MÉTAMORPHOSE SUBITE. — 'ANN'QUIN BRE- DOUILLE. — LA CUISINE DE MARAT
Qui le croirait? cet écrivain vraiment modeste, cet humble romancier, ce lézard littéraire, timide et furtif, que nul n'a jamais entrevu, ce Gorjy, en un mot, composa le pamphlet le plus mordant, le plus téméraire, le plus acharné, le plus spirituel, le plus terrible qui ait jamais été dirigé contre la Révolution française. Il se dédoubla tout à coup, et, à la place de l'innocent auteur de Blançay et des Amours d'Arlequin^ on vit un escarmoucheur madré, un critique acerbe, un bouffon armé dont les lazzi inquiétaient • autant qu'ils amusaient.
Ce pamphlet, enveloppé sous une forme romanesque, et qui fut publié par souscription, est intitulé : « '^ nrtquin Bredouille ou le. petit-cousin de Tristram Shandy ; œuvre posthume de Jacqueline Lycurgues, actuellement fifre-major au greffe des menus-derviches. » Il comprend six petits volumes in-18, formât habituel des romans de Gorjy, et est orné de gravures très-fines el très-bien faites. Une des plus ingénieuses, et dont l'effet est puissant, représente un homme du peuple assis à une table devant un broc de vin ; son chapeau traîne par terre, sa chaise est à demi renversée; complètement ivre, il chante le Ça
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ira en levant son verre, et il ne s'aperçoit pas que son toit est livré aux flammes^ tandis que, sous ses pieds, des malfaiteurs armés de pioches sont occupés à saper le plancher. — Une autre gravure, qui fait la moralité et la conclusion du livre, c'est un pauvre commissionnaire à la figure hâve, aux vêtements en lambeaux, qui marche péniblement au milieu d'un amas de ruines solitaires, parmi les maisons écroulées et les palais abattus ; il porte sur ses crochets, au bout d'un long bâton, un bonnet phrygien, — qui plane, emblème railleur et victorieux, sur la désolation générale.
La publication ^Annquin Bredouille commença en h 791 ; le premier volume [parut sans signature, mais le deuxième et les suivants portèrent cette désignation, équivalant à un nom propre : « Par l'auteur de Blançay. » Cette œuvre, légère en apparence, obscure en quelques parties, écrite parfois d'une manière un peu flottante, mais à travers laquelle circule comme un souffle d!Hudibras, cette œuvre satirique a une importance réelle, curieuse et morale. C'est le commentaire honnête et sévère de la Révolution, de ses actes absurdes ou atroces, de ses grands hommes avortés ou contrefaits. Les enseignements généraux n'y manquent pas ; plusieurs semblent avoir été improvisés sous l'empire des circonstances actuelles, et notre génération aurait encore tout profit à cette lecture, tant il est vrai que la raison est de tous les temps, même la raison politique.
'Ann'quin Bredouille est un type allusif comme le John Bull des Anglais, ou comme notre Jacques Bonhomme à nous. C'est un excellent homme qui n'a que le tort de ne pas avoir un caractère assez
380> OUBLIÉS ET BlèsULIGNÉS.
arréiéy ee fui Texpose à iura beaueoap^ de sottises en peu de temps. 'AnD'€|ttin Bredouille a pcMir eompagiions un pkit flagoroieur Bomioé AdÂle^ et une vieille femme d'humeur difBeile mais sensée^ — madumt ler'nifie^ *^ qui gr<mde, rediigne el gourmande ineesaammenL a Quel dommage^ s'éerie Tauteur, <|u'Âdule n'ait pas la modératMiHi^ le bon sens, la drcîture de madame Je^'alâe^ et qoe madame Jer'nifle n'ait pas k prestesse, la gentillesBe, la per^suasion d'Âdule 1 Que de maux il y aurait^ de moins sur notre globe! )x
A rheure où commence le roman, ^Ânn'quin Bredouille est sur le point de quitter son village. Adule le circonvient et Pexcite par ces paroles : « Gommât toi, mon cher Bredouille» comment peux-tu, avec les moyens que le ciel t'a départe, te restreindre à une sphère d^activité aussi étroite? Excepté cinq ou six voisins qui viennent veiller chez toi, deux ou trois vieillards dont tu écoutes les radotages^ quelques malades que tu soignes, une poignée d'enfants à qui tu distribues des pains d'épices, il n^est pa& plus question de toi dans le monde que si tu n'y étais pas. La gloire, mon cher Bredouille, la gloire! la gloire )1) »
'Ann'quin,) tout émoustillâ, se iève^ mais il se sent reéenu par la manche; c'est madame Jer'nifle qui lui dit : — « Étourdi, que vas*tu faire? sacrifier un bonheur certain à une gloire plus qu'incertaine. Et quand elle serait sûre, quelle gloire vaudra jamais ces jouissances douces et simples que tu goûtes dans ta retraite? Ce peu de voisins que tu accueilles, que tu soulages, tu en es aimé. Être abiié! que faist-il de plus sur la terre?»
Yoilà notre 'Ann'quin Bredouille bien embarrassé.
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il ne sait à qui entaoïdre ; cependant les ^idiortatîons d'Adulte âniseeni par remporter, et il se ééciée à partir pour la grande ¥iUe 'de Néoiustnie. Madame ler'nlfle la suit en soupirant. A douze minutes de laititude^ en prenant pour équateur le eloefeer du village^ nosToyageurs font resseonlare de la Dame de Liesee, la dernière fée^ celle qui préside aux fêtes, au rémllon .de Noël, aux dragées du premier de Tan, au gâteau des Rois, aux oeufs de Pàqqess laUx feux de la Saint- Jean ; qui.febrl4p»s^^U'fondi<d%n joli hameau pf^(ptt iàcmnm; touÉ^ «ortes* de' jo^-jéuk poin^ l6Sv|l(Mr^epm^llés, teto ôfsej de >pifeÉits^ ^ou> . ii»s àveift, dei beaux iforgettcpsten boi« riose4si'à'iiM)»s- /iachesj i&paiitwirruiierâoluméàfl&âi«fiâé6«an>îëhes ^ui aijbkoat/ dè6 tnMBpeÉies briltan:tei^,i€ft> oeë carafes bénies iqui'inenfariiienft tçfuê rteBiiistrffinadBis iiê' la -Passioa,:ïa otcnk, les «tous, Téclielle, 1^ iance et jfépoiigev Là DMae de Liesse ^ten\iroïinée^e bainbins 'Cban»;9(ï{itsi,' knx membres poldés^ au pegard spirituel^ auixlèyreèn^rmeâilesi ËUemigage Bnedouille à râltourilM^ sur «eisxp&fii, -et! âui< iriappdle qu'^He-a toujours été Tamie de son père, de son grand^ise, de son bisaïéuL, (énJuaoïwMt^ dé toute sàfamiUe^iàais firedouille estiobs&ié il écouté à /peine là Daanefdie Liesse^ eUienioïy^d^t isBi&loià dans les flancs de son ^âiP©, il continue «à .roflie.r . ; t < -
: Arriitrés àtt' {)ort voîsta^ - Ann'quin- firedouiikj le f)etit.AdUlio et^madame ier!nÂQ0B?fflnbaan{Qénésur nob •i^isseauv GûHaOtm ost aie tv^vt >ebnii»tre; î'impiaUiAenoe ^giie\t]ueh]ties'pafif)agevs tpii de sont pas aceoutut- ^éë( aux difficnltés /de ia' nier^jAdùle^itao^oars aiit Agu^i Tviti vite l«U|r ^uffler h IforeiUè 'ifir Eh t mea- ^orsi pçurepuoi jftîsi^rÊiirEi UifpMa k ëoik péâ lie
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voyez-vous pas qijie votre traversée sera éternelle, et que les vivres manqueront? Quand vous en serez là, vous gémirez d'être demeurés dans une confiance passive, tandis que vos talents pouvaient prévenir ce malheur. Allons! sortez de cette dangereuse inertie, exigez que toutes les voiles soient déployées; ou plutôt emparez-vous de la manœuvre, et montrez à ces vieux marins, esclaves de leur ancienne rou- /ti^e., qv^'avec de l'activité et de Ténergie on a déjà r^Ulrn|ûntérles,obqtaiîles, lorsque le froid et lent calcul dou^ ^niiQteiqjBitm puisse >leis «l|^ri( » , : < CeSr' p|tr(>lel^ parades m^. YnanfipiaiKt ^as I de rpqoduf re >)ewie^^ eha^ijul is^eaipiresso d'^emutodrér lerpilote et r^gsirde oQmiQd Unrsdevûicdedomtfir jdesiordres aux «tnatelotst^ On.jogBfdé lé ^coitfqflkm; Mèdame« Jèr'nifle . court deirwBi àiliaàitFd, empIoyanutBà drbétèvîqueipour { lies» i^0letltre,'tclu6l à leur p)ac&; kojm Adule Jesa en- .(SOinrelé»» il«(H^nt6»de»4/:{jliftè irieni Uhe iemp^ ; vieini s'ajou^^k^ $tu brouhaha, général, fie toutes parts et à ta tfois, ont entend- crier .: '^.Gargistez' cette voile ! t.-^ Férifiez leseabord^lm- Jetqzies anerest -^ A bas la''ixiâturei »i' - .» . -''<; :' - •■' '■!.■:;'' '• '• '■.•
ici, monsG^rjyy^oublialniises^iiiabiliiiKiës, a dévoilé an panldâ s&ixniysiérieusè ihdiviîduâldté et intereilé un épi8odeientièpembnit<plei<sonilel/G'e^ une fortune trop rare pour que nous M^ citions fÀs: le • texte c c Dan&UD ^aoih.i^ii vaisseau^ l^y):fL\latt'un^Ijeune (homme éorivaritiaûaisil'paisiftteatôhtique m le/nàtiire eu6 étédaiis leipoitté<¥oii»ditfe o^qtrïliécrivait, je ne -le sais guère : on nfapefcevaitquejle'ti^rer.LiBoafS» Au milieu de là ' tempétei lAimlqniri Bredouille, assourdi par lei itapàge> fail^aé, gtaeéé'ide frayea>ry Ait surpris de'4a traiii(iutnitéf4tt^/«i<»deia«^r,'iet il ne
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put s'empêcher de le lui témoigner, même de lui reprocher une inaction qui devenait un crime quand il s'agissait du salut de tous. < Je serais, lui répondit le jeune homme, un des premiers au cabestan, à la pompe, dans les hunes, partout |où je pourrais être utile; mais, dans l'impossibilité de Têtre, au milieu d'une si grande confusion, ce que j'ai de mieux à faire, c'est de ne pas l'augmenter. — Mais si nous périssons! reprit 'Ann'quin. — Je n'aurai pas eu la peine inutile que vous voudriez que je prisse; mais, rassurez -vous, ce navire-ci est d'une construction tellement solide que, dût-il essuyer encore plus d'orages, il y résisterait. La traversée sera longue, fatigante, mais on s'en tirera. » Et il se remit à son ou-
vrage.
Assurément, c'est bien parler, mais Gorjy ne s'est pas toujours tenu aussi en dehors des événements qu'il veut le dire, et l'ouvrage où il écrit les lignes que nous venons de produire est une protestation contre ces lignes mêmes. En effet, à partir de ce chapitre, les arêtes du pamphlet se mettent à percer sous l'allégorie devenue de plus en plus transparente. Débarqué dans la grande ville de Néomanie, 'Ann'quin Bredouille se mêle à la foule, et, à l'aide d'une lunette d'approche, il aperçoit sur une montagne, loin, bien loin tout à fait dans la vapeur, un temple qu'il est impossible de voir sans en désirer la conquête, chimère de tous les siècles et de tous les pays. 'Ann'quin commence déjà à déchiffrer l'inscription du fronton : d'abord un L; puis un I; un B vient ensuite... Mais l'affluence est telle pour ce spectacle qu'un autre curieux lui arrache le verre sans lui laisser le temps d'en lire davantage. N'im-
3ga OUBLIÉS BT DÉDAIGNÉS.
porte I il en a vu assea pour désirer d'être de Texpédition. Adule saute de joie ; madame Jer'nifle hocbe la tête en murmurant : «.Oui, c'est une bien belle chose que la pierre philosophale! »
Cependantradmiration ne fut jamais qu'une viande creuse; notre trio ne tarde pas à l'éprouver, et, comme rien de ce qu'il a vu ne lui a donné à déjeuner, il se met sérieusement en quête d'une cuisine quelconque. Ce chapitre est intitulé la Gargotte fébrtfère. Laissons parler l'auteur : « Dans cet instant, nous vîmes de loin, sur la porte d'une espèce de caverne, quelque chose qui s'agitait d'une manière si violente et qui hurlait si eflrayamment, que nous crûmes que c'était une bête téroce, ce qui étonnait beaucoup 'Ann'quin Bredouille; mais 'Ann'quin Bredouille était un sot, car ce qu'il prenait au moins pour une hyène était un homme, et de plus un homme de sa connaissance. Avant d^être assez près pour reconnaître le personnage, nous savions son nom par l'inscription que nous lûmes sur sa porte ; elle était en lettres do rouge le plus vif, et offrait ces mots :
TAMARA
TBAITS BN AMI LE TIEBS £T LE QUAAX.
« Tamar f s'écria 'Ann'quin, je le connais; je me souviens de lui avoir vu vendre de la santé ou du moins en promettre; ensuite il se mit à montrer de jolies lanternes magiques, qull faisait jouer à la lampe universefle. Puisqu'il est à présent gargottier le ciel en soit loué ! nous dînerons.
t. Marat
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« Bientôt nous fumes à table, au milieu d'une foule de gens dont la voracité paraissait insatiable, et qui, en mangeant, faisaient de» contorsions si horribles que nous tremblions d'attrapé quelque égratignure ou quelque coup de dent. Il ne nous fut pas difficile d'en deviner la cause^ lorsque nous eûmes tâté de la cuisine. Il y avait une si grande quantité de sel, de poivre, de moutarde, d*épices et même d'assa-fœtida, que, dès le premier morceau, on avait la bouche en fan. Nous nous regardions, fort étonnés de ce que cela s'appelait traiter les gens en ami; mais madame Jer'niQe ne 's'en tint pas aux réflexions : elle alla trouver Tamar au milieu de ses fourneaux. « Commeiil;, lui dit-elle, osee-vous en imposer ainsi? On ctoii^ d'après votre écriteau, qu'en entrant chez vous on y sera nourri, et Ton n'y trouve que de quoi se brûler les entrailles! — Vous avez raison , lui répojidit-il ; mais j'ai éprouvé que cette recette me réussissait auprès de mes pratiques, et que plus je leur mets le feu dans le corps, plus elles sont afTamées de mes ragoûts et altérées de l'espritde-vin que je leur domne à boire, et que, par conséquent, mas béfflbé&ces croissent à proportion. — Mais ces malheureux, reprit madame Jer'nifle^ finissent par être échauffés au point d'en devenir enragés, et alors que de maux!.... — Que m'importe \^ répliqua froidement Tamar; je n'en aurai pas moins fait ma fortune. )) Etil ae miik retourner une casserole, dans laquelle madame Jer'nifle lui vit mettre une des drogues les plus inflammables que fournissent la pharmacie. « Fuyons 1 fuyons ! nous dit^lle; il vaudrait cent £(H8 mieux mourir de faim que de prendre ici une seule bouchée ! » Nous ne nous le fîmes pas
dire deux fois; notre estomac était serré à étouffer, et nous ne commençâmes à respirer que quand nous eûmes quitté la rue où demeurait Tamar. »
Dès ce moment, nous entrons dans la personnalité visible, sérieuse. Après avoir fui Tami du peuple, *Ann'quin Bredouille et sa suite se transportent au quartier opposé, où leurs yeux sont frappés par une nouvelle auberge, — dans la description de laquelle il est impossible de ne pas reconnaître Tofficine des Actes des Apôtres. Des mets de bon genre y sont présentés on ne peut plus gaiement par plusieurs servants, tous aussi aimables drilles les uns que les autres. Il est vrai que, tout en riant, ils montrent des dents qui ne laissent pas que d'être aiguës et qui mordillent sans cesse ; mais ils y mettent tant de
grâce € Tant pis t marmotte madame Jerniile,
notre voisin a eu comme cela une charmante souris qui mordillait si gentiment qu'un de ses plaisirs était de lui abandonner son petit doigt. Qu'arrivat-il? Cette mordillerie souvent répétée finit par envenimer la main et par faire plaie. »
L'observation de madame Jer'nifle n'empêche pas 'Ann'quin Bredouille de manger, d'autant plus qu'il trouve à chaque ragoût ce degré de piquant qui éveille l'appétit et provoque la soif. C'est que les cuisiniers ont le soin d'y mettre un sel excellent, qu'ils puisent à pleines mains dans un coffre attique. Quant à la boisson, ce n'est pas de ces liqueurs trop fortes dont l'excès produit une ivresse furieuse : c'est du vin de Champagne, qui engage seulement à des combats d'épigrammes et de quolibets. « C'est encore plus qu'il n'en faut, dit la sévère madame Jer'nifle; mes amis, allons-nous-en ; toutes ces cuisines contre
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nature ne conviennent pas aux estomacs de gens simples comme nous : il n'y a de constamment bon qu'un régime doux pour ceux de notre catégorie. »
Et voilà Champcenetz, Peltier, Bergasse, Mirabeau- Bouteille, Rivarol, jugés sans appel par cette impitoyable madame Jer'nifie !
Cette fois, 'Ann'quin Bredouille est sur le point de se fâcher. Quitter une aussi bonne table et d'aussi gracieux convives, replier sa serviette avant le rôti, dire adieu à ce Champagne, c'est trop fort! Et puis, cette chasse au dîner commence à Timpatienter; tous ces aubergistes sont-ils donc des empoisonneurs? faut-il mourir de faim dans cette grande ville de Néomanie ? Telles sont les réflexions qui l'assiègent et mettent son esprit aux cent coups. 'Ann'quin Bredouille est las, il ne suit madame Jer- 'nifie qu'en clopinant. Enfin, vers le soir, l'idée leur vint d'aller frapper à une toute petite porte. « Elle nous fut ouverte par une vieille femme qui, sur la demande que nous lui fîmes, se confondit en excuses de n'avoir à notre service que le petit potbouille et la tranche de bœuf à la mode, tait tout uni-r ment, comme elle l'avait appris de sa mère, celle-ci de la sienne^ enfin tel que du temps du roi Guillemot. Elle avait tort de s'excuser ; nous fîmes à sa modeste table un dîner excellent. Ce ne fut pas sans beaucoup réfléchir. A vous permis, cher lecteur, de réfléchir aussi sur ce chapitre. »
fm • OUBLIÉS ST DliDAIGNÉS.
PORTRAITS DIT TEMPS. — ÏKTES OTT GHAKPHBE-KARB* — LIBERTÉ ET LICENCE. — LE CHATAfClîlIBR DES GAULES.
Le deuxième volame A^Arm'qum Bredottille, ou plutôt le deuxième fagot, pour parler comme l'auteur, ne parut que Tannée suivante, c'est-à-dire en i 792. Dans rintervalle, Goijy avait changé d'éditeurs: Guillot et Cuchet avaient été remplacés par Louis, libraire -commissionnaire, rue Sain t-Séverln. il est probable que les premiers avaient cédé à un sentiment de crainte en abandonnant l'entreprise et qu'ils ne se souciaient pas de se compromettre davantage. A bien y regarder, en eSeL, les temps n'étaient guère rassurants, et l'avenir se présentait sous les aspects les plus tristes. Gorjy n'en demeura pas moins sur la brèche : sans doute il se disait que son heure avait sonnéy et que, dans la faible proportion de ses forces, tout homme de talent et d'âme devait s'employer au salut généraL Peut-être n'avait-il pas tort entièrement. Tandis que d'autres brandissaient à son côté la massue ou la lance, lui n'avait en main qu'un stylet, pas même un stylet, « un simple eustaclie^ » comme il dit plaisamment; mais la façon dont il s'en servait n'était pas absolument dépourvue d'adresse, et tel héros delà Révolution, tel Démosthènes de carrefour a eu le nez mutilé ou l'oreille coupée par l'eustache de Gorjy.
Comme il ne s'agit pas d'une allégorie insipide, et que la clef de cette bizarre composition est sous la
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porte, nous avons cru devoir entraîner le lectenr à la suite de. ce vagabond 'Ann'quîn. Dès les premiers chapitres du second volume, nous retrouvons le pe» tit-€onsin de Tristram Shandy chez une cél^e marchande de modes où il s'est laissé conduire par Adule. Là on lui montre des ça ira : ce sont des couronnes de gpelots, de pampres et d'ellébore; -«—des réunions : œ sont des espèces de flacons faits avec une courge, bouchés avec un casque et remplis d'eau lustrale; -r- des àonnets à t Atlantide : ce sont de petites cornettes bien modestes, jusqu'à ce qu'on ait passé les antichambres, mais qui, une fois dans le salon, se développent en un clin d'œil et deviennent plus hautes qu'un diadème; — des attaches à la fre^ temité tamerselle : ce sont de larges rubans de fil d'araignée. 'Ann'quin Bredouille s'extasie devant -tout cela et trouve que rien n'est comparable aux merveilles de la ville de Néomanie.
Toujours guidé par Adule, il pénètre chez divers originaux dont la physionomie est rendue avec une amusante vérité. C'est d'abord le très-haut et trèspuissant se^neur Carloman- César- Philogènes, de Mont-sur-Mont, baron de Mootorgueil, marquis de Tuffîères, etc.; autour de lui sont des liasses de vieux parchemins que les rats ont attaqués en plusieurs endroits; sur sa tête est une couronne; dans sa main une épée, avec laquelle il suit les reliefs d'un bouclier armorié. Son cabinet est déeoaré d'une haute glace qui, en* le reproduisant, lui donne les moyens de se rendre à lui-même les hommages que, depuis les nouveaux principes, son prochain lai refijse obstinément.
Chez le second original on marche dans le fumier
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jusqu'à mi-jambe ; à la vérité, on n'a pas l'ennui de traverser trente-six pièces pour arriver jusqu'à lui, car il n'a en tout qu'une chambre, mais elle est vraiment curieuse. Le plancher est coupé, taillé, tranché, écartelé, losange, échiqueté, gironné, orlé, aux quartiers d'or, d'azur, d'argent, de sinople, de vair, de contrevair, de sable, avec des dragons lampassés, des pals, des merlettes, des chefs emmanchés à dextre et à senestre, des rencontres au dextrochère, potence et contre-potencé, des coqs membres, becqués, crétés ; des croisettes, des macles au lambel en chef, à la bordure engrélée, des paons rouans, des croix denchées, cantonnées, recroisettées, en chef bastille, etc. Tous les jours, à la même heure, le propriétaire, Jacques -Christophe, vient prendre son passe-temps chéri, c'est-à-dire qu'avec ses sabots pleins de boue, il piétine sur toutes les richesses héraldiques que nous avons énumérées, et souille de la sorte le plancher, — qu'il frottait autrefois.
De là, notre 'Ann'quin Bredouille, devenu moins timide, se hasarde jusque dans le boudoir d'une petite-maîtresse, de Lucile. Mais, hélas t ce boudoir est devenu un cabinet politique. Les charmants sujets de Boucher, les jolies gaietés de Fragonard, les petites libertés de Lawrence ont fait place à des caricatures sur les événements du jour, caricatures dont l'esprit de parti a charbonné les traits. Un relief représentant une citadelle détruite a remplacé le groupe de Léda ; un autel sermentaire a succéda à la gentille chiffonnière sur laquelle on signait des billets à La Châtre, tandis que le rose et tendre meuble disparaît sous le noir de mille follicules éparses et d'un las de brochures de circonstance.
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La peinture de mœurs n'occupe pas exclusivement Tauteur à'Ann'quin; il y a place, dans sa galerie, pour les tableaux d'histoire et les événements de la rue. Les fêtes, les assemblées, les fédérations du Champ-de-Mars sont décrites particulièrement avec une verve de couleur et un soin dans le détail qu'on ne saurait trop louer. Citons ce morceau : « Je voudrais peindre le spectacle imposant de cette foule innombrable formant un nombre infini d'ellipses immenses, ayant pour centre commun l'autel de la Fraternité ; ces bannières de toutes couleurs flottant dans les airs, ces milliers d'armes étincelantes, ces chants d'allégresse. Un enthousiasme porté jusqu'au délire s'était emparé de tous les esprits; tous les cœurs s'étaient épanouis; expansion, cordialité, dévouement, un seul instant avait jeté dans les âmes tous les sentiments à la fois. puissant effet d'une grande réunion ! Prenez une à une les feuilles d'un arbre : chacune est l'emblème de la fraîcheur ; entassez-les, elles s'échauffent, s'enflamment... — Et les hommes, combien plus aisément encore I Ils ne lesavent que trop, ceux qui se servent de la multitude.
« C'était dans la plaine de Lon lan la derirette qu'on s'était rassemblé dès le point du jour. Non, lecteur, vous ne vous ferez jamais une idée exacte de cette bigarrure. Des sabots, des escarpins, des sandales, des pieds nus se montraient pêle-mêle avec des bas de soie et des bottes ; des culottes de drap serin se faisaient voir entre de grands pantalons de la Grenouillère et des tabliers de taillandiers, de marmitons, de . boyaudiers; un joli chapeau à corne camuse se mon" trait à côté du feutre boueux d'un portefaix, une
perruque magistrale près d'un catogan de faraud, le rond léché d'un lévite poupin et les cheyeux pbts d'un Bazile. Ici, d'intrépides amazones, persuadées qu'il n'y avait point de danger, étaient venues pa^ tager les travaux de la campagne» Là, au contraire, des femmes éplorées, tremblantes pour les jours de leurs époux, leur apportaient des parapluies et des pantoufles, et se précipitaient au-devant d'eux pour les conjurer de revenir au logis ; mais eux, fanfarons et se redressant, ne leur répondaient que par ce couplet :
Qu'il pleuve, qu'il grêle, qu'il tonne.
Plus rien ne nous étonne.
Eh! que ne braverions-nous pas
Pour être vêtus en soldats ?
€ Il y avait aussi des nuées de petites-maîtresses amenées, — je vous le donne à deviner en mille, — par Tespérance que, d'un événement si extraordinaire, il allait éclore des modes nouvelles, que chacune aspirait à la gloire de porter la première. Je ne parle pas de ces espèces de bacchantes aux coiffes de travers, aux yeux furibonds, aux joues couvertes d'un rouge de cabaret, qui parcouraient les rangs du peuple en proférant des blasphèmes et des malédictions. Quant aux armes, promenez vos idées depuis le canon jusqu'à l'épingle, vous ne trouverez rien qui ne fut là. L'un avait une pertuisane, l'autre une vieille carabine à rouet; un autre portait le fût d'un fusil dont son voisin avait le canon, et dont la batterie était dans les mains d*un troisième, à dix . pas de là ; on voyait aussi des broches, des fourches, des lames de scie, des tranchets et des rouillardes. Ce n'était pas qu'au milieu de cette bigarrure il n'y
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eût une aimée véritable composée de la plus grande partie des citoyens de Néomanie. Sur leurs justaucorps on voyait ressortir le blanc des courroies en sautoir auxquelles pendaient la giberne et le sabre ; les épaules des chefs étaient chargées de riches franges ; dans leurs mains étincelait la flamboyante épée avec laquelle ils dirigeaient les évolutions des lignes hérissées de fusils et de baïonnettes. Chaque l^on portait ou le feutre à la prussienne qu'ombrage à gauche une cocarde tricolore, — ou ce bonnet exhaussé, auquel la dépouille de l'ours prête un efiGet si imposant, — ou le casque brillant que borde la peau du tigre, et derrière lequel on voit flotter une touffe de crins aussi noirs et plus luisants que rébène. Toute cette multitude, animée par une musique guerrière, chantait à Fenvi le refrain à la mode : Ah! ça ira! ça ira f ça ira l '
« — Eh! quoi, s'écria 'Ann'quîn Bredouille stupéfait, est-ce que Ton verra souvent une quantité aussi immense d'hommes rassemblés à la fois sous les armes? — Non pas à la fois, lui répondit madame Jer'nifle; il y en aura les troî» quarts qui resteront au eoin de leur cheminée pour s'accoutumer au fen. v s
Cette description fourmillante et brillante n*est pas la seule de l'ouvrage ; nous avons passé sous silenee le sac de Saint-Lazare et la prise de la Bastille, racontés avec cet entrain et cette douce ironte, dont un de nos révolutionnaires, modernes s'est fait l'apôtre.
En quittant la plaine de Lon lan la derirette^ nos trois curieux, le naïf 'Ann'quin Bredouille, l'aimable petit Adule et la chagrine madame Jer'nifle, font un
détour pour aller admirer le fameux Châtaignier des Gaules, Ils le connaissent de réputation, ce superbe châtaignier auprès duquel celui di cento cavalli^ cité par tous les voyageurs, n'est pour ainsi dire qu'une tVêle baguette. C'est par siècles qu'il compte son âge. Dans cette longue durée de temps, la foudre a voulu quelquefois l'attaquer, mais à peine a-t-elle pu en briser quelques branches. Voilà, du moins, comme Ann'quin Bredouille s'attend à le trouver : mais ({uelle est sa surprise en le voyant dépouillé de ses fruits, de ses feuilles, entamé dans toutes ses parties par les coups d'un nombre infini de cognées. « Courage! crie Adule ; plus ce colosse vous résiste, plus vous aurez de gloire et de profit à Tabattre. » Madame Jer'nifle demeure comme pétrifiée ; ce n'est pas l'effet de l'étonnement, mais de l'indignation, que cause toujours l'ingratitude; car elle a reconnu parmi les bûcherons qui attaquent cet arbre superbe [leaucoup de ceux dont il a fait longtemps la ressource contre l'inclémence des saisons. — «Que d'autres, objecte-t-elle, vraiment persuadés de sa caducité, y aient porté la cognée, passe encore; mais (}ue ceux qui vivaient de ses fruits, qui trouvaient sous son immense ombrage un abri contre la chaleur, que ceux-là qui lui devaient tout, soient les plus acharnés à sa destruction, j'en suis révoltée! » 'Ann'quin Bredouille hoche la tête en signe d'assentiment. Adule se tait. Et c'est en proie aux réflexions les plus diverses que l'on poursuit son chemin. Mais une dernière surprise les attend presque - au seuil de leur porte. On se rappelle ce temple qui portait sur son fronton les trois lettres LI 6, et dont le peuple entier de Néomanie avait entrepris la con-
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quête. Afin d'aplanir et d'abréger le sentier difficile qui y conduit, de nombreux ouvriers se sont -mis à travailler à un nivellement absolu. Désireux de connaître le progrès des travaux, 'Ann'quin Bredouille emprunte un télescope, et comme on le lui abandonne un peu plus longtemps que la dernière fois, voici ce qu'il distingue : — Un temple, si l'on peut ainsi appeler un bâtiment où il n'y a aucun ordre; des socles en chapiteaux, des entablements sur le terrain, des soubassements dans le faîte, des colonnes transversales et des corniches perpendiculaires, un râtelier sur un autel, du sang dans l'encsensoir, une tête de mort à la place d'une lampe; — un prêcheur dans un tonneau plein de vin et gesticulant avec un sabre ; — enfin', une foule effrénée de druides, de derviches, de brames, de rabbins, de corybantes, dansant, sautant, tonnant, trépignant et faisant entendre les cris de Jéhova, d'Allah, d'Évohé, de Goddam. Ne concevant rien à cela, 'Ann'quin Bredouille veut s*éclàirer par l'inscription de Tédifice. Il voit, comme autrefois, d'abord un L; ensuite un I; mais cela changeait à la troisième lettre, qui était un G, et les deux suivantes étaient un E et une N, Comme autrefois, il n'en peut voir davantage.
Ici finit le deuxième volume ; les quatre autres parurent presque immédiatement après.
302 OUBLIÉS BT DÉDAIGNÉS.
'ANN'QUIN bredouille roi. — LA GUILLOTINE.