‹ Les oubliés et les dédaignés; figures de la fin du 18e siècleChapitre 15 sur 46 · MES OEUVRES DRAMATIQUES · texte numérisé non relu

MES OEUVRES DRAMATIQUES

La comédie dans le roman est-elle donc plus aisée que la comédie au théâtre? Je dois le croire, puisque j'ai si peu réussi dans mes tentatives dramatiques. Sur doux pièces, La Créole et L'Amant déguisé, que je parvins à imposer au Théâtre-Français, la première ne fut jouée qu'une seule fois; encore n'arriva-t-elle pas au dénoûment, à cause d'un incident assez saugrenu, que lesana auront sans doute porté à votre connaissance. Un valet raconte à son maître les détails d'une fête et lui demande : — Qu'en pensoz-vous? — Je pense que tout cela ne vaut pas le diable ! répond l'autre. Le public prit la phrase au bond et la renvoya aux comédiens ; La Créole ne s'en releva pas.

Le Théâtre-italien, où je tentai d'aborder, ne me fut guère plus favorable. Il était écrit que, m'étant servi de la cabale, je devais périr par la cabale. Le Gouverneur, comédie en trois actes, dans laquelle je tournais de nouveau en ridicule les petits-maîtres et leurs façons de dire, Le Gouverneur tomba lourdement, malgré un mérite réel de dialogue. Les pro-

cédés qui m'avaient si bien servi dans A^igola ne furent d'aucun effet à la scène.

Certains hommes ne réussissent qu'une fois. Je vis que j'étais de ceux-là.

Après tout, les calculs de mes ennemis étaient absurdes : un succès de théâtre m'eût rendu l'homme le plus doux et le plus bienveillant du monde; la reconnaissance m'eût enchaîné aux comédiens, et la prudence m'eût fait ménager les auteurs, mes collègues; — tandis que mes chutes m'exaspérèrent et détruisirent en moi jusqu'aux derniers principes de la plus simple justice. Je rendis passion pour passion , je fus cruel envers les autres comme on l'avait été à mon égard. Chassé de ce temple, dont le séjour avait été le rêve de toute ma vie, je me montrai sans pitié pour ceux qui, plus heureux que moi, en franchissaient sans effort les portes d'airain. Je n'étais que chef de cabale, je me fis pamphlétaire. Lorsque je n'avais pas bien tué une pièce avec le sifflet, je l'achevais avec la plume ; un auteur ne s'échappait jamais de mes mains que bafoué et meurtri.

Toutes les œuvres pi'incipales ont été marquées par mes brochures ; c'étaient tantôt de Très-humbles remontrances à la cohue au sujet de Denis le Tyran, (la cohue ! ainsi exprimai-je mon mépris pour le public) ; tantôt des Observations sur le duc de Foix , de Voltaire; des Lettres sur Les Héraclides, de Marmontel; des Réflexions sur Electre, de Crébillon,

sur Oreste, sur L'Orphelin de la Chine, — sur quoi encore ? Il y aurait un énorme volume à composer de toutes ces satires, de toutes ces a*nalyses, de toutes ces dissertations , de toute cette rancune manifeste et ardente, où souvent éclatent, à travers un parti pris de dénigrement, un sens littéraire trèssain et très-fm, des aperçus nouveaux et l'autorité d'une expérience douloureusement acquise. La haine est quelquefois un bon éperon pour la raison; et les yeux courroucés sont ceux qui courent après la grande lumière, si aveuglante qu'elle soit.

Ah 1 j'étais actif, j'étais fort, je vivais en guerre et je me sentais vivre, détestant et détesté, salué bas, ayant mon couvert mis tous les jours chez les gens qui m'accueillaient avec effroi, connu de tout Paris, au point que lorsqu'un étranger demandait à vofr quelque chose ou quelqu'un de curieux, on lui disait : — Avez-vous vu le chevalier de La Morlière? Puis on le menait au café Procope, ou au café de la Régence, ou dans la grande allée du Palais-Roj'al, ou, plus sûrement encore, au parterre de la Comédie. C'était là que je brillais dans ma gloire, c'était là que j'apparaissais menaçant comme Jupiter, et comme lui armé de la foudre !

Ma réputation (une réputation exceptionnelle et teinte de sombres couleurs) fut portée au comble, vers ce temps-là, par mes dissensions avec M"® Claire- Joséphine-Hippolyte Leyris de Latude Clairon , ac-

trice de la Comédie-Française, tragédienne au théâtre et à la ville.

L'histoire de ces dissensions forme un chapitre qui eût été digne do figurer dans quelqu'un des joyeux romans signés Le Sage.

Page 1