‹ Les oubliés et les dédaignés: figures de la fin du XVIIIe siècleChapitre 11 sur 37 · LA MÈRE NICODÈME · texte numérisé non relu

LA MÈRE NICODÈME

On n'ies écout' pas.

Les Deux Nicodemes furent suivis d'un Nicodème aux enfers^ en cinq actes, qui eut un sort plus doux, c'est-à-dire vingt ou vingt-deux représentations. Quelques almaftachs de spectacle parlent encore d'une autre pièce: les Trois Nicodemes^ mais tous mes efforts pour la retrouver ont été inutiles. Dans la même année, le Cousin*Jacques fit jouer le club des bonnes gens ou le Curé français^ qui fut accueilli avec une faveur et une sympathie toutes particulières, à cause des excellentes leçons de modération qu'il contient. L'auteur fut demandé trois jours de suite; et, même encore à la sixième représentation, on Tinvita à descendre

pièce n'a pas été imprimée; c'est par erreur que M. Qnérard Ta meolionnée dans la France littéraire.

176 OUBLIÉS ET DlSDÂiaMES.

d'un coin des troisièmes pour venir recevoir sur la scène Thommage dû à rhonnêteté de son talent. Peut-être le Cousin Jacques était-il un peu facile à ces ovations multipliées ; mais que n'excuse-t-on pas chez un auteur animé de Tamour du bien?

Malgré de tels succès, il gardait toujours au fond de son cœur un reste de tendresse pour ses défuntes Lunes, celles qui avaient éclairé sa jeunesse poétique. Dès qu'il le put, il tenta de les ressusciter sous le titre de Nouvelles Lunes; elles vécurent ainsi pendant quelques mois, puis elles s'éteignirent tout à fait. Il crut alors qu'il s'était trompé^ et il résolut de donner dans un genre différent. Changeant de format , il fonda le Consolateur ou Journal des honnêtes gens^ paraissant toutes les semaines en cahier de vingt-cinq pages environ. Le Consolateur s'occupait surtout de matières politiques, et, quoique habilement tournée à la plaisanterie, sa critique n'en avait pas moins bec et ongles: Brissot, Bazire, Condorcet, Manuel, Chabot étaient particulièrement les objets de ses attaques. « Un crime de Satan m'étonnerait plus que mille crimes de Condorcet 1 écrit-il ; je ne conçois pas que cet homme vil , que ce cœur profondément gangrené, reste toujours impuni '. »

Le Consolateur mit le cousin Jacques en rapport avec beaucoup d'hommes célèbres de la Révolution.

1. Cette haine contre Condorcet allait jusqu'au transport; en voici un second trait : « Condorcet, dans la séance du lundi, a dît qu'il répondait de Cliabot. Lâches pieds-plats ! les deux font la paire. Ces deux hommes sont bien dignes l'un de Tautre ; c'est Cartouche qui répond de Mandrin! » {Consolatenr^ no 53.) Plus tard, dans son Dictionnaire^ le Cousin Jacques s'est exprimé avec moins de passion sur Condorcet.

Harat lui écrivit pour l'engager à faire usage de sa gaieté, comme d'une arme contre les aristocrates. Marat et le Cousin Jacques! quel rapprochement! Il ne lui répondit pas. Chaumette rechercha également son amitié. Il reçut des marques d'estime indistinctement de Pétion, de Grégoire, d*Ânacharsis Clootz et du ministre Roland.

Vint cependant un moment où, à bout de plaisanteries et de quolibets , indigné des scènes par lesquelles une partie de la France se déshonorait , le Cousin Jacques, quittant le ton de la frivolité, s'éleva jusqu'aux hauteurs de l'ode dans des stances vraiment remarquables, exprimant des idées justes, énergiques. Ces stances furent publiées à la date du 24 avril i792; voici comment elles se terminaient :

Français 1 si des brigands despotes, Masqués du nom de patriotes^ Font triompher leur faction ; Eh bien, que notre affront s*efface, Et de Brutus ayons Taudace, Ou le désespoir de Caton I

La journée du 20 juin le trouva sur la brèche, mais quelques jours après il dut aller rejoindre sa femme, tombée malade aux environs d'Auxerre. Le Consolateur n'en continua pas moins de paraître ; le Cousin Jacques le rédigeait de loin : il attaquait les jacobins et défendait la cause de Louis XVI avec un courage poussé à l'excès. Il avait composé une parodie de l'Hymne des Marseillais :

Allons, enfants de la patrie, Voici la fin de nos malheurs!

On va punir la tyrannie

De tous ces clubs désoiateurs, etc.

Quelques jours après^ il s'écriait : «Si, comme cela se voit tous les jours, vous me forcez en passant de baiser le bonnet rouge et de saluer le peuplier, sous peine d'être pendu, en vous mettant vingt eontre un, je ferai ce qu'il vous plaira que je fasse , mais vous u'empéchere2 pas qu'au fond de mon cœur je ne dise avec amertume : — Voilà le bonnet de la tyrannie ! voilà Tarbre de la servitude! »

Le Consolateur, que sa véhémence avait placé au premier rang des organes royalistes, cessa naturelle^ ment de paraître au 10 août. Le dernier numéro porte la date du 7. Le Cousin Jacques , pour qui il n eût pas fait bon alors de se montrer à Paris, resta là où il se trouvait, c'est-à-dire chet son beau-frère , curé de Vincelles-la-Rue. Il y resta pendant près d'un an. Mais la retraite pesait à cet homme de mouvement ; les bruits qui venaient de Paris l'effrayaient et l'attiraient à la fois. Dans la prévision d'une comparution prochaine, et selon lui inévitable, devant le tribunal des sans-culottes, il amassait de tous côtés des certificats de patriotisme et de bonnes mœurs, afin de les opposer, le cas échéant, à ses accusateurs et à ses juges. Les municipalités de Vincelles-la^Rue, de Saint-Marieu, où il allait quelquefois se promener le dimanche, de Sauve -Genoux, de Joigny et de Cou* lange-la-Yineuse durent tour à tour, sur sa demande, attester son entière soumission à la constitution.

A côté de ces prudences fort convenables, il avait des imprudences à déconcerter la raison : après avoir employé soins et temps à se forger une cuirasse, on

le voyait s'offrir nu au danger. C'est ainsi que , sur la rumeur très-vague d'une dénonciation portée contre lui, il s'empressa d'écrire au comité de sûreté générale, pour l'informer du lieu de sa retraite. Mais le comité de sûreté générale ne voulut pas demeurer en reste d'honnêtes procédés, et voici la réponse qu'il fit au cousin Jacques :

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