Madame Lejay» femme d'un libraire
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essaya de le devenir pour sacrifier au goût public. Cette seconde transformation du chevalier de Cubières a tait sourire la moitié de Paris et révolté Tautre. Le ridicule qu'il avait côtoyé jusqu'alors commença à l'envahir complètement ; il devint la proie des journaux royalistes, qui lui demandèrent, celui-là, un morceau de sa houlette brisée, celui-d, un de ces nœuds d'épaule qui allaient si bien à son habit d'aristocrate; un autre enfin, les stances charmantes qu'il avait adressées jadis à Marie- Antoinette. Dorat-Cubières, qui avait une constitution poétique à répreuve des huées, ne se laissa pas étourdir parce concert railleur; il continua à faire rimer par triâtes et despotes ^ esclaves et entraves, tyrannie et pa&ie*
Toutes ces déclamations appelaient une Vécompense : la Commune de Paris fit de lui son secrétaire général. Ce jour-là, il y eut bien des poètes étonnés. Dorat-Cubiêres s'accommoda de ce singulier emploi qui flattait sa vanité politique, et il se vit incorporé dans la machine de l'État avec les personnages les moins faits pour le comprendre. A ceux qui lui en feront un reproche, je répondrai qu'il n'est pas impossible que Dorat-Cubières eût conçu Tespérance d'adoucir par les sons de sa lyre les ours et les tigres de la république naissante.
Et voyez I le 22 août 1 792, il se présente à l'Assemblée législative; il demande à être entendu, malgré l'heure avancée, — il était onze heures du soir; — peut-être avait- il quelques révélations importantes à faire. Pas du tout. Laissons parler le M(h niteur : « M. Dorat-Cubières, admis à la barre, prononce un discours dans lequel il soutient et prouve
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par des exemples que la poésie et Téloquesce, loin de ne fleurir que sous les rois, n'ont, au contraire, jamais eu plus d'éclat, plus d'éléyation, de grandeur, que dans les républiques ou dans ces grandes secousses politiques qui donnent même aux monarchies l'énergie républicaine. (Drôle de style, n'est-ce pas?) L'Assemblée ordonne la mention honorable et accorde à M. Cubières les honneurs de la séance. »
Cette phase nouvelle et inattendue de sa vie n'est pas certainement la moins piquante. Pendant quelque temps, nous pouvons le voir, assis à son pupitre officiel et écrivant — en {»rose — sous la dictée d'Anaxagoras Chaumette. Lors de l'abjuration du culte, il joue un certain rôle, et le conseil général de la Commune le charge de convertir le pape et les cardinaux, et de leur envoyer à cet effet la traduction de tous les procès-verbaux de déprêtrisation. Il n'y a pas de la faute à Cubières si le pape ne s'est pas converti.
En tant que poète, son embarras et sa gaucherie sont souvent risibles. Ses habitudes d'élégance le gênent, il ne peut pas rompre avec elles tout d'un coup. 11 essaye d'abord de prendre la Révolution en riant» de la tourner vers le badinage : il publie les États Généra^ix de Cythère; ensuite, sous le titre de Ma nouvelle maîtresse, il célèbre la loi. — De toutes les citoyennes qui fréquentent les clubs et les tribunes publiques. Olympe de Gouges lui semble la moins laide : il fait un poème à la gloire d'Olympe de Gouges. Mais ce ne sont là que des faux-fuyants, des souvenirs de boudoir, des réminiscences aristocratiques ; il s'agit d'entrer plus résolument dans les
idées nouvelles, et surtout dans la poésie nouvelle. Dorat-Gubières hésite un peu, puis enfin, ne voulant point passer pour suspect, il entonne :
Salut, Hébert ! et salut, Pache !
Rivaux des Brutus, des Gâtons !
Permettez que ma muse attache
Uq brin de chêne sur vos frouts, etc., etc.
Le fossé est franchi. Il ira maintenant plus loin, comme enthousiasme démagogique, que cet autre berger son confrère, le berger Sylvain Maréchal. Infidèle à ses dieui[, il brûlera ce qu'il a adoré, il appellera la cour un repaire de tyrans, la reine une Euménide, le roi le dindon Capet. Enfin il attachera un brin de chêne sur le front de Marat, — de Harat, en qui il reconnaît un mélange étonnant d énergie et de grâce.
Tu n'iras pas plus loin, Dorat-Gubières I Mais que dis-je? Convient-il bien encore de l'appeler Dorât? Lui-même ne se repent-il point d'avoir pris un peu à la légère le nom de ce poëte aristocrate ? Écoutez-le s'exprimer à ce sujet : « [1 est douteux, diMl, que la Révolution française eût fait beaucoup de plaisir à Dorât ; son genre de vie vraiment fastueux pour un homme de lettres, ses habits brodés et son carrosse, son valet de chambre et le luxe de ses éditions, ne lui eussent guère permis d'en sentir le prix; et moi, j'en ai paru si enchanté, que je n'ai fait que la célébrer depuis qu'elle est arrivée, et qu'il n'est pas sorti de ma plume féconde et variée un seul ouvrage qui n'y eût quelque rapport; la liberté et l'égalité sont mes idoles; et les idoles de Dorât n'étaient pas à beaucoup près si populaires ni
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si bourgeoises; il aurait rougi sans doute, il se serait fâché peut-être si on Teût appelé un poète sansculotte; et moi, à qui les mots ne font pas peur, je me suis sans^culotthé de la meilleure grâce du monde. »
Je ne dirai pas toutefois que sa poésie fût en grand succès auprès des sans-culottes. D'ailleurs il avait le tort de leur en rebattre les oreilles : un festin patriotique ne pouvait avoir lieu sans être couronné au dessert par un dithyrambe de Cubières. L'applau" , dissait-on? il ripostait par un impromptu. Almanach des Muses ou Commune de Paris, tout lui était bon pour épancher son inspiration de circonstance. Ghaumette, qu'il poursuivait de ses odes et de ses épîtres, l'envoyait volontiers à tous les diables ; mais Cubières ne se déconcertait pas pour si peu. Un jour, il se présenta chez le procureur de la Commune, une liasse de papiers à la main : « Est-ce encore des chansons que tu m'apportes là? — Non, citoyen. — A la bonne heure ! — C'est simplement un poëme, que je voudrais dédier à ta femme. — A ma femme ! s'écria Ghaumette; est-ce que tu la prends par hasard pour une femme de lettres ? Tiens, ses œuvres sont dans le tiroir de ma commode. » Ouvrant alors ce tiroir, il montra de vieux bas que sa femme ravaudait. Le tendre ami de la comtesse de Beauharnais dissimula assez mal une grimace de ci-devant ; il fut obligé de remporter son poëme, et il y a tout à gager qu'il se consola de cet échec comme M, Jovial, —un autre huissier qu'il devançait d'un demi-siècle, *- en faisant un couplet là-desuss.
Il fut plusieurs fois envoyé au Temple lors de la détention de la famille royale. « Se trouvant un jour
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d'inspection; raconte M. Mahal, et ayant ya l'exactitude avec laquelle Louis XYI observait le jeûne des Quatre-Temps et faisait ses prières, il en rendit compte et conclut que ce prince était un dévot, et par conséquent un tyran, attendu que Louis XI et Philippe II, roi d'Espagne, avaient été à la fois dévots et oppresseurs, n
D'un autre côté, — car tout est incertitude et nuage dans cette période de l'existence de Cubières, — on trouve dans le livre des Girtmdim un fait qui, s'il est vrai, restitue à Fauteur des Hochets de majesh nesse une partie de ses premiers sentiments aristocratiques, m Dorat-Cubières, dit M. de Lamartine, membre de la Commune^ homme plus vaniteux que cruel, fanfaron de liberté, écrivain de boudoirs, déplacé dans les tragédies de la Révolution, é^it de service dans Tantichambre du roi le jour qu'arriva M. de Malesherbes. Dorat-Cubières, qui connaissait et révérait le vieillard, le fit approcher du foyer de la cheminée et s'entretint familièrement avec lui : € — Malesherbes, lui dit-il, vous êtes l'ami de Louis XYI; comment pouvez-vous lui apporter « des journaux où il verra toute Tindignation du u peuple exprimée contre lai ? (En fouillant Maies- « herbes, on avait trouvé sur lui le journal des « séances de la Convention.) — Le roi n'est pas un € homme comme un autre, répondit le vieillard ; il € a une âme forte, il a une foi qui l'élève au-dessus « de tout. — Vous êtes un honnête homme, vous, € reprit Cubik'es; mais si vous ne l'étiez pas, vous « pourriez lui porter une arme, du poison, lui conte seiller une mort volontaire.,. » La physionomie de M. de Malesherbes trahit à ces mots une réticence
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qui semblait indiquer en lui la pensée d'une de ces morts antiques qui enlevaient l'homme à la fortune et qui le rendaient, dans les extrémités du sort, son propre juge et son propre libérateur; puis, comme se reprenant lui-même de sa pensée : « Si le roi, « dit-il, était de la religion des philosophes, s'il était (( un Caton ou un Brutus, il pourrait se tuer; mais « le roi est pieux, il est chrétien : il sait que sa relitt gion lui défend d'attenter à sa vie, il ne se tuera « pas. » Ces deux hommes échangèrent à ces mots un regard d'intelligence et se turent. »
La gloire politique de Dorat-Cubières ne fut pas de longue durée. Malgré ses antécédents patriotiques, il se vit compris dans la loi qui éloignait tous les nobles des emplois publics. Sa douleur ne saurait se rendre en termes assez pénétrés; il fit le diable à quatre pour prouver qu'il n'était qu'un simple roturier, un vilain, ce qu'il y a de plus peuple au monde. Il entra dans une grande colère contre ses impri-* meurs, qui, dans quelques-uns de ses ouvrages, avaient fait précéder son nom du titre de chevalier. Enfin, il déposa sur le bureau du conseil général de la Commune différentes attestations, constatant que son père, sa mère et lui-même n'avaient jamais été que de francs bourgeois ^. On ne l'écouta pas. Il dut abdiquer ses fonctions de secrétaire et rentrer dans la vie exclusivement poétique , après en avoir été pour ses frais d'humilité ambitieuse.
1. Selon Prudhomme, il aurait* même fait pis : il aurait dé-> daré, dant la tribune de la Bection de l'Unité, « que sa mère ayait commis un crime en le faisant noble, parce que son père ne l'était pas. » Mais Prudhomme est souvent suspect, et ici j'éprouTe de la répugnance à adopter une aussi odieuse assertion.
Déjà, à propos du décret contre la noblesse, Dorat- Cubières, auprès de qui le madrigal ne perdait jamais ses droits, avait composé une très-agréable boutade :
J'admire le sage décret Dont tout noble murmure encore; Mais l'Amour sera-t-il sujet A cette loi qui vient d'éclore ?
L'Amour, ou n'en saurait douter.
Est le pur sang d'une déesse; On ne saurait lui contester Sa naissance ni sa noblesse.
De l'aimable fils de Vénus . Vous connaissez les armoiries :
Ce sont des chiffres ingénus, Couronnés de roses chéries.
Ces chiffres ne sont pas suspects :
Enfants de la délicatesse.
S'ils inspirent peu de respects, Ils font éclore la tendresse.
Depuis cette époque. Dorât- Cubières ne figura plus qu'en sous-ordre parmi les Jacobins. Insensibles aux accords de sa lyre, les ours et les tigres avaient mis Orphée à la porte de leur caverne.
On s'est beaucoup élevé contre la conduite tenue par Cubières pendant la Révolution; cependant nous y cherchons vainement un acte violent ou sangui-
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naire. Peut-être a-t-on pris trop au sérieux cet homme d'improvisation et de souplesse qui saisissait son inspiration dans le vent. Une femme, à qui notre sympathie est acquise avec des restrictions, madame Roland, en a parlé avec une aigreur méchante, et dans des termes qui ne conviennent pas à une bouche de rose :
« Venu chez moi, je ne sais comment^ lorsque mon mari était au ministère, je ne le connaissais que comme bel-esprit, et j'eus l'occasion de lui faire une honnêteté; il mangea deux fois chez moi, me parut singulier à la première, insupportable à la seconde. Plat courtisan, fade complimenteur, sottement avantageux et bassement poli, il étonne le bon sens et déplaît à la raison plus qu'aucun être que j'aie jamais rencontré. Je sentis bientôt la nécessité de donner à mes manières franches cet air solennel qui annonce aux gens qu'on veut éloigner ce qu'ils ont à faire. Cubières l'entendit; et je n'ai plus songé à lui que le jour de mon arrestation, où j'ai vu sa signature sur l'ordre de la Commune. »
Madame Roland ne s'en tient pas à cette appréciation méprisante; elle trouve à Dorat-Cubières une %ure répugnante, insolente et basse; et, après \]i\ avoir reproché. la versatilité de sa muse, elle ajoute: « Mais qu'importe! pourvu qu'il rampe et qu'il gagné du pain! C'était hier en écrivant un quatrain, c'est aujourd'hui en copiant un procès-verbal ou en signant un ordre de police. »
Il y a erreur dans ces lignes. Dorat-Cubières était riche, ce n'était pas pour gagner du pain qu'il écrivait des quatrains. Le jour qu'il se présenta à la
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barre de l'Assemblée législative, il offrit une somme de cent livres pour les veuves qu'avait faites le massacre du 40 août. Il a dit lui-même : c Je suis entré avec une fortune dans la Révolution, j'en suis sorti pauvret » Peut-être aurais-je laissé de côté cette objection de mauvaise foi, si les Mémoires de madame Roland ne faisaient autorité en littérature comme en politique.
Quelque chose qui prouve également que Dorà^ Gubières, loin d'avoir à gagner du pain, pouvait en«core en donner aux autres^ c'est ce passage d'un livre publié en 1816 sous le titre de Martyrologe lit-' téraire : a Nos arquebusiers du Parnasse ont décoché sur le chevalier de Cubières toutes les flèches du ridicule pour ses opinions philosophiques et ses erreurs littéraires ; mais, parmi ces tirailleurs, il en est beaucoup qu'il a obligés, et nul n'a dit un mot de sa modeste bienfaisance. »
Au nombre de ses ennemis, on regrette de rencontrer l'abbé Morellet, — homme de goût, mais plus encore homme de passion, — qui, dans un long chapitre de ses Mémoires^ le charge indignement et étourdiment. L*abbé Morellet avait été mandé à la Commune pour rendre compte de sa conauite politique : il se sauva, comme beaucoup de monde, par des réponses mensongères ou tout au moins ambiguës. On ne lui fit aucun mal ; mais son domestique l'ayant informé que, pendant son interrogatoire, Dorat-Gubières avait dit quelques mots
1. Œuvres dramatiquei de C. de Palmizeaux, Paris, madame Desmarets, 1810. 4 vol. ln-18. Consulter l'aTortissement placé en lète du premier volume.
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à l'oreille da procureur général, l'abbé conclut à une dénonciation, et c'est ce fait absurde qui lui dicta plus tard les pages grossières que nous indiquons.
Lors du procès de Chaumette, où il comparut comme témoin, Cubières se conduisit avec mesure, et borna sa déposition à des faits insignifiants, qui, s'ils ne changèrent pas la conviction du tribunal, n'en accélérèrent pas toutefois l'arrêt terrible. Et cependant, quel autre mieux que lui aurait pu raconter les épisodes de cette Commune, en bas de laquelle il avait siégé?
Lui-même, dans une trop courte apologie de ses actes soi-disant révolutionnaires, n'a parlé qu'avec une rare discrétion des services qu'il a rendus et du mal qu'il a empêché. Il a cru devoir passer sous silence une action qui l'honore infiniment, et que madame Roland ignorait sans doute. Puisqu'il s'est trouvé des désœuvrés pour faire le procès à Dorat- Cubières, cette pièce est d'un trop grand poids pour que nous imitions sa réserve.
Un royaliste émérite, M. le comte de Barruel- Beauvert, se trouvait au château des Tuileries lors de l'attaque du 10 août. Placé entre la fuite et la mort, il tenta de s'échapper, Tépée à la main, par la galerie (actuellement des tableaux) qui conduit vers l'escalier du cabinet des médailles, au bout de la place du Carrousel. Il n'y arriva pas sans difficultés, ayant été obligé de briser les panneaux de plusieurs portes. Sur le quai, il voulut se jeter dans un fiacre ; mais le cocher lui dit : « Vous sortez du château, je ne vous mènerai point. — Il t'appartient bien de me répondre de la sorte ! répondit le comte
de Barruel- Beau vert; conduis -moi tout de suite chez le président de la section de TUnité, rue des Saints-Pères. — C'est différent, murmura le cocher, à qui ces mots imposèrent. » Et il fouetta ses chevaux.
Ici, laissons M. de Barruel-Beauvert prendre la parole :
« Ce président de la section de l'Unité était un ancien écuyer de main de S. A. R. Madame, comtesse d'Artois ; çt, la reconnaissance ne m'étant point à charge, je le fais connaître publiquement pour mon sauveur: c'est le chevalier de Cubières. Le chevalier avait toujours eu du goût pour le gouvernement populaire. La lecture, l'étudede certains livres lui avaient donné de fausses idées de liberté. Enfin, je dois cette justice au chevalier de Cubières : me voyant entrer chez lui, et se doutant bien que je venais des Tuileries, il m'embrasse et me dit : — Je justifierai la noble confiance que vous avez en moi; nous ne sommes point du même parti, mais nous pouvons toujours nous estimer et nous aimer. Restez ici : vous y serez en sûreté; personne ne s'avisera de venir vous y chercher. Vous me permettrez de vaquer à mes affaires et à celles de la section. Voilà ma bibliothèque. J'irai moi-même avertir votre valet de chambre que vous êtes chez moi, afin qu'il ne soit pas en peine de vous et qu'il vous apporte ce dont vous aurez besoin; mais je lui recommanderai de ne pas venir pendant le jour, de crainte qu'on ne le suive et qu'il ne vous fasse découvrir, ce qui nous perdrait l'un et l'autre.
« Le chevalier de Cubières, ajoute M. de Barruel, a eu des torts dans l'esprit des royalistes; mais, dans
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mon cœur, ses torts sont tous lavés : il m*a sauvé la vie, je ne suis point ingrat ^. »
Un pareil trait, on en conviendra, n*est pas du fait d'un révolutionnaire forcené. Cette phrase, que Ton aura remarquée : « Le chevalier avait toujours eu du goût pour le gouvernement populaire », semblerait en outre détourner de lui ou du moins atténuer le reproche d'apostasie qui lui a été adressé.
Pour moi, je crois à la réalité de tous les enthousiasmes de Cubières. Il a accepté la Révolution française comme un nouveau sujet proposé par Dieu pour le concours de poésie. Un fait à Tappui, c'est son acharnement à se parer du nom de poète de la BÉvOLUTiON, et son obstination à en solliciter publiquement le titre officiel. « Je Tai mérité plus qu'un autre, s'écrie-t-il dans une de ses préfaces : d'abord c'est moi qui, le premier, ai salué l'avènement de la Révolution ; ensuite c'est moi qui lui ai consacré le plus de vers! » Cette dernière raison surtout lui semble concluante.
Si Ton ne jugeait, en effet, les poètes que par le nombre de leurs productions, Dorat-Cubières l'emporterait facilement sur tous ses rivaux. Dans la foule de ses ouvrages, je dois citer deux volumes qui parurent en 1793 avec ce titre légèrement étrange : « Œuvres choisies de Dorat^ubières, recueillies et publiées par Annette Delmar, pour servir de suite aux poésies de Dorât. » Quelle était cette Annette Delmar? quelle était cette admiratrice fanatique du
1 . Lettres sur quelques particularités secrètes de Vhistoire pendant Vinterrègne des Bourbons^ par M. le comte de Barruel-Beauvert, tome I, p. 192.
secrétaire-greffier de la Commune de Paris? — Madame de Beauharnais aurait pu nous renseigner peut-être.
Plus tai;d, Dorat-Cubières donna au public trentesix hymnes civiques pour les trente-six décadis de Tannée (Gossec a fait la musique de quelques-unes) et un poëme sur le calendrier républicain^. Voici de quelle manière il met en vers les nouveaux douze mois :
Germinal me verra caresser ma Lisette; Floréal, de bouquets orner sa collerette; Prairial, la mener sur de riants gazons ; Messidor, avec elle achever mes moissons;
1. On retrouve alors Cubières dans radmintetratioa maiiieipale, ainsi que le témoigne la leltre autographe suivante, qui fait partie de mak collection particulière. Cette lettre porte sur Tadresse : « Au citoyen d'Anjou, commissaire du Directoire près Tadministration municipale du dixième arrondissement, rue du Gooq-Saint-JeaD, derrière la Grève, à Paris. » Voici le texte :
• ChUR et AMCIBN COLLiGUB,
c Je vous envoyé un mauTais discours sur la fête de la VieiUesse que j'ai griffoEé à la hâte ; ce sera à vous à l'embellir : tous êtes mou maître ; et j'admirerai tout ce que tous ferés. N'oubliés pas d'embellir aussi par le charme de votre t<hx harmonieuse mon très-faible poëme sur le Caieadrier républicain ; ce poëme a bien des ennemis, en le lisant vous le ferés aimer de tout le monde. J*irai vous entendre si je puis m'échappcr un moment de ma municipalité : coimne nous sommes Toisins peut-être en aurai-je la faculté.
« Je TOUS ai trouvé deux logements dans la division de l'Ouest, i'sa riie de Babilone, vis-à-vis l'ancien hôtel de Barbançon, l'autre riie Hillerin-Bertin, à côté de l'institution; je crois que vous serés bien dans l'un et dans l'autre, et ni l'un ni l'antre ne sont ehers.
€ Salut et fraternité^
« CuBiÂRis, adm»
c Le 9 fructidor an vi. »
En-tète imprimé : « Département de la Seine. Canton de Paris. Administration municipale du onzième arrondissement. » Timbre noir de la République française.
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Thermidor, près des eaux détacher sa ceinture; Fructidor, lui servir la pêche la plus mûre; Vendémiaire, enivrer ses esprits amoureux; Brumaire, sous un voile abriter ses cheveux; Frimaire, au coin du feu la déclarer vestale; Nivôse, à sa blancheur offrir une rivale; Pluviôse, pour efle affronter les torrents ; Et Ventôse, braver les sombres ouragans*
Dans ce même poëme du Calendrier républicain^ on trouve des vers semblables à ceux-ci ;
Des (tenrs, des fruits, des bois et des gras pâtarages
Le nom à retenir est toujours plus aisé
Qoe celui d'un brigand jadis canonisé.
Le cheval, le baudet rendent les champs fertileB;
Et j'aime cent fois mieux les animaux utiles
Que tous ces fainéants confesseurs, confessés.
Qu'une pieuse main a, sous verre, enchâssés.
...• n dit. Au môme instant, de la voûte azurée
Déménage des saints la famille éplorée.
Oà saint Pierre agitait les clefs du paradis,
S'^aacent deux coursiers vigoureux et hardiâ :
L'un écarte Joseph, l'autre poursuit Antoine.
Des palais étoiles tombent moine sur moine.
La vigne se marie à son arbre chéri
Dans la chaire où prêchait Philippe de Néri.
Tout est bouleversé : la tendre marjolaine
Fleurit où soupirait la douce Magdeleine;
Le grand Thomas d'Aquin, pluâ humble qu'un ciroa.
Fuit et cède la place au large potiron, etc., etc.
Dorat-Cubières avait dédié son Calendrier républicain à Lalande, qui lui répondit : « Vous avez bien mérité de rastronomie. » Lalande maniait donc Tépigramme?
Le salon de madame la comtesse de Beauharnais est le seul qui soit resté ouvert à toutes les époques et pendant toutes les crises de la Révolution française. On peut dire, que c'est à la fois le dernier salon du dix-huitième siècle et le premier du dix-neuvième. Terrain neutre et exclusivement consacré à la conversation légère, il a été traversé successivement par les hommes les plus divisés d'opinions et de partis : l'abbé de Mably, Cazotte, Mercier, Bitaubé, le baron de Clootz, le comte de Saint-Aldegonde et l'infortuné Bailly. On dînait plusieurs fois par décade chez la comtesse de Beauharnais; et, comme les dîners ont toujours eu beaucoup de succès sous tous les gouvernements, ce fut là sans doute ce qui fit fermer les yeux sur ce que son logement de la rue de Tournon avait peut-être de trop somptueux et d'antii^épublicain.
Dorat-Cubières y remplissait les fonctions de majordome; ce qui scandalisa quelques bonnes âmes et fit un tort réel à madame de Beauharnais. Le Cousin Jacques, dans son Dictionnaire néologique^ s'exprime à ce propos de la manière suivante : « Je n'examine pas de quelle nature était la liaison qui existait publiquement entre le chevalier de Cubières et cette femme vraiment intéressante, mon emploi n'étant pas de m'immiscer dans les affaires domestiques et de juger les mœurs particulières. J'affirme seulement qu'il est très-possible que la calomnie, qui
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épargne si peu les femmes, et surtout les femmes d'esprit, se soit égayée sans fondement légitime sur le compte de cette héroïne de la littérature française. »
Nous ferons comme le Cousin Jacques, nous ne nous appesantirons point sur ce chapitre délicat. Disons cependant, à la louange de notre humanité, que cette liaison, semblable à celle de madame DuDeffant et de Pont-de-Veyle, ne se démentit jamais.
Sous le Directoire, Cubières renonça définitivement au surnom de Dorât, — j'ignore encore pour quel motif, — et il reprit celui de Palmézeaux, qu'il avait abandonné depuis longtemps. Il se rejeta sur le théâtre et composa une grande quantité de tragédies, de comédies ', d'opéras-comiques et même de mélodrames. Entre autres idées bizarres, il eut celle de refaire en trois actes la Phèdre de Racine, sous le titre d'Hippolyte. Le public du théâtre du Marais siffla YHippolyte de Cubières -Palmézeaux, — qui
1. Voici un fragment de son Molière, pièce dans laquelle Cubières pose d'eicellentes règles, auxquelles il n'a pas su se conformer toujours :
Croyes-Tous, mon ami, que pour la comédie L'esprit soit sufQsant? Du boa sens, du génie, Toilà, voilà surtout les dons qu'il faut avoir. Tel qu'il est, en un mot, l'homme cherche à se Toir, Et non tel qu'il est peint daos Totre œuvre inGdèle : Qui manque la copie est sifflé du modèle.
Touiez-vous réussir? peignez dans vos ouvrages L'homme de tous les temps, celui de tous 1ns âges , Dessinez largement : que dans tous vos portraits, A Paris' comme à Londres, on admire les traits. Aux peintres des boudoirs laissez la miniature. Et soyez, s'il se peut, grand comme la nature !
110 OUBLIÉS fiT DÉDAIGNES.
préUMidit que c'était Euripide lui-même que Ton ve« tiftit de siffler.
Sans prendre parti pôui* cette tentative, on peut avancer néanmoins qu'elle ne méritait pas un sort aussi cruel. Gubières, se conformant scrupuleusement aux justes critiques du grand Arnaud, de Péuelon, de Tabbé d'Olivet, de Luneau de Boisjermàin, a supprimé dans son œuvre Tamour d'Hippolyté pour Aricie et tout cet attirail de galanterie de ruelles par lequel, selon la sévère expression de Voltaire, Racine a avili les grands sujets de Vantiquité. En compensation, fidèle à l'exemple d'Euripide, il a fait revenir sur le théâtre Hippolyte mourant. Peut-on le blâmer d'avoir restitué à la tradition historique une scène des plus déchirantes et du plus pathétique effet?
Quant au style, quoiqu'en général il manque de fermeté, il est loin d'être aussi faible, aussi négligé qu'on a prétendu. Quelques parties sont écrites avec élégance; le reste n'est qu'une paraphrase suffisante, comme dans le récit de Théodas, — qui n'est que Théramène déguisé :
La mer était tranquille; et, pleins de ses douleurs, Nous étions sur la rive et nous versions des pleurs. A. son char attelés, ses coursiers intrépides L'attendaient sur le bord des campagnes liquides ; Il monte, le front triste et le cœur agité; Le char roule et fend Tair avec rapidité.
Des yeux nous le suivons: mais il entrait à peiae Dans Taride désert qui termine la plaine^ Qu'un bruit épouvantable aussitôt retentit ; Des coursiers étonnés l'essor se ralentit; Ils s'arrêtent^ du pied ils frappent la poussière, Et dressent, hennissants, leur supert)e crinière.
CUBIBRBS* m
Dégoûté des coUaborationg posthumes, Cubières- Palmézeaux composa, avec Pelletier ^Volmérange, une pièce intitulée Paméla mariée, qui renferme quelques scènes. Il s'adjoignit également Molinepour quelques opéras, dont Porta et GalruSb firent la musique. La plupart de- ces pièces^ ainsi qu'un grand nombre d'autres qui n'ont jamais ?u le jour de la rampe, sont imprimées.' Il en est deux qui suscitèrent de vives réclamations : une tragédie de Sylla^ attribuée par lui à Pierre Corneille, et une autre, ia Mort de Caton, publiée sous le nom de Tabbé Geoffroy. Le fameux aristarque, qui n*entendait pas la plaisanterie, cita Cubières devant le juge de paix, lequel déclina humblement sa compétence et renvoya les parties devant le tribunal des Muses (style Dorat-Cubières),
Ce n'était pas ia première fois que notre poète se rendait coupable de cet étrange délit; déjà il lui était arrivé, en 1788, de signer les États Généraux de TÉgîùe du nom de Tabbé Raynal. Une autre fois il se fit passer pour mort, afin sans doute de voir la vogue s'attacher à ses ouvrages; mais son but n'ayant pas été rempli, il ressuscita le^ troisième jour.
J'ai dit que le chevalier de Cubières avait eu sou* vent du talent, cela est vrai. Je ne connais rien d« plus joli, dans le genre précieux^ que cette chanson adressée à la eomtesae de Beauhamais :
Vous m'ordonnez de la brûler Cette lettre, charmante,
Seul bien qui pût me consoler De vous savoir absente 3
112 OUBLIÉS ET DEDAIGNES.
Eh bien I au gré de vos désirs,
Le feu Ta consumée, Et j'ai vu mes plus doux plaisirs
S'exhaler en fumée !
Un spectacle si douloureux
Eût enchanté votre âme; Mais pour moi quel revers affreux
Que votre lettre en flamme !
Interprètes de mes douleurs,
Et ne sachant point feindre.
Mes yeux ont tant versé de pleurs
Qu'ils ont failli l'éteindre.
Quel que doive être mon destin
Dont vous êtes l'arbitre.
Si je reçois de votre main
Une nouvelle épître, A vos ordres pleins de rigueur,
Empressé de me rendre, Je la poserai sur mon cœur
Pour la réduire en cendre.
La manière coquette de Gubières aide peu à comprendre son admiration excessive pour Mercier et pour l'auteur du Paysan perverti^ avec lesquels il demeura toujours lié. G'estsans doute sous l'influence du premier qu'il écrivit la diatribe Sur la funeste influence de Boileau en littérature^ et qu'il gratta plusieurs fois avec ses ongles le buste de Racine. Quoi qu'il en soit, au milieu de ses paradoxes, il y a des choses à recueillir dans sa correspondance avec Mercier et M. Simon, publiée en 1810. Ses nombreux Éloges, qui n'ont pas été réunis, contiennent quelquefois d'intelligents aperçus.
On peut évaluer les œuvres de Gubières à cent
GUBIERES. 118
cinquante volumes et brochures. Ses manuscrits, que, par testament, il avait légués à la Bibliothèque royale, ont été refusés. Peut-être renfermaient -ils de curieux Mémoires.
Au commencement de TEmpire, il obtint un emploi dans les postes, grâce au crédit de madame de Beauharnais, qui était devenue la belle-tante de Napoléon. Depuis lors, le nom de Cu bières tomba peu à peu dans Toubli, malgré ses efforts pour entretenir Taltention, et malgré ses publications non interrompues. Son dernier ouvrage, daté de 4846, est intitulé : Chamousset, ou le Fondateur de la petite poste, poème en quatre chants.
Jusqu'à son dernier jour, le chevalier de Cubières conserva une humeur gaie, turbulente même. Il ne détestait pas un bon festin, et, sous ses cheveux blancs, il gardait les goûts d'un dameret. Plusieurs personnes lui en ayant fait le reproche, il se crut obligé d'écrire son panégyrique en forme de dialogue, au commencement d'un de ses volumes. Yoici cet original document :
UN EPIGUBIBN.
« Il est permis d'aimer les jolies femmes, la bonne chère et le bon vin ; moi, par exemple, je les aime modérément, car jamais je ne me grise; niais Cubières se grise quelquefois, et alors il adresse aux dames des madrigaux, des sonnets, des triolets, des chansons bachiques; il se met à leurs genoux devant tout le monde pour leur baiser la main, ce qui est vraiment scandaleux.
iO.
114 OUBLIES KT DEPMGNES.
LE AÀPPOllTSUR.
« Gubières aime trop les jolies femmes, la bonne éhiatm et le bon vin t Gubières aime toat ee qui est joli et bon i Voilà un plaisant reproehe^
hn BOK noiiME,
« Je connais Gubières depuis trente ans, ^t depuis trente ans je le connais étourdi, inconséquent, fri^ vole^ vivant au jour la journée, n'ayant ni plan ni règle dans sa eonduite* Je crois mémo qu'il n'a aucune opinion politique ; je crois qu*en politique il déraisonne comme tant d'ai^tr^, et qix'il est fdm hiu çtie méfkant, »
Le^ excenlriquea vivent vieux ; j'aurai Toccasion d^ le remarquer maintes fois. L'abbé-chevalier Gubières -Dorât -Palméxeaux, vécut jusqu'à l'âge de soixante-huit ans. 11 était né, en 4153* à IU>quemaure, département du Gard; il mourut, en 1820, à Paris.
Son frère aine, le marquis de Gubières, mort peu de mois ensuite, a laissé la réputation d'un savant; c'est à lui qu'on doit VUiêtçm det ç€iquiHaijie$ de mer eit ie leur$ anwurs.
CUBIBRBS. lU
NOTES
Ce portrait a été publié pour la première fois dans le Conêtitutiwmtl ; il me yalut la lettre que voici :
TroQtlIle, 7 septembre 18 SI*
« Dans rintérêt de la vérité historique, je vous demande la permission de vous adresser une observation sur les deux articles que vous venez de consacrer au chevalier de Gubières dans le GonstituiionneL J'ai connu cet homme de lettres dans les derniers temps de sa vie; 11 était fort misérable, malproprement vêtu, le dos voûté, et si pauvre, que, pour son dîner, il achetait tous les jours deux œufs rouges chez une fruitière de la rue du Dragon, et allait les manger chez un marchand de vin de la place de la Groix-Rouge. Il demeurait alors et il est mort dans une petite rue que je crois être la rue Saint- Romain, donnant rue de Sèvres. Quant au jugement que vous portez sur son caractère politique et sur ses talents littéraires, il me paraît empreint d'une trop grande indulgence; mais c'est une opinion qufe je conçois qu'on ne partage pas.
« Agréez, monsieur, l'assurance de ma parfaite considération.
(( Le Bron. »
Nous ne supposions pas que le dénûment de Gubières fût aussi complet. Dans tous les cas, le pauvre homme conserva jusqu'à la fin son caractère obligeant; ne pouvant plus fabe le bien lui-même, il
116 OUBLIÉS ET BÉDAIONÉS.
s'entremettait pour le faire faire par autrui : la preuve en- est dans cette lettre, écrite quatre ans avant sa mort (collection de feu le baron de Trémont) :
« Gubières-Palmézeaux, etc. — Lettre aut. sig. à M. le chevalier de Lascarène; une page in-4®. Paris, le 22 avril 1816. Sollicitation en faveur de son malheureux ami Daillant de la Touche, connu par de nombreux travaux littéraires. Son entrée dans l'asile des Bons-Pauvres est encore difficile et peut être attendue longtemps. « En attendant, le demandeur « périt, il est sans pain et tout nud... »
M. Vignères a donné un portrait gravé de Cubières : tête petite, traits insignifiants et doux.
Encore une célébrité perdue de ce dix-neuvième siècle qui regorgea de tant de célébrités de vingtquatre heures I Mais celle-ci du moins ne ressemble pas à toutes les autres, elle a sa physionomie et son esprit à part. Sa vie, une des plus haletantes et des plus dramatiques, étonne, et fait qu'on se demande comment tant de silence a remplacé tant de bruit.
Les belles filles du midi de la France, ces rayonnantes créatures qui sentent bouillonner un sang grec dans leurs veines, ont, de plus que les Parisiennes, une audace d'imagination et une âpreté de caractère qui leur font aborder toutes les passions humaines sans en être effrayées.
Celle qui nous occupe, cette romanesque Olympe dont les traits brillants ont été trop peu reproduits, appartenait à cette contrée féconde où le vin coule noir comme de Tencre. Elle naquit à Montauban vers le milieu du dix-huitième siècle^ et son berceau de-
meura environné de nuages. « J'avais des droits à la fortune et au nom d'un père célèbre , dit-elle dans une de ses brochures; je ne suis point, comme on le prétend, la fille d'un roi (Louis XV), mais d'une tête couronnée de lauriers; je suis la. fille d'un homme célèbre, tant par sas vertu i que par ses talents littéraires. Il n'eut qu'une erreur dans sa vie, elle fut contre moi, je n'en dirai pas davantage. »
Pour nous, gazetier indiscret, qui n'avons pas les mêmes motifs qu'Olympe de Gouges, nous n'hésiterons pas à soulever un coin de la tradition locale. Un an environ avant la naissance de notre héroïne , il n'était pas rare de voir tous les soirs se diriger vers un des faubourgs les plus déserts de Montauban un grave et dévot personnage tout 'costumé de noir, et ressembltint plutôt à un homme de robe ou d'église qu'à un amoureux. et à un poète, bien qu'il fût ce-^ pendant l'un et Tautre. C'était M. le marquis de Pompignan, cerimeur catholique, dont les railleries de Voltaire ont tant écqrné la gloire, l'homme des odes auxquelles personne ne touche. Il possédait quel* ques terres oii il venait souvent passer la belle saison. Or, il paraiirait qu'à forée d'aller et de venir, Itf . le marquis rencontra sur son chemin une petite arti*» »ane, — quelques-uns disent une revendeuse à la toiletta, d'autres une fabricante de toile , <*** qui, par des artifices que la tradition ne mentionne pas, par* irint graduellement à adoucir sa fierté de gentilhomme et à étouffer ses scrupules de chrétien. Il pouvait bien alors avoir de quarante-cinq à quarante-^ix ans; c*est beaucoup pour une première passion, mais pour une dernière c'est tout juste l'âge qu'il faut. Bref, de ces
OLYHPK DK GOtlOfifi. llO
voyages à Monteuban et de ces rencontres aVec une grisette, il adyint ce qu'il advient ordinaii'Cment en pareil cas : un matin, de grand matin, l'église du faubourg reçut aux fonts baptismaux une petite fille que Ton appela Marie^Olympe, -^ Marie^^Iympe tout court. Il faut croire que If. de Voltaire n'a jamais rien BU de cette anecdote.
Le nom était bien un peu païen pour la fille de Nicolas Le Franc , marquis de Pompignan , mais ici le poète eut le pas sur le dévot. L'enfant d'ailleurs ne s'en porta pas plus mal , au contraire : elle en reçut comme un reflet de la beauté d'autrefois, et ceux qui l'ont vue depuis dans tout l'éclat de sa jeunesse ne se sont pas fait faute de défleurir en son honneur le Dictionnaire mythologique de Ghompré. On réleva assez au hasard , comme elle était née , et Ton supposa sans doute que le sang de son père le bel ^esprit lui tiendrait lieu d'instruction, car on ne lui apprit ni à lire ni à écrire. Puis on se dit aussi que sa beauté ferait le reste. En cela on ne se trompa pas tout à fait.
A quinze ans, la jeune Olympe était déjà citée dans Montauban et au^elà comme un prodige de grâce, de gentillesse et principalement d'espièglerie. Ses vertus, la chronique n'en souffle pas un mot, mais nous sommes fondé à croire qu'elle était suffisamment vertueuse, puisqu'à cette époque un très^honorable bourgeois de la province lui fit ofi'rir sa fortune et sa main . La main était sèche et ridée , mais la fortune était rondelette; Olympe accepta l'une avec un soupir et l'autre avec un sourire, puis elle devint madame Aubry, gros comme le bras.
J'incline à penser que M. de Pompignan ne fut pour
120 OUBLIES ET DEDAIGNES.
rien dans ce mariage, car, s'il faut le dire , ce bourgeois, cet Aubry, n'était autre chose qu'un gargotier retiré. Un gargotier , justes dieux I un vulgaire traiteur devenir le gendre de l'auteur de Tode immortelle : Le Nil a vu sur ses rivages,,. Ce jour-là probablement le luth du grand lyrique en saigna des larmes de honte. Mais l'audace involontaire du prosaïque Aubry ne devait pas tarder à trouver son châtiment : les deux ou trois premiers quartiers de sa lune de miel ne s'étaient pas écoulés qu'il prenait mélancoliquement la route du cimetière, laissant une veuve de seize ans, —veuve consolable, et pourvue d'une soixantaine de mille livres. Olympe Aubry n'en demandait pas davantage; pour une enfant perdue, en effet, c'était tirer de bonne heure son épingle du jeu. Libre et riche, le séjour de Montauban lui devint insupportable; elle voulut changer d'air et d'adorateurs, voir du pays, courir le monde. Un beau jour, elle mit le verrou sur la maison du défunt gargotier, et elle décampa ^ Où alla-t-elle? Est-ce que cela ne se devine point? Où vont tous ces jolis minois dont les yeux pétillent de
1 . Il y a une autre yersion que je dois rapporter, biea que 8on auteur ne la donne pas lui-même tîomme positive. La voici • (( Olympe de Gouges était, comme la sœur ainée de Rivarol, cette sultane de Dumouriez, native de Montauban ou de Carcassonne et fille d'un marchand de vin. Elle se nommait alors Bubichon ou Babichette, et était très -attrayante. Un homme riche 1 emmena à Paris, après avoir fait un présent considérable à l'aubergisie, et il ne crut pas pouvoir l'aguerrir trop tôt. Ensuite, l'ayant quittée, il lui laissa quelque fortune. Nous avons constamment refusé de la voir, quoiqu'elle nous y eût invité. » — Année des dam es nationales ou Calendrier des citoyennes ; Paris, 1794. L'auteur est Rétif de la Bretonne,
OLTMPB DE GOUGES. 121
curiosilé et d'impatience? Où vont ces pâles et tremblantes demoiselles qu'un hardi séducteur enlève en poste ? Où vont ces Arianes délaissées que le coche d'eau entraine et qui regardent languissamment le rivage? A Paris, parbleu; à Paris, la ville où il fait si bon vivre et souffrir !
Quand Olympe arriva à Paris, le dix-huitième siècle jetait ses dernières flammes. Le joyeux cortège des grands seigneurs et des comédiennes, sentant venir la vieillesse et la politique, redoublait audacieusement de vices, de folies , de rouge et dP aventures. Temps adorable et pervers, temps unique, où le duc de Richelieu mettait son crachat au Mont-de- Piété pour acheter des fanfreluches à la Maupin; où le vieux de Chalut envoyait à la Breba un balai de deux ou trois mille louisj où M. de Villeroi se déguisait tous les matins en garçon limonadier pour porter le chocolat à la Dubois, de la Comédie française, que ses parents tenaient sévèrement; où la Dorval, après être devenue la marquise d'Aubard, se retirait en carrosse drapé au couvent des Cordelières; où la danseuse Martin, aussi belle que corrompue, se montrait avec le rochet d'un évêque pour peignoir; où le comte de la Marche s'introduisait toutes les nuits chez la princesse de Chimay par un soupirail de la . rue des Rosiers t Temps d'extravagance et d'amoureuse égalité , où les plus fastueux et les plus galants d'entre les pairs du royaume avaient pour rival un boucher, le boucher Colin !
Tout ce monde-là accueillit Olympe et lui fit fête; on ne lui demanda pas d'où elle venait ni qui elle était; ses seize ans répondaient à tout. Aussi dupre-
192 OUBLlii ET DiDAlGMÉS.
mier doup prit-elle le rang qui lui eonVetiait i, Oât* il n'est pas de long noviciat parisien pour les femmes du Midi. Xrant un mois, elle fut obligée de capituler en présence des grands oordons, des petits^maltres , des littérateurs ambrés qui assiégeaient son antichambre : tout Paris avait pour elle les yeUK de Montauban. Dès lors, elle crut devoir changer son nom d'Olympe Aubry en celui d'Olympe de Gouges I nom d'une euphonie peu satisfaisante, mais auquel se rattachait sans doute quelque souvenir local.
Le peu que chuchotent de ses amours les gazettes de ruelles, ce peu-là eultit pour nous arrêter au seuil de l'exploration. Il parait qu'un rayon de soleil avait passé dans sa veine, ou que l'archer divin qui poursuit de ses flèches les nymphes de Onide, l'ayant surprise endormie sur l'herbe aromatisée du matin, avait épuisé contre elle son carquois. La Vérité est que la jeunesse d'Olympe en garda ces ardeurs enivrantes que rien ne tempère et des caprices de bacchante affolée...,.
Son règne dura autant que durèrent sa beauté, sa grâce et sa coquetterie. Quand de tout cela il fut moins question, c'est-à-dire quand elle commença à entrer dans la période de trente ans, Olympe de Oouges, qui s'était laissé prendre auit Joies de la vanité, se demanda comment elle allait faire pour prolonger cette existence aperçue et sonore à laquelle elle était habituée depuis longtemps. Ce fut alors que le démon des lettres s'offrit à elle sous des couleurs séduisantes et faciles, et qu'elle entreprit de devenir la Sapho de son siècle, d* autant plus que tous les hommes finissaient par devenir pour elle des Phaons«
OLTHPB DE GOUGBS. 138
— Déplorable erreur de ces femmes saj^s vocation qui se servent de la rhétorique comme d'un pot de fard ou d'une boîte à mouches, qui pensent qu'un volume leur ôtera une ride, et que la jeunesse du cerveau fait réternelle jeunesse du visage.
A répoque où la veuve du traiteur Aubry mettait la plume à la main — de son secrétaire, — car elle n'avait pas encore ett le temps d'apprendre à écrire, à oette époque, dis^-je, M. le marquis de Pompignan faisait ses bagages pour Tétemité. On se racontait même à ce sujet une anecdote qui caractérise assez bien son irascibilité. Pendant que les suites d'une terrible attaque d'apoplexie le tenaient sur les bords du tombeau, ses amis essayaient de le faire revenir à lui pour remplir les devoirs de la religion. Mais vainement faisait-on résonner à ses oreilles le diable et l'enfer, le moribond, en dépit de sa grande ferveur, était d'une alarmante insensibilité. Ce que n'avaient pu les exhortations et les menaces , le nom seul de Voltaire Topera. Madame de Pompignan, se penchant sur son chevet, s'avisa de lui dire : — ^ Eh ! mon cher mari, songez que si vous ne vous rendez pas à nos vœux, vous brûlerez éternellement à côté de ce coquin de Voltaire I A ces mots, M. de Pompignan souleva la tête et recueillit toutes ses forces, afin d'obtenir dans l'autre monde une place bien éloignée de celle que quelques personnes ont assignée à Fauteur de Êadig,
124 OUBLIES ET DEDAIGNES.
Ici comïiience pour Olympe de Gouges une nouvelle existence : Apollon a remplacé Éros. Aux orages du cœur vont succéder les tempêtes de Fimagination. Ne rions pas trop des foucades littéraires de cette femme ; elle a souvent rencontré Tesprit et le sentiment, la passion et la force. Le genre qu'elle adopta et vers lequel sa nature la poussait irrésistiblement, ce fut le drame, ce ne pouvait être que le drame. Elle en composa immédiatement une trentaine, mais pour les faire jouer elle éprouva des difficultés de toute espèce, suscitées en partie par sa vivacité et son impatience languedociennes. Grâce à la protection de Tacteur Mole, elle était cependant parvenue à faire recevoir Zamor et Mirza ou VHeu-veux Naufrage; le comité tout entier avait versé des larmes à la lecture; il ne faut pas en être étonné : mademoiselle Contât faisait bien pleurer, elle aussi, rien qu'en lisant les mémoires de sa blanchisseuse.
On avait promis un tour de faveur à Olympe; mais ce tour n'arrivait guère, et Olympe s'épuisait en démarches et en cadeaux. 11 faut lire ces piquants détails dans son manifeste contre la Comédie française : « Molél dit un jour en ma présence la divine madame Raymond, tu me donnais tous les ans un oranger; en voilà deux que tu me dois. — Je saisis ce trait de lumière, je vole chez le plus fameux jardinier-fleuriste, j'y cherche les deux plus beaux
orangers, et ils sont bientôt chez la maîtresse du héros comique. On les trouve délicieux, mais les fleurs vont se passer; quel dommage que leur durée soit si courte! N'importe, et puisque Flore me quitte, ayons recours à Comus. Je suis d'un canton de la France où ce dieu des gourmands professe Tart d'apprêter les dindes aux truffes, les saucissons et les cuisses d'oie : n'en laissons pas manquer la table de mon protecteur. — Ah I me dit-il en mettant un doigt mystérieux sur sa bouche, un jour qu'il dépeçait une dinde, je vois ce qu'il faut que je fasse, madame de Gouges : je ne suis point un ingrat. — Bon ! me disais-je en tressaillant de joie sur mon fauteuil, voilà mon tour qui s'approche. On se lève de table, on passe au salon. Mole, jetant par distraction les yeux sur une console : — J'ai dit vingt fois qu'on me fît venir mon tapissier pour savoir ce que je pourrai mettre là-dessus; cette console a l'air d'une pierre d'attente. L'assemblée s'escrime en projets: l'un propose une pendule, l'autre un cabaret. — Fi donc! reprit l'amphitryon; mon salon est rempli de ces drogues! ,
« J'ai l'imagination vive, et je m'écrie : — Oui, M. Mole a raison; moi, je veux voir sur ce meuble un Parnasse en biscuit de porcelaine : Apollon, les Muses et leurs plus cliers favoris s'y grouperont agréablement. On applaudit ; mon idée est ingénieuse. — Bravissima I répétaient tous les convives. Je pars, je me rends dans toutes les manufactures de porcelaine, je furette, je m'intrigue, et je trouve un morceau analogue. Le marchand assure qu'on ne l'aurait pas pour cent louis s'il fallait le commander; mais il est de hasard, quoiqu'aussi beau que neuf;
130 OUBtiÉB ET PiDAIGNlÉS.
on le laiise pour m cents livres. Je n'avais que quatre oenta livres sur moi, j'étais impatiente de procurer à mon protecteur l'objet désiré, les difficul* tés s'aplanissent , et l'élégant ouvrage arrive înoo^ gnito sur la console qui l'attendait *. s
MaiSf bêlas ! le tour de faveur n'en vint pas plus vite pour cela. U semblait que la fatalité s'acharn&t après elle s tantôt c'était mademoiselle Olivier qui passait de vie & trépas, tantôt c'était Mole qui par-* courait la province. Alors, et comme pour prendre patience, madame de Gouges présenta une nouvelle pièce, Luci^de et Cardenioi (\m fut refusée, celle-ci, avec un touchant et unanime accord. U s'ensuivit, pour le coup, une brouille réelle avec les sociétaires, lies choses furent poussées mémejasses loin, et ma-' 4ame de Gouges s'épanoha en plaintes tellement acrimonieuses que le secrétaire de la Comédie ne put s'empêcher de la réprimander avec quelque éncNTgie* Furieuse, elle s'empressa de demander répiration au comité : « Un de vos membres m'a insultée au Aom de la Comédie ; je vous demande raisQU pour ^Ue et pour moi. Ce membre est M. Florence; il m's^dit en pleine rue, devant M. le chevalier de Gubières» que vous aviez décidé de ne plus recevoir aucune de mes pièces. Je ne puis croire cela de vous* Permet* te^-moi de vous citer le mot connu : t Un mautxm cheval peut broncher, maii non pas toute wm écurie, s
1 • Disons^ à rhonneur du comédien Mole, que, lorsque madame de Gouges eut rendu publics ces détails, il s'empressa d'en* Toyer au curé de Salnt-Sulpice une somme de six cents livres, équivalent da cadeau de porcelaine, ponr être employée en odavres charitables, av#c prière de regarder madame de Gaugee comme l*auteur de ce bienfait é
OLTMPU DR GOUGK». 197
Ce mot cassait le$ titres. Les comédiens Irançais, réunis aux gentilshommes de la chambre, en assem-* blée solennelle, se firent apporter les registres et en rayèrent le nom d'Olympe de Gouges, dont le drame de Zamor et Mirza fut considéré comme non reçu.
Voilà donc notre belliqueuse Moatalbanaise tombée tout à coup avant d'avoir pu atteindre au piédestal qui se préparait pour elle. Irritée d'un procédé qui lui paraissait aussi iojuste que peu galant, elle essaya d'intéresser à sa cause tous les auteurs dramatiques, mais ceux<<;i avaient autre chose à faire qu'à discuter les actes des comédiens du roi : sur quarante lettres qu'elle écrivit, elle reçut quatre réponses, dont une du marquis de Bièvre. Elle ne se rebuta pas, et ayant entendu parler de Beaumarchais comme d'un homme qui savait les lois mieux que tous les procureurs ensemble, elle se rendit chez lui et lui fit remettre le billet suivant : « J'ai eu l'honneur 4e vous écrire, monsieur, comme à tous les hommes de lettres; je viens chez vous comme les opprimés couraient chez Voltaire ; je suiS'à votre porte, et je me flatte que vous me ferez Thonnêteté de me recevoir. » Elle n'attendit pas longtemps. « Le suisse me parut poli d'abord, dit-elle, mats en revmant «l'apporter la réponse de sou maître, il me dit, avec le ton d'un homme de son état, que M< de Beaumarchais était fort occupé et qu'il ne pouvait m'entendre^ N'étant point faite pour commettre une indiscrétion, je le priai d'aller savoir son jour ; il obéit en fronçant le sourcil, et en murmurant des mots ipse^i vagues, qui iO$U inutik$ à répéler venai»i du »uiêse éh il,4e Bt4êUHMr€hai8^ Enfin il revint me dire galamment, de la part de son maître, qu'il ne pouvait
1^ OUBLIES ET DÉDAIGNISb.
pas m' assurer du jour. — Ni de l'heure, ni du mois sans doute? répondis-je; allons, fouette, cocher! Et je partis, en me promettant bien de ne jamais réclamer ni Tappui ni les conseils de ceux qui ont oublié les adversités. »
Sa rancune contre Beaumarchais s'effaçait cependant devant son admiration pour ses ouvrages ; elle en fournit la preuve en composant peu de temps après le Mariage inattendu de Chérubin, qui fut présenté à la Comédie italienne avec aussi peu de bonheur que ses autres pièces. Cette production, née en vingt-quatre heures, est d'un coloris pâle, et le dialogue n'offre aucune de ces paillettes qui éblouissent dans la Folle journée. Voici en quelle prose rimée elle se plaint dans le vaudeville final :
Souvent des auteurs femelles Le public est satisfait; Mais les pédants sans cervelles Ne trouvent rien de parfait ; Dans leurs censures cruelles Ils maltraitent tous les jours Les Grâces et les Amours.
Les Grâces et les Amours, c'est elle, c'est Olympe, elle le croit de bonne foi ; elle ne s'aperçoit pas que son miroir tourne à l'épigramme, que les roses expirent sur ses joues et que la solitude se fait autour d'elle. Déjà , chose inévitable, la littérature a exclu la coquetterie; son œil devient hagard, sa chevelure est dépeignée comme une métaphore de mauvais goût. Triste destinée des auteurs femelles, comme elle dit; inconcevable fatalité qui fait les lauriers incompatibles aves les myrtes !
OLTMPB DE GOUGES. 129
Les lauriers d'Olympe de Gouges étaient bien maigres jusque-là;* mais son acharnement était au niveau de son ambition. Pour ceux qui n'ont pas une idée des tribulations de tout genre auxquelles sont sujets les malheureux acteurs par suite de la vanité fougueuse de certains écrivains, les démêlés d'Olympe de Gouges auront peut-être un intérêt de singularité, « On a beau se plaindre, on a beau faire, écrit-elle dans un moment d'expansion, un auteur ne renonce pas sans peine à la Comédie française; ce n'est pas les comédiens qu'il faut considérer, c'est le goût de la nation, qui le couvre de gloire quand il a le bonheur de réussir. »
Aussi la voit-on pensive et arrêtée devant ce temple dont les portes demeurent inexpugnables pour elle; son attitude est celle de la douleur; elle se demande comment faire pour apaisier le courroux des dieux, c'est-à-dire des sociétaires. Elle retourne chez Mole et le prie d'être encore une fois son ambassadeur auprès d'eux; vaincu par ses larmes, Mole consent à tout, et voici la lettre de conciliation qu'elle reçoit au bout de quelques jours : «Madame, la Comédie assemblée a été bien aise de vous voir revenir à des sentiments plus équitables envers elle; elle désire que vous soyez à jamais bien convaincue de l'honnêteté et de la droiture de ses procédés, et pour vous seconder dans la justice qui vous a ramenée vers elle, elle a donné des ordres pour qu'il ne reste aucune trace du passé , et pour que les choses soient sur le pied où elles étaient avant la lecture de Cardenio, »
Cet acte de paix eut pour résultat de faire produire à madame de Gouges deux ouvrages de plus, V Homme
UM) OUBLIAS BT DÉDAIGNiS.
généreuag et h Philosophe corrigé. Le premier ait conçu dans l'insupportable système des drames sensibles et déclamatoires, remplis de pères de famille en cheveux blancsi qui lèvent les mains au ciel, at de colo^ nais de cbevau-légers prêts à se saorifier pour un ri* val heureui. On reconnaît ce genre de composition dramatique aux notes explicatives qui aoeompagnE^ent invariablement lea noms des personnages^ comme dans le modèle suivant que j'ai rédigé avec scrupule et minutie i
D'Alain viLLB. — Honnête homme. Il porte un habit marron.
Cléok. — Trente-cinq à quarante ans.^ Fourbe dange-» reux. Au premier acte^ coiffure à la brigadière^ habits et culottes noirs, apée (Je >ille«
Saikclair. — Boa, mais impétueux; sensible, mais emporté; il faut le connaître. Toujours prêt à voler au secours d'un ami, mais facile à abuser. Il adore et déteste Lucîle; il jure le matin qu'il ne la verra de sa vie, et le soir le trouve à ses pieds. Du reste, brave et galant, en véritable militaire.
DuaivAOB. ^ Est sur le retour. Soixante ans, bien qu'il ne s'en donne que quarante-huit. Esprit superficiel et banal. Il parait au dénoûment en costume de chasse*
Ambroise. — Le modèle des jardiniers. Un peu brusque, mais humain. Veste en drap de Ségovie.
Un EXBttPT. — Manières froides, maintien calme, contrastant avec le caractère bouillant de Sainclair.
Mapamb d'Alainvilui.-*- Bonne à l'excès. Elle n'a d'yeux que pour sa uièce Lucile» Modes de provinces un peu exagérées,
LuGiLE. ~ Dix-sept ans. Robe rose, sans garniture ; un mouchoir de gaze autour du cou. Lucile est l'innocence même. Pour elle, Saine) air représente l'univers entier.
Madami o'Hériont. — Femme à la mode. Vive, étourdie, avec un «icellent coBur«
OLTÉlt>C Dfi QOtTOfiS. 181
L Homme généreux^ de même que le Philosophe eorrigé, fut présenté à la Comédie française, qui arait fini par prendre son mal en patience ; s'ils furent refusés, cela ya sans dire. Encore en oublié-je deux ou trois à dessein. Par exemple, je crois que les comédiens français se sonl véritablement trompés au sujet de Molière chez Ninon ou le Siècle des grands hommes. Il est vrai qu'ils étaient poussés à bout. Cette pièce sort tout à fait du cadre et du style habituel des œuvres de madame de Gouges, bien que, selon sa détestable coutume, elle avoue l'avoir composée en moins de six jours. C'est une galerie largement entendue où apparaissent Mignard, le prince de Condé, la reine Christine, Scarron et sa femme, Des Yveteaux, Chapelle^ le comte de Fiesque et la marquise de La Sablière* Une intrigue suffisante, et dont l'idée a souvent été exploitée depuis, circule à travers de nombreux épisodes historiques présentés arec habileté 2 il s'agit d'une fille de condition qu'une vocation décidée entraine vers le théâtre, et qui s'enfuit de che2 ses parents pour venir s'engager dans la troupe de Hk)lière ; par ses conseils, le grave auteur de Y École des femmes parvient à la détourner de son projet et à lui faire épouser l'homme qu'elle aîme^ Madame de Gouges n'a pas manqué de donner le nom d'Olympe k cette jeune exaltée.
Telles sont las principales lignes de oette comédie
épisocJique; Tidée que nous avons pu en donner est sans doute imparfaite, mais elle suffit pour faire re^ venir un peu le lecteur sur le compte d'Olympe de Gouges. Par malheur,, son amour-propre excessif se met toujours en travers de ses qualités, a Des personnes consommées dans la littérature m'ont assuré cette production bonne ; à mon avis il rCen est point de meilleure. Ce fut dans un rêve que j'achevai de la concevoir ; Molière m'apparut, il me traça lui-même le plan que je viens de traiter : « Suis-le, me dit-il, je te promets que la Comédie reviendra sur ton compte. » Rendue forte par cette vision, Olympe demanda une lecture, qu^elle obtint au bout de huit jours. C'était un mercredi, et les comédiens avaient fait la veille le voyage de Versailles; après deux heures d'attente, le garçon de théâtre fut envoyé chez eux pour savoir s'ils étaient réveillés. Ils étaient tous sortis. Le semainier congédia donc madame de Gouges, après un million dCœillades^ et la partie fut remise au dimanche d'ensuite. Mais à peine avaitelle franchi le seuil, que ces messieurs, qui la fuyaient comme des loups, arrivèrent les uns après les autres, comme des moutons. Par malheur, ils avaient compté sans l'inquisition de madame de Gouges, qui, depuis quelque temps, pour mieux surveiller leur conduite, logeait précisément en face de la Comédie, et qui, lorsqu'elle s'absentait, avait toujours le soin de laisser en embuscade son jeune fils. Toute sa colère retomba sur Fleury, auquel elle écrivit une page d'amertume et de reproches; celui-ci. ne se donna pas la peine d'y répondre; seulement, le samedi soir, veille de la lecture, il lui lit dire lestement par l'ouvreuse de loge que quelqu'un la de-
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mandait; puis, Tattirant à l'écart, il lui manda que si elle n'était pas une femme, il lui apprendrait comment on répond à une lettre aussi impertinente que la sienne. « A ces mots, écrit madame de Gouges, il ne m'aurait fallu qu'une épée, et j'aurais été bientôt une autre chevalier d'Eon! Le sang me bouillait dans les veines, mais je sus me respecter. »
On devins quel fut le résultat (jie la lecture de Molière chez Ninon, Il y avait surtout une maudite porte qui ne pouvait jamais se tenir close; chacun à son tour se levait pour essayer de la fermer; ce fut au bruit de cette porte que la pauvre femme, la rage dans le cœur, lut ses cinq actes, après lesquels les trois quarts et demi du comité dormaient d'un paisible sommeil. Il fallut deux hommes pour réveiller le gros Desessarts ; ensuite les bulletins furent rédigés et lus à haute voix par le souffleur, ainsi que isela se pratiquait alors. Le premier était conçu de la sorte : « J'aime trop Tauteur pour Texposer à une chute; je refuse. » Le second, plus explicite, s'exprimait ainsi : « Rien ne m'intéresse dans cette pièce que le cinquième acte, et si l'auteur voulait m'en croire, il le ferait jouer seul ; mais comme je présume qu'il n'en voudra rien faire, je refuse. » Le troisième bulletin sentait tout à fait son Dugazon : a J'aime le^ jolies femmes, je les aime encore plus quand elles sont galantes, mais je n'aime à les voir que chez elles et non pas sur le théâtre; je refuse cette pièce. D Olympe de Gouges ne fut pas curieuse d'entendre le reste, elle salua et se retira, en prononçant le serment de renoncer pour toujours à l'art dramatique. 1
Dès qu'il lui fut prouvé que la Comédie française
lU OUBLIllS ET dAdAIÔNÉS.
lui était éTidemment hostile, elle se décida à faire imprimer son IhéAtre et à en appeler au jugement de la nation. Les princes du sang voulurent bien accepter la dédicace de ses trois volumes qui parurent en 1788, et qui furent sans doute tirés 6 peu d'eiemplaîres, car ils n'apparaissent que rarement dans les ventes publiques. Elle y joignit des notes justificatiTes et toute sa correspondance avec Mole, madeitioiselle Coûtât, madame Bellecour, etc. a C'est là que j'attends les auteurs honnêtes et délicats : celui qui ne prendra pas ma défense et ne regardera pas mes intérêts comme les siens propres est indigne d'écrire et de porter le caractère d'homme. » D'autres fois, elle revient avec douleur sur le tour de réception dont on l'a frustrée à propos de sa première pièce, et elle compare les auteurs à des porteurs d'eau qui se mettent à la queue les uns des autres pour remplir leurs seaux, ci Jouez donc mon drame, mesdames et messieurs! il a assez attendu son tour, et toutes les KATIORS avec moi vous en demandent la représentation, »
Mais oii son désespoir s'eihale avec le plus de force, c'est dans la préface de Molière chez Ninon^ son ouvrage favori; là ses plaintes sont au-dessus de tout ce que l'on peut comprendre; elles m'ont presque arraché des larmes par leur éloquence navrante. «ÎSn m'enlève ma fréné$ie, ma pasmu, ce gui seul pouvait faire les délices de ma vie! » s'écrie-t-elle ; et récapitulant tout ce que lui a fait souffrir la haine implacable de la Comédie française : « Je sens bien que si j'avais été homme, il y aurait eu du sang de répandu ; que d^oreillesf aurais coupées! » Un peu plus loin, cependant, la grandeur d'âme reprend le dessus; elle re-
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nonce à ses entrées, bien qu elles lui soient chères à plus d'un titre et qu'elle n'ait pas assez d'argent pour aller au spectacle tous les jours. Dès lors, on croit le sacrifice consommé et que tout est dit lit* térairement pour Tinfortunée Olympe de Gouges; mais ne Toilà-t-il pas le bout de Toreille qui se remet à percer I En deux mots, elle offre aux auteurs gui ne dédaigneront pas d'étendre leurs connaissances (de sa part la présomption est assez jolie) de leur céder quelques plans de drames, a J'ai trente sujets, ditelle, qui ont besoin d'être touchés, même dialogues en partie. Encore n'est-ce pas assez pour elle : il faut que de son fils, à peine âgé de quinze ans, elle essaye de faire un auteur. Aussi fécond que sa mère, le petit bonhomme compose en quatre heures un opéra-comique sur le dévouement d'une servante de Noyon, qui avait arraché à la mort trois hommes tombés dans une fosse d'aisances. Gracieux et coquet canevas pour la Comédie italienne 1 Cette surprenante production, que madame de Gouges n'a pas craint de faire imprimer à la fin de son troisième volume, contient, entre autres choses inouïes, un morceau d'ensemble chanté par les trois asphyxiés^ à la louange de leur libératrice :
Trio.
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Grand Dieul protège ses jours!