‹ Les oubliés et les dédaignés: figures de la fin du XVIIIe siècleChapitre 29 sur 37 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Un soir, autour d'une table, 'Ânn'quin Bredouille joue aux cartes avec Adule et madame Jer'nifie, lorsqu'ils sont interrompus brusquement par Tarrivée du locandierou maître deTauberge dans laquelle ils logent depuis plusieurs jours, c A quel jeu jouiezvous, s'il vous plaît? demande-t-il. — Nous avions, répond 'Ann'quin, commence une partie de piquet — Trisie jeu que celui-là! Je veux vous en apprendre un nouveau, celui que l'on joue le plus à présent dans toute la ville de Néomanie. » Là-dessus, le locandier prend les cartes, commence par les mêler, en distribue un certain nombre à chacun; puis il s'arrête tout court, se frotte le front, se gratte l'oreille; il les reprend, les mêle de nouveau, se trouve encore aussi ^aabarrassé, recommence une troisième fois... 4c Diable, dit-il, c'est pourtant cela : l'essentiel * est de beaucoup les mêler ; mais attendez, je vais vous chercher le livret instructif. » Il sort, et revient presque aussitôt avec le livret annoncé. A en juger par le frontispice, ce doit êke uq ouvrage profond, car il est le résultat des travaux d'une société entière, rassemblée pour la propagation des lumières nouvelles. Voici quelles sont les règles du jeu :

(( Une poignée de basses cartes prises au hasard.

(( Beaucoup de piques.

« Peu de cœurs.

« Grand nombre de valets.

GORJY. 30S

« Un seul roi.

« On mêle.

« Chacun se précipite sur le tas et emporte autant de cartes qu'il peut.

« Si, dans les débats que cela occasionne, il y a quelques cartes déchirées, on les jette sous la table et l'on n'en parle plus.

« Ce sont les piques qui gagnent.

« Les basses cartes, prises une à une, n*ont aucune valeur ; mais, réunies sous la conduite des valets, ce sont elles qui emportent les mises.

« Le roi n'est guère que représentant ou auxiliaire; sitôt qu'il entre en jeu, il est pris. On le place au milieu de la table, entouré d'un cercle de basses cartes : là, il n'est plus que spectateur de la partie. Il lui reste cependant une valeur relative. Lorsqu'il s'agit d'un coup majeur, on le joint aux autres cartes et sa présence autorise »

« — Ouf ! s'écrie 'Ann'quin Bredouille, en voilà assez; jamais des règles aussi extraordinaires ne pourront entrer dans ma tête ; laissons ce jeu-là à vos propagateurs, et revenons tout uniment à notre piquet. »

Une autre fois on célèbre l'antique fête des Rois;- 'Ann'quin est tout étonné de la gravité des convives : au lieu des joyeux propos auxquels il s'attendait, au lieu de cet épanouissement qui, jadis, accompagnait 'toujours cette solennité domestique, il n'assiste qu'à des discussions et des déblatérations sur les affaires du temps; on ergote, on examine, on juge, on exagère, on atténue ; et la partialité monte sur un ton d'amertume une conversation que le plaisir seul aurait dû animer. Enfin, le gâteau est apporté, coupé

et distribué. C'est Adule qui est chargé d'aller chercher les parts sous la serviette chaude.

a Vivat! s'écrie 'Ann'quin, vivat! c'est moi qui suis roi ! — Monsieur Bredouille, dit le locandier, est-ce que vous seriez encore assez de votre village pour vous applaudir de bonne foi? — Certainement. Quelque court que soit ce rôle-là, il est beau à jouer. Je suis un peu gourmand, j'aurai les meilleurs morceaux ; et chaque fois que je boirai j'entendrai des cris joyeux... On le regarde avec un air de pitié. II continue : — Mais point de bonheur lorsqu'il n'est point partagé ; il me faut une reine, et c'est vous, mademoiselle... Disant cela, il jette la fève dans le verre d'une voisine infiniment intéressan te,' Ann'quin Bredouille est à la fois connaisseur et galant, et il se prépare à débiter un compliment qui, depuis que la famille des Bredouille existe, n'a jamais manqué son efiFet, lorsque tout à coup sa phrase se glace au passage, et il reste bouche béante en voyant sa voisine presque évanouie. Après un moment de silence : « Ahl Monsieur, que vous ai-je fait? s'écrie la nouvelle reine en sanglotant; pourquoi me jouer un tour aussi perfide ? » L'étonnement d'Ann'quin Bre- .douille redouble à ces expressions; mais que devient-il lorsqu'une voix unanime le condamne à aller s'asseoir, avec sa voisine, à une petite table séparée de la grande, et où on lui envoie les morceaux les moins délicats, le vin le plus trempé. Les tabou- rets boiteux exigent que Ton calcule ses moindres mouvements, si l'on ne veut pas être culbuté. Cette nouvelle manière de fêter le roi étant de tout point opposée à l'ancienne, les honneurs d'autrefois sont remplacés par de petites malices auxquelles prend

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part chacun des convives. Si, par un reste- d'habitude, quelqu'un laisse échapper ce vieux cri : Le roi boiti il devient à Tinstant le plastron de toute la compagnie. 'Ann'quin ne peut s'empêcher de faire la grimace,, mais cela devient bien pire au dessert : une dispute s'élevant entre les assistants achève de lui faire connaître combien il est.fâcheux d'avoir la fève, car, par suite d'un nouvel usage, c'est lui qui se voit obligé de payer les pots cassés. « Mademoiselle, ditil à la compagne qu'il s'est donnée, je comprends en effet que je vous ai joué un bien mauvais tour; pardonnez-moi de vous avoir faite reine. »

Ces allusions à une monarchie aux abois sont fréquentes dans l'ouvrage de Gorjy, et elles se reproduisent sous différentes formes. Le crescendo de la Révolution s'y fait sentir avec force, principalement dans le cinquième et le sixième tome, oii, de gradation en gradation, nous arrivons jusqu'au pied de la guillotine, — mais quelle guillotine I — Jamais l'invention du célèbre docteur n'a été tournée en ridicule d'une manière plus pittoresque.

Représentez-vous d'abord une estrade fort élevée, pavée en marqueterie superbe, figurant les sujets les plus gais ; tout autour une balustrade d'azur, ornée de guirlandes de fleurs; au milieu deux colonnes de lapis cannelées d'or; sur ces colonnes, au lieu d'entablement, une hache de grenat... Mais laissons parler l'inventeur lui-même; il est là sur l'estrade, et, péroreur par esseuc^ après avoir jeté un regard complaisant sur la foule populacière qui l'environne, il commence ainsi : « Mes cbers frères, en ma qualité de docteur-machiniste, je suis parvenu à inventer, avec mon teinturier, là ravissante machine que

VOUS voyez ; vous pouvez remarquer que j'y ai réuni tout ce qui peut flatter agréablement la vue. Je n'ai point oublié non plus les autres sens : ces fleurs attachées en guirlandes exhalent des parfums exquis; sous Testrade est un jeu de serinette monté pour des airs fort joyeux, comme celui-ci : Ma commère^ quand je danse; ou cet autre : Adieu donCj dame Françme; ou bien celui-là : Bonsoir^ la compagnie^ bomoir. J'oubliais de vous faire remarquer que Ton sera porté sur Testrade par un fauteuil mécanique, afin d'épargner au patient la peine même de marcher, car les plus grands forfaits méritent tous les égards imaginables. Arrivé ici, Tacteur se placera entre les d^x colonnes; on le priera d'appuyer Toreille sur cestylobate, sous le prétexte qu'il entendra beaucoup mieux les sons délicieux que rendra le jeu de serinette ; et, au moment le plus capable de le ravir en extase, une détente fera tomber la hache, et la tête sera si subtilement tranchée qu'elle-même longtemps doutera qu'elle le soit. Il faudra, pour l'en convaincre, les applaudissements dont retentira nécessairement la place publique. Observez bi^i, mes chers frères, avec quel soin scrupuleux j'ai porté la recherche dans les moindres détails : cette hache, je l'ai faite de grenat, afin que le sang ne parût pas, et qu'il n'y eût absolument rien qui senttt la mort dans cette manière de faire mourir. Ainsi le supplice, qui ne sera qu'un jeu pour celui qui le subira, deviendra en même temps un spectacle^ntéressant pour ceux qui y assisteront; j'aurai rendu à la classe trop sensible un spectacle dont elle était obligée de se priver, et les patients pourront compter désormais sur la bonne compagnie. *

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Quelques mois plus tard, Goijy n'aurait pas osé plaisanter de cette sorte la guillotine; il est vrai que, quelques mois plus tard, la publication i^AnrCquin Bredouille était brusquement interrompue, avec mille excuses aux souscripteurs. Un instant j'ai cru que Grorjy avait payé de sa tête ses téméraires pantalonnades. Hetireusement il n'en étaif rien. Je ne sais quelle ombre protectrice s'était faite autour de son pamphlet. Mais il brisa sa plume, et, depuis, n'écrivit plus une seule ligne. Il eut tort bien certainement, car il y avait en lui un bon romancier, et mieux encore, un excellent styliste. Non pas que je veuille dire par là que ce fut un rhétoricien achevé. « Il y a, dit-il quelque part, une figure de rhétorique dont j'ai oublié, dont je crois plutôt n'avoir jamais su le nom; car pourquoi n'avouerais-je pas que je n'ai point étudié ces belles règles qui circonscrivent l'esprit dans une ouverture déterminée de compas? On voit trop que je n'y entends rien. » Cependant, en dépit de la rhétorique et même de la grammaire, il y a telle de ses pages que signeraient volontiers des auteurs de premier ordre; nous en avons cité quelques-unes. Avec le temps, Gorjy aurait acquis ce qui lui manquait, il se serait complété. 'Ann'quin Bredouille indiquait déjà un progrès évident sur ses œuvres précédentes. Politique à part, de toutes les imitations de Sterne qui ont été faites, celle-ci reste incontestablement la meilleure, et Gorjy s'est piqué de modestie trop grande en se qualifiant A& petit-cousin de Tristram Shandy.

La tournure de son esprit devait plaire aux Allemands, qui l'ont traduit plusieurs fois, et qui ont publié, en 1798, une édition de ses œuvres complètes.

Maintenant, quand mourut Gorjy? oii mourut Gorjy? Même obscurité pour sa mort que pour sa naissance. La Biographie universelle^ qui ne lui a consacré qu'une douzaine de lignes assez vagues, dans un de ses derniers suppléments, le fait mourir vers le commencement du siècle. J'hésite à adopter cette assertion, car, d'un autre côté, le libraire Pigoreau, qui a publié en 4821 un Dictionnaire des romanciers^ en parle comme d'un auteur vivant : « Si quelque jour, dit-il, M. Gorjy se décidait à faire réimprimer ses œuvres dans le format in-12, on les lirait et on y trouverait du plaisir. > Le libraire Pîgoreau, éditeur de romans exclusivement^ avait des rapports quotidiens avec tous les gens de lettres; il serait donc étrange qu'une erreur de cette nature se fût glissée sous sa plume.

En se rangeant à cette dernière version, la date de la mort de Gorjy n'en est pas mieux éclaircie; toutefois cette version offre un champ plus vaste et plus riant aux suppositions, aux probabilités ^.

1. M. Quérard, que nous sommes allé yoir^ nous a fourni sur Gorjy la note suiTanfe, détachée des documents inédits qu'il amoncelait pour une nouyelle édition de La France littéraire : « GoRJT (Jean-Giaude), né à Fontainebleau en février 1753, mort à Pinceloup, près de Rambouillet, en 1795. »

« Dorvigny enfante des volumes par jour. Veut -il déjeuner? il écrit. Veut-il dîner? il écrit. Veut-il souper? il écrit. Veut-il boire? ce qui lui arrive assez souvent, il écrit. Encore le public serait-il plus heureux si Dorvigny avait moins soif. »

Tel est le portrait médiocrement flatteur qu'on trouve dans le Dictionnaire des grands hommes du jour, de floréal an VIII.

Quel est donc ce Dorvigny, cet auteur si fécond, dont le nom et les volumes tiennent aujourd'hui si peu de place dans notre mémoire? Hélas t c'est un écrivain dramatique et un romancier, qui fut célèbre cinquante ans environ. Qu'en reste-t-il à l'heure qu'il est? Rien ou peu de chose. Voyez plutôt les biographies : prénoms en blanc, lieu de naissance en blanc, lieu de décès en blanc.

Il s'appelait Dorvigny^ tout court, et il était né en

1. D'après M. Lepeintre, dans uue notice de son Répertoire du Théâtre-Français, Dorvigny n'était qu'un nom de guerre ; il s'appelait Archambaulf.

1734, à Paris ou ailleurs, cela ne Tinquiétait guère. C'était un poëte à la taçon de Dufresny, dissipateur et bon vivant, un panier pe7xê^ selon l'expression des commères. La vérité est qu'il y a beaucoup de rapport entre Dufresny et Dorvigny ; d'abord, même nombre de lettres dans le nom, avec même consonnance; — ensuite Dufresny avait du sang d'Henri IV dans les veines, et la tradition veut que Louis XV soit le père de Dorvigny; enfin, Dufresny et Dorvigny sont morts tous deux au même âge et de la même maladie : la pauvreté.

Dorvigny commença par être acteur chez Nicolet : je n'ai jamais rencontré personne qui pût me dire quelle sorte d'acteur cela faisait, car il est impossible d'admettre comme une autorité le pamphlet immonde de Mayeur : le Chroniqueur désœuvré ou r Espion du boulevard du Temple (1782). Voici comment Dorvigny y est traité : « Je ne vous dirai pas que Dorvigny soit le plus grand fripon, il n'en a pas l'esprit, car il faut encore une certaine adresse au boulevard, pour tromper les marchands qui croient être tous sur leurs gardes; Bordier, Ribié et Paul, sont actuellement les seuls capables de donner des préceptes sur ce talent si recherché. Dorvigny se borne à boire et boit beaucoup; sale, dégoûtant même, il n'est pas une seule pièce où, comme acteur, il n'ait forcé le public de reconnaître une espèce de charretier. Nicolet vient d'en faire l'acquisition, comme comédien et comme auteur destiné à orner son théâtre de charmantes productions. »

Dorvigny jouait alors avec Volange, Beaulieu et Bordier, trio illustre, dont le souvenir n'est pas encore effacé, et qui ont attaché leurs xloms au joyeux

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et si original répertoire des Variétés-Amusantes.

L'idée d'écrire lui vint probablement en jouant ou en Yoyageant, car il cx>urttt longtemps la province et l'étranger. Comme ce n'était pas un écrivain de mainmorte, il sema ses œuvres sur tous les lieux de son passage: parades, impromptus, prologues» opéras-comiques» vaudevilles, comédies en vers et en prose. C'est ainsi que, de 1773 à 1779, on trouve de ses pièces :

A la Haye, pour la fête de la princesse d^ Orange;

A Lunéville, pour messieurs de la gendarmerie;

A LyoQ, pour le passage de Madame;

Au Raincy, chez monseigneur le duc d'Orléans;

A Versailles, à Fontainebleau, à Compiégne, à Nemours, aux petits appartements; — car Dorvigny débuta dans la carrière littéraire par la poésie ofiS* cielle; ce fut un émvain de cour; il griffonna tour à tour des k-propos pour l'inoculation de Sa Majesté, pour le mariage du comte d'Artois, pour la grossesse de la reine^ pour l'arrifée de Tempereur. Rien iie lui coûtait : un coup de canif à sa plume, et le reste aUait tout seul.

Heureusement, il se dégoûta bientôt de ce métier humiliant pour un fils de roi, et stupide pour un homme de talent. Après s'être essayé aux Italiens dans quelques parodies et à l'Ambigu^Comique dans deux ou trois vaudevilles, Dorvigny se résolut à mettre bas son habit brodé, et à suivre sa vocation pour le genre pqmlaire. Ce fut alors qu*il fit jouer aux Variétés le» Battm payent l'amende, fance qui fit le tour de l'Europe et du monde, et dont le principal personnage, Janot, est devenu un des types français les plus caractérisés. Il n'y a pas d'exemple

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d'une vogue semblable, vogue d'autant plus singulière qu'elle s'abattait sur un petit théâtre, sur un petit auteur et sur des comédiens jusqu'alors inaperçus.

Cette vogue fut telle que d'abord on crut que Dorvigny n'était qu'un prête-nom. Plus d'un auteur célèbre se laissa faire compliment sur cet ouvrage. Le premier ministre lui-même, M. de Maurepas, souffrait volontiers qu'on lui attribuât les Battu$ payent l'amende.

La critique se mit de la partie, et Hayeur, qui paraît avoir été l'ennemi intime de Dorvigny , ne fut pas des derniers à dire son mot : c Cette parade, qui lui fait tant d'honneur, écrit-il, n'est autre chose que quelques scènes volées àMusson, peintre et bouffon de société. Son proverbe de On fait ce que fon peut est aussi composé des scènes que Patrat, Musson et Duché jouent aux soupers oii ils sont invités; et la plupart de ses pièces doivent leur existence à de vieux bouquins qu'on ne lit plus", et qu'en récompense il lit beaucoup. Sa scène des Perruques est prise mot à mot dans les Réjouissances de la paix, ancienne pièce imprimée et dont Tauteur est mort. La pièce qu'il a donnée aux Italiens ayant pour titre : la Comédie à Cimpromptu, se trouve tout entière dans le Pédant joué, farce de Cyrano de Bergerac ^ etc., etc., etc. Il est bien facile de se faire ainsi la réputation d'auteur; mais il est bien difficile que les gens éclairés ne s'aperçoivent pas que vous n'êtes qu'un sot. »

Voici une des scènes des Battus payent Vamende; c'est un aperçu de ce langage équivoque qui consiste dans l'inversion des différents membres de la phrase :

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« JANOT. — Bonsoir donc, mam'zelle Suzon... Si ça dure, j'aurons une belle journée cette nuit. Y fera beau demain pour la promenade. Si vous voulez, j'irons déjeuner comme j'avons été dimanche dernier, à Saint-Cloud; vous en souvenez-ti?

<K SDZON. — Pardine! si je m'en souviens? témoin j*y ai t'oublie *mon p'tit couteau que vous m'aviez donné, où ce que j'en ai t'eu bien du chagrin, allez.

a JÀNOT. — Comment! st'ustache que je vous avais fait présent? Ah ben ! voyez comme c'est un sort ! Mais c'est égal, je vous en donnerai un aute, un véritable couteau de Langue, tous ce qu'il y a pus meilleur; vous û'en verrez pas la fin de celui-là. Il m'a déjà usé deux manches et trois lames, c'est toujours le même !

« sczoN. — C'est ben honnête à vous, monsieur Janot ; faut pas vous défaire de vos meubles comme ça pour moi.

« JANOT. — Ah! pardonnez-moi, mam'zelle, c'est rien que ça. En parlant de couteau, c'est feu mon père qui en avait un beau, devant Dieu soit son âme, pendu à sa ceinture, dans une gaine, avec quoi il faisait la cuisine...

« suzoN . — A quelle heure vous vienrez me prendre, pour que je me tienne prête?

« jANOT. — A huit heures. Mais dites donc, faut pas aller avec ce guemadier de l'autre jour. C'est de la mauvaise compagnie, ça, et vous savez ben le proverbe : Dis-moi qui tu hantes, je te dirai qui tu fréquentes. Vaut ben mieux n'être que moi et vous, voilà tout, et pis vot' petite sœur, et mon p'tit frère et ma cousine; ça fera cinq, nous jouerons aux quatre coins. Pas vrai, mam'zelle Suzon?

du OUBLIÉS ST DÉDAIGNÉS.

tf sczoN. «« Tout ce qui vous fera j^laisir» monsieur Janot; mais foudra revenir de bonne heure, nous goûterons en cbemin»

« jANOT. — Oui, je passerons par Sèves» j*y mangerons des petits gâteaux de Nanterrey comme j'en ayons mangé Faute jour, tout le long de la rivière, ayec du beurre dessus.

« suzoN. — Et vous souvenez-vous des cerises que j'avons mangées aussi?

€ JANOT. — Pardinet je le erois ben, de c'te petite mardiande qui était si jolie, à trois sous la livre... \ »

C'est mie création vraiment natiiHiale qœ ce Janot, qui espère toujours gagner à la loterie» quoiqu'il n'y mette jamais; « mais H hasard est si grandi > dit-H. C'est un type résolument burlesque qu& ee valet qui demande à son maître douze sous pour acheter une

1. La plupart de cas formules onl été césumées âaas ane chanson populaire que nous transcrirons id comaie le meilleur modèle de joMotisme :

Je rais Janot ; mes actionf comiques ' .Ont fait de moi rire depuis longtemps, Et de mon pèr' je suis le fils unique, Qumfià'eepeiutaiit wmu. éli»ii» éovm eitfàiiti.

Un jour, la nuit, j'entendia l'ver mon père;. Il vint à moi et m'dit eomm* ça : — Janot J Ta-t'en chercher du beurre pour la mère, Qu'est bien maiad', dedans un petit pot.

rentre en passant cher mon oncla lieornc, J'Lui dis com'ça : — Tonton, dépéchez-Yous D*met' votr' chapeau sur vot' tète, à treis cornes. Et, après ça, d'foirc un aaid d'pkis cIibsi aous«

Il trouva mal cette pauvre Jeannette ; C'était mou pèr' qui l'avait trop boarrée Avec un gros com' moi morceau d' galette, Qui v'nait d'mou firèr' qui Savait trop beurrée*

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bouteille à qtimze , et. qui , n'ayant plus d'argent , attend qu'il fiasse jour pour aller s'installer dans une auberge^ € parce que, dans les cabarets, on ne paye qu'en sortant, et moi je ne sortirai pas. o

Janot devait tout naturellement trouver place dans le Tableau de Parts de Mercier. On Ty rencontre en effet au commencement du huitième volume, dans un article intitulé : Voltaire et Janot ^ doat j 'extrais €es quelques lignes :

€ Janot fut le vrai successeur de Yoltaire; trois mois après le triomphe de Voltaire, le Parisien, oubliant les trente-neuf académiciens qui restaient, accueillit ce Janot avec le même enthousiasme. II jouait dans une farce qui, plus heureuse qu7rénc, eut cinq cents représentations. L'idiome de la dernière classe du peuple s'y trouvait exprimé au naturel; et le jeu naïf de l'acteur, son accent sûr formaient un tableau qui, dans sa bassesse, avait un mérite extrêmement rare sur la scène française, la parfaite vérité.»

Mais tant le moud' chex nous était en proie A la douleur de ce funeste jour ; Moi, qu'avais faim, j'm'en fus ekercW notre oie Chez l'pâtissier, qn' j'avais fait cuire au four.

Mais, en reatraïut, «m mère était rev'Bue^ Et tout le mond* commençait à s'asseoir \ Hous maageâm* Toie, avec de la morue, Bb eompagaf, qu'était bouilli' du soir.

Mais Vlint-y pas qu'poar prouver moa adrtiie, Je renversai les assiett' et les plats ; Je fis un' tache à ma veste, de graisse, Sur ma culottt «t mes jambes, de drap ;

Et tmr 1m bas que mon grand-p^% de laine, M'avait donnés avant d'mourir, violets ; L 'pauvre cher homme est mort d'une migraine Km f aaal un' eaàsB\ dans sa boneh', de paulet.

Il n'y eut pas jusqu'au sévère Linguet qui n'ouvrit les pages de ses Annales à une dissertation sur Penvahissement et les progrès du janotisme. Hais lui ne jugeait pas avec autant de bienveillance que Mercier.

Ajoutons que Janot fut modelé en porcelaine, comme Voltaire, et placé sur la cheminée du cabinet de Louis XY. Le sieur Curtius s'empressa également de l'admettre parmi ses mannequins [enluminés, à côté de Desrues, du comte d'Estaing, et de la famille royale assise à un banquet ariiûciel. 11 fut fait un envoi en Russie d'une armée de Janots en biscuits de Sèvres, qui coûta plus de 28,000 livres.

Ces petites statuettes se trouvent encore. II y en a une à la Comédie française. Janot est représenté long, menu, en veste, une lanterne à la main et coiffé d'un bonnet. Le travail est joli et intelligent.

Tout était à la Janot alors, les modes, les coiifures. Il y eut un potage à la Janot, qui était le plus simple des potages. Puis Janot eut une postérité : Janot chez le dégraisseur^ Jeannette ou Tous les battus ne payent pas ramendé, Janot bohémien (par Martain-* ville).

Dans Tout ce qui reluit n'est pas or^ Janot est devenu riche; il a une belle veste neuve depuis qu'il est 'au service d'une comtesse; cependant il annonce à son' ami Dodinet qu'il va mettre la comtesse sur le pavé. « Sus le pavé! — Oui, j'y vas rendre sa condition et Ty dire qu'elle en cherche une autre. — Et quéque tu vas devenir après, toi? — Moi? je me ferai grand seigneur. — Grand seigneur ? -^ Tu seras mon intendant, je ne te donnerai pas de gages, mais ce que tu

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prendras sera pour toi. — Oh beni laisse faire, va, je ne serai pas le plus mal partagé, s'écrie Dodinet. — Oui-dà, mais à condition que, quand tu m'auras ruiné, tu me prendras pour intendant à ton tour... »

Comme on le voit, ces plaisanteries sont devenues classiques, et la plupart même ont passé dans le langage usuel.

Ce n'est pas tout : la province ne se contenta pas des Janots que Paris lui envoyait, elle se mit à en composer, elle aussi. J*ai sous les yeux la Nuit de Janot ou le Triomphe de mon frère^ comédie-parade représentée pour la première et dernière fois à Chartres en Beauce, le dimanche 4 mars 1780. Ainsi que le titre l'indique, il s'agit de l'apothéose de Janot, que tout le monde s'attache à combler de bienfaits, à qui le savetier Simon donne sa fille en mariage, h qui M. Ragot fait présent de son fonds de boutique, à qui le commissaire fait restituer sa garde-robe et son écu de six livres. La pièce n'eut pas de bonheur, malgré ce point de vue nouveau, et quoiqife l'auteur eût présenté son personnage comme un symbole, presque comme une figure révolutionnaire. « En effet, dit-il dans une post-face, sans avoir consulté le créateur de Janot, je suis certain que son but principal, en formant son héros, a été de placer sous les yeux du public les scènes et les injustices journalières qu'on exerce envers ce que nous appelons le vulgaire et que M. Dorvigny a désigné sous le nom de Janot. » Diable! voilà un auteur qui voit toin !

Christophe Lerond fut le deuxième succès de Dorvigny.

Quand on imprima la pièce, il la fit précéder de

quelques lignes de pi^face : «Âh! de ,la morale, a-l^-on dit la première tbis que Ton a entendu cette pièce; ah t la belle idée t et surtout comme c'est bien placé sur un théâtre de foire, aux Variétés t Et pourquoi pas? N'avons-nous pas donné jadis de la jaw^ ieriê? C'était trop bas alors, trop triyiaU diâait-on. La critique est si subtile, si éyeilléel Rien ne lui échappe. Tout en y venant, tout en s'y disputant les places, on criait haro sur l'auteur et sur l'ouvrage. On y vient encore et l'on y crie encore de mâme. Or, pour faire diversion, pour contenter ces difficiles, on a imaginé un autre genre. Eh bien» a-t-on désarmé la critique? a-t-on apaisé la malignité? Non. Le premier ton était trop bas; le deuxième, dit-on, est trop relevé. Une chose me console. Dans ma première pièce, j*ai écrit pour les gens gais, il ^y en a beaucoup. Dans ma deuxième, j'ai écrit pour les gens honnêtes, il n'y en a pas moins; et ces deux classes estimables me dédommagent des criailleries de la troisième, c'est-à-dire la SATiaïQUE. » Christophe Lerond est une pièce très-bien faite, et qui a pu donner à Collin d'Harleville l'idée de son Optimiste. Dorvigny lui-même y jouait le principal rôle.

En 1780, l'auteur de Janat .força les portes de la Comédie française et y fit représenter, le premier janvier^ une pièce de bonne année sous le titre des Étrennes de l'Amitié, de l'Antour et de la Nature^ comédie en un acte et en vers. Cette fois, au lieu d'être joué par Yolange et Bordter, il eut pourinter^ prêtes Du^zon, Préville, Fleury et mademoiselle Contât. Avec ce brillant entourage, j'ignore comment la pièce fut accueillie, mais, j'ai le regret de le dire, elle est tout à fait médiocre, les vers sont absolu-

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ment dépoiirvns de relief. Cependant les Etrennes furent réprésentées quelques jours ensuite à la cour, devant Leurs Majestés.

Une fois entré à la Comédie française, Dorvigny s'y trouva bien, car très-peu de temps après, dans la même année, il y donna les Noce» kouzardes^ comédie en quatre actes et en prose. « Cette pièce, disent les Annales dramatiques de Babault, eut un succès équivoque à la première représentation, mais l'auteur y fit des retranchements qui redonnèrent du nerf à l'action et qui la firent «applaudir dans la suite. D'ailleurs, il ne faut pas être si sévère pour un ouvrage que tout annonce avoir été composé à l'occasion du carnaval. )> LeB Noces houzardes sont demeurées assez longtemps au répertoire.

Après le 9 thermidor, Dorvigny fut cause que Ton ferma le Théâtre-Français (alors rue Pcydeau) pendant un mois et plus. Il est vrai de dire que depuis quelque temps les comédiens ordinaires du peuple indisposaient considérablement le Directoire exécu* tif, qui les accusait de mal jouer à dessein les person nages républicains de leurs pièces, et de remplir au contraire les rôles royalistes avec beaucoup d'incivisme et de talent. Sur ces entrefaites, Dorvigny fit représenter un à-propos politique intitulé : les Réelamations contre r emprunt forcé, La chute de cette œuvre, qui, d'après Etienne dans son Histoire du Thêâtre-Français^ fut à peine entendue au milieu des sifSets, acheva d'aigrir l'autorité; et le Directoire, par un arrêté en date du 8 ventôse an IV, ordonna en même temps la clôture d*un club d' anarchistes ^ d'une maison de jeu^ d'un cabaret^ de V église Suint- André et du théâtre de la rue Feyéeau. Vainement ies

gens de lettres, les comédiens et plusieurs représentants du peuple réclamèrent contre cet acte vexatoire; ce ne fut que le 13 germinal suivant qu'on permit aux acteurs de reprendre le cours de leurs représentations.

Ce fut vers ce temps-là que Dorvigny fit succéder la série des Jocrisses à la série des Janots.

Il donna successivement à divers théâtres : Jocrisse changé de condition {\ 795) , le Désespoir de Jocrisse (1802), Jocrisse congédié (4803), Jocrisse jaloux (4804), Jocrisse au bal de l* Opéra (4808), Jocrisse seul^ etc. — Le Désespoir de Jocrisse a seul survécu.

On se tromperait beaucoup si Ton était tenté de confondre, les deux types de Jocrisse et de Janot; sans doute ils sont parents à la façon de tous les imbéciles, mais ils ne sont pas frères. Jocrisse est en grand progrès sur Janot : c'est la bêtise convaincue et résolue, arrivée à son apogée d'aisance et de bienvivre, la bêtise heureuse, grasse, bien logée, qui a un bon maître et une belle veste. Au contraire, Janot est un bouffon piteux, Janot est grelottant et mal habillé; on le rosse et on ne le nourrit pas, il est maigre; sa vie n'est qu'une lamentation perpétuelle au milieu du ruisseau. Janot me navre et je me surprends à lui souhaiter un sort meilleur, tandis que Jocrisse m'égaie sans arrière-pensée^.

Âlissan de Chazet et compagnie ayant composé pour Brunet un vaudeville iniitixlé Jocrisse autre part^ Dorvigny se mit fort en colère, et écrivit, dans le Jour-

1. « Depuis celui qui a dit : Tu seras Jocrisse I personne dans les petits théâtres n'a eu de génie viable. » Lettres aux écrivains français du dix-neuvihme siècle, par M. de Balzac; livraison de la Revue de Paris du 2 novembre 1834»

nal des Spectacles du 8 thermidor an VIII, qu'il était le seul père des Jocrisses. « J'ai fait quelquefois, ditil, de mauvais couplets, mais jamais de méchants, n

Cependant Dorvigny ne s'était pas toujours montré aussi délicat sur le chapitre de la propriété littéraire. Lors de la vogue de Madame Angot^ il n'avait pu résister à l'envie de [marcher sur les talons des deux citoyens Maillot et Joseph Aude, qui se disputaient cette fantasque création, et il avait composé à son tour, sous le titre du Père Angot, une comédie en deux actes qui fut représentée. Tan V, sur le théâtre d'Émulation.

Las des vaudevilles, Dorvigny continua sa carrière par des romans.

Ses romans ont les mêmes qualités et les mêmes défauts que ses pièces. C'est un homme 'entier qui procède par types, par figures bien en vue ^. Une joie immense et profonde circule à travers les événements un peu vulgaires qu'il met en jeu, tels que scènes bachiques, aventures de coche, voleurs pour rire et revenants. Ma tante Geneviève ou Je Vax échappé belle (4 vol. an IX) passe généralement pour son chefd'œuvre. C'est écrit dans le grand style de la nature par quelqu'un qui n'a jamais rien eu à démêler avec l'Académie française.

Dorvigny n'a guère fait autre chose que des romans d'aventures, dans lesquels il déplace la scène à chaque minute et fait graviter autour de deux ou trois héros seulement une nuée de personnages populaires,

1 . Voici quelques autres types de son répertoire : Hurluberlu ou Tout de travers y Biaise le Hargneux, Ni touche et Guignolet ^ le Niais de Sologne, Carmagnole et Guillot-Gorju, le Ptre Duchesne^ les Noces du Père Duchesne, etc.

3^ OUBLIÉS ET DtoAIâNÉS.

' mariniers, apothicaires, blanchisseuses, laquais et clercs de procureur. J'ai assez de sympathie pour cette manière, qui reflète plus yisiblement que toute autre le train de la vie ordinaire; et je ne voudrais supprimer dans ifa tante Geneviève que quelques grave] ures qui tendent dès T abord à faire ressembla Dorvigny à Pigault-Lebrun, bien qu'il n'ait ni Tin'éligion de ce dernier, ni son érudition de pacotille. Le caractère de la tante, soutenu depuis le commencement jusqu'à la fin, est admirable de coloris et de gaieté.

La manière de Dorvigny sera rendue plus sensible par les sommaires de quelques chapitres :

Chapitre XIH. -— JUomieur de Lafleur me conduit chez un peintre. — Je gers de modèle pour sainte Suzanne.

Chapitrs XX* -^ Qrand embarras de ma tante. — Un boulanger lui donne r hospitalité.

CnAPiTRE XXIX. — Suite de l'histoire de ma tante. — Elle retrouve son directeur de comédie^ — JElk ett mariée, -— Elle devient veuve.

Chapitre XXXIX. — Nous sommes volés sur le chç^ min. — Désespoir de ma tante* — Rencontre imprévue d'un voyageur.

Chapitre XL. — Qui était ce voyageur. — Intérêt quil prend à ma tonte; etc., etc.

Après cela, on peut cdter le Nimveau rrnnon eomi^

que^ qui a de Fallure ; Madelon Friquet et Colin Tampon ou les Amants du faubourg Saint-Martin^ remuante goguette; ensuite le Ménage diabolique ^ la Femme a projets y Madame Botte y les Jeux^ caprices et bizarreries

de la nature^ les Quatre ccmins^ les Mille et un gui- §nQm, et peut-étpê quelques* autre» encore , car il n'avait pas Thabitude de signer toujours : c'était tantôt D,». y oa bien D^., gny, quelquefois^ rien du tout.

Son demielr roman, dont il n'est fait mention nulle part, est /ej Mj/stifieations d^lnnœentin Poulot^ petit-fils de M, de Pourceaugnac, par l'auteur des Janots et de& Jocrisses. (Chanmerot, libraire; 4 vol. 1809.)

Parlons de ses mœurs, à présent.

Voici ce que dit de ioii Brazier, dans son Histoire des Petits théâtres de Paris : « Ce pauvre Dorvigny allait composer ses^ romans et ses comédies à la guinguette de Ramponneau, et plus d'un artisan qui buvait avec lui ^tait loin de se douter qu'il trinquait avec le fils d'un roi * t En ce temps-là, les auteurs n'avaient pas de voiture, ils ne gagnaient pas vingt,

1. teè Mémoires de Fleurt^ révo(|iient en doute cette parenté. <r Voici, rapportent-'ils,^ le fait qui avait accrédité cette erreur aasai singulière que la singulière histoire à laquelle elle tenait. Dorvign;, par la plus étrange coïncidence, demeurait près de la Vieille rue du Temple, dans une maison eu à côté d'une maison appartenant à un M. Dervigny, anci«n fabricanf de glaces, mais ne faisant plus de eoninerce; or, quand on veEnait denander Fun DU l'autre homonyme dans la petite rue, cela donnait assez sou- "vent lieu à des quiproquos. En conséquence, les gens du quartier les désignaient ainsi: Tun était naturellement Dorvigny Vanteur^ et l'autre Dorvigny -/e-Z>aupAtn; et, en effet, cet homme était le fils de Louis XY. »

Nous donnons cette Interprétation pour ee qu'aQe vamt ; je ne tiens pas essentiellement à ee que Dorvigny soit fils de roi ; mais la version de Fleury ne m'a pas convaincu. Tous les contemporains semblent d'accord : « On le dit bâtard de Louis XV, et cela n'est pas si étonnant, » écrit Mayeur.

324 OUBLIÉS ET DÉDAIONiS.

trente, quarante mille francs par an. Une pièce se payait vingt écus, c'était un prix fait comme un habit ; je dirais comme des petits pâtés si je ne craignais pas d'être un peu trivial. On jouait les pièces cent fois, deux cents fois, trois cents fois, on les jouait toujours ; Audinot et Nicole t faisaient fortune, les auteurs mouraient à l'hôpital, et tout allait bien. »

Plus loin, Brazier raconte cette anecdote : « Dorvigny, qui se trouvait souvent dans la gêne, portait quelquefois à Barré (alors directeur du Vaudeville), de vieux canevas composés dans sa jeunesse, ^t qui n'étaient pas jouables. Barré, devinant le motif qui guidait Dorvigny, lui disait avec sa brusquerie accoutumée : « Ta pièce est détestable, elle est bête comme tbi ! mais, tiens, voici un ouvrage que tu peux arranger, travaille! » Et en disant cela, il lui mettait un vieux manuscrit et cent francs dans la main, et jamais ne lui reparlait de la pièce. »

« Dorvigny, ajoute à son tour mademoiselle Flore dans ses Mémoires^ mémoires charmants, bien qu'un peu abandonnés de forme, — Dorvigny portait un costume fort négligé et souvent brodé en paillettes de crotte; il se pavanait fièrement au milieu des jeunes auteurs, qui étaient tous habillés en muscadins, comme on disait alors. Il empruntait à Brunet un ou deux petits écus, à compte sur une pièce qu'il lui promettait, et allait s'établir dans un cabaret où il travaillait. »

Selon M. Lepeintre, déjà cité, c'est un hospice de province qui aurait reçu le dernier soupir ou le dernier hoquet de Dorvigny, le 6 janvier 4812, « à la suite d'un excès bachique, dit-on. » Ce fait n'est pas absolument prouvé, quoiqu'il n'aurait eu malheu-

reusement rien d'étoimant. Le passage suivant des Souvenirs de J,-N. Barba (Paris, 1846) donne une autre version : « Dorvigny est mort dans une petite rue des Vertus, près l'ancien marché Saint-Martin; la bienfaisance publique Ta fait enterrer. Ribié, directeur de la Gaieté, apprend sa mort, envoie de suite mon ami Gougibus aîné, le meilleur mime que j*aie vu, beau-père du digne Leménil, acteur du Palais- Royal, qui dit à Ribié que le malheureux Dorvigny a resté quatrejours dans son taudis après avoir rendu rame, sans être enterré. — Je n'étais pas riche, dit-il, f avais six enfants; malgré cela, je me reproche ma conduite envers ce digne et excellent homme. Tous ces détails sont connus de la fille à Dabin qui vend des livres au bout du pont des Arts, vis-à-vis le Louvre. »

Ne faisons pas attention au style, qui est bien bizarre. Mais il me semble qu'on ne saurait hésiter entre la version de M. Lepeintre et celle du libraire Barba, marquée au coin de la certitude et accompagnée de tant d'indications et de témoins à l'appui.

Dorvigny avait soixante-dix-huit ans à l'heure de sa mort.

Soixante-dix-huit ans ! C'est encore un bel âge pour un homme de désordre et d'ivresse, pour un gueux aux vêtements sordides, tel qu'il fut. Soixante dix-huit ans! malgré la vie des halles et le mauvais vin des bouchons, en dépit des soirées sans feu et des matinées sans paini En littérature, n'atteint pas qui veut à cet âge vénérable.

Personne ne parla de lui.

L'année suivante, il se trouva pourtant un homme qui vint répandre quelques vers sur sa tombe, aussi

inconnue que son berceau. Cet homme, un de ceux qui avaient le plus trinqué avec lui, c'était Dorat*- Cubières, l'homme du ;panégyrîque par excellence, qui avait composé tour à tour les éloges de Marc- Aurèle, de Colardeau, de Marat, de La Tour d'Auvei^e, d'Olympe de Gouges, deFontenelle,deRétif de la Bretonne, et qui devait finir par Féloge de l'auteur de Jocrisse. La brochure de Dorat-Cubières a pour titre : Épître aux mânes de Dormgiu {sic) ou Apologie des Buveurs, — car» lui aussi^ Dorat-Gubières, était un buveur solide ^.

« Qu'on juge de mon étonnement et de mon indignation, dit-il dans une sorte de préface, lorscjue f ai vu Dorvigny grossièrement insulté par les Journalistes cinq ou six mois après sa mort! Â-t-on jamais TU, depuis que la France existe, traiter avec cette indécence et cette barbarie la cendre encore fumante d'un homme honnête et d'un auteur dramatique fort distingué de son temps? » Les vers de cette épître sont, comme tous les vers de Cubières, tantôi na!fs et tantôt emphatiques. Il s'arrête h rorigjine royale de Dorvigny :

On dit qu'il fut ton père

Ce Louis dont 1q règne qu^ un comirs si pro^f^ra^

E4 il ajouta en note : « II y avait aulrefors aa Paro aiu[«Gêr&, à Tersailles, une quantité de. jeunes et

1 . Epître aux mânes de D^rvigm ov. VApokn^iA des Sanemn, par un auteur du l»ouleTard du Temple, président de la société ïitlérràre àa Pré-Sahit-Gerrais, membre de FAtiiénée de Montmartre, de Ménilmontaut, elc, meraM^ correspondant de ceux de Gonesse, d'Aubervilliers, et leoréturs ptrpétaet derAcadAnie de la Gourtille. Res e«^ sacra miser.. A Paris, cImi NicoUt Vancluse, imprimeur-libraire, rue Neuve-Saint-An^tiOi n<> $» Itia»

DOUVIGNT. 827

jolîts demoiselles que le bon roi Louis XV allait visiter en bonne fortune, mais en tout bien tout honneur, car il dotait toutes celles auxquelles il faisait des enfants. On prétend que le bon Dorvigny naquit d*une de ces demoiselles ; je l'ai vu donner pour un fait incontestable dans quelques recueils et mémoires imprimés, et entre autres les Mémoires secrets de Bachaumont Ce qu'il y a de certain, c'est que Dorvi- ^y avait quelques traits de la belle physionomie de Louis XV, et qu'il ressemblait comme deux gouttes d*eau à un écu de six livres au millésime de 1726 à 1750. >

Vers la fin, Dorat-Cubières gâte un peu son épître par la plus extraordinaire sortie, — contre qui ? — contre M. de Chateaubriand I

Au siècle où nous vivons, aisément tout s'oublie; Chez nous tout est caprice ou mode ou fantaisie; Monsieur Chateaubriand un moment a brillé, Jiais tout ftaris s'en moque, et dûment étrillé. Pour avoir à Chénier refusé son suffrage.

De sa Jérusalem il poursuit le voyage.

Monsieur Chateaubriand a pourtant des vertus; Il fait des vers en prose aussi bien qu'Ënnius; De la religion il est le digne apôtre, Mais un fou chasse un fou, comme un clou chasse Tautre.

Nodier écrivait ceci : « En général, Thomme qui donne un proverbe au peuple a fait preuve de génie. Une pareille sympathie d'esprit avec une nation entière n'est jamais du fait d'un écrivain médiocre. Je ne parle pas ici du trait bien exprimé qui se grave dans la mémoire des gens d'esprit, et qui ne prouve quelquefois que de Tesprit. Gresset, qui n'avait pas

autre chose, abonde en proverbes de ce genre; mais celui qui passe de famille en famille et de génération en génération, toujours clair et toujours présent, émane d'une sorte de puissance. »

Nodier écrivait ces lignes à propos de Cyrano de Bergerac et de son immortel proverbe : QiLe diable allait-il faire dans cette galère? m

A ce compte, et s'il fallait prendre au pied de la lettre cette citation de Fauteur de Y Histoire du roi de Bohême et de ses sept châteaux, Dorvigny serait mieux qu'un faiseur de parades et de romans grivois, car personne plus que lui n'a doté son pays de proverbes et de dictons populaires. Nous en avons ramassé quelques-uns le long de cet article.

Rivarol ne lui consacre que cette seule ligne ironique dans son Petit Almanach : « Un de ceux qui ont le plus contribué à faire oublier Molière. » Cette raillerie est injuste. L'auteur de Sganarelle et de Pourceaugnac n'eût certainement pas dédaigné de tendre la main à l'auteur des Battus payent t amende. La collection de l'œuvre entière de Dorvigny est des plus rares. J'évalue le nombre de ses pièces de théâtre à plus de trois cents, mais sur ces trois cents il faut en retrancher un bon tiers qui n'a pas été imprimé. — Je ae connais pas de portrait de Dorvigny.

NOTES

Je possède une grande et très-belle gravure du temps, intitulée : le Triomphe de Janot. C'est toute une composition avec de nombreux personnages. Janot

y est représenté debout sur un char,* traîné par des petits Amours en casque, en soutane; en perruque, etc. Il tient en l'air sa lanterne , qui répand une vive clarté. La Folie l'escorte, marotte en main. Un héraut marche à sa gauche, portant majestueusement un dindon au bout d'une broche, et menaçant avec un couteau de cuisine Melpomène, Thalie et Terpsichore, qui forment un groupe désolé. Derrière Janot se presse une populace enthousiaste ; tandis qu'audessus de sa tête, un homme du peuple fait flotter un drapeau, oii est représenté un pot de chambre se renversant, avec l'inscription : Cen est. Il y a beaucoup de mouvement et de verve dans cette caricature. On lit au bas ces deux quatrains :

Gloire à Janot, il a tout pour nous plaire; C'est le pendant des plus jolis magots; Momus Ta fait de Tun de ses grelots; Pour nos plaisirs il ne pouvait mieux faire.

Si le bon goût n'existait plus en France,

Janot n'eût pas été taat applaudi.

En le voyant, on dit : Cen est, c'est lui!

Voilà le goût, le goût par excellence. ^

Dans ces dernières années, on avait fait pour l'acteur Lassagne un Janot chez les sauvages^ représenté au théâtre des Variétés.

Enfin, dans ses il/emotres posthumes, Paul deEoçk a raconté quelques traits de Dorvigny.

LÀ MORENCY

Dans une sphère moins brillante que madame Tallien, avec un mînois coquet et une vocation littéraire plus que douteuse, la Morency apparaît comme Vexpression fidèle de la galanterie sous la TerreuF et du mauvais style sous le Directoire. Une chevelure d'un blond cendré, peu d'orthographe, de grands yeux éclatants, une ignorance presque absolue de la grammaire, la bouche chinoise, et la phrase comme la bouche, voilà son portrait en quelques mots. Il n'y a donc rien d'étonnant à ce que ses romans aient obtenu un succès d'une heure : Taventurière aura prêté de son prestige à la femme de lettres. Quel livre peut sembler mauvais, lorsqu'il est lu par-dessus une jolie épaule?

La dépravation littéraire qui était entrée chez les hommes ne pouvait manquer de se glisser chez les femmes. A ce point de vue, mon œuvre serait incomplète, si je ne montrais une femme de plume, — qui

n'est QL madame de Genlis, m madame de Staël, ni madame Roland, — et une femme à la mode, qui n'est ni madame Hamelin, ni madame Récamier; loin de là.

Ainsi que cela arrive pour beaucoup d'auteurs médiocres, la vie de la Morency est cent fois plus curieuse et plus intéressante que sa littérature ; c'est là 8on,meilleur roman. Les feuillets en ont été éparpillés sur tous les grands chemins, partout où soufflait un vent amoureux, aujourd'hui à Paris, demain à Bruxelles, dans les bosquets, dans les camps, dans les boudoirs. La Révolution ne paraît avoir existé pour elle qu'à l'état de décoration, de toile de fond^ comme on dit au théâtre ; elle a toujours vécu, sinon en dehors des hommes politiques, du moins des choses politiques.

Suzanne Giroux, — qui se fit appeler plus tard madame de Morency, — naquit dans la rue Saint- Denis, d'une famille de riches négociants. Dès l'âge de quatorze ans, elle annonçait ce qu'elle devait être Un jour, et sa coquetterie pressée d'éclore se trahissait déjà dans les plis de sa robe de linon, dans son fourreau blanc, dans le ruban rose qui serrait ses cheveux, et jusque dans ses mules mignonnes à talons bordés C'était une espiègle et romanesque petite personne, toute fraîche sortie du couvent des Ursulines, et dont le cœur murmurait de confus monologues, en attendant l'heure des dialogues.

Un jour qu'elle se promenait à la campagne, elle aperçut un avocat de Soissons, couché négligemment sur l'herbe fleurie, auprès d'une source ombragée par un tilleul. Quoique cet avocat eût plus de trente ans, il les paraissait à peine, car il était grand et

LA MORENCT. 883

mince; il avait Toail superbe, la bouche à Fautrichienne. Dans un élégant costume, il tenait à la main une flûte dont il tirait les sons les plus mélodieux. Suzanne s'arrêta charmée, écoutant et regardant, semblable à une de ces nymphes que Ton représente écartant les branches des bois pour prêter Toreille aux accords d'un Palémon ou d'un Lysandre.

Cette idylle,, où je ne peux m'empêcher de voir quelque préméditation, eut un dénouement plus moral que poétique : après bien des traverses et bien des obstacles de la part de sa famille, Suzanne Giroux épousa son joueur de flûte; Téglogue s'acheva par-devant notaire. La noce terminée, elle embrassa son père et sa mère, ses deux frères et ses dix sœurs, — car la famille Giroux était nombreuse, — puis elle suivit son mari à Soissons, où il avait un cabinet assez renommé. Ce fut là que la Révolution vint les surprendre.

Il y avait alors à Soissons deux avocats en rivalité de réputation et d'affaires; tous les deux avaient la même taille, la môme tournure et presque le même nom. L'un s'appelait Quillet, c'était le mari de Suzanne; l'autre s'appelait Quinette. Ce dernier louchait un peu, mais cela ne lui messéyait pas; il avait de l'esprit, beaucoup d'amabilité, un air sentimental à l'occasion. Il rencontra madame Quillet à un dîner d'apparat, et eut l'honneur de se trouver de moitié avec elle dans un reversis, où il perdit trois paniers^ toutes les fois que le quinola gorgea dans ses mains. Cette nialadresse était due au trouble que lui avait inspiré la vue de notre héroïne. Celle-ci, de son côté, .qui ne se sentait pas le cœur bien défendu, joua éga-

9M OUBLIÉS Vr D^DAIONiS.

lement tout de travers. Bref, ce fiit Tamoar qai gagna la partie ee soir4à, ee fut rhymen qui la perdit. (TrèHoli')

Lorsque arriva Tépoquedes assemblées électorales, les deux avocats se trouvèrent inévitablement en présence : tous les deux briguaient la députation; '— au premier tour de scrutin ils se partagèrent ks voix, mais au second tour Tamant l'emporta sur l'époux et fut nommé. Ce n'était pas assez pour Nicolas Quinette, en qui s'alliaient des bouffées de plaisir aux bouffées d'ambition; son triomphe ne loi parut complet que lorsque, par ses lettres brûlantes, Û eut décidé la femme de son malheureux concurrent à le suivre à Paris. Ce fut le premier faux pas ^e Suzanne, qui n'avait point encore vingt ans, et qui était jolie, mais jolie à croquer.

Notre intention n'est pas de suivre Nicolas Qui* nette à la tribune, où l'on sait qu'il obtînt quelques succès, grâce à sa faconde et à un air certain de Caton longtemps étudié. J'aime mieux le suivre dans œ petit appartement de la rue Saint-Honoré, sur le derrière, où elle et lui, Suzanne et Nicolas, s'enivraient des rayons de leur clandestine lune de miel. Les six premières semaines s'écoulèrent pour eux dans une retraite presque absolue : Quinette ne soptait que pouT se rendre au Corps l^slatif; le reste du temps, ils le passaient ensemble à lire, au coin de leur feu, les lettres admirables de Mirabeau à Sophie. Comme ils n'avaient qu*une seule chambre, Suzanne se blottissait derrière les rideaux dulitquand survenait quelque visite.

On ne connaît pas assez Thistoire secrète de la Révolution; on ne nous a pas assez fait voir les dé*

LA MOItSNOT. a3&

mocrates dans leur désLabilIé. Rendons grâce à la Morency pour les confidences qui nous sont arrivées par elle.

Un matin, le tribun aoissonnaia amena à déjeuner un de ses collègues, Hérault de Séchelles, le plus beau et le plus séduisant des députés. De la part d'un mari le trait eût été excusable, mais d'un amant c'était plus que maladroit. Suzanne avait fait une toilette assez gentille : une robe à la Coblentz grise et rose, une ceinture blanche, les chereux coiffés. Hérault de Séchelles, qui avait un cœur inflammable, s'éprit d'elle aussitôt. Pendant le déjeuner, il ne tarit pas en propos galants et fut aux petits soins. Quinette, reconnaissant son imprudence un peu trop tard, essaya de porter la conversation sur madame de Sainte-Âmaranthe, qui passait alors pour la mattresse en titre de Séchelles^ mais ce fut vainement ; on lien sympathique s*était déjà établi entre Suzanne etVaimable rooé. A un moment où Quinette se baissait pour arranger le feu, Hérault de Séchelles aperçut un portrait sur la cheminée; il le prit, le porta à ses lèvres et le glissa dans sa poitrine, c Mon ami,, on te vole... d murmura Suzanne; mais Hérault lui tenasi la bouche avec la main, et elle n^eut pas la force de la rouvrir.

Ce nouvel engagement n'eut pas cependant de conclusion trop s^igeante pour Quinette : de 'part et d'autre, on en resta aux termes de Tamour pur. 11 est vrai aussi que les événements marchaient avec une rapidité qui absorbait tous les loisirs des représentants du peuple ; peut-être fautril chiercber làdedans la véritablei cause du salut de Nicolas Quinette.Huitjoursnâs'étaienipoint passés, queSuzanne

reçut la lettre suivante, précieuse par quelques renseignements sur madame de Sainte-Amaranthe, si diversement jugée par les historiens. Il ne faut pas oublier que Hérault de Séchelles était un lettré, jadis connu à la cour de Marie-Antoinette par de petits vers. Voici sa lettre :

« C'est du comité de salut public, les chevaux mis aux voitures, que je vous écris, chère et belle ; je pars à l'instant pour le mont Blanc, avec une mission secrète et importante. Ce voyage durera trois mois au moins. Ainsi, charmante Suzanne, nous voilà séparés pour longtemps; j'emporte avec moi votre portrait, que j'ai dans mon .portefeuille.

c Vous me dites que vous avez de la propension à la jalousie. Il n'y a pas un être plus aSecté de cette maladie que moi, voilà pourquoi je ne puis conserver une maîtresse. Sainte-Amaranthe, que vous trouvez si belle et qui l'est en effet, est la plus perfide des femmes; et elle est si bien connue pour telle, qu'on ne la nomme que perfide Amaranthe. C'est elle qui a su cependant me conserver le plus longtemps, malgré mes défauts.

({ Mais où m'égarai-je% Adieu, Suzanne. Allez quelquefois à l'Assemblée en mémoire de moi. Adieu. Les chevaui enragent, et l'on me croit nationalement occupé, .tandis que je ne le suis qu'amoureusement de ma très-chère Suzanne.

a SÉCHELLES. )»

Ce départ rendit pour quelque temps à Quinette le cœur de sa maîtresse, mais ne lui rendit pas la sécurité des jours enfuis. La petite chambre de la rue Saint-Honoré devint sombre comme la plus sombre

LA MORENCT. 337

des chambres maritales, et, tristesse pour tristesse^ Suzanne se surprit peut-être à regretter Tintérieur de son ménage de Soissons. Sur ces entrefaites, son amant fut, lui aussi, chargé d'une mission; il partit, la laissant seule à Paris, sans autres ressources que sa figure agaçante et son esprit lutin, dans un temps où la galanterie française était toute réfugiée aux frontières.

Quinette parti, elle se retourna vers Quillet; mais Quillet avait perdu toute sa belle humeur d'autrefois : il n'allait plus jouer de la fliite au bord des fontaines. Le pauvre homme, navré de sa déconfiture électorale et de l'abandon de sa femme, noyait dans le vin sa politique et son amour. Il répondit laconiquement à Suzanne qui lui avait écrit une lettre pathétique : « Puisque vous êtes à Paris, restez-y. » Et il retourna boire.

Dans son premier dépit, Suzanne composa de verve une espèce de pétition tendant à faire décréter le divorce, et elle l'adressa à l'Assemblée, oii le président en fit lecture, aux applaudissements unanimes. Cette pétition, signée seulement : Une amie zélée de la liberté, se terminait par ce post-scriptum : « Mille femmes ont la même sollicitation à vous faire, la timidité les arrête; moi, je la brave par l'incognito que je garde dans ce moment. Mais lorsque par vous je seraiheureuse, j'irai vous faire mes remerciements; la reconnaissance est toujours Tapanage d'un jeune cœur sensible! »

Il lui restait à peine dix-huit louis; avec cela on ne va pas au bout du monde; Suzanne se contenta d'aller en Belgique. Eut^elle aussi une mission? C'est ce que j'ignore. Trois chevaux de poste attelés à un

phaéton léger la transportèrent au camp deMenin^ où elle commença par s'enquérir du général Biron, pour qui elle avait plusieurs lettres. — Il y a à Versailles un portrait du général duc de Biron; la tête est bien posée, un peu froide au premier aspect , mais élégante et de grand air; l'œil et la bouche s'accordent pour exprimer la finesse et la circonspection ; les cheveux sont poudrés. Lorsque Suzanne se présenta devant lui, elle était vêtue d'une amazone de drap bleu à ceinture tricolore; un chapeau de castor s'inclinait sur son oreille; elle avait une petite badine à la main. Le duc de Biron n'était pas devenu tellement citoyen qu'il ne sentît encore battre son cœur à la Vue d'une jolie femme; les traditions de rOËil-de-Bœuf perçaient de temps en temps sous son uniforme de général des armées de la Bépublique. Il accueillit Suzanne avec une grâce parfaite^ et il poussa même la complaisance jusqu'à se rappeler l'avoir vue demoiselle. Le général était bien fait, spirituel, aimable comme un grand seigneur; en un mot, il avait tout ce qu'il faut pour plaire, — il plut.

Pauvre Quillet I

Pauvre Quinettel

Pauvre Hérault de Séchellesl

Mais pourquoi faut-il que la guerre soit l'ennemie la plus cruelle de l'amour? Des rencontres sanglantes venaient souvent distraire le général Biron de sa nouvelle conquête.

Un matin, Suzanne, qui s'était endormie la veille chez les Français se réveilla chez les Autrichiens; dans la nuit, le camp avait changé dé maîtres. Suzanne eut une peine infinie à se tirer saine et sauve

LA MORBNCT. 889

des mains des houlans. Le général Bender, au pouvoir duquel elle était tombée, cherchait tous les moyens de l'attendrir : il lui avait fait faire un charmant uniforme de chasseur tyrolien en drap bleu de ciel, les revers queue de serin, de jolies petites bottes à récuyère, et le chapeau avec le panache bleu et jaune. Ce fut sous ce costume, après mille traverses, après avoir été arrêtée et emprisonnée comme espionne, qu'elle parvint enfin à rejoindre l'armée française.

Cet épisode eut pour résultat de la rendre un peu plus prudente ; désormais elle se tint à l'écart du théâtre de la guerre et choisit pour résidence, tantôt Valenciennes, tantôt Lille. Dans cette dernière ville, le Colisée et la Nouvelle Aventure la virent enchaîner à son char une fouje d'adorateurs. Mais son triomphe le plus important fut sans contredit la capture de Dumouriez, qu'elle rencontra aux eaux de Saint- Amand par une circonstance tout à fait singulière, — dont j'emprunte le récit à une correspondance adressée par elle à madame de la W...., femme d*un ancien fermier général, à Paris.

« Je venais de prendre un bain; couverte d'une grande gaule de linon, mes cheveux relevés avec un peigne, j'étais couchée sur un lit de repos, lorsque j'entendis tout à coup frapper à ma porte. A peine avais-je eu le temps de dire : «Entrez, » que je fus fort étonnée de voir un petit homme brun, l'œil pétillant de feu, le front martial, l'air noble. — Qu'y a-t-il pour votre service, monsieur? — C'est à madame Quillet que j'ai l'honneur de parler? Je restai stupéfaite à cette entrée en matière; mais mon interlocuteur avait de l'esprit, et les gens d'esprit savent tou-

jours ne vous embarrasser jamais longtemps. Au bout d'un grand quart d'heure, nous étions déjà en conversation assez familière. Il me complimenta sur ma lettre à propos du divorce, qui venait de paraître dans le journal de Carra. Ensuite nous parlâmes de Farmée : il me dit que Bïron avait été bien heureux de m' avoir possédée dans son camp ; cela nous amena tout naturellement à parler de Dumouriez. J'en fis le plus pompeux éloge, ajoutant que sur sa seule réputation je serais femme à me prendre de belle passion pour lui, fùt-il un magot. Ce monsieur me répondit : « Dumouriez, madame, a eu votre portrait dans ses mains; de plus, il a beaucoup entendu vanter les charmes de votre esprit, et, en vérité, il vous aime! Disant cela, l'inconnu m'appliqua un baiser. — Monsieur, de quel droit venez-vous m'insulter? Sortez, je vous prie; sortez! — Madame, je ne sortirai pas que vous ne m'ayez promis de venir dîner au camp chez Dumouriez. — Êtes-vous, fou^ monsieur? La belle recommandation que d'être présentée par vous ! »

« Quelques moments plus tard, j'allai me promener dans le jardin des bains : j'aperçus mon écervelé avec deux ou trois généraux ; comme je passais près de lui, je lui fis un petit salut de protection. A quelques pas de là, je rencontrai un officier dont l'âge et l'air d'honnêteté invitaient à la confiance. « Monsieur, lui dis-je en l'abordant, oserai-je vous demander quel est ce militaire aux cheveux plats, en lévite blanche, qui cause avec ces généraux? — Madame, c'est le conquérant Dumouriez. — Que dites-vous? Mais Dumouriez doit avoir cinquante ans, et celui-ci a Tair d'un jeune homme! — Madame, c'est le gêné-

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rai Dumouriez lui-même que vous voyez là : il a plus de quarante ans en effet; mais en chenille et avec son air de vivacité, il est loin de les paraître. »

Il n'y avait plus à douter. Le soir, la voiture de Dumouriez vint la chercher pour la conduire au quartier général. Suzanne fut étincelante, avec une pointe de Sillery dans la tête : le héros la supplia vivement de rester avec lui pendant la campagne; il lui dit qu il avait besoin d'une femme d'esprit et de caractère. Elle ne répondit qu'en tendant son verre à une nouvelle rasade, et en riant aux éclats, du grand rire des Céiimène. Ce n'était pas que son cœur et sa vanité n'eussent pu la retenir auprès de Dumouriez, mais son sérail lui paraissait déjà trop nombreux; d'ailleurs, Félicité Fernig était sa sultane favorite, et Suzanne n'était pas femme à s'accommoder d'un rang subalterne. Elle se sépara de lui le lendemain.

Bientôt ce cœur sans boussole revint à Pari^; — le bonheur ne l'y attendait pas. Repoussée de son mari, elle fut obligée de broder au tambour pour subvenir aux besoins de son existence; mais ce travail était à peine suffisant; elle se défit de quelques-unes de ses robes, puis elle contracta des dettes. Un hasard miraculeux pouvait seul l'arracher à, cette fausse position ; ce hasard se produisit sous la forme d'un nègre, qui lui remit une très-belle boîte d'écaillé renfermant cinq cents livres en or. Dans une lettre, accompagnant cette boîte, on lui en promettait autant tous les premiers du mois; d'ailleurs, pas de signature, pas d'adresse, rien. « Ne cherchez pas à me connaître, (lisait cette lettre étrange, je ne serai pas assez maladroit pour essuyer un refus, pas même un remercie-

ment. Je suis trop vieux pour être votre amant, vous êtes trop jeune pour être ma femme. Jouissez de tout ce que vous méritez. Je vous vois tous les jours d'Opéra, je vous rencontre aux Champs-Elysées et aux Tuileries; quand ce n'est pas assez pour moi, je fais le tour de votre maison et je m'en retourne satisfait. Si vous voulez me rendre le plus content possible, faites de temps en temps une révérence en entrant dans votre loge, comme si vous aperceviez quelqu'un de connaissance : j'aurai du moins la certitude que vous vous occupez de moi cinq à six minutes par semaine; cela n'est pas exigeant. »

Qu'on songe que cette lettre, où se retrouvent toute la générosité de sentiments et toute l'élégance du dix-huitième siècle, était écrite en plein 921

Ce bonheur délicat dura trop peu : une nuit, ce mystérieux protecteur dont, à force de manœuvres secrètes, elle était parvenue à connaître le nom, fut arrêié et conduit provisoirement à la mairie, où la quantité de victimes entassées le suffoqua à un tel point qu'il expira sur l'heure. Le lendemain matin, Suzanne apprenait la mort du comte de Zimmer-

mann ^.

A cette époque, elle avait déjà commencé à prendre le nom de madame de Morency, — dont elle signa plus tard ses romans. Elle était alors dans tout l'éclat de sa beauté, et lorsqu'elle passait en caraco de satin bordé d'hermine, avec un de ces jolis chapeaux-casques à la mode, il était impossible de ne pas se retourner pour la voir et pour la suivre, — ne fût-ce que des yeux.

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