‹ Les oubliés et les dédaignés: figures de la fin du XVIIIe siècleChapitre 5 sur 37 · M. DE PALMÉZEAUX · texte numérisé non relu

M. DE PALMÉZEAUX

Dorât vit entrer un matin chez lui un jeune homme de vingt ans à peu près, qui venait solliciter son patronage littéraire et lui montrer quelques vers, enfants de son loisir. Dorât, probablement attendu chez une belle^ Técouta d'un air distrait, et, après lui avoir demandé la permission de se faire poudrer devant lui : « — D'où sortez- vous? dit-il. — Du petit séminaire de Saint-Sulpice, d'où mes poésies amoureuses m'ont fait renvoyer pas plus tard qu'hier soir. -r- C'est déjà un titre, dit en riant l'auteur des Baisers; mais que comptez-vous faire maintenant? — Des vers. — Et pu is après ? — Des vers. » Dorât leva les yeux sur ce jeune homme, et l'examina avec une attention qui n'excluait pas entièreinent un certain air de raillerie. « Gageons que vous êtes du Midi, continua-t-il. — C'est vrai. — Votre nom? — Michel de Cubières. »

Le poëte- mousquetaire était poudré. Tout en se penchant sur son miroir et en mettant son épée pour sortir, il ne dédaigna pas de donner quelques conseils au jeune abbé défroqué, comme, par exemple, de troquer son vilain habit noir contre un autre de taffetas à lames roses, de rechercher les faveurs des femmes de condition, et surtout de relire les Tourterelles de Zulmis^ de lui, Dorât, un modèle de grâce musquée et de délicatesse; puis, en fin de compte, il renvoya papillonner dans VAlmanach des Muses.

Le jeune Cubières avait Tintelligence heureuse; il était bien né; son grand-père avait autrefois été honoré des bontés de Louis XIV; son frère aîné, le marquis de Cubières, était vu d'un fort bon œil dans les appartements de Versailles, voire même sur les pelouses de Trianon, où il herborisait comme Jean- Jacques. Il ne fut pas extrêmement difScile d'obtenir pour réchappé du séminaire une place d'écuyer auprès de madame la comtesse d'Artois. L'habit galonné remplaça le petit collet, Tair de iéïQ du gentilhomme se retrouva sans effort sous la tonsure encore fraîche, et ainsi fut remplie la première condition du programme tracé par Dorât. « Bravo ! » lui dit celuici dès qu'il le vit venir une seconde fois dans son cabinet.

LAlmanach des Muses^ ce bosquet toujours vert, d'oii s'échappaient les gazouillements de tous les poètes de France, accueillit Michel de Cubières comme un de ses hôtes naturels. A peine entré, il charma le voisinage par ses accents mélodieux, par son aimable délire, par sa magique ivresse; on le cita bientôt parmi les rossignols de l'élégie et les pinsons de la fable, parmi les linots de l'églogue et les moineaux de l'é-

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pithalame. Il relut les Tourterelles de Zulmis et fit les Grâces retrouvées; les arbitres du raffinement lui reconnurent du tour, de la légèreté, de Tenjouement, quelquefois même de l'esprit. Peut-être l'encourageat-on un peu plus qu'il ne fallait; mais il était jeune et il promettait plus qu'il n'a tenu.

Il ne lui restait qu'une dernière formalité à accomplir pour rendre sa transformation parfaite : Dorât lai avait recommandé de s'attacher à quelque dame de condition. L'écuyer de la comtesse d'Artois crut pouvoir se dispenser d'aller chercher fort loin ce qu'il avait presque sous la main. A force de monter et de descendre l'escalier de Dorât, il avait fini par remarquer une jolie femme avec laquelle il se croisait souvent : c'était madame de Beauharnais, fille d'un receveur général des finances, et connue elle-même par une infinité de poésies fugitives. Dorât passait généralement pour son teinturier, et des indiscrets ne craignaient pas de lui donner un titre plus doux. Il faut croire que cette dernière supposition était dénuée de fondement, ou du moins que le jeune Gubiëres, dans la candeur de son ftme, n'y accordait aucune créance, — car ce fut à madame de Beauharnais qu'il résolut d'adresser ses premiers hommages.

En conséquence, il choisit dans son carquois une flèche acérée, et, après avoir imploré le dieu de la double colline^ il lui décocha le madrigal suivant :

POBTRAIT DE MADAME Dfi B***

Comme La Fayette elle écrit.

Et comme Ninon elle est belle; Elle a leur grâce, leur esprit,

• Toutes deux revivent eu elle.

Ah ! ses talents ingénieux Méritent bien tous nps suffrages, « Car ce n'est qu'en voyant ses yeux Qu'on peut oublier ses ouvrages. »

Cette fois, Tabbéde Cubières était tout à fait devenu le chevalier de Cubières. Je ne sais ce que Dorât pensa des progrès de son élève; mais Dorât était plus poète qu'amoureux, et plus homme d'esprit que poète. Il fit, dit-on, semblant de ne rien voir : c'était ce qu'il avait de mieux à faire.

Le chevalier de Cubières, que la marquise d*Antremontappelaityeun^e^ brillant Cubières^ ne s'arrêta pas en si beau chemin. Tout en cueillant des fleurettes sur les rives enchantées du Permesse, il arriva à la Comédie française, où il eut toutefois moins de succès qu'à VAlmanach des Muses, En peu d'années, il acquit la réputation du poète le plus fécond de la ville et de la cour y de l'improvisateur le plus étourdissant. Les coquettes le recherchèrent, surtout à cause de son aptitude singulière pour l'adulation. C'était un madrigalier ou arbre à madrigaux : il suffisait de le toucher pour en faire tomber un distique ou un quatrain.

Afin de voiler sa trop grande fécondité et de donner le change à la critique, le chevalier de Cubières se dédoubla un beau matin et inventa un M, de Palmé" zeaux, qu'il rendit responsable du trop plein de sa verve poétique. Le chevalier de Cubières d'un côté, et M. de Palmézeaux de l'autre, inondèrent à la fois de leurs rimes clarifiées le Mercure de France^ VAlmanach des Grâces, les Étrennes de Mnémosyme^ les Étrennés lyriques^ les Étrennes du Pafmasse, les Veillées des

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Muses, et généralement tous les cahiers quelconques où il était permis de venir brûler de Tencens sur Tautel d'Apollon.

Au milieu de ses triomphes, Cubières-Palmézeaux fut troublé par une lettre qui lui fut remise un soir de nso : au cachet, il reconnut son maître Dorât; — mais récriture était informe, tremblée, presque illisible : c'étaient des vers. Le chevalier sentit un froid pressentiment lui traverser le cœur.

Voici ce qu'il déchiffra :

Je touche à mes derniers instants ;

L'ardente sève de la vie

Ne circule plus dans mes sens ;

Hélas ! sans douce rêverie

Je vois renaître le printemps.

Cubières s'étonna. Etait-ce bien Dorât qui parlait ainsi, l'amant gâté des comédiennes de 1 Opéra et des comédiennes du monde? Ses derniers instants?...

Cubières poursuivit sa lecture. Je ne citerai pas tout au long cette pièce douloureuse de Fauteur des Sacrifices de l'Amour, médiocre pièce après tout, échappée à une main déjà glacée et où se rencontrent des vers sans rime. Dorât y repasse sa vie et parle avec amertume de r affreuse carrière des lettres.

Excepté les moments consacrés au plaisir, Que j'en ai perdus dans ma vie!

Je sens plus que jamais que vivre c'est jouir. Devais-je n'adopter cette philosophie Qu'à l'instant où je vais mourir!

Il donne ensuite des conseils à Gubières, en Tenga^ géant surtout à fuir son exemple.

Du ciel tu reçus en partage Cette facilité^ don funeste et charmant.

Crains cette perfide sirène ; Polis tes vers longtemps ; des vers faits avec peine Avec plaisir sont toujours lus.

Dorât mourant voyait la vérité, et il avait le droit de la dire, même à son ami. Pourquoi Cubières ne Ta-t-il pas mieux écouté, ou pourquoi a-t-il oublié si vite ses derniers préceptes?

Il n'alla pas au bout de cette épître; il courut chez Dorât, qui. habitait, je crois, rue Jacob. A son chevet étaient réunies mademoiselle Fannier, de la Comédie française, et madame de Beauharnais. Le poëtemousquetaire tendit la jnain au poëte-écuyer, et lui dit avec un sourire que la fièvre décolorait : « Je vous ai envoyé de bien mauvais vers, mais ne m'en veuillez pas : ce sont les derniers... »

On connaît cette mort héroïque et charmante, digne de TOjîéra et digne de la Grèce. Le chevalier de Cubières en fut tellement affecté, que, pour honorer la mémoire de Dorât, il ne trouva rien de mieux, après lui avoir pris sa maîtresse, que de lui prendre son nom. Voilà pourquoi, à partir de ce moment, il se fit une loi de ne plus signer ses productions que

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