‹ Les oubliés et les dédaignés; figures de la fin du 18e siècleChapitre 39 sur 46 · T. II. II · texte numérisé non relu

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raison dans ses travers, du moins elle excuse beaucoup de ses caprices.

Gnmod de la Reynière fut un des premiers fondateurs en Franco de ces entrepôts ambulants auxquels on a conservé le nom de bazars, réunion de toutes sortes d'objets et de marchandises. Il commença par aller tenir la foire do Beaucaire, qu'il ne connaissait point, et oli il ne débuta vraiment pas mal ; de là il se rendit à Nîmes, et successivement à Luuel, à Montpellier, à Marseille. C'était un spectacle intéressant que de le voir s'empresser autour des chalands et faire l'essai sur eux de sa parole engageante. Mirabeau n'était qu'un marchand de draps pour rire; Grimod, lui, y allait pour tout de bon, comme on fait lorsqu'on est marié et déshérité. Il fut aidé pendant les premiers temps par son nom et sa réputation, mais pas autant toutefois qu'on pourrait le croire ; car à cette époque la discussion des intérêts généraux avait cédé la place aux fureurs des passions particulières , et les pas de géant par lesquels la Révolution marquait sa course ébranlaient surtout le sol du Midi. Plus d'une fois il se vit embarrassé au point de manquer des objets les plus nécessaires à son commerce ; mais il était rare alors que son imagination ne lui vint point en aide.

Tout en sacrifiant sur les autels de Mercure , il n'avait pas abandonné le culte d'Apollon ; dans

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les loisirs que lui laissait son négoce, utilisant sa grande facilité de composition, il semait sur sa route des brochures mêlées devers et de prose, telles que Peu de chose et Moins que rien, suite de Peu de chose, ainsi que des éloges historiques des villes qu'il parcourait. Dans une de ces publications, on trouve un petit roman satirique et ténébreux. Mousseline-la-Sérieuse, oïl la plupart des noms sont anagrammatisés. Nous ne citons que pour mémoire ces opuscules. 11 avait également ouvert à Lyon une souscription pour un ouvrage qui devait comporter quatre volumes in-octavo , Les Considérations sur l'Art dramatique ; et il annonçait en outre un Essai sur le Commerce en général et sur quelques commerçants en particiiUer. « C'est après avoir bien considéré mon sujet sous toutes ses faces, disait-il à propos de cet ouvrage, que je me suis décidé à le traiter. Cet Essai sera très-utile aux jeunes négociants, dans un moment surtout oîi l'on croit que, pour exercer cette profession, il suffit d'ouvrir un magasin et de payer une patente ; par lui, les consommateurs apprendront à se défier de plus d'une espèce de fraude, et sauront peut-être gré à l'auteur de les avoir fait jouir à peu de frais du résultat de ses pénibles recherches et des fruits de sa propre expérience. » Je ne sache pas que ces deux ouvrages aient paru.

La Terreur ne le gêna ni dans son commerce ni

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dans ses distractions littéraires. Ne devons-nous pas à ce propos remarquer l'adresse de cet homme, en qui tout annonçait un fou ou tout au moins un imprudent, et admirer le tact parfait avec lequel lui, ennemi de la Révolution et fils de fermier-général, porteur de la haïssable particule, allié à des maisons riches et nobles, il sut traverser une telle époque, non en se cachant ou en empruntant un masque démocratique , mais en conservant son humeur riante, son amusante faconde, en continuant à marcher le front levé et à pratiquer ses trois amours de la table, du théâtre et des vers? Qui ne se fût attendu, de sa part, à des saillies dangereuses, à des exemples ou à des écrits compromettants, lorsque la surexcitation était dans tous les partis, lorsque les hommes les plus froids étaient amenés à sortir des gonds ? Reconnaissons donc en Grimod de la ■ Reynière une prudence aisée, une sagesse habile, et cette souplesse sans effronterie qui est le lot des natures épicuriennes ; après avoir apprécié tout ce qu'il lui fallut de courage pour se créer une position indépendante , sachons apprécier tout ce qu'il lui fallut d'esprit pour dompter momentanément ce penchant à la critique et à l'égotisme, qui lui faisait remonter le courant des usages.

Reconnaissons mieux encore : reconnaissons-lui le cœur d'un fds et ces qualités de dévoûment qu'on lui a trop contestées. Victimes désignées à l'avance

aux rigueurs du nouveau régime, son père et sa mère avaient été à leur tour enfermés comme suspects ou comme coupables. Au risque de sa propre sûreté, il accourut à Paris, pour la première fois depuis sept ans. Bien lui en prit alors de s'être assuré jadis des amis à tous les étages de la société ; bien lui en prit surtout de sa petite opposition au.x courtisans et de ses plaidoyers en faveur des pauvres. La fortune a des tours de roue (ui ne manquent jamais de donner raison aux hommes prévoyants ; ce qui lui avait tant nui sous Louis XVI fut justement ce qui le servit sous la Terreur ; on exalta ce qu'on ne tolérait autrefois qu'à peine. Il put encore employer son crédit, faire des démarches, voir ceux de ses anciens convives que l'élection avait portés au pouvoir. La paftie était belle pour lui; il sollicitait la liberté de ceux qui lui avaient ravi la sienne !

Jusqu'au commencement de l'Empire, la vie de Grimod n'offre rien de particulier, ou du moins elle se perd dans les tintamarres et dans la fumée guerrière qui signalent l'avènement prodigieux du XIX® siècle. La critique théâtrale paraît avoir été ce qui l'occupa le plus, à en juger par la collection du Censeur dramatique, publiée en 1797 et en 1798, et réunie par le libraire Desenne en quatre volumes in-8°, de 600 pages chacun. Ce journal était et est encore très-prise des amateurs ; il avait beaucoup

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d'autorité et rendait des arrêts écoutés du parterre. Fleury, qui était un homme cliarmant, mais quelquefois irritable, fut tellement piqué d'un article du Censeur, qu'il s'oublia jusqu'à écrire à Grimod de la Reynière un billet dans lequel se trouvait cette phrase insolite : Vous en avez menti. Le billet avait toute la cavalière impertinence des petits-maîtres : il était sur papier à fromage comme les poulets amoureux du maréclinl de Richelieu , et il était orthographié comme les poulets du maréchal. Grimod de la Reynière ne se fâcha pas ; au contraire : il voulut rendre public son affront et il imprima le billet de Fleury, tel qu'il l'avait reçu , c'est-à-dire dans toute son innocence grammaticale. Le malencontreux : Vous en axez menti produisait particulièremejit un elTet homérique ; c'était un assemblage colère de voyelles et de consonnes qui , de temps immémorial n'avaient jamais eu la moindre relation avec ces quatre mots. Le pauvre comédien, bafoué par tout le monde, manqua d'en faire une grosse maladie ; et, sur la fin de ses jours, il ne prononçait qu'avec amertume le nom de Grimod de la Reynière.

Le Censeur dramallque servait aussi à son auteur (il faut bien le dire !) de passeport pour s'annoncer chez les actrices, et quelquefois de passe-partout. Cétait particulièremenl autour de la Comédie-Française qu'il rôdait ; il affectionnait tellement ce

théâtre qu'il en avait fait représenter les principaux pensionnaires sur une série de gilets brodés. Un des objets de ses soupirs fut longtemps M"'' Mézerai ; il lui écrivit, car on sait que les lettres ne lui coûtaient guère ; mais M"® Mézerai ne l'écouta que d'une oreille, et finalement elle lui répondit en ces termes très simples et sans moquerie : « Quand je vous ai prié, Monsieur, de ne plus me parler d'un amour que je ne partagerai jamais, et de renfermer vos sentiments pour moi dans les bornes de l'amitié, j'étais bien loin de penser que vous chercheriez dans ce mot l'espérance ou le prétexte d'une liaison intime et d'une affection mutuelle. Quelque pure que puisse être votre amitié, il serait trop aisé de s'y méprendre.... Ainsi, donnez à ce mot non pas le sens académique et grammatical que vous avez choisi, mais celui qu'il a reçu de l'usage et de la

société ! Vous me demandez de me parler au

théâtre et de me voir quelquefois chez moi. D'abord, je vous observe que je n'aime ni le jeu muet, ni les conversations dans les coulisses ; c'est affaiblir l'attention qu'on doit à ses rôles, et sans doute le Censeur dramatique ne veut pas m'y exposer. Quant aux visites, je ne reçois chez moi comme amis que ceux d'un homme que j'aime et qui m'a consacré sa vie. Si je ne me devais cette conduite à moimême, je la devrais à son extrême attachement. Je suis fâchée que, n'ayant pas l'honneur de vous con- .

naître, il ne puisse pas me nroeurer le plaisir de vous recevoir (1). »

Deux volumes très-compacts, intitulés : L'Alambic littéraire vinrent s'ajouter, quelque temps après, au Censeur dramatique. C'est une analyse raisonnée (le quelques productions en vogue. A travers beaucoup de romans que sa politesse l'entraîne à recommander, — Les Horreurs du Destin, ou Les Quatre Infortunés, — il rencontre quelquefois des livres lionorables, tels que l'ouvrage de M""*^ de Staël sur La Littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales; Atala ou Les Amours de deux sauvages dans le désert, par M. Fr. Aug. de Chateaubriand, Le Nouveau Paris de Mercier. Grimod de la Reynière accorde à chacun de ces ouvrages la justice qui lui est due ; mais il faut reconnaître que si son jugement en matière littéraire ne manque pas do rectitude, en revanche il est un peu étroit et dénué d'élévation. Aussi L'Alambic, Le Censeur, furent-il impuissants à remettre son nom eu lumière ; on ne s'occupa pas plus de l'écrivain que du gourmand, bien que ce dernier continuât toujours à être voué au ténia. La Révolution no fut guère autre chose pour lui qu'une halte dans l'ombre. Sa haine pour ce temps d'alarmes s'en fortifia;

(I) Hisloire de la Sorif-lr fruDraise peudanl le Din-rloirc , par IMiM. V.d. et J. de (ioncourl.

il n'en parle jamais qu'avec amertume, ou bien, comme dans les lignes suivantes, il le juge d'un mot , mais ce mot est écrasant : « 11 est de fait que, pendant les années désastreuses de la Révolution, il n'est pas arrivé un seul beau turbot à la halle. »

La résurrection complète de Grimod ne date que du jour de l'apparition de L'Almanach des Gourmands, — son monument ! — Alors commença pour lui une nouvelle ère, fondée sur d'imposants travaux. On était sous le Consulat, et la Renaissance gastronomique appelait tous les appétits intelligents.

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