AVIS
« Dans ce château, qui n'est point ordinaire, De rien au monde il ne faut s'étonner ; De rien aussi l'on ne doit se fâcher, C'est le plus sur moyen de plaire et de s'y plaire. »
La tirade de Collin d'Harleville : Chacun fait des châteaux en Espagne, était reproduite sur le battant de gauche.
Toutes ces inscriptions , disons-le avant de continuer, étaient belles et bien imprimées, et non point écrites à la main.
La porte de la cave montrait cette devise laconique : « Vive le vin ! vive l'amour ! »
La porte d'office, en revanche, était encombrée de prose et de vers : « Malheur à ceux qui n'entendent pas la plaisanterie ; ils sont indignes de se griser à la table du jury dégustateur, et môme à celle de la succursale champêtre. » Venaient ensuite d'innocentes maximes : « Indulgence pour les autres, justice pour soi-même, gaîté , santé et appétit incommensurable sont trois grands moyens d'être heureux et de faire le bonheur de tout ce qui nous approche. » A Dieu ne plaise que nous fassions le procès à ces sages recommandations ! Elles étaient complétées par les couplets du vaudeville des Deux Ecbnonds : Vins de Suresne , vins de Brie; Déguisez-ïous, etc.
A l'entrée de l'escalier : « On ne peut parler à M. Grimod de la Reynière avant midi, ou bien de dix à onze heures du soir. Les lettres sont reçues à toutes heures. »
Montons l'escalier; la salle à manger d'apparat, ou salle principale des séances du jury dégustateur, était située au premier étage ; inutile de dire que c'était la pièce d'honneur du château , et que tout avait été sacrifié à sa décoration.
Un corridor menait à la bibliothèque ; dans ce corridor la fantaisie du propriétaire s'était donné carrière libre ; l'œil était arrêté à chaque pas par les manifestations de sa joyeuse doctrine. Nous copions ici au hasard : « Tl vaut mieux se griser de vin
qu'avec de l'encre , cela n'est pas si noir. Signé : Badion , ancien bâtonnier de Saint-Dizier. » En voici une autre du môme goût : « Il y a trop de vin sur la terre pour dire la messe, il n'y en a pas assez pour faire tourner les moulins; donc il faut le boire. (Conversation de M. Gabriel, ci-devant chanoine régulier de la congrégation de N.-S. et procureur de l'abbaye de Domèvre. Il était digne d'êti'e général do l'ordre des Bernardins). »
Toujours dans le même corridor :
« Le dos au feu, le ventre à table, Dans un joli petit réduit, Avec femme aimée , aimable, Et bien disposée au déduit ; Voilà ce que mon cœur désire, Charmante Adèle, en vous voyant ; Ayez pitié de mon martyre, Et faites grâce au suppliant. »
A côté de ce couplet, qui est bien dans Yesprit du temps, on avait encore la chanson connue de Lantara : A jeun , je suis trop philosophe ; car, à la préoccupation de la bonne chère se joignaient toujours, chez Grimod, les souvenirs de théâtre.
Qu'est-ce que l'on trouvait au bout du corridor? Deux portes vis-à-vis l'une do l'autre , et portant rlincune cette inscription : « Chambre d'amie. » La
première était ornée d'une phrase latine : « Si vis amari , ama. » La seconde , destinée sans doute à des amies de moindre condition , empruntait vulgairement le langage français : « Heureux le juste qui ne pèche que sept fois par jour ! >^
Des vers de Destouches sur les charmes de la lecture, extraits de son Philosophe marié, et des stances anonymes intitulées mes souhaits, annonçaient la bibliothèque.
Un dernier trait complétera la description de ce logis singulier. Il y avait sur la porte de l'escalier conduisant au grenier : « .Montez sans crainte, mesdames. »
M. Mesner, qui appartenait à une autre géaération que l'auteur de YAlmanach des Gourmands, et qui d'ailleurs n'était pas d'avis qu'on affichât si publiquement ses goûts, fit enlever tous ces placards. Il ne conserva que les mains historiques de Grimod de la Reynière et un soulier, une charmante petite mule blanche, mule d'actrice au moins.
Le chapitre sur lequel on ne tarirait point, c'est celui des mystifications que Grimod faisait subir à ses visiteurs et pour lesquels son château était si bien disposé. Toutes les farces nocturnes de l'opéra de monsieur Deschalumeaux étaient répétées par lui : les lits qui s'élèvent et qui s'abaissent, les trappes qui s'entr'ouvrent. « Dès que les hôtes du logis avaient pris possession de leurs chambres, dit
M. P. Lacroix, Grimod de la Reynièro, aussi sérieux , aussi actif qu'un machiniste en chef de l'Opéra, commençait à manœuvrer ses ficelles. Ici les plus effrayantes apparitions delà fantasmagorie, des spectres, des squelettes, des monstres de toutes les formes se dessinaient en feu sur les lambris; là les plus étonnants phénomènes de l'électricité : l'éclair, le tonnerre, le vont, toute une tempête dans une chambre; ailleurs, des portraits qui tirent la langue, qui étendent les bras; quelquefois les chaises et les fauteuils qui marchent en s'entrechoquant, les tiroirs de la conmiode qui s'ouvrent avec fracas, etc., etc. »
En outre, l'estime de Grimod de la Rej'nière pour le cochon avais pris des proportions épiques : il en avait dressé un à le suivre, et, dans les jours de gala, il le faisait dîner à sa table, à la place d'honneur, solidement attaché dans un fauteuil. La nuit, cet animal affectionné couchait sur un matelas, et un garçon, spécialement attaché à sa personne, avait soin chaque matin de le peigner, de le brosser et de le frotter. Le fanatisme de Grimod pour les cochons était poussé à un tel point que, dès qu'il en rencontrait un troupeau, il s'arrêtait sur le chemin, leur tirait son chapeau et entrait immédiatement en conversation avec eux : — Eh bien ! comment allons-nous ? d'où venons-nous? sommesnous bien gras et bien portants ?
Ces innocents travers écartés, c'était toujours le même homme prodigue, mettant sa joie à obliger ses amis et surtout à les bien traiter. Ses festins de Villers-sur-Orge valurent ceux de Paris ; jusqu'à son dernier soupir il tint table ouverte. On essaya bien encore de le mettre en interdiction, mais on sait quelles manières habiles il avait de dérouter l'opinion : cette fois il se fît nommer conseiller municipal, et, du haut de ce poste, il put braver à son aise ceux qui voulaient le faire passer pour fou.
De son hôtel des Champs-Elysées, qu'il avait vendu, il ne s'était réservé qu'un corps de logis, où il allait de temps en temps pour évoquer sa jeunesse, et peut-être pour la comparer à sa vieillesse, aussi riantes toutes deux, aussi vives et aussi logiques dans leur apparente frivolité !
M. Geslin , avocat, qui a recueilli sur le compte de Grimod beaucoup de renseignements, a raconté que dans ses dernièi'es années il était particulièrement possédé de la mat rimoniomanie . Voici» un trait à cette occasion. Invité à dîner par un de ses voisins de campagne , Grimod de la Reynière fut tellement ravi par la belle ordonnance du menu et surtout par la succulence d'un plat, — c'était un plat de cochon, — qu'il voulut voir le cuisinier pour lui faire ses compliments.
— Mon ami Pierre, lui dit-il, voilà un plat qui
VOUS fait honneur; je suis content de vous, et, à mon tour, je désire vous voir content de moi. Que puis-je faire pour vous ?
Le cuisinier roulait entre ses doigts un coin de son tablier.
— Voyons, si je vous mariais ? Vous êtes jeune, et un bon cuisinin* ne peut pas être un mauvais mari. Allons, c'est convenu, je vous marierai ; laissez-moi faire.
Pierre ne demandait pas mieux ; il avait même déjà jeté ses vues, depuis quelque temps, sur une jeune personne de village ; mais le père exigeait de lui l'impossible, c'est-à-dire une somme ronde de six mille francs. Ce fut Grimod qui se chargea de l'impossible; il n'en resta pas là ; les frais de noce, les cadeaux, le repas, le repas principalement, et même les dépenses d'entrée en ménage, il prit tout sur son compte ; il se comporta comme une altesse, et en fut quitte pour dix mille francs. Un bon plat de cochon ne saurait trop se payer (1).
(t) C'esl sans doute à cet épisode que se rapporte l'autographe suivant (catalogue Laverdet, avril 1855. — Ghimod de i.\ Re\mi"iif,.) Lettre de faire part imprimée, avec la suscription et trois mots anf., du mariage de François Tarnier, artiste culinaire, à !M. IMarguerittc. Château de Villers-sur-Orge , M
février 1829. « La séance commencera vers cin(| heures de
relevée et se prolongera , Dieu aidant , jus(|u'à six heures du
SRIiMOD DE LA REVNIÈRE. 287
Ce fut dans ces douces occupations que la mort vint le surprendre, il n'y a pas bien long-temps de cela, — en 1838 ! — Il était octogénaire, et cet âge avancé , qui justifie son hygiène , donne glorieusement raison à sa vie et à ses livres.
Sa femme, la danseuse, lui survécut. On a dit que, sur les derniers temps de son mariage, elle avait hérité des grands airs de sa belle-mère, et que Grimod de la Reynière s'était vu plusieurs fois obligé de lui rappeler son origine, afin de rabattre son caquet en public. Nous n'affirmons pas, nous répétons (1).
Arrivé au bout de la tâche que nous nous sommes imposée, nous nous trouverons heureux si nous avons ])u restituer à Grimod de la Reynière la part d'estime et de gloire qu'il mérite. De nos jours, on s'est beaucoup entretenu de Brillât-Savarin, on s'en est même trop entretenu. Brillât-Savarin n'a
matin, dinianclie 15; saut lus jeunes époux, que des niotil's faciles à deviner obligeront sans doute à prendre congé j)lus tôt de rhonorable compagnie, qui est supplice de ne point s'en offenser, d'autant qu'elle restera en séance mangeante , dansante et buvante jusqu'au lever de l'aurore. » A cette époque, Grimod de la Reynière avait soixante-dix ans. Aimable vieillard !
(I) Le Droit des M, t.") et lo décembre J8'i9.
rien de très-sérieux dans les idées, c'est un buveur d'eau de seltz, un petit-maître qui se préoccupe autant de faire briller son esprit que son appétit. Cependant, Brillât-Savarin, semblable à un autre Améric Vespuce , a hérité de toute la gloire qui revenait à Grimod de la Reynière. Pourquoi cela? C'est que l'auteur ingénieux de la Physiologie du Goût, avec ses précautions , ses raffinements , ses mièvreries et ses délicatesses , ouvre la série moderne des tempéraments blasés ; tandis que l'auteur de Y Almanacii des Gourmands , au contraire, ferme celle des tempéraments robustes.
On comprendra donc nos sympathies pour un homme aussi complet, en même temps que pour un art qui mérite de marcher de pair avec la littérature : la gastronomie. Toute passion raisonnée et dirigée devient un art; or plus que toute autre passion, la gastronomie est susceptible de raisonnement et de direction.
Qu'on y réfléchisse bien : les heures charmantes de notre vie se relient toutes, par un trait d'union plus ou moins sensible, à quelque souvenir de table.
Est-ce un amour d'enfance ? Il s'}' mêle aussitôt, et naturellement, un déjeuner dans les bois. Le tendre aveu d'une cousine est inséparable de l'armoire aux confitures de mère-grand.
S'agit-il d'un fougueux caprice pour une Aspasie parisienne ou une cantatrice renommée ? L'idée d'un
souper s'éveille immédiatement dans notre esprit : nous voyons la lueur douce des bougies glisser sur une épaule mate, la nappe moirée luttant de blancheur avec un bras embarrassé de dentelles. C'est un sourire aussi rose que le vin , c'est un éclat de rire aussi pétillant.
Plus tard, si notre orgueil se ranime à la mémoire d'un triomphe ou d'une dignité obtenue, c'est encore la table d'un banquet qui nous apparaît. Toutes les coupes sont levées et tendues vers nous ; le toast protéique embrasse mille formes et se renouvelle par toutes les bouches ; tandis que , modestement incliné, mais recueillant les moindres gouttes de l'apothéose , nous ne savons que balbutier : — Messieurs, c'est toujours avec un nouveau plaisir....
Nous nous marions. C'est un repas de noce qui nous appelle : l'épouse est rougissante, et les regards ne sont distraits d'elle que par l'arrivée d'un dindon rôti, majestueuse bête, qu'un jus doré environne.
Nous avons un enfant. Les cloches du baptême appellent nos alliés autour d'une collation joyeuse. On embrasse la nourrice , les dragées roulent, et le parrain chante des couplets de circonstance qu'il a eopié la veille dans YAlmanach des Muses.
La gastronomie est la joie de toutes les situations et de tous les âges.
Elle donne la beauté et l'esprit.
Elle saupoudre d'étincelles d'or l'humide azur de
nos prunelles, elle imprime à nos lèvres le ton du corail ardent ; elle chasse nos cheveux en arrière , elle fait trembler d'intelligence nos narines ;
Elle donne la mansuétude et la galanterie;
S'attaquant à tous les sens à la fois, elle résume toutes les poésies : poésie du son et de la couleur, poésie du goût et de l'odorat, poésie souveraine du toucher. Elle est suave avec les fraises des forets, les grappes des coteaux, les cerises agaçantes, les pêches duvetées ; elle est forte avec les chevreuils effarouchés et les faisans qui éblouissent. Elle va du matérialisme le plus effréné au spiritualisme le plus exquis : de Pontoise à Malaga, de Beaune au Johannisberg. Elle aime le sang qui coule des levrauts, et l'or de race, l'or pale, qui tombe des flacons de Sauterne.
Un Anglais, réfléchi en même temps qu'inventif, s'est livré dernièrement à un calcul fort singulier. Il a imaginé un épicurien, taillé sur le patron de .Orimod de la Reynière ou de lord Sefton ; il se l'est représenté parvenu à sa soixante-dixième année et placé au sommet d'une importante colline. Autour de ce gourmand se groupent les masses considérables qui ont servi à sa nutrition, depuis l'âge d'appétit. Nos plus célèbres nomenclateurs, Homère et le Tasse, et après eux le peintre des accumulations, Martinn, reculeraient devant cette quantité énorme d'animaux et de végétaux. Là, dans une prairie,
paissent et broutent librement tous les bœufs, les veaux et les moutons qu'il a mangés. Du milieu des blés jqui ont servi à faire son pain, s'envolent des milliers d'alouettes, de cailles, de perdreaux qui ont figuré sur sa table. Les arbres ploient sous les fruits qui ont crié sous sa dent friande. Au bas de cette colline, l'aimable septuagénaire voit couler une rivière composée de tout le vin qu'il a bu : elle se subdivise en une infinité de bras de liqueurs et de thé. Dans cette rivière nagent les poissons dont il fit ses délices ; sur le bord se pavanent les canards, les coqs, les poulardes, sans compter les lapins, sur lesquels son cuisinier accomplit de sanglantes dragonnades. Une imposante fortification serpente autour de cette colline : elle est formée d'une triple rangée de puddings et de tartes, sur deux couches de melons ; de distance en distance pointent, comme des canons, des tonneaux de riz , de piment et de poivre .
Le gastronome de soixante-dix années domine tous les trésors de cette Chanaan nouvelle. Il sourit avec satisfaction au total prodigieux de ses repas ; et sa bouche qui s'humecte au souvenir de tant de bonnes choses, son œil qui se dilate, ses bras qui s'étendent, tout chez lui semble dire :
— Voilà le prix de la vie !