LA JOUEUSE DE GUITARE
Ces choses se passaient eh 1766.
Je travaillais alors à une volumineuse histoire du théâtre, qui n'a jamais été imprimée, — et c'est dommage.
Toutes mes journées étaient prises par ce labeur; mon unique distraction , le soir, était d'aller faire ma partie de trictrac, au café, avec le chevalier de Mouliy ou avec le petit Poinsinet.
Une fois, la partie s'etant prolongée plus tard que de coutume, je me trouvais attardé dans les rues. J'avais bien à mon côté de qui défier les mauvaises rencontres, mais je n'avais pas de quoi défier l'hiver qui commençait à faire sentir sa maligne influence ; en un mot, j'étais sans manteau, et, moitié pestant , moitié grelotant, je regagnais à pas pressés mon logis.
Je demeurais alors rue du Plat-d'Etain.
La nuit était tellement profonde que je distinguais à peine ma maison.
Au moment où j'allais soulever le marteau de la porte, mes pieds se heurtèrent contre un corps inanimé, étendu sur le seuil. Je me baissai, mes mains rencontrèrent une robe et une guitare ; — je me rappelai aussitôt une petite mendiante à qui je donnais souvent l'aumône et qui m'avait frappé par la douceur de sa figure.
— Elle se sera évanouie, pensai-je ; le froid... la faim peut-être...
Et l'ayant chargée sur mes bras, je la montai jusque dans ma chambre oii j'allumai un grand feu, qui nous était presque aussi nécessaire à l'un qu'à l'autre.
La chaleur la fît revenir à elle. Surprise de se trouver seule avec moi, à celle heure de la nuit, l'extrême pâleur remplaça sur ses traits l'extrême rougeur. Je la rassurai du mieux qu'il me fut possible, — et j'allai tirer de mon buffet quelques viandes froides, avec une bouteille de vin bourguignon. Ce petit repas établit la confiance entre nous; — l'enfant me remercia avec une effusion dont mon cœur fut agité.
Sur ces entrefaites, une idée me saisit.
— Comment vous appelez-vous? lui demandai-je.
— Denise.
— Quel est votre Age ?
— Dix-sept ans, me répondit-elle.
— Eh bien ! Denise, moi j'en ai plus de soixantesix ; je suis un vieillard et je ne tiens à personne au monde ; voulez-vous être ma gouvernante ?
La pelite joueuse de guitare resta un moment interdite ; puis de grosses larmes se firent jour dans ses yeux.
— C'est plus de bonheur que je n'osais en attendre, dit-elle ; parlez-vous bien vrai?
Il n'y a que les âmes naïves pour opérer des bouleversements dans les âmes flétries. Cette jeune fille, qui n'était pas précisément jolie, mais qui avait pour elle un grand air de bonté, faisait rentrer en moi mille sensations anciennes et perdues. J'avais tellement vécu en dehors des sentiments simples.
mon cœur et mon esprit appartenaient si peu aux mœurs familières, que je me vis à mon tour embar rassé et comme honteux. — Lorsque Denise se jeta sur ma main pour la baiser, je la retirai avec promp titude.
Hélas! j'avais fait si peu de bien dans ma vie qu'un mouvement de reconnaissance élancé vers moi me froissait à l'égal d'une injure !
J'installai sur l'heure Denise dans ses nouvelles fonctions : je lui confiai la garde do mon linge et le soin do mon humble mobilier.
Est-il utile de dire que je n'étais guère plus riche en 17G6 qu'en 1720, et que mon crédit comme chef de cabale ayant été fortement ébranlé par les intrigues de la Clairon, j'en étais réduit, pour subsister, aux seules ressources littéraires? On sait quelle ironie cachent en tout temps ces deux mots. Ah ! monsieur, puissiez-vous n'être jamais forcé, sur vos vieux jours, de recourir au gagne-pain de la littérature!
Le temps des maréchales était passé, car ma tête était devenue grise. — Pour me remettre en cour, j'avisai de composer un roman intitulé Le Fatalisme et de le dédier à M""" la comtesse Dubarry. C'était le premier hommage de ce genre qu'elle recevait ; tout le monde me jeta la pierre pour avoir, dans ma dédicace, célébré ses talents et ses vertus. J'avoue aujourd'hui que c'était pousser la flatterie un peu
loin ; mais en fait de dédicace on ne doit pas y regarder de trop près ; Corneille lui-même ne nous a-t-il pas donné l'exemple dans ses EpUres à Montaiiron?
La Dubarry accepta le patronage de mon roman, et, pour me prouver combien elle était sensible à mon héroïque politesse , elle me fît prier de venir souper avec elle.
Je fus assez dépaysé. J'avais compté sur de l'argent, sur une gratification quelconque; au lieu de cela, on m'envoyait de la fumée d'honneur et de la fumée de cuisine par le nez. Un souper chez la favorite ! Que n'aurait pas donné un courtisan pour obtenir une faveur semblable ! Moi , je l'aurais cédée volontiers pour une paire de boucles d'argent neuves.
Et puis je réfléchis. Il me parut évident que la Dubarry n'avait rien entendu à mon épître, ou plutôt que la pauvre fille l'avait prise naïvement au sérieux. Dès lors, je me représentai ses efforts pour imaginer une récompense à la hauteur de cette action, et je compris l'invitation à souper; c'était ce qu'elle avait ti'ouvé de mieux. Je souris avec indulgence, et je l'excusai. — Mais ce n'eût pas été M""^ de Pompadour qui se fût trompée à ce point !
Pendant deux jours, Denise ne fut occupée qu'à restaurer mon habit à paillettes.