CONVENTION NATIONALE
» Le comité de sûreté générale et de surveillance de la Convention nationale, au citoyen Beffroy, dit le Cousin Jacques :
» Du 1*"" mars 1793, l'an second de la république française ;
» Nous avons reçu, citoyen, la lettre que vous nous avez adressée ; nous 7i avons aucune connaissance de la dénonciation dont vous nous parlez. Croyez, citoyen, ce que vous disent vos amis : cédez à leurs vœux, rentrez à Paris, et vous verrez qu'on n'y inquiète que les mauvais citoyens, et que si la liberté domiciliaire y est quelquefois troublée, ce n'est que pour rechercher les émigrés et les assassins, qu'on ne peut poursuivre avec trop d'activité.
» Venez dans' Paris et vous y trouverez encoro des gens qui savent estimer le talent partout où ils le trouvent, et qui savent respecter les opinions des
autres, pourvu cependant qu'elles ne nuisent pas à la chose publique.
» Les membres du Comité de sûreté générale, » INGRAND, président; tallien, secrétaire. »
Vers le mois de mai 1 793, le Cousin Jacques rentra à Paris, non sans avoir encore recueilli sur la roule un bon nombre de certificats attestant que dans les communes où il avait passé, il n'avait fait de mal à personne. Deux lieues avant d'arriver aux barrières, ses yeux furent frappés tout-à-coup par un spectaclo aussi joyeux qu'étrange : sur la route une table était mise, et le choc des verres se mariait au bruit des chansons. C'étaient douze vieux poètes dont le plus jeune avait soixante-neuf ans ; ils avaient parié de faire un pique-nique au beau milieu du chemin. On voyait le feu de Bacchus enluminer leur physionomie ; tous étaient gueux comme des rats d'église, tous avaient une perruque mise de travers, tous un jabot sale arrosé de tabac, tous de grandes manchettes festonnées, tous des bas troués, tous des souliers ressemelés ; en un mot, si uniformément accoutrés et si complètement pris de vin que les passants s'écriaient à leur aspect : — Parbleu ! voilà
des poètes de Paris! 11 fallait que les voitures se détournassent pour ne pas culbuter la table et les convives ; quelques-unes s'arrêtaient et faisaient cercle autour d'eux.
Le Cousin Jacques demeura pétrifié d'étonnement. Il fut reconnu et salué d'une rasade ; mais ce fut peine perdue que de vouloir le retenir. — Où allezvous? lui demanda-t-on. — Hélas! répondit-il en secouant douloureusement la tête. Et il continua son chemin.
A Paris, sa section tout entière l'accueillit avec les plus cordiales démonstrations. Il aurait pu vivre tranquille à la condition de laisser passer la tourmente; le besoin de publicité l'emporta, il publia un volume ayant pour titre : La Constitution de la Lune, rêve politique et moral. La Lune ! il en revenait toujours là ; c'était son thème favori : pour lui Phœbé avait remplacé Apollon. La Constitution de la Lune est l'exposé d'un régime républicain tout de conciliation et de paix. On y trouve quelques bonnes idées mêlées à beaucoup de folies, ce qui n'empêcha pas la première édition de s'écouler en cinq jours. A la seconde, enhardi, il ajouta cette épigraphe : « Vous proposez la mort à quiconque propose la monarchie... eh bien ! voici une république, mais une république sans athées, sans factieux, sans tyrans, sans enthousiastes; où la religion, les mœurs, la justice, la paix et surtout
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l'horreur du sang font le charme de la vie et Tessence de la liberté. »
On était en pleine Terreur. Le pauvre Cousin Jacques, qui avait sa femme et ses enfants à nourrir, se vit dans l'obligation de faire contre fortune bon cœur ; il fit jouer, au milieu des massacres, un opéra-comique, sous ce titre d'un optimisme un peu forcé : Allons, ça va, ou Le Quaker en France. Ce fut également en 1793 qu'il composa la ravissante chanson : Petit à petit l'oiseau fait son nid, au bruit des charrettes roulant vers l'échafaud.
Mais il n'en était pas demeuré moins sombre pour cela ; au contraire. C'était un Cazotte amoindri et sanglotant, comme le trait suivant va le montrer. Il dînait un soir chez Lamourette, à l'hôtel de Charost, rue Saint-Honoré, vis-à-vis des Capucins. Parmi les convives se trouvaient Hérault de Séchelles et Anacharsis Clootz. Ces messieurs étaient d'une gaîté charmante ; seul le Cousin Jacques se faisait remarquer par sa tristesse. — Allons donc ! cher Cousin , lui dit Hérault de Séchelles, vous perdez votre bonne humeur ; voyez, ne sommes-nous pas toujours des Roger-Bontemps ? A ces paroles, le Cousin Jacques fondit en larmes. — Qu'avcz-vous? s'écria tout le monde avec intérêt ; pourquoi pleurez-, vous? — Hélas ! répondit-il, je pleure de ce que de braves gens comme vous seront victimes de leurs erreurs ; l'enthousiasme vous égare : tous serez tous
gaillotinés! Les convives froncèrent le sourcil , Lamourette se hâta de verser double rasade au prophète inopportun, et le dîner continua après s'être remis de cette secousse.
Disons aussi que plusieurs personnes se faisaient un jeu de sa crédulité en lui rapportant des bruits fabriqués à plaisir. Tantôt c'était Camille Desmoulins qui avait mis sa tête à prix dans un groupe du jardin des Tuileries; tantôt c'était Robespierre qui avait dit à un membre de la Convention : — Je ne suis pas étonné que le Cousin Jacques fasse de jolis opéras ; le cygne ne chante jamais mieux qu'à la veille de sa mort ! Tous ces propos répétés achevèrent d'assombrir son imagination.
Un matin, il écrit au représentant André Dumont, « de la part d'un opprimé qu'il ne connaît pas, » et il lui demande les motifs de sa haine . « Je sais, dit-il, que vous avez parlé de m'arrêler; alors il faudra bien qu'on me rende justice et qu'on m'égorge ; c'est tout ce que je demande. Tout mon ci'ime est d'avoir sacrifié les trois quarts de ma vie à obliger mes semblables, sans une obole de rétribution, sans autre fruit que de l'ingratitude et des dangers. » La lettre avait deux pages sur ce ton. Le représentant se contenta d'écrire en marge : Répondre qu'on en a imposé au Cousin Jacques (1).
(I) Bibliotlièqne dramatique de M. de Soleinne ; appendice au tome troisième : autographes, page 13.
Nous n'avons pas besoin de dire qu'il est loin de notre pensée de tourner en ridicule cet honnête homme. Nous insistons, c'est vrai, sur ce mélange de témérité et de sensibilité qui faisait le fonds do son caractère ; mais nous ne nous étonnons que dans une certaine mesure. Les événements d'alors ont exalté bien d'autres cerveaux que le sien.
Quoiqu'il en soit, un homme d'esprit ne se perd jamais entièrement. Il arrivait encore au Cousin Jacques de laisser échapper de ci, de là, quelque saillie ; c'est ainsi que, dans un temps où tout était provisoire, à ceux qui lui disaient : — Bonjour; comment vous portez-vous ? il ne manquait jamais de répondre : — Assez bien, provisoirement.
Cependant, à force d'appeler la foudre, la foudre arriva. Ce même Comité de sûreté générale qui l'avait engagé à revenir dans Paris, lança contre lui un mandat d'arrêt, comme pour donner raison à sa lugubre humeur et satisfaction à ses tristes pressentiments. Le Cousin Jacques put heureusement s'échapper dans la rue, à demi-habillé. On fouilla toute la maison, et les scellés furent apposés sur les meubles. L'influence active de son frère, Beffroy de Beauvoir, député de l'Aine à la Convention, arrêta les poursuites (1).
(I) Autograplies de Cbaravay ; n° 2-150. « — Beffroy (L. E.), député de l'Aisne à la Convention. Lettre autographe signée, au
Le 9 thermidor rendit au Cousin Jacques un peu lie tranquillité que le 13 vendémiaire lui enleva. Dès les premiers coups de canon , il courut se réfugier dans une masure du faubourg Saint-Marceau ; mais ne s'y trouvant pas parfaitement en sûreté, il traversa Paris vers onze heures du soir, et monta dans le haut du faubourg du Temple. Une dame, qui était alors à la campagne, lui avait confié quelques jours auparavant la clé d'une mansarde de huit pieds carrés où étaient renfermés des meubles. Laissons le Cousin Jacques raconter lui-même ses impressions dans ce taudis :
« J'arrivai là le soir, sans lumière, avec un ami que j'avais mis dans ma confidence, je me couchai sur un matelas ; je n'avais pas deux pieds de terrain pour me retourner , à cause des meubles. Une mauvaise lucarne, fabriquée à plat sur le toit, m'envoyait la pluie avec prodigalité, (blette chambre n'étant occupée par personne depuis six mois, il fallait, pour tromper les voisins, que mon ami m'enfermât à double tour. II me laissa du pain et du vin,
Comité de sûreté générale. Paris, 17 frimaire an II ; 3 pages pleines in-4°. Très-curieuse lettres relative à la visite des papiers de son frère Beffroy de Reigny, à laquelle il a été présent, par suite d'un ordre du comité. Il demande la levée du mandat d'arrêt lancé contre le Cousin Jacques , vu que cette vérification prouve sa non-culpabilité. »
mais point d'eau, et il me quitta avec promesse de revenir le lendemain au soir. Qu'on se figure la nuit que je passai dans ce séjour inconnu, comblé de meubles jusqu'au plancher, et où je dus renoncer à tousser, à cracher, à me moucher et même à dormir, de peur qu'on ne m'entendUpar hasard ronfler dans cette chambre, où les gens de la maison ne soupçonnaient aucun être vivant.
» Par malheur, l'ami chargé de pourvoir à ma subsistance, étant revenu le lendemain au soir, ne reconnut pas bien la porte : il n'y voyait pas clair et il prit celle d'un voisin pour la mienne. Celui-ci, entendant une clef s'agiter dans sa serrure, sort brusquement de chez lui, en criant : — Qui va là? Et l'ami de s'esquiver dans les commodités avec toute la provision qu'il m'apportait. Le voisin descend avertir les locataires qu'il y a des voleurs dans la maison; voilà tout le monde en alerte. Mon ami n'eut que le temps de se sauver. De cette manière, je passai quarante-huit heures sans eau et sans lumière ; à la fin cependant, je fus arraché de ce réduit incommode, et j'eus la douce satisfaction d'apprendre, en rentrant chez moi, qu'une trentaine d'amis , parmi lesquels étaient quelques députés montagnards, étaient venus m'offrir leur bourse et leur maison. »
En l'an IV, le Cousin Jacques, dont l'ardeur de protestation n'était pas encore calmée, fit paraître le Testament d'un électeur de Paris, un vol. in-8°, avec une tête de mort pour fleuron.
« Pourquoi appelé-je cet ouvrage mon Testament? dit-il. Eh ! qui vous répond que je ne serai pas la victime de mon zèle? Qui vous assure que cet ouvrage même, quelque pur que soit le motif qui l'a dicté, ne me coûtera pas la vie? » Un peu plus loin, il ajoute : « Ce livre est l'enfant du chaos. Depuis près d'un mois que j'y travaille, si l'on peut appeler travail la simple action d'écrire au hasard tout ce qui m'a passé par la tête , j'erre d'asile en asile ; j'ai le cœur navré, la tête perdue ; je ne vois plus que des batailles et du sang... C'est une fièvre chaude qui me consume, je ne sais trop pourquoi, ni comment. . . »
Viennent ensuite des legs divers, les uns sérieux et les autres plaisants : — Legs de reconnaissance, legs d'amitié, legs d'amourette même :
« Je lègue à la famille Lesage, du théâtre de la rue Feydeau, un petit miroir de dix pouces de hauteur sur huit de largeur, pour qu'en s'y regardant
ils aient toujours devant les yeux le plus parfait modèle de toutes les vertus sociales.
» Je lègue à plusieurs auteurs de ma connaissance une girouette qui était autrefois sur la maison de mon père et qui tournait à tout vent, — emblème fidèle de beaucoup d'hommes de lettres depuis la Révolution.
» Je lègue à M"'' Louise-Sophie d'A. . . toutes les lettres d'un certain genre qui ont animé mon cœur et fécondé mon imagination dans le temps heureux des péchés de ma jeunesse, à l'exception de celles qui sont signées. Je lui lègue aussi mon portrait en miniature et une lorgnette de nacre de perle garnie en argent.
» Je lègue à la ci-devant comtesse d'H..., le petit portrait de moi que je lui envoyai en 1 786, et qu'elle avait promis de me rendre.
» Je lègue à Joséphine de B. . . des larmes inutiles et un souvenir plus inutile encore ; c'est un cadeau qu'on m'a fait.
» Je lègue à M"'' de P... l'abandon de la rente viagère qu'elle m'a faite lorsqu'elle était abonnée à mes Lunes, sans que j'aie jamais eu le plaisir de la voir ni de la connaître. Je n'ai rien touché de cette rente et j'abandonne mes droits à ses héritiers légitimes^ si elle n'existe plus... »
C'est bien, — Cousin Jacques, — ■ très-bien !
« Je lègue à l'incomparable famille des S...,
habitants du faubourg Saint-Antoine , qui m'ont fourni du pain gratuitement tout l'hiver, la promesse solennelle, au nom des miens, de ne jamais les abandonner dans les moments critiques où ils pourraient se trouver.
» Je lègue à Catherine-Anne, servante, qui m'a rendu de grands services dans les premières années que j'étais à Paris, un crucifix de bronze doré sur une croix doublée d'écaillé.
» Je lègue enfin à mon frère des Cinq-Cents (I) le sort de mes enfants et de leur mère. »
La Terreur avait ruiné le Cousin Jacques : « Je suis tout aussi pauvre que je l'étais avant d'entrer dans la carrière des lettres, et je serais maintenant réduit àunehonorable mendicité, sans mon courage, mon frère, et des amis. »
A part les deux ou trois saillies que nous avons indiquées, le Testament d'un électeur licsi qu'unions^ gémissement. Il se termine ainsi : « Avoué et signé par moi, Louis-Abel Beffroy de Reigny, etc., âgé
(I) Beffroy de Beauvoir, successivement premier supplcaut à TAssemblée législative, député de l'Aisne à la Convention nationale et membre du premier conseil des Cinq-Cents, homme de finances et d'administration. Il avait vole la mort de Louis XVI, mais avec appel au peuple et sursis à rexccution. Les deux frères avaient épousé les deux sœurs, les demoiselles Viriez, en -S 780.
de 37 ans, M mois et 22 jours ; ami zélé de tous les braves gens; ennemi juré des factions, du brigandage, du blasphème, des larmes et du sang, et de toutes les gentilleries à la mode ; et décidé a