‹ Les oubliés et les dédaignés; figures de la fin du 18e siècleChapitre 18 sur 46 · SOUPER AVEC LA DUBARRV · texte numérisé non relu

SOUPER AVEC LA DUBARRV

J'ai fait des soupers plus gais que celui-là.

Nous n'étions que deux, elle et moi, dans une salle éclairée comme pour vingt-cinq convives.

La Dubarry était parée royalement, on peut le dire; elle avait une robe lamée d'or, que des poignées de perles retroussaient, et, sur ses cheveux divinement poudrés, un toquet chiffonné par une élève de la Duchapt, qui laissait échapper des plumes et des pierreries.

Il était clair, décidément, qu'elle avait voulu mr faire honneur, grand honneur.

Néanmoins, je ne figurais pas trop mal on face d'elle : mon habit était bien un peu flétri , ma cravate un peu rousse (Denise brûlait toujours le linge en le repassant) mes dentelles étaient reprisées en plusieurs endroits; mais l'air de tète rachetait tout; — je pouvais en juger dans les glaces qui nous environnaient.

Pourtant, encore une fois, ce souper avait quelque chose de chagrin.

Les domestiques qui nous servaient laissaient lire sur leur figure une expression de froideur exagérée ;

ils allaient et venaient sans qu'on entendit le bruit de leurs pas.

A vrai dire, je sentais confusément ce que tout cela signifiait ; — et la Dubarry finit par le sentir à son tour. Cela signifiait qn'il y avait à cette table une courtisane et un pamphlétaire, deux personnages de la. même étoffe, la pire espèce d'homme et la pire espèce de femme, à ce qu'on prétend. Cela signifiait que le rôti du roi de France était mangé en ce moment par une grisette parvenue et par un chevalier décrié , et qu'un tel spectacle, au milieu de ces lambris dorés, manquait sinon do curiosité, peut- être de grandeur ou du moins de convenance.

Dès que cette révélation se fut faite à nous, — et ce fut l'affaire d'un regard échangé, — nous éprouvâmes un embarras que nous ne cherchâmes point à dissimuler. Nous vîmes que nous nous compromettions mutuellement, et que notre véritable place, pour un tête-à-tête, était aux Percherons ou à La Tour d'Argent.

Il en résulta que j'expédiai le souper avec plus de diligence que je ne l'aurais fait en toute autre occasion; — mais je voulais être généreux et faire oublier sa méprise à la Dubarry.

Ses yeux, — ses beaux yeux, — m'en témoignèrent une véritable gratitude.

Les quelques paroles que nous échangeâmes furent banales et prononcées presque à demi voix.

Après le dessert, elle se leva ; et, pour la première fois, me souriant comme elle aurait souri à Louis XV, elle me donna sa main à baiser.

J'y appuyai respectueusement mes lèvres ; — et, lorsque je relevai la tête avec une involontaire émotion, elle avait disparu.

Pauvre femme ! on dit que vous l'avez guillotinée.

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