‹ Les oubliés et les dédaignés; figures de la fin du 18e siècleChapitre 38 sur 46 · RECHUTE AMOUREUSE · texte numérisé non relu

RECHUTE AMOUREUSE

Sans être un égoïste, Grimod de la Reynière ne fut jamais heureux que par lui-môme. Trop enclin à la raillerie pour provoquer la confiance, l'amour ne vint jamais au-devant de lui; ce fut lui qui alla perpétuellement au-devant de l'amour. S'il obtint quelquefois un peu d'affection, il ne le dut guère qu'à la curiosité ou au désœuvrement ; ce qu'il prenait pour de la tendresse n'était le plus souvent que de la charité. Heureux qui donne l'aumône, malheureux qui la reçoit ! Grimod de la Reynière la reçut toujours. Quelque chose qu'il imaginât, il ne put jamais faire qu'on se passionnât pour lui. Il accusa sans doute de rigueur le destin et de fatalité son étoile ; il ne devait accuser que lui-même et les femmes. Qu'avait-il en effet pour passionner ce sexe dont le cœur et la tête ne font qu'un, aussi entier dans son attachement que dans son indifférence ? Rien, absolument rien. Il avait au contraire tout ce qui repousse et éloigne, — nous ne cessons pas de parler au point de vue des femmes : — d'abord une difformité physique, particularité toujours choquante et de laquelle détournent difficile-

ment leur pensée celles qui n'ont jamais pu pardonner son pied-bot à lord Byron ; ensuite l'amour de la gastronomie, rivalité irritante et honteuse, ou du moins qui leur semble telle. Avez-vous jamais connu un gourmand aimé? Enfm, premier ou dernieigrief, c'était un homme d'esprit. L'esprit! vice souverain, que les femmes n'absolvent à peine que dans les romans, monstre par qui elles redoutent toujours d'être vaincues. Soyez tout ce que vou> voudrez pour réussir auprès d'elles, même honnête homme , mais ne soyez pas homme d'esprit. Elles ne sont faites, vous le savez bien, que pour les luttes où elles triomphent, c'est-à-dire pour les luttes de cœur; le reste n'est qu'accessoire et chose importune. La première qualité qu'elles demandent à un amant, c'est le renoncement à tous ses goûts favoris, c'est le sacrifice, partant c'est l'esclavage. Grimod de la Reynière n'avait aucune de ces faiblesses chéries, qui sont des flatteries indirectes, de ces lâchetés qui gagnent si bien un cœur féminin. Pour loger l'amour, il ne lui convenait point de chasser les autres hôtes de sa maison ; il prétendait à la fois aimer et bien dîner, aimer et écrire des livres, aimer et rester un original.

Aussi toutes ses ressources contre la misanthropie et l'abandon, il ne les tirait que de lui-même, de son invention féconde. Il animait la vie autour de lui et éperonnait les événements, autant pour s'étourdir

que pour étourdir les autres. C'était faire le bruit pour ne pas sentir le vide. Et encore ce bruit, il le taisait à froid comme un comédien : ses farces, il ne les improvisait pas, il les préparait de longue main, il les raisonnait. Grimod de la Reynière ressemble à un Français greffé sur un gentleman : il a du premier la moquerie légère et les dehors exquis : il a du second l'excentricité et l'appétit à toute outrance.

Rétif de la Bretonne n'est pas le seul avec qui Grimod ait correspondu pendant son séjour à Domèvre. Un amateur des plus raffinés et des plus méfiants , nature de sybarite et de diplomate , M. Joubert, avait conçu le projet d'aller le surprendre au milieu de ses moines ; sa santé et ses occupations l'eu empêchèrent ; il lui en témoigna son regret dans les termes les plus suaves que pût lui suggérer sa science du monde. Un autre homme de lettres, bien différent, et qu'un trop ardent caractère jeta dans tous l^s excès anti-religieux et démagogiques, Sylvain Maréchal, un des habitués des déjmners philosophiques, s'empressa également de lui faire parvenir l'expression de sa sympathie. On voit, par la rencontre de ces deux noms et de quelques autres que nous n'avons pas relevés à leur lieu , qu'aucun esprit de parti ne guidait Grimod de la Reynière dans le choix de ses liaisons. N'ayant besoin de personne, il était affable avec

tous, et, n'obéissant qu'à sa bienveillante curiosité, il laissait de côté les systèmes pour ne s'inquiéter que des individus.

Il retourna en Suisse, ainsi qu'il se l'était promis autrefois, à Lausanne et à Zurich. Dans cette dernière ville, il fut retenu près de quinze jours par Lavater, qui voulait sans doute prendre le temps de l'étudier « On ne saurait croire, dit Grimod, combien la conversation de cet homme célèbre est animée, belle et intéressante. Il s'exprime en français avec un peu de difficulté, et crée souvent des mots pour rendre ses idées; mais ce fréquent néologisme, loin de gâter son style, y jette singulièrement d'énergie. Son langage est aussi animé que celui de Diderot, et son âme est bien plus belle. J'ai eu le bonheur de lui inspirer un vif attachement, et je m'.en félicite. »

Après une légère excursion en Allemagne, Grimod arriva à Lyon, oii il séjourna plus de dix-huit mois, retenu, nous avons tout motif de le supposer, par cet amour mystérieux que l'on a vu se développer au sein même de l'abbaye de Domèvre. Ce fut à Lyon, en novembre 1789, qu'il apprit la révocation de sa lettre de cachet, révocation qui avait suivi de près le renvoi du baron de Breteuil. Cependant il ne se pressa pas de retourner à Paris, sachant que ses parents l'aimaient mieux de loin que de près, et redoutant d'ailleurs une fermentation politique à

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laquelle son inoffensive philosophie ne s'était pas attendue. Voici comment il s'exprime, à la date du 27 août 1790, au sujet des événements révolutionnaires : « J'ai vu avec une vive douleur que vous étiez devenu (c'est toujours à Rétif qu'il s'adresse] un chaud partisan de notre exécrable Révolution, d'une Révolution qui anéantit la religion et les propriétés, la gloire des lettres, des sciences, des arts, qui nous reporte au xiv® siècle. Vous connaissez mon opinion sur les grands et les riches ; ainsi vous ne me soupçonnez pas, en pensant ainsi, de cher- €h-er à défendre leur cause ; mais je plaide celle de l'honneur, de la probité, du savoir et de la vertu, également outragés dans le nouvel ordre de choses. Est-ce que cet enragé de Mercier vous aurait fait partager ses fureurs?... Quoi de plus atroce, de plus redoutable que cet odieux comité des recherches, qui suppose des crimes pour se rendre nécessaire ! La Bastille et les lettres de cachet n'étaient rien auprès d& ces nouveaux inquisiteurs. » De la part d'un homme encore tout meurtri par le despotisme monarchique, l'aveu est bon à recueillir.

Grimod avait à Béziers une tante, sœur de sa mère. M"'*' la comtesse de Beausset, qui était une dame d'infiniment d'esprit et de raison; il se rendit auprès d'elle et passa dans sa compagnie des journées on ne peut plus agréables. Les premières maisons de la ville lui furent ouvertes, et, comme on con-

naissait son goût pour la bonne chère (car pendant l'exil le ver solitaire était revenu) on n'oublia rien fie ce qui pouvait le flatter : « Perdrix rouges, veaux de roi , melons des dieux, huîtres larges comme des bénitiers, cailles grosses comme des poulets, lapins nourris d'herbes odoriférantes, fromage de Roquefort qu'on ne devrait manger qu'à genoux... » Après cette énumération pleine d'enthousiasme, il ajoute : « Il faut ici marcher d'indigestions en indigestions. » Ses éloges ne tarissent point sur le compte de M. l'évêque de Nicolaï, frère du premier président de la chambre des comptes , un homme de premier mérite et qui a la meilleure table de Béziers : « la Révolution , qui lui a enlevé quatrevingts mille livres de rentes , l'a forcé de supprimer de grands repas, mais il nous donne de petits dîners de huit à dix personnes, qui ne le cèdent en rien aux festins les plus somptueux {\]. »

(1) A ccfle époque se rattache une série de lettres doat la fieviie du Lyonnais a entrepris la publication en I85j, sous le titre de Letlrcs incdiles de Grlmod de la Rcijiiiêre à un Lyonnais de ses amis. Ces lettres sont fort longues, et traitent de toutes les matières. La politique n'y est qu'effleurée :

« J'avais cru que c'étoit JM. Clialier qui étoit maire de

f.yon ; il se trouve que c'est M. Bertrand, son associé. Vous ne me dites mot de ce tribunal érigé par le peuple, et dont je n'ai appris l'existence que par l'exposition que la Convention vient d'en faire. Vous ne me parlez point de la guillotine en perma-

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Bref, Grimod de la Reynière, soumis à toutes sortes de séductions, vivant dans un enchantement continuel, au milieu du plus beau et du plus fertile pays du monde, finit par se comparer à Télémaque dans

iience et de plus de (niiiize cents personnes arrêlées. J'ai su (ont cela par les gazeUcs qui n'entrent pas dans d'autres détails. »

Griinod de la Reynièrc , dans cette mcnic lettre , s'inquiète l)eaucoup de ce qu'est devenu Linguet : « II est bien étonnant , ilit-ii-, qu'un homme qui a joui d'une aussi grande réputation <[ue jM. Linguet, soit tombé dans une telle obscurité qu'on ne puisse savoir s'il existe ou non. Pour moi j'avoue que j'en suis encore à connoitre l'opinion de cet homme célèbre. Il me semble même que cette opinion n'a jamais été prononcée d'une manière bien marquée dans les numéros de son journal qui ont paru en 1788 et 1700 ; il me semble qu'il se moquoit alternativement des deux partis. Depuis ce temps, je ne l'ai pas lu et je ne sais auquel il s'est attaché ; mais je le connois personnellement assez pour être sûr qu'il a été révolté de toutes les horreurs de notre révolution, et qu'il aura pris le parti de se tenir de coté. Il est sûr au moins que s'il avoit voulu y jouer un rôle actif, dans le sens des patriotes, rien ne lui eut été plus facile. On n'auroit rien négligé pour s'assurer d'un homme du mérite, des talents el de la célébrité de M. Linguet, qui pouvoit être d'un grand poids dans la balance. Ce qui m'étonne le plus dans tout ceci, c'est son silence : il me parait difficile que JM. Linguet existe et qu'il ne fasse point parler de lui. »

(Continuons nos citations : « Je suis vraiment ravi d'apprendre que M. de Fontanes voit M'""^ la comtesse de Beauharnais , e( je serois charmé d'apprendre que j'ai contribué en quelque chose

l'île de Calypso, et à appeler de tous ses vœux un Mentor qui le précipite à la mer.

Hélas ! ce ne fut point Mentor qui lui fit abandonner ce délicieux séjour, ce fut Eucharis, la nymphe dangereuse et trop écoutée. Eucharis était une comédienne du Grand-Théâtre de Lyon (quelquesuns ont dit que c'était une danseuse), de laquelle

à ce rapprorlicniont. Tons les deux étoiciit faits pour aller ensemble ■ ils ont les mêmes goûts, les mêmes habitudes, les mêmes penchants. J'aurois pardonné à M. de Fontanes le mariage , s'il eut épousé cette aimable veuve. C'eût été là une union bien assortie et avantageuse aux lettres. Ils aiment tous deux à veiller • ce goût appartient presque exclusivement aux gens d'esprit ; vos bons Lyonnois se couchent avec les poules , tandis qu'à minuit on ne songe qu'à veiller à Paris. Vivent les bougies ! I^es femmes même ne sont vraiment jolies, vraiment aimables qu'aux lumières, et les gens de lettres ont cela de commun avec elles. Tous les plaisirs de la vie (je parle des plaisirs les plus vifs) se passent aux bougies. Spectacles , soupers , bals , divertissements de toute espèce, sont brouillés avec le soleil. Laissons cet astre faire croître la salade et mûrir les choux ! »

Mais ce qui préoccupe par dessus tout Griniod de la Reynière, c'est le théâtre, ce sont les gens de théâtre : il revient sans cesse à ce thème favori. Que joue-t-on à Lyon? qui est-ce qui joue à Lyon? « Et celte fameuse demoiselle Jolly est-elle toujours au théâtre des Terreaux? Sa vertu a-t-ellc enfin fait naufrage? Nomme-t-on l'heureux possesseur de ses charmes ? Acquiertelle vraiment du talent ? » Grimod veut tout savoir. [Revue du Lyonnais, n»» des l'''" février et l^^" avril 1855).

Grimod-Télémaque était épris depuis assez longtemps, depuis certaine visite à Domèvre, dont le lecteur n'a peut-être pas entièrement perdu le souvenir. Le théâtre, les comédiennes, voilà ce qui devait être le perpétuel et charmant écueil de ses résolutions. Il en arrive ainsi de presque tous les hommes dont l'imagination a été troublée de bonne heure par les mollesses de l'art ; il leur faut plus tard les surexcitations des quinquets, de la musique, de la foule, l'attrait irritant des rivalités ; il leur faut des femmes en vue , des actrices, des courtisanes renommées. Pour ces hommes si rompus aux roueries de l'existence, il semblerait que ce dût être le contraire, et que leur expérience effroyable leur est une garantie suffisante contre les enivrements de la rampe et du papier doré. Pas du tout. On les voit se prendre, plus aisément que des garçons merciers, aux filets éclatants tendus par ces sirènes et se déshonorer en mille folies imprévues. Grimod de la Reynière devait subir le sort commun ; son amour, augmenté par des difficultés de toute espèce, atteignit un paroxisme oii s'effacèrent les premières et les plus simples considérations de la fataille et du monde. Il oublia, non pas ce qu'il devait à lui-même, — car dans la voie d'excentricité où il était entré, il ne faisait qu'ajouter un fleuron de plus à sa couronne d'avoines et de perles mélangées, — mais aux convenances sociales, à leur

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juste susceptibilité. Faut-il le dire enfin? On s'y prend à deux fois pour avouer ces ridicules, et l'on en rougit comme s'ils vous étaient propres : Grimod de la Reynière, l'amoureux éploré de M™^ Miloire, l'apôtre du célibat, l'ami de Lavater et de M. Joubert, l'épicurien de Béziers et l'indépendant de tous pays, Grimod de la Reynière épousa, — entendezvous, — épousa, légitimement et publiquement, l'actrice, l'Eucharis du théâtre de Lyon.

Voilà cependant celui qui s'écriait, quelques années auparavant :

De l'amour j'ai brisé les armes , Ainsi que je ra\ ais promis ; Mais loin d'en répandre des larmes, .l'en plaisante avec mes amis.

Grimod avait cassé les vitres. Ses parents ne voulurent plus entendre parler de lui. S'il avait eu l'intention de se venger de l'incarcération qu'ils lui avaient fait subir pendant vingt-cinq mois, il était certes bien vengé. Il venait de donner pour nièce à

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Malesherbes et pour belle-fille à sa mère, non pas même une bourgeoise, ce qui eût été pardonnable, mais une obscure actrice de province. De tels faits n'avaient pu s'accomplir que sous une révolution favorable aux mésalliances et intéressée à la confusion des diverses classes de la société fran- (;aise.

Mais si, aidé par le mouvement politique, Grimod (le la Reynière s'était largement et audacieusement vengé d'un acte de despotisme, il faut ajouter aussi que cela avait été beaucoup à ses dépens- Bravée dans son orgueil, c'est-à-dire dans ce qu'elle avait de plus cher, sa famille le laissa abandonné à ses seules ressources. Il s'y était sans doute attendu, et il avait pris ses mesures en conséquence ; dans la voie philosophique où il était entré et où son mariage venait de le pousser si avant, il n'hésita pas à suivre un exemple recommandé déjà par Sedaine dans son personnage du Philosophe sans le savoir, ce négociant-gentilhomme qui enfouit ses titres dans un tiroir jusqu'au jour où, par son travail, il pourra leur rendre leur premier lustre. Grimod de la Reynière se voua au commerce, et montra que, tout en restant un original, il savait être un homme habile et actif. Cette partie de son existence n'en est pas une des moins honorables ; elle atteste une force réelle de caractère et d'heureuses aptitudes qu'il est rare de réunir ; si elle ne lui doime pas

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