TOUT
Heureusement que la politique n'absorbait pas d'une façon absolue les moments du Cousin Jacques. Improvisateur sans ce -se en éveil, il inondait littéralement de ses productions tous les théâtres : La Petite Nanette, Les Deux Charbonniers, Magdelon, Le Grand-Genre, L'Habit de noces, Turlututu empereur de l'Ile Verte, etc. Cette dernière pièce n'est pour ainsi dire qu'une seconde édition de Nicodèine dans la Lune, et je la trouve préférable ; j'engage les amateurs à se la procurer. Lorsqu'il fut question de l'établissement du théâtre du Vaudeville , les fondateurs , dans leur prospectus , ne nommèrent que quatre auteurs parmi ceux dont le talent prévenait le mieux le public : Piis, Radet, Desfontaines et le Cousin Jacques.
Un de ses grands désespoirs a été de n'avoir jamais pu faire rien recevoir à la Comédie-Française. Régulièrement il envoyait au comité une pièce tous les ans, et tous les ans le comité refusait sa pièce à l'unanimité. Sur les derniers temps, le Cousin Jacques accompagna l'une d'elles d'une épître un peu caustique ; en voici quelques vers :
Je me suis armé de courage, Car vous allez, suivant l'usage, Employer dix ans à savoir Si vous en ferez la lecture.
Pendant dix autres, l'on assure Qu'au premier jour il faudra voir..
Dix ans après, quelqu'un peut-être En me voyant se souviendra (S'il peut alors me reconnaître) De ma pièce, et puis se dira :
Il faut s'occuper de cela.
Dix ans encor ; plus de délais :
Vous y songerez, ou jamais.
Autre siècle, autre caractère , Les goûts changent avec le temps.
Mais priez bien vos descendants D'avertir alors le parterre Que depuis trente ou quarante ans L'auteur est mort sexagénaire.
Pourquoi fallut-il que le Cousin Jacqnes s'avisât une dernière fois de rentrer dans la politique par cet incohérent Dictionnaire néologique des Hommes et des Choses, dont les premiers numéros parurent en Tan VIII ? Quel démon le poussait à recommencer ses doléances sur le régime de la Terreur, alors que la Terreur n'existait plus? La police, qui faisait tout son possible pour étouffer de douloureux souvenirs,
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arrêta la publication de ce livre à la lettre C , après l'article Côtes-du-Nord.
La collection de ce Dictionnaire qui paraissait par livraisons forme trois gros volumes de plus de 500 pages chacun, imprimés sur deux colonnes. Les deux derniers surtout sont d'une extrême rareté ; Fouché les fit mettre au pilon. Au milieu de détails oiseux, on y saisit quelques particularités intéressantes ; c'est une cohue au moins bizarre : Boïeldieu, Beaumarchais, Chateaubriand, Carrier, Cambacérès, Cambon, etc.
Le Dictionnaire des Hommes et des Choses promettait encore plus de révélations piquantes qu'il n'en a donné. C'est ainsi qu'à la lettre A nous trouvons cet article : « — Amours (les) du chevalier DE Faublâs. Charmant roman, qui a paru au commencement de la révolution, qui a obtenu un succès constant et mérité, et dont Jean-Baptiste Louvet à toujours passé pour être l'auteur. Mais nous étonnerons bien nos lecteurs quand nous leur prouverons que Les Amours de Faublas ne sont pas de Louvet. Sans doute que ce défunt législateur a laissé sur la terre des amis et des partisans qui prendront sa défense comme ils le doivent. Nous les prions d'attendre les articles Faublas, Homhert, Louvet et Vaudoyer. »
Nous avons parlé de la galanterie du Cousin Jacques, galanterie qui, du reste, appartient au
siècle tout entier. En voici un exemple qui se présente dès les premières pages du Dictionnaire : « Sophie Arnould a choisi sa retraite à la campagne, et, partagée entre ses souvenirs et les jouissances que lui assure son amour pouy les arts, elle se livre entièrement à l'agriculture. C'est ainsi qu'elle s'est assuré le bonheur de trouver toujours des fleurs sur la route qu'elle avait à parcourir. » Tout le Cousin Jacques est là-dedans.
Un nom , appelé tout naturellement par l'ordre alphabétique, celui de Bonaparte, se dresse soudain dans le Dictionnaire néologique des Hommes et des Choses. Il est amusant de voir en quels termes le Cousin Jacques parle du jeune général et de sa rencontre avec lui chez Carnot :
« Bonaparte, après l'installation du Directoire, se trouvant général de la force armée de Paris, vint faire sa visite à chacun des cinq directeurs. Carnot, nommé le dernier au refus de Sieyes, habitait une mansarde dans les combles du Luxembourg, son appartement n'étant pas prêt. C'était un lundi [dies lunœ) jour qu'un auteur avait choisi de chaque semaine pour aller chez Carnot. Au moment où Bonaparte entra, cet auteur chantait un nouvel air qu'il avait prié une demoiselle d'essayer en l'accompagnant sur le piano. L'arrivée de Bonaparte interrompit l'ariette, comme bien l'on pense; on vit paraître cinq ou six jeunes gens, ses aides-de-camp.
de la plus haute stature, et après eux, uu petit homme, très-bien pris dans sa taille, s'annonçant et s'énonçant avec beaucoup de dignité, et saluant tout le monde avec cet air d'aisance et de politesse, qui faisait contraste, il faut l'avouer, avec les manières et le ton de la plupart des généraux qu'on avait vus jusqu'alors.
» Vautcur demanda tout bas à Carnot quel était ce Monsieur-là. — C'est le général de la force armée de Paris. — Comment s'appelle-t-il? — Bonaparte. — Est-ce un homme d'esprit? — Je n'en sais rien. — A-t-il des talents militaires? — On le dit. — Qu'a-t-il fait de remarquable? — C'est lui qui commandait les troupes de la Convention le 13 Vendémiaire — Cela suffît.
» Et la figure de l'auteur de se rembrunir aussitôt ; et lui, électeur de Vendémiaire, très-cntiché de son opinion parisienne, de se retirer dans un coin, et de garder un profond silence, tout en considérant ce monsieur-là, dont la physionomie ouverte et pleine de jeu lui eût beaucoup plu, sans ce que lui avait dit Carnot,
» Bonaparte , voyant qu'une demoiselle était encore au piano et qu'on ne s'occupait plus que de faire cercle autour de lui , dit avec beaucoup de douceur : — Mais... je m'aperçois que j'ai troublé les plaisirs de la société ; on chantait ici ; que ce ne soit pas moi, je vous en supplie, qui interrompe la
fête, etc. — Le directeur s'excusait , le général insista ; enfin la demoiselle joua et chanta des couplets patriotiques, dont les refrains furent répétés par tout le monde, excepté par Fauteur en question ; le 13 Vendémiaire lui avait coupé la parole, et il ne soufflait pas le mot.
Au reste, si sa bouche était muette, ses yeux ne l'étaient pas; car, du petit coin obscur dont il s'était emparé, il décomposait tous les traits de Bonaparte et il apprenait par cœur sa figure. Après la chanson, le général resta encore quelques minutes, se leva et partit. Il avait parlé peu, mais le peu qu'il avait dit était plein de justesse ; il se taisait plus qu'il ne parlait , mais tout-à-coup il rompait le silence et prononçait avec une extrême vivacité quelques paroles pleines de sens et toujours à propos. Quand il fut parti la conversation ne roula plus que sur lui, et Carnot augura dès-lors qu'il n'en renierait pas là.
» En revenant chez lui , l'auteur disait à sa famille, d'un air rêveur et abstrait : — Hum ! c'est
un singulier nom que Bonaparte Hum! c'est
dommage; il me plairait assez, si... Hum ! jene sais, mais ce général-là n'est pas un général comme les autres... Hum ! je suis bien trompé s'il n'a pas d'esprit... — Et la famille de répondre : Hum ! en effet, il est singulier. »
Il paraît que la suspension de cet ouvrage dérouta
complètement le Cousin Jacques , car sa fécondité en fut dès lors sensiblement diminuée. Quelques années encore et on le perdit tout-à-fait de vue.
Il avait annoncé des Mémoires (1) et un recueil de contes ; de tout cela on n'eut aucune nouvelle.
En 1805 seulement, il fit imprimer, sous le titre des Soirées chantantes ou Le Chansonnier bourgeois^ le recueil de ses romances, rondes et chansons , avec des airs notés. Une grande naïveté, un vif sentiment de la mélodie sont les principaux ca-
(I) « Mes Mémoires ne saurak'nt paraître à présent, malgré l'annonce qui en a été faite dans quelques journaux. D'ailleurs, ils ne sont pas chez moi; ils sont disséminés chez différentes personnes, parce que, s'il s'en perd un volume d'un coté, on ne perdra pas tout. Il y en a une partie en province et une partie à Paris 5 et si je meurs avant que l'ouvrage puisse paraître, on trouvera chez ma veuve et mes deux orphelines, — .Justine et Rose, — la note des personnes qui en sont dépositaires. Quant a\ix sommes qui m'ont été envoyées pour souscrire en tout ou en partie à ces Mémoires, j'avertis mes fidèles lecteurs, qui sont mes créanciers, que le prix des denrées et de toutes les marchandises augmentant d'heure en heure, ce qui valait, il y a quatre mois, -loO livres en assignats, ne vaudrait plus aujourd'hui, pour l'impression de ces Mémoires, que 50 ou 40 livres, mais que cependant ils sont inscrits en tête pour la livraison des premiers volumes, et que je supporterai seul toute perte. SHls aiment mieux ravoir leurs assignats, je les leur remettrai francs de port. » Testament d' un Electeur, page 127.
LE COUSIN JACQUES. î']\
ractèves de sa musique. Rien de plus chantant que les couplets et les rondeaux qui terminent presque toutes ses pièces ; Méhul , Boïeldieu, Cherubini les ont souvent et hautement loués. Ce recueil fut son dernier adieu à la génération naissante.
Les biographes le font mourir le 1 9 décembre 1 81 1 , à Chaventon. C'est pure invention de la part des biographes. Le Cousin Jacques est mort tout raisonnablement dans son domicile de la rue de Sèvres, n° 2 ; il y est mort, non pas le 19, mais le 17 décembre, ainsi que le témoigne l'acte de décès que nous avons tenu à faire relever.
Il nous semble qu'après toutle Cousin Jacques dut s'en aller de ce monde sans trop de tristesse ; il fut pendant quinze ans un auteur à la mode, ses pièces firent ce qu'on appelle fureur. Que pouvait-il exiger de plus ? Il eut toutes les satisfactions d'amourpropre que l'on peut désirer : long-temps on fit des bonnets et des poufs aux Ailes de l'Amour; un faïencier s'enrichit en vendant des gobelets au Cousin Jacques, en cristal, très-joliment sculptés, ornés d'un croissant avec des étoiles parsemées à l'entour. Enfin il existe encore dans la rue du Four - Saint-Germain un vieux magasin à l'enseigne de la Petite Nannette. En faut-il davantage pour constituer une célébrité évidente ?
Son buste, haut de dix-huit pouces, se voit à la Bibliothèque de Laon. De son vivant, il l'expédiait
lui-même à quiconque lui en faisait la demande. — Prix : 12 livres, tout emballé. Ainsi comprenait-il la gloire.
C'est par de semblables côtés qu'il se détache des écrivains ordinaires, et qu'il acquiert une individualité réelle et amusante.
Esprit véritablement français , mais français dans l'acception du mot la plus frivole, nature abondante, ruisselante, débordante même, imagination bigarrée comme pas une, tête pleine de fusées, le Cousin Jacques est le dernier et le seul représentant de la tradition macaronique au xviii® siècle. Sans avoir la rouerie profonde de ses devanciers , il en a tout le joyeux, tout le bruyant ; il pousse le burlesque jusqu'aux dernières extrémités. Toutefois, il sait accommoder ses plus étonnantes inventions au goût de ses lecteurs et demeurer l'homme de son époque : dès qu'il le veut , il est pJus Dorât que Dorât, plus Florian que Florian ; ses madrigaux affadissent le cœur, ses bouquets à Chloris donnent des nausées. Il y a du troubadour et de l'Arlequin en lui; le luth et la batte se partagent ses prédilections.
En ce qui concerne ses pièces de théâtre, — j'entends celles où la politique n'entre pour rien, — je ne crois pas me hasarder trop en plaçant le Cousin Jacques immédiatement après Sedaine. Il a bien la touche plus molle, le dialogue plus étendu et plus bavard, mais au fond c'est le même sentiment ; ce
sont les mêmes préceptes d'honnêteté et de franchise. Il sait transporter la poésie au théâtre, même dans les plus petits détails et dans les indications de scène ; en voici un exemple tiré du Club des Bonnes Gens . « Le théâtre représente deux jardins contigus. séparés par un mur mitoyen. Dans le jardin à gauche, côté de la reine, est un berceau de feuillage sous lequel est assis le curé, d'un air rêveur, tenant des journaux ; vis-à-vis de ce berceau , contre le mur, Nigaudinet est monté sur une double échelle et taille des arbres : — au fond, devant la porte de la maison du curé, Nanettefile au rouet. Dans l'autre jardin, sous un berceau de fleurs. Elise brode un gilet. Au fond de ce jardin est un moulin ta eau dont la roue baigne dans un étang; — à la fenêtre du moulin, qui est très-élevée, on voit le meunier Thomas, avec une veste blanche, un bonnet blanc €t une figure bourgeonnée, vider seul une bouteille de vin et regarder sa fille de temps en temps. »
Ne voilà-t-il pas tout un tableau, gai, bien éclairé et de bonne couleur ?
Ses écrits conservèrent jusqu'à la fin leur cachet individuel, car il n'eut et ne voulut jamais de collaborateurs. Lorsque le vaudeville, dont il avait été un des parrains, commença à entrer dans une voie de spéculation, et que onze auteurs se furent mis ensemble pour composer un petit acte sur M. de Bièvre, lui seul ne céda pas à l'impulsion générale ,
il travailla à l'écart, ce dont il convient de le louer. Aussi les jeunes gens d'alors ne manquèrent-ils pas de le traiter de radoteur et de le rayer de toutes les coteries.
Il fut, de son vivant , et même après sa mort, l'objet de critiques sévères et peu raisonnées. Devait -on gourmander avec tant d'amertume un littérateur de coin du feu, bonhomme comme pas un? Songez donc, puisqu'il faut une excuse à son enjouement, que, deux fois dans sa jeunesse, il avait remporté le grand prix de l'Université, qu'il avait occupé une chaire d'éloquence à Douai, enfin qu'il ne tenait qu'à lui d'être grave et pesant comme le premier venu, et que c'est uniquement par bonté d'âme et par compassion pour nous qu'il n'a pas voulu être un homme sérieux. — Douce et gaie figure ! honnête Cousin Jacques, cousin de tout le monde ! que tu mérites bien le nom d'Abel que tu reçus à ta naissance !