AVEZ-VOUS LU BARUCH
Avez-vous lu Angola? C'est un chef-d'œuvre, et c'est mon chef-d'œuvre ; à présent que je suis mort, ma vanité n'offusquera personne. Angola , c"esl presque aussi beau que les Précieuses ridicules.
Ce n'est qu'un roman, cependant, et des plus minces : deux parties, avec frontispice et vignettes ; — mais dans ce roman est contenu le xviii® siècle tout entier , mieux que dans beaucoup d'autres livres portés plus haut par les noms de leurs auteurs. Les amourettes mignardes, les propos satiriques, les parties sur le gazon, l'Opéra, un coin de
la cour, tout se retrouve, tout est rendu avec un soin particulier dans cet ouvrage, qui rend inutiles les peintures de Lancret et de Baudouin. On ne trouve pas autre part, observée avec plus de certitude, rappelée avec plus de coloris, la description d'un boudoir, d'un carrosse, d'un pavillon, d'une petite maison ou d'un jardin à la mode. Mes héroïnes sont ajustées, fardées, chaussées comme par la meilleure faiseuse ; et, pour vous en convaincre, je veux vous en montrer une :
« Luzéide était coiffée en cheveux, avec des fleurs et des diamants placés artistement dans sa frisure, un soupçon de bonnet, et le chignon relevé comme on le portait alors. Sa robe était d'une étoffe au dernier goût, blanc, gris de lin et or, avec des dessins en pagodes et en figures chinoises, la polonaise et les parements assortis en chenilles et en souci d'hanneton ; un corset garni de pierreries et des manchettes à trois rangs du point d'Angleterre le plus exquis. »
Mes petits-maîtres valent mes petites-maîtresses : ils sont vivants, ils tournent, ils se dandinent, ils secouent la poudre de leurs cheveux, ils regardent l'heure à leurs deux montres, ils jouent avec leurs bagues , leurs lorgnettes et leurs tabatières. Le matin en chenille , c'est-à-dire en redingote ; le soir en veste falbalatée , hissés sur des talons rouges ou promenés dans une dolente ornée de glaces, on
les voit tantôt au Palais-Royal, les mardis et les vendredis, tantôt aux boulevards, dans les spectacles, oîi ils voltigent de loges en loges, font les singes à travers les trous de la toile, tracassent les actrices à leur toilette et traitent les auteurs d'insectes du Parnasse. Au bal, ils s'habillent en chauve-souris, dansent le carillon de Dunkerque et exécutent le pas de Marcel avec une admirable précision. Ah ! les beaux petits pantins que voilà !
Ainsi devraient *"aire, selon moi, tous les écrivains à qui le ciel n'a pas départi les grands dons de la passion et de la philosophie: penchés sur leur temps et sur leur société, ils en reproduiraient, même dans leurs détails les plus puérils, les usages, les habitudes quotidiennes, les costumes , les locutions, — tout ce que le génie ne peut s'arrêter à indiquer, et tout ce qui complète l'œuvre du génie ; tout ce que le présent dédaigne et tout ce que l'avenir recherche. De la sorte, les écrivains inférieurs auraient leur utilité, et les romanciers de second ordre pourraient se grouper autour des historiens ; leurs volumes, n'étant plus frappés dès leur naissance par l'épizootie particulière aux romans, survivraient à leur vogue et prendraient place parmi les livres consultés.
A ce point de vue Angola est mieux qu'une production éphémère ; c'est un répertoire où vos faiseurs de pastiches ont puisé plus d'une fois. Le langap-^
des ruelles y est noté comme de la musique ; c'est là qu'on entend Damis complimenter Zulmé sur sa figure qui est à ravir, tandis que la piquante Céliane, très-lutinée , s'écrie, sur un ton d'enjouement : — Mais savez-vous bien, l'abbé, que vous êtes d'une folie qui ne ressemble à rien! Les expressions du temps sont toutes en caractère italique, ce qui donne au livre une plwsionomie singulière et le fait ressembler d'abord à un dictionnaire néologique ; mais bientôt l'action, en se déroulant, ôte aux yeux leur distraction exclusive et entraîne l'esprit dans une suite de scènes originales, dont il ne m'est pas possible de vous dire tout le bien que je pense.
Vous parlez quelquefois, monsieur, de style pailleté, de jargon à l'ambre ; vous invoquez vos feuilletonistes en maillot écaillé d'or et d'argent; vous vantez le bel air de leurs périodes, l'impertinence aisée de leurs récits. Je ne veux pas y aller voir, et je vous crois sur parole ; mais relisez Angola, et dites franchement s'il en est un, parmi vos auteurs brillants et bruyants, qui ait dépassé certaines de mes pages, toutes surchargées de satin, de fard, de lumière, de baisers et de joyaux ; s'il en est un qui possède mieux que moi le secret du style praliné ; qui enjolive une métaphore de rubans plus frais ; qui sache plus long-temps faire tenir en équilibre sur une équivoque audacieuse un dialogue pétillant de tous les feux de la galanterie ! Allez, non-seule-
ment vous n'avez rien inventé, mais vous n'avez rien perfectionné. Mon roman restera le désespoir éternel des tourneurs de périodes et des lapidaires d'adjectifs, la suprême expression du genre joli.
Faut-il vous entretenir après cela du succès obtenu par Angola dans tous les coins de la terre, c'est-àdire partout où il y avait un boudoir, une chaise longue et les rideaux tirés? Il fut considérable, il fut extrême, il me força à demander grâce et à me claquemurer dans un réduit inconnu, pour me soustraire tant aux sollicitations des libraires qu'aux curiosités des gens de cour. Comme Angola avait paru sans nom d'auteur, on me fit l'honneur, pendant les premières semaines qui suivirent sa publication , de l'attribuer tour-à-tour au duc de La Trémouille, à Voltaire, à Crébillon fils, à tout le monde. Trois, quatre éditions furent enlevées en quelques mois; Londres et la Hollande ne restèrent point en arrière et multiplièrent les contrefaçons.
De tous les hommes de lettres avec gui l'on a essayé de me mettre en parallèle, Crébillon fils est le dernier à qui l'on eût dû songer. Je n'ai rien, en effet, des qualités ni des défauts de celui qu'on a surnommé le Philosophe des femmes ; si je m'avoue inférieur à lui en ce qui touche l'analyse subtile des sentiments, je me considère comme son maître en fait de gaîté, de mouvement et de couleur. Crébillon ne décrit pas, il indique tout au plus ; il dit ; ceci
est un sopha, ou ceci est une écumoire, — jamais plus long. Ses ducs et ses chevaliers ne se reconnaissent qu'au langage ; mais quelles dissertations à perte de vue ! que de raisonnements tracassiers et inutiles sur la nuance indécise d'un imperceptible caprice d'amour ! Célie s'exprime comme la Bérénice de Racine, et il y a des moments oii l'alcôve du Hasard du coin du feu s'efface tout-à-fait et où l'on croit voir, à la place, le solennel palais de la tragédie française. Moi, je touche davantage à la terre, c'est-à-dire au tapis de la chambre à coucher; je suis plus amusant aussi, je ris de tout mon cœur là où Crébillon fils ne fait que sourire, je vais droit au but, et j'ai déjà pris vingt baisers sur le cou de Cydalise pendant qu'il en est encore à parlementer à travers le trou de la serrure.
Angola, plus que Tanzaï et Néardané, plus que les Egarements du cœur et de l'esprit, plus enfin que l'œuvre entière du plus jolyot des deux Crébillon, résume le dix-huitième siècle etle fait toucher du doigt. C'est un tableau de Paris aussi fidèle que celui de Mercier. La comédie que j'ai poursuivie pendant toute mon existence, avec tant de courage et de rage, je ne l'ai atteinte que dans Angola. Tout-à-l'heure , j'ai dit que c'était presque aussi beau que les Précieuses. Je le soutiens avec fierté.
Entre Molière et La Morlière, il n'y a que quelques lettres de différence.