîtres, l'envoyait volontiers à tous les diables ; mais Cubières ne se décourageait pas pour si peu. Un jour, il se présenta chez le procureur de la Commune, une liasse de papiers à la main. — Est-ce encore des chansons que tu m'apportes là? — Non, citoyen. — A la bonne heure ! — C'est simplement un poème, que je voudrais dédier à ta femme. — A ma femme ! s'écria Chaumette ; est-ce que tu la prends par -hasard pour une femme de lettres ? Tiens , ses oeuvres sont dans le tiroir de ma commode. Ouvrant alors ce tiroir, il montra de vieux bas que sa femme ravaudait. Le tendre ami de la comtesse de Beauharnais dissimulaassezmalunegrimacede ci-devant; il fut obligé de remporter son poème, et il y a tout à gager qu'il se consola de cet échec, comme M. Jovial, — un autre huissier qu'il devançait d'un demisiècle, — en faisant un couplet là-dessus.

Il fut plusieurs fois envoyé au Temple lors de la détention de la famille royale. « Se trouvant un jour d'inspection, raconte M. Mahul, et aj^ant vu l'exactitude avec laquelle Louis XVI observait le jeûne des Quatre-Temps et faisait ses prières, il en rendit compte et conclut que ce prince était un dévot, et par conséquent un tyran, attendu que Louis XI et Philippe II, roi d'Espagne, avaient été à la fois dévots et oppresseurs. »

CUBIÈHES. 117

D'un autre côté, — car tout est incertitude et nuage dans cette période do l'existence de Cubières, — on trouve dans le livre des Girondins un fait qui, s'il est vrai, restitue à l'auteur des Hochets de ma Jeunesse une partie de ses premiers sentiments aristocratiques. « Dorat-Cubières, dit M. de Lamartine, membre de la Commune, homme plus vaniteux que cruel, fanfaron de liberté, écrivain de boudoirs, déplacé dans les tragédies de la Révolution, était de service dans l'antichambre du roi le jour qu'arriva M. de Malesherbes. Dorat-Cubières, qui connaissait et révérait le vieillard, le fit approcher du foyer de la cheminée et s'entretint familièrement avec lui : « — Malesherbes, lui dit-il, vous êtes l'ami de Louis XVI ; comment pouvez-vous lui apporter des journaux où il verra toute l'indignation du peuple exprimée contre lui ? (En fouillant Malesherbes, on avait trouvé sur lui le journal des séances de la Convention.) — Le roi n'est pas un homme comme un autre, répondit le vi(flllard ; il a une âme forte, il a une foi qui l'élève au-dessus de tout. — Vous êtes un honnête homme, vous, reprit Cubières ; mais si vous ne l'étiez pas, vous pourriez lui porter une arme, du poison, lui conseiller une mort volontaire .... La physionomie de M. de Malesherbes trahit à ces mots une réticence qui semblait indiquer en lui la pensée d'une de ces morts antiques qui enlevaient l'homme à la fortune et qui le ren-

118 CLBIÉRES.

daient, dans les extrémités du sort, son propre juge et son propre libérateur ; puis, comme se reprenant lui-même de sa pensée : — Si le roi, dit-il, était de la religion des philosophes, s'il était un Caton ou un Bru tus, il pourrait se tuer ; mais le roi est pieux, il est chrétien ; il sait que sa religion lui défend d'attenter à sa vie, il ne se tuera pas. — Ces deux: hommes échangèrent à ces mots un regard d'intelligence et se turent. »

La gloire politique de Dorat-Cubières ne fut pas de longue durée. Malgré ses antécédents patriotiques, il se vit compris dans la loi qui éloignait tous les nobles des emplois publics. Sa douleur ne saurait se rendre en termes assez pénétrés ; il fît le diable à quatre pour prouver qu'il n'était qu'un simple roturier, un vilain, ce qu'il y a de plus peuple au monde. Il entra dans une grande colère contre ses imprimeurs, qui, dans quelques-uns de ses ouvrages, avaient fait précéder son nom du titre de chevalier. Enfin, il déposa sur le bureau du conseil général de la Commune différentes attestations, constatant que son père, sa mère et lui-même n'avaient jamais été que de francs bourgeois (i). On ne l'écouta pas. Il

(I) SeloQ Prudhomme, il aurait même fait pis : il aurait déclaré, dans la tribune de la section de l'Unité, « que sa mère avait commis un crime en le faisant noble, parce que son père ne Tétait pas. » Mais Prudhomme est souvent suspect, et ici j'éprouve delà répugnance à adopter une aussi odieuse assertion.

dut abdiquer ses fonctions de secrétaire et rentrer dans la vie exclusivement poétique, après en avoir été pour ses frais d'humilité ambitieuse.

Déjà, à propos du décret contre la noblesse, Dorat-Cubières, auprès de qui le madrigal ne perdait jamais ses droits, avait composé une très-agréable boutade :

J'admire le sage décret , Dont tout noble murnnure encore; Mais l'Amour sera-t-il sujet A cette loi qui vient d'éclore?

L'Amour, on n'en saurait douter, Est le pur sang d'une déesse ; On ne saurait lui contester Sa naissance ni sa noblesse.

De l'aimable fils de Vénus Vous connaissez les armoiries :

Ce sont des chiffres ingénus, Couronnés de roses chéries.

Ces chiffres ne sont pas suspects ; Enfants de la déUcatesse , S'ils inspirent peu de respect , Ils font éclore la tendresse.

Depuis cette époque, Dorat-Cubières ne figura plus qu'en sous-ordre parmi les Jacobins. Insensibles aux accords de sa lyre, les ours et les tigres avaient mis Orphée à la porte de leur caverne.

On s'est beaucoup élevé contre la conduite tenue par Cubières pendant la Révolution ; cependant nous y cherchons vainement un acte violent ou sanguinaire. Peut-être a-t-on pris trop au sérieux cet homme d'improvisation et de souplesse qui saisissait son inspiration' dans le vent. Une femme, à qui notre sympathie n'est acquise qu'avec des restrictions, M""' Roland, en a parlé avec une aigreur méchante, et dans des termes qui ne conviennent pas à une bouche de rose.

« Venu chez moi, je ne sais comment, lorsque mon mari était au ministère, je ne le connaissais que comme bel-esprit, et j'eus l'occasion de lui faire une honnêteté ; il mangea deux fois chez moi, me parut singulier à la première, insupportable à la seconde. Plat courtisan, fade complimenteur, sottement avantageux et bassement poli, il étonne le bon sens et déplaît à la raison plus qu'aucun être que j'aie jamais rencontré. Je sentis bientôt la nécessité de donner à mes manières franches cet air solennel qui annonce aux gens qu'on veut éloigner ce qu'ils ont à faire. Cubières l'entendit ; et je n'ai plus songé à lui que le jour de mon arrestation ou j'ai vu sa signature sur l'ordre de la Commune. »

CUBIÈRES. i2!

i^jme Roland ne s'en tient pas à cette appréciation méprisante ; elle trouve à Dorat-Cubières une figure répugnante , insolente et basse; et, après lui avoir reproché laversalité de sa muse, elle ajoute ; « Mais qu'importe! pourvu qu'il rampe et qu'il gagne du pain ! C'était hier en écrivant un quatrain, c'est aujourd'hui en copiant un procès-verbal ou en signant un ordre de police. »

Il y a erreur dans ces lignes. Dorat-Cubières était riche, ce n'était pas pour gagner du pain qu'il écrivait des quatrains. Le jour qu'il se présenta à la barre de l'Assemblée législative, il offrit une somme de cent livres pour les veuves qu'avait faites le massacre du 10 août. Il a dit lui-même : « Je suis entré avec une fortune dans la Révolution, j'en suis sorti pauvre (1). » Peut-être aurais- je laissé décote cette objection de mauvaise foi, si les Mémoires de jyjme Roland, bien que leur authenticité ait été quelquefois mise en doute (voyez Bûchez et Roux), ne faisaient autorité en littérature comme en politique.

Quelque chose qui prouve également que Dorat- Cubières, loin d'avoir à gagner du pain , pouvait encore en donner aux autres, c'est ce passage d'un livre publié en 1816 sous le titre de Martyrologe

(I) OEuvres dramatiques de C. de Paiméseaux. Paris, M™*^ Desmarcst, 1810, 4 vol. in- 18. Consulter l'avertissement placé tMi, tête du premier volume.

littéraire .- « Nos arquebusiers du Parnasse ont décoché sur le chevalier de Cubières toutes les flèches du ridicule pour ses opinions philosophiques et ses erreurs littéraires; mais parmi ces tirailleurs, il en est beaucoup qu'il a obligés, et nul n'a dit un mot de sa modeste bienfaisance. »

Au nombre de ses ennemis, on regrette do rencontrer l'abbé Morellet, — homme de goût, mais plus encore homme de passion, — qui, dans un long chapitre de ses Mémoires , le charge indignement et étourdiment. L'abbé Morellet avait été mandé à la Commune pour rendre compte de sa conduite politique : il se sauva, comme beaucoup de monde, par des réponses mensongères ou tout au moins ambiguës. On ne lui fit aucun mal ; mais son domestique l'ayant informé que , pendant son interrogatoire , Dorat-Cubièrcs avait dit quelques mots à l'oreille du procureur général , l'abbé conclut à une dénonciation, et c'est ce fait absurde qui lui dicta plus tard les pages grossières que nous indiquons.

Lors du procès de Chaumette, ou il comparut comme témoin , Cubières se conduisit avec mesure et borna sa déposition à des faits insignifiants qui , s'ils ne changèrent pas la conviction du Tribunal , n'en accélérèrent pas toutefois l'arrêt terrible. Et cependant , quel autre mieux que lui aurait pu raconter les épisodes hideux ou bouffons de cette Commune, en bas de laquelle il avait siégé !

Lui-même, dans une trop courte apologie de ses actes soi-disant révolutionnaires, n'a parlé qu'avec une rare discrétion des services qu'il a rendus et du mal qu'il a empêché. Il a cru devoir passer sous silence une action qui l'honore infiniment et que lyjme Roland ignorait sans doute. Puisqu'il s'est trouvé des désœuvrés pour faire le procès à Dorat- Cubières, cette pièce est d'un trop grand poids pour que nous imitions sa réserve.

Un royaliste émérito, M. le comte de Barruel- Beauvert, se trouvait au château des Tuileries lors de l'attaque du 10 août. Placé entre la fuite et la mort, il tenta de s'échapper, l'épée à la main, par la galerie (actuellement des tableaux) qui conduit vers l'escalier du cabinet des médailles, au bout de la place du Carrousel. Il n'y arriva pas sans difficultés, ayant été obligé de briser les panneaux de plusieurs portes. Sur le quai il voulut se jeter dans un fiacre ; mais le cocher lui dit : — Vous sortez du château , je ne vous mènerai point. — Il t'appartient bien de me répondre de la sorte ! répondit le comte de Barruel-Beauvert ; conduis-moi tout de suite chez le président de la section de l'Unité, rue des Saints- Pères. — C'est différent, murmura le cochera qui ces mots imposèrent. Et il fouetta ses chevaux.

Ici laissons M. de Barruel-Beauvert prendre la parole : « — Ce président de la section de l'Unité était un ancien écuyer de main de S. A. R. Madame,,

comtesse d'Artois; et , la reconnaissance ne m'étant point à charge, je le fais connaître publiquement pour mon sauveur : c'est le chevalier de Cubières. Le chevalier avait toujours eu du goût pour le gouvernement populaire . La lecture, l'étude de certains livres, lui avaient donné de fausses idées de liberté. Enfin, je dois cette justice au chevalier de Cubières, mo voyant entrer chez lui, et se doutant bien que je venais des Tuileries, il m'embrasse et me dit : — Je justifierai la noble confiance que vous avez en moi ; nous ne sommes point du même parti , mais nous pouvons toujours nous estimer et nous aimer. Restez ici, vous y serez en sûreté ; personne ne s'avisera de venir vous y chercher. Vous me permettrez de vaquer à mes affaires et à celles de la section. Voilà ma bibliothèque. J'irai moi-même avertir votre valet de chambre que vous êtes chez moi , afin qu'il ne soit pas en peine de vous et qu'il vous apporte ce dont vous aurez besoin ; mais je lui recommanderai de ne pas venir pendant le jour, de crainte qu'on ne le suive et qu'il ne vous fasse découvrir, ce qui nous perdrait l'un et l'autre.

» Le chevalier de Cubières, ajoute M. de Barruel, a eu des torts dans l'esprit des royalistes, mais, dans mon cœur, ses torts sont tous lavés : il m'a sauvé la vie, je ne suis point ingrat (1). »

■(I) Lettres mr quelques parUeittarités secrètes de l'histoire pen~

CUBIÈRES. 12'i

Un pareil trait, on en conviendra, n'est pas du fait d'un révolutionnaire forcené. Cette phrase, que l'on aura remarquée : « Le chevalier avait toujours eu du goût pour le gouvernement populaire » semblerait, en outre, détourner de lui ou du moins atténuer le reproche d'apostasie qui lui a été adressé.

Pour moi, — je crois à la réalité de tous les enthousiasmes de Cubières. Il a accepté la Révolution française comme un nouveau sujet proposé par Dieu pour le concours de poésie. Un fait à l'appui , c'est son acharnement à se parer du nom de poète DE LA RÉvoLUTiox, et son obstination à en solliciter publiquement le titre officiel . « Je l'ai mérité plus qu'un autre, s'écrie-t il dans une de sei préfaces : d'abord c'est moi qui, le premier, ai salué l'avènement de la Révolution ; ensuite c'est moi qui lui ai consacré le plus de vers ! » Cette dernière raison surtout lui semble concluante.

Si l'on ne jugeait, en effet, les poètes que par le nombre de leurs productions, Dorat-Cubières l'emporterait facilement sur tous ses rivaux. Dans la foule de ses ouvrages, je dois citer deux volumes qui parurent en 1793 avec ce titre légèrement étrange : « OEuvres choisies de Dorat-Cubières , Tecueillies et publiées par Annette Delmar, pour

dont l'interrègne des Bourbons, par M. le comte de Barruel-Beauvcrt, loin. I, p. 192.

soi'vir de suite aux poésies de Dorât. » Quelle était cette Annetto Delmav? Quelle était cette admiratrice fanatique du secrétaire-greffier de la Commune de Paris? — M""" de Beauliarnais aurait pu nous renseigner peut-être.

Plus tard, Dorat-Cubières donna au public trente • six hymnes civiques pour les trente-six décadis de l'année (le célèbre Gossec a fait la musique de quelques-unes) et un poème sur le calendrier républicain {]]. Voici de quelle manière il met en vers les nouveaux douze mois :

(I) On rclrouvc alors CuLières dans l'adminislration municipale , ainsi que le tcmoijjne la lettre autographe suivante , qui fait partie de notre collection particulière. Cette lettre porte sur Tadresse : « Au citoyen d'Anjou , commissaire du Directoir.près l'administration municipale du dixième arrondissement, riie du Cocq-Saint-Jean , derrière la Grève, à Paris. « Voici le lexte :

« Cher et ancien collègue,

« Je vous envoyé un mauvais discours sur la fête de la Vieillesse, que j'ai griffoné à la luUe; ce sera à vous à l'embellir, vous êtes mon maître et j'admirerai tout ce que vous ferés. N'oublies pas d'embellir aussi par le charme de votre voix harmonieuse mon très faible poème sur le Calendrier républicain ; ■ce poème a bien des ennemis, en le lisant vous le ferés aimer de tout le monde. J'irai vous entendre si je puis m'échapper un moment de ma municipalité 5 comme nous sommes voisins peutctre en aurai-je la faculté.

Germinal me verra carresser ma Lisette ; Floréal, de bouquets orner sa collerette ; Prairial, la mener sur de riants gazons; Messidor, avec elle achever mes moissons ; Thermidor, près des eaux détacher sa ceinture ; Fructidor, lui servir la pèche la plus mûre ; Vendémiaire, enivrer ses esprits amoureux , Brumaire, sous un voile abriter ses cheveux; Frimaire, au coin du feu la déclarer vestale ; Nivôse, à sa blancheur offrir une rivale ; Pluviôse, pour elle affronter les torrents. Et Ventôse, braver les sombres ouragans.

Dans ce même poème du Calendrier républicain, on trouve des vers semblables à ceux-ci :

Des fleurs, des fruits, des bois et des gras pâturages, Le nom à retenir est toujours plus aisé

» Je vous ai trouvé deux logements dans la divisiou de rOuest, Tun rue de Babiloue vis-à-vis l'ancien hôtel de Barbançon , Tautre riic Ilillerin-Berlin à côté de Tinstitution ; je crois que vous serés bien dans \\n\ et dans l'autre et ni l'un ni Tautre ne sont cliers.

« Salut et fraternité,

» CiBiÈREs, adiu.

» Le 9 fructidor an VI. >j

En-tctc imprimé : « Département de la Seine. Canton de Paris. Administration municipale du onzième arrondissement. » Timbre noir de la République française.

Que celui d'un brigand jadis canonisé, Le clieval , le baudet rendent les champs fertiles , Et j'aime cent fois mieux les animaux utiles Que tous ces fainéants confesseurs , confessés , Qu'une pieuse main a, sous verre, enchâssés.

Il dit. Au même instant, de la voûte azurée

Déménage des saints la famille éplorée. —

Où saint Pierre agitait les clefs du paradis ,

S'élancent deux coursiers vigoureux et hardis :

L'un écarte Joseph, l'autre poursuit Antoine.

Des palais étoiles tombent moine sur moine.

La vigne se marie à son arbre chéri

Dans la chaire où prêchait Philippe de Néri.

Tout est bouleversé : la tendre marjolaine

Fleurit où soupirait la douce Magdeleine ;

Le grand Thomas d'Aquin, plus humble qu'un ciron.

Fuit et cède la place au large potiron, etc., etc.

Dorat-Cubières avait dédié son Calendrier républicain à Lalande, qui lui répondit : « Vous avez bien mérité de l'astronomie.» Lalande maniait donc l'épigramme ?

Le salon de M""^ la comtesse de Beauharnais est le seul qui soit resté ouvert à toutes les époques et pendant toutes les crises de la Révolution française.

On peut dire que c'est à la fois le dernier salon du xviii" siècle et le premier duxix"". Terrain neutre et exclusivement consacré à la conversation légère, il a été traversé successivement par les hommes les plus divisés d'opinions et de partis , l'abbé de Mably, Cazotte, Mercier, Bitaubé, le baron de Clootz, le comte de Saint-Aldegonde, et l'infortuné Bailly. On dînait plusieurs fois par décade chez la comtesse de Beauharnais, et, comme les dîners ont toujours eu beaucoup de succès sous tous les gouvernements, ce fut là sans doute ce qui fit fermer les yeux sur ce que son logement de la rue de Tournon avait peut-être de trop somptueux et d'anti-républicain.

Dorat-Cubières y remplissait les fonctions de majordome , ce qui scandalisa quelques bonnes âmes, et fit untort réel à AP^ de Beauharnais. Le Cousin Jacques, dans son Dictionnaire Néologique, s'exprime à ce propos de la manière suivante : « Je n'examine pas de quelle nature était la liaison qui existait publiquement entre le chevalier de Cubières et cette femme vraiment intéressante, mon emploi n'étant pas de m'immiscer dansles affaires domestiques et de juger les mœurs particulières, j'affirme seulement qu'il est très-possible que la calomnie, qui épargne si peu les femmes, et surtout les femmes d'esprit, se soit égayée sans fondement légitime sur le compte de cette héroïne de lalittérature française. »

Nous ferons comme le Cousin Jacques, nous ne nous appesantirons point sur ce chapitre délicat. Disons cependant, à la louange de notre humanité, que cette liaison, semblable à celle de M™" Du Deffant et de Pont-de-Veyle, ne se démentit jamais.

Sous le Directoire, Cubières renonça définitivement au surnom de Dorât, — j'ignore encore pour quel motif, — et il reprit celui de Palmézeaux, qu'il avait abandonné depuis longtemps. Il se rejeta sur le théâtre et composa une grande quantité de tragédies, de comédies (1), d'opéras-comiques et même

(1) Voici un fragment de son Molière, pi,cce dans laquelle Cubières pose d'excellentes règles, auxquelles il n'a pas su se conformer toujours.

Croyez- vous, mon ami , que pour la comédie L'esprit soit suffisant? Du bon sens, du génie. Voilà, voilà surtout les dons qu'il faut avoir. Tel qu'il est, en un mot, l'homme clicrcbc à se voir. Et non tel (ju'il est peint dans votre œuvre infidèle : Qui manque la copie est sifflé du modèle.

V'oulez-vous réussir ? peignez dans vos ouvrages L'homme de tous les temps, celui de tous les âges ; Bessinez largement : que dans tous vos portraits, A Paris comme à Londres, on admire les traits. Aux peintres des boudoirs laissez la miniature Et soyez, s'il se peut, grand comme la nature !

de mélodrames. Entre autres idées bizarres, il eiU celle de refaire en trois actes la Phèdre de Racine, sous le titre d'Hippolyte. Le public du théâtre du Marais siffla Vllippolyte de Cubières-Palmézcaux, — qui prétendit que c'était Euripide lui-même que l'on venait de siffler.

Sans prendre parti pour cette tentative, on peut avancer néanmoins qu'elle ne méritait pas un sort aussi cruel. Cubières, se conformant scrupuleusement aux justes critiques du grand Arnaud, de Fénélon, de l'abbé d'Olivet, de Luneau de Boisjermain, a supprimé dans son œuvre l'amour d'Hippolyte pour Aricie et tout cet attirail de galanterie de ruelles par lequel , selon la sévère expression de Voltaire, Racine a avili les grands sujets de l'antiquité. En compensation, fidèle à l'exemple d'Euripide, il a fait revenir sur le théâtre Hippolyte mourant. Peut-on le blâmer d'avoir restitué à la tradition historique une scène des plus déchirantes et du plus pathétique effet?

Quant au style, quoique en général il manque de fermeté, il est loin d'être aussi faible, aussi négligé qu'on a prétendu. Quelques parties sont écrites avec élégance ; le reste n'est qu'une paraphrase suffisante, comme dans le récit de Théodas, — qui n'est que Théramène déguisé.

La mer était tranquille; et, pleins de ses douleurs,

Nous étions sur la rive et nous versions des pleurs.

A son char attelés, ses coursiers intrépides

L'attendaient sur le bord des campagnes liquides ;

Il monte, le front triste et le cœur agité ;

Le char roule et fend l'air avec rapidité.

Des yeux nous le suivons : mais il entrait à peine

Dans l'aride désert qui termine la plaine.

Qu'un bruit épouvantable aussitôt retentit ;

Des coursiers étonnés l'essor se ralentit ;

Ils s'arrêtent, du pied ils frappent la poussière,

Et dressent, hennissants, leur superbe crinière.

DégoTité des collaborations posthumes, Cubières- Palmézeaux composa, avec Pelletier-Volméranges, une pièce intitulée Paméla mariée, qui renferme do fortes scènes. Il s'adjoignit également Moline pour quelques opéras, dont Porta et Catruffo firent la musique. La plupart de ces pièces, ainsi qu'un grand nombre d'autres qui n'ont jamais vu le jour de la rampe, sont imprimées. Il en est deux qui suscitèrent de vives réclamations : une tragédie do Sylla, attribuée par lui à Pierre Corneille, et une autre, La Mort de Calon, publiée sous le nom de l'abbé Geoffroy. Le fameux aristarque qui n'entendait pas la plaisanterie, cita Cubières devant le juge de paix, lequel déclina humblement sa compétence et renvoya les parties devant le tribunal des Muses (style Dorat-Cubièrcs).

Ce n'était pas la première fois que notre poète se rendait coupable de cet étrange délit; déjà il lui était arrivé, en 1788, de signer les Etats-Généraux de l'Eglise du nom de l'abbé Raynal. Une autre fois il se fît passer pour mort, afin sans doute de voir la vogue s'attacher à ses ouvrages ; mais son but n'ayant pas été rempli, il ressuscita le troisième jour.

J'ai dit que le chevalier de Cubières avait eu souvent du talent, cela est vrai. Je ne connais rien de plus joli, dans le genre précieux, que cette chanson adressée à la comtesse de Beauharnais ;

Vous m'ordonnez de la brûler

Cette lettre charmante, Seul bien qui peut me consoler

De vous savoir absente :

Eh bien ! au gré de vos désirs,

Le feu Ta consumée.

Et j'ai vu mes plus doux plaisirs

S'exhaler en fumée !

Un spectacle si douloureux

Eut enchanté votre âme ; Mais pour moi quel revers affreux

Que votre lettre en flamme !

Interprètes de mes douleurs,

Et ne sachant point feindre, Mes yeux ont tant -^ersé de pleurs

Qu'ils ont failli l'éteindre.

Quel que doive être mon destin Dont vous êtes l'arbitre ,

Si je rerois de voire main Une nouvelle épître,

A vos ordres pleins de rigueur Empressé de me rendre ,

Je la poserai sur mon cœur Pour la réduire en cendre.

La manière coquette de Cubières aide peu à comprendre son admiration excessive pour Mercier et pour l'auteur du Paysan perverti, avec lesquels il demeura toujours lié. C'est sans doute sous l'influence du premier qu'il écrivit la diatribe sur la funeste influence de Boileau en littérature , et qu'il gratta plusieurs fois avec ses ongles le buste de Racine. Quoi qu'il en soit, au milieu de paradoxes impérieux, il y a des choses à recueillir dans sa correspondance avec Mercier et M. Simon, publiée en 1810. Ses nombreux Eloges, qui n'ont pas été réunis, contiennent quelquefois d'intelligents aperçus.

Qn peut évaluer les œuvres de Cubières à cent cinquante volumes et brochures. Ses manuscrits, que, par testament, il avait légués à la Bibliothèque royale, ont été refusés. Peut-être renfermaiçnt-ils de curieux Mémoires.

Au commencement de l'Empire , il obtint un

CUBIÈRES. '13o

«mploi dans les postes, grâce au crédit de M"'^ do Beauharnais , qui était devenue la bèlle-tante de Napoléon. Depuis lors le nom de Cubières tomba peu à peu dans l'oubli , malgré ses efforts pour entretenir l'attention, et malgré ses publications non interrompues. Son dernier ouvrage, daté de 1816, est intitulé : Chamousset ou le fondateur de lapetUe jjoste, poème en quatre chants.

Jusqu'à son dernier jour, le cbevalierde Cubières conserva une humeur gaie, turbulente même. Il ne détestait pas un bon festin, et, sous ses cheveux blancs, gardait les goûts d'un dameret. Plusieurs personnes lui en ayant fait reproche, il se crut obligé d'écrire son panégyrique en forme de dialogue, au commencement d'un de ses volumes. Voici cet original document :

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