Les outils de l'écrivain
Après l'art de la parole, qu'Alcuin, le restaurateur des lettres sous le règne de Charlemagne, appelle « l'interprète de l'âme », la plus belle découverte de l'homme est assurément l'an aussi sublime de la peindre et de la transmettre par le moyen de l'écriture, sur des substances propres à contenir la pensée qu'il voulait conserver. D'abord il la traça sur des écorces, des feuilles d'arbre, des peaux d'animaux, des tablettes enduites de cire, et plus tard, lorsqu'il devint plus ingénieux, il leur substitua des feuilles minces tirées de différentes substances sur lesquelles il écrivit.
Quelques peuples, en effet, ont employé l'écorce intérieure de certains arbres nommée liber chez les Latins, etdelàl'étymologiedu/zV^. Lesanciens
Mexicains, par exemple, fabriquaient leur papier avec les fibres du magney ou de V agave americana, Le célèbre manuscrit TroanOy connu sous le nom de son propriétaire, est composé de feuilles d'écorce d'arbre, gommées et préparées comme nos cartes de visite, c'est-à-dire recouvertes d'une couche blanche sur laquelle on voit des peintures tracées au pinceau et des inscriptions gravées avec un stylet de métal. Les bois les plus propres à fournir les pellicules dont on fabriquait le papier d'écorce étaient, dans l'antiquité et le moyen âge, l'érable, le platane, le hêtre, Forme et surtout le tilleul. Montfaucon prétend qu'un manuscrit de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, composé de cinq feuillets, était sur papier d'écorce. Quoique le témoignage du célèbre paléographe soit confirmé par les nouveaux diplomatistes Dom Tassin et Dom Toustain, il est bon de dire que le seul texte existant, que l'on supposait avoir été reproduit sur de l'écorce d'arbre et qui appartient aujourd'hui à la Bibliothèque nationale de Paris, a été reconnu pour n'être qu'un papyrus mal fabriqué. Passé le XI* siècle, on ne voit plus d'actes sur papier d'écorce.
Dans rExtrême-Orient, la nature libérale agite en folioles innombrables au sommet des plus hauts palmiers, le seul papier dont on fasse usage. Mais ces pages verdoyantes, qui doivent se couvrir des chefs-d'œuvre des poètes et des philosophes indous, exigent une certaine préparation. Ces feuilles, appelées Olas dans le- portugais parlé à Goa, proviennent principalement du cocotier, et forment la matière première des livres du Malabar et du Carnatic. Voici d'ailleurs ce que rapporte M. Charles Regnauld, dans son Histoire naturelle^ hygiéniqueet économique du cocotier^ l'arbre le plus utile peut-être qui croisse sous les tropiques : « Les folioles du cocotier servent à faire des cahiers. On les prend lorsqu'elles sont blanches et tendres; elles ont, dans cet état, l'avantage de jaunir très peu et de conserver pendant de longues années une certaine élasticité. Placées les unes au-dessus des autres, elles sont reliées entre elles, à chaque extrémité, par un cordon qui traverse le cahier ainsi façonné dans toute son épaisseur... Autrefois, pour envoyer plus promptement les lettres qu'on adressait à l'empereur mogol ou à ses premiers ministres, on les mettait dans un bambou creux, d'un pied
de long, dont l'ouverture était fermée soigneusement par de la gomme-laque. Quinte-Curce parle des OlaSy mais d'une façon assez erronée. »
Une ancienne relation chinoise, le Thian-Tchu ou l'Inde^ montre que les Indous, vingt-six ans avant notre ère, se servaient de livres faits de feuilles de pei'to (palmier) , sur lesquelles étaient gravés au stylet des caractères, pour « rappeler et conserver le souvenir des choses >>. Aujourd'hui, quoique les habitants de l'Inde connaissent un papier grossier fabriqué avec les chiffons provenant de toiles à la confection desquelles on emploie les filaments de l'aloès pitte, l'écriture usuelle a encore lieu presque partout sur les feuilles de deux espèces de palmier, à l'aide d'un style ou poinçon de fer. « Les unes, plus petites et plus communes, lit-on dans les Mœurs, institutions et cérémonies des peuples de l'Inde, par l'abbé J.-A. Dubois, sont réputées les meilleures ; elles sont larges d'environ trois pouces et lojigues de deux pieds. On peut écrire sur chacune sept à huit lignes. Elles sont plus épaisses, plus raides et plus solides qu'un papier double, en sorte qu'on peut facilement y écrire ou plutôt graver sur l'un et l'autre côté. Les autres feuilles sont
plus larges, mais moins fortes; aussi ne s'en sert-on que dans les contrées où il est difficile de se procurer celles de la première espèce. On les emploie quelquefois comme une marque de respect lorsqu'on écrit à une personne de distinction. L'île de Ceylan produit une quantité prodigieuse de feuilles de la première espèce, et elles y sont à si bon marché, que, pour la valeur d'un sou, on pourrait s'en procurer assez pour copier un gros in-folio. »
Nous avons vu, en 1864, dans la collection de M. Le Carpentier, un poinçon ou stylet en usage chez les Cingalais de Ceylan, ainsi qu'un livre et deux lettres de même provenance, sortes de manuscrits écrits ou plutôt gravés sur des feuilles de palmier. La bibliothèque du Musée Guimet, nouvellement inauguré à Paris, contient un grand nombre de manuscrits indous, sur feuilles de palmier, en sanscrit, tamoul, birman.
Les peaux d'animaux ont également précédé l'usage du papier. Suivant Anquetil-Duperron, les livres de Zoroastre furent écrits sur 1260 peaux de bœuf. C'est sur de semblables peaux qu'étaient tracés les livres de la loi, envoyés par le pontife Eléazar à Ptolémée Philadelphe. L'usage
de ces peaux? plus ou moins bien apprêtées par les peuples de l'Asie, est attesté par le témoignage d'Hérodote, de Ctésias et de Diodore de Sicile. Il en fut de même des Arabes, dont les premiers livres étaient écrits ou sur des feuilles de palmier, ou sur des peaux d'animaux préparées. D'après les Annales musulmanes de l'historien Aboulféda, Aboubekre, successeur de Mahomet, son gendre, ordonna que TAlcoran fût recueilli en un livre, de la bouche des hommes, et transcrit sur des feuilles de palmier. D'autre part, on sait que le célèbre chiffre d'Ali, cousin et gendre de Mahomet, qui forma une secte particulière, était écrit sur une peau ou membrane.
Bien peu d'ouvrages de cette nature sont parvenus jusqu'à nous. Cependant on conserve à la bibliothèque de Bruxelles un manuscrit du Pentateuque antérieur au ix* siècle; il est écrit sur 57 peaux tannées et cousues ensemble, qui forment un rouleau d'environ trente-six mètres de longueur. Enfin, la bibliothèque de Vienne possède un manuscrit hiéroglyphique mexicain dessiné sur 65 peaux de cerf.
Les Egyptiens se servirent de bonne heure de
la pulpe ligneuse du cyperus papyrus ^ arbuste originaire d'Egypte, et qui y est fort rare aujourd'hui. Voici, dit M. Paul Pierret, dans son Dictionnaire d'Archéologie égyptienne^ quelle préparation on faisait subir à cette plante pour en obtenir le papier. Après avoir coupé les deux extrémités de la tige, on détachait les fines membranes concentriques qui enveloppaient la moelle; on posait à plat sur une planche une première couche de ces membranes, et on appliquait une seconde couche en travers de la première. Les Romains appelaient la première couche stamen (chaîne) et la seconde subtemen (trame). Il est impossible de savoir d'une manière certaine quel était le moyen dont on se servait pour faire adhérer le subtemen au stamen. Lorsqu'on avait ainsi obtenu une feuille de papier, on la pressait, et divers feuillets (jplagula)y collés littéralement les uns au bout des autres, au nombre d'une vingtaine habituellement, et placés par ordre de finesse, les meilleurs d'abord, puis les plus grossiers, formaient un rouleau (scapus').
Les savants de l'expédition d'Egypte, durant la campagne de Bonaparte, en 1798, trouvèrent dans les tombeaux des feuilles de papyrus rempn-
tant à dix huit cents ans avant notre ère. Bruce, voyageur anglais du commencement de ce siècle, dit que le plus ancien papier végétal se fabriquait dans le Sais, nome de la basse Egypte. Il se répandait de là dans toute l'Asie. Pline cite une lettre sur papyrus écrite par Sarpédon, roi des Lyciens, et l'un des défenseurs de Troie; il dit qu'elle fut retrouvée dans un temple vers l'an 75 de notre ère, par le consul M. Licinius Mutianus, alors préfet de la Lycie, ce qui prouverait que Tusage et le commerce de ce papier étaient établis au loin, avant les temps historiques de la Grèce. Le* même auteur rapporte qu'en i8i, un guerrier de Rome faisant labourer son champ, qu'il avait sur le mont Janicule, trouva un cercueil qui avait renfermé les restes de Numa, mort depuis cinq cents ans ; il contenait les livres du prince, lesquels étaient en papier d'Egypte, etfc. Enfin ChampoUion, dans une lettre écrite au duc de Blacas, assure avoir retrouvé des contrats sur papyrus^ portant leur date avec eux et remontant à dix-sept cents ans avant l'ère chrétienne.
Quoi qu'il en soit, le livre de Tobie est le seul des livres hébreux qui parle du papyrus, quand il dit que le contrat de mariage du jeune
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Tobie avec Sarah, fille de Raguel, célébré en 684 avant J.-C, fut écrit sur une feuille de charta ou de papier.
Guillandini démontre par une foule d'autorités qu'avant Alexandre le Grand, l'usage du papyrus était général en Grèce. Outre Hérodote, dont le suffrage est décisif, il s'appuie entre autres sur ceux d'Hésiode et d'Homère. Ce papier primitif, que Gabriel Peignot et après lui M. Salomon Reinach appellent, avec quelque peu de recherche, « la matière subjective de l'écriture, » et qui recevait la maxime du philosophe ou l'inspiration du poète antique, ne coûtait pas moins, à Athènes, au siècle de Périclès, de 4 à 5 francs la feuille. Cette extrême cherté du papier, constatée par M. Egger, amena quelques écrivains grecs, comme Apollonius Dyscole, à écrire leurs ouvrages sur des vases ou des fragments de vases. Us confiaient leurs pensées à la poterie : le tesson servait de livre, le pinceau de plume, la couleur d'encre.
Mais avec le temps, le commerce du papyrus se répandit davantage et l'usage en devint plus fréquent. L'antique renommée dont jouissaient dans les pays étrangers les feuilles qui prove-
naîent du papyrus et qui servaient à écrire les livres, est d'ailleurs attestée par le disciple d'Aristote, Théophraste, qui a décrit les divers emplois de cette plante, et par Dioscoride qui dit également que c'est avec le papyrus, si connu de îous^ que le papier (XapTYiç, charid) est confectionné.
Athènes, par ses fréquents rapports avec l'Egypte, dut en effet connaître dès longtemps l'usage du papyrus (Charta jEgyptiacd). On l'employa d'abord pour les actes publics et privés, puis pour les écrits de ses historiens, de ses savants et de ses poètes, préférablement aux écorces d'arbres ou aux copeaux de bois dont se servaient les peuples moins civilisés, et que, si l'on en croit une des lettres écrites par saint Jérôme à Nicias, on n'employait en Grèce que dans les écoles et pour les écrits de petite dimension ou d'une durée éphémère.
Dans l'origine, le papier de papyrus dut avoir peu de consistance, et n'était probablement pas collé ou l'était imparfaitement, en sorte que l'encre pénétrait facilement la feuille. Aussi les Athéniens élevèrent-ils une statue à un certain Philtatius qui avait trouvé un procédé pour mieux coller le papier. « On désirait beaucoup, à
Athènes, connaître le moyen de bien coller les livres, rapporte Olympiodore dans un passage conservé par Photius, patriarche de Constantinople, et on se livrait à des recherches, lorsque Philtatius, dont le savoir littéraire est bien connu, enseigna aux Athéniens le degré d'encollage convenable. Ceux-ci, par reconnaissance, lui élevèrent une statue * . »
Le papier, dit saint Nil dans spn Epître à Philippe le Scholastique, « est formé de papyrus et de colle ». L'encollage du papier était donc, comme de nos jours , une des opérations les plus importantes de sa fabrication. Il donnait aux fibres du papyrus une solidité dont est naturellement dépourvu le tissu fort lâche de ce roseau et le rendent imperméable à l'écriture. Pline entre dans de grands détails sur les soins que Ton prenait à Rome pour perfectionner l'encollage des papiers venant d'Egypte.
D'après le grand naturaliste latin, dont le témoignage est confirmé par Ausone et Cassiodore, le papier des anciens était d'un blanc de neige. La première qualité se nomma d'abord
* Olympiodore, ami de Philtatius, vivait au ive siècle de notre ère.
hiératique ou sacrée, parce qu'elle était réservée pour la composition des livres saints : la flatterie lui fit donner le nom de papier auguste ou royaL Par le même motif, le papier de seconde qualité fut appelé livien, du nom de Livie, femme de l'empereur Auguste. Dans la suite, l'empereur Claude fit fabriquer une nouvelle espèce de papier auquel il donna son nom et qui enleva le premier rang au papier auguste. La dénomination de hiératique ne s'appliqua plus dès lors qu'au papier de troisième qualité. Une autre espèce de papier était connue sous le nom d'amphithéâtrique^ parce qu'il était fabriqué à Alexandrie, dans le quartier de l'amphithéâtre ; mais ce papier était susceptible de grandes améliorations. Fannius, le grammairien de Rome, parvint, en le remaniant, à étendre un peu sa largeur et à polir sa surface. Le papier, ainsi refait, prit le nom de papier fannien et rivalisa avec le papier auguste. Celui qui n'avait pas subi de remaniement garda le nom à^amphithéâtrique et resta au quatrième rang. Le papyrus qui croissait aux environs de Sais en grande quantité, mais en qualité inférieure , servait à faire le papier de cinquième qualité, qu'on ^ppehït papier saïtique. En sixième
lieu venait le papier ténéotique^ ainsi nommé d'un quartier d'Alexandrie où on le fabriquait*.
On peut ajouter à cette liste la charta dentaia, papier dont on avait adouci et poli la surface en la frottant avec la dent de quelque animal. Si l'on en croit Cicéron, ce papier était brillant et laissait glisser la plume comme notre papier satiné. Calamo et atramento temperato, charta eiiam dentata^res ageretur : « Je vois bien qu'il me faut apporter plus de soin à choisir mon encre et mes plumes, et qu'il faudra polir mon papier, » écrit le grand orateur à son frère Quintus. En effet, Pline l'Ancien (liv. XIII, ch. xxv) dit : « On enlève les rugosités du papier avec une dent ou une coquille. »
Enfin la charta bibula signifiait un papier mal collé qui buvait et laissait voir confusément les lettres. « J'aurai donc le temps d'écrire des ouvrages que vous puissiez lire, si pourtant j'ai de quoi acheter du papier, dit Pline le Jeune dans une de ses Epîtres, mais s'il est rude, ou s'il boit, il faudra se résoudre ou à ne point écrire ou à écrire des choses qui, bonnes ou mau-
* H. Géraud. Essai sur les Livres dans l'antiquité.
l6 LES OUTILS DE l'ÉCRIVAIN
vaises, s'effaceront sans nécessité à mesure que je les écrirai. »
Comme Ta expliqué M. Paul Pierret, ces différents papyrus étaient ce que Pline l'Ancien appelle des papiers doubles, c'est-à-dire composés de deux feuilles superposées et collées ensemble. c< Cette application sur une feuille de papyrus (où toujours les fibres perpendiculaires ont le plus de consistance), d'une autre feuille placée transversalement au sens de la première, produit une telle illusion que lorsqu'on examine dans les vitrines du Louvre les manuscrits, même les plus anciens, on croit y reconnaître une chaîne et une trame semblable à celles que présentent les autres étoffes de lin sur lesquelles les Egyptiens écrivaient presque aussi fréquemment que sur le papyrus. C'est ce procédé que Porphyre a si bien résumé par l'expression : du papyrus tissu en papier à écrire. L'amidon, converti en colle au moyen d'un peu de vinaigre, agglutinait donc, pour n'en former qu'une seule, ces deux feuilles de papyrus superposées de manière à imiter un tissu d'étofïe ^ De
* Réponse de M. Ambroise Firmin-Didot à la lettre de M. Egger. — Le docteur anglais Lister, qui en 1698 accompagna le comte de Portland dans son ambassade auprès de
cette espèce de papier doublé ou collé sont quelques diplômes conservés dans la bibliothèque du Vatican et dans les archives de Ravenne.
Mais les manuscrits d'Herculanum, dont le papier n'est pas doublé, nous font voir que les anciens se servaient aussi de papier simple.
Ce papier simple, ou composé d'une seule feuille, dit Winckelman, était néanmoins trop mince pour pouvoir écrire des deux côtés ; et si l'on avait voulu s'en servir de cette manière, il aurait fallu sans doute en coller deux feuilles ensemble : tel fut, probablement, le papier des cent soixante Livres du Cotnmentarium electoruniy que PHne l'Ancien laissa après lui, et qui était écrit des deux côtés*.
En général, les Grecs et les Romains n'écrivaient que d'un seul côté du papier. Lorsqu'il n'était plus utile, on se servait du verso ou du
Louis XIV, après la paix de Ryswick, rapporte, dans la relation de son Voyage à Paris, qu'il vit à la bibliothèque de l'abbaye de Saint-Germain-des-Prés, « un manuscrit de trois ou quatre feuillets sur du vrai papier d'Egypte, dans lequel, avec une loupe, on voyait comment les bandes de papyrus étaient appliquées en croix les unes sur les autres ».
* Winckelmann, Recueil de Lettres sur les découvertes faites à Herculanum, à Pompéi, à Stabia^ à Caserte et à Rome.
l8 LES OUTILS DE l'iCCRIVAIX
dos, qui était resté blanc, pour y esquisser le canevas d'un nouvel ouvrage, ou pour écrire des remarques. Ces observations portaient le nom à'adversariay parce qu'elles étaient écrites inadversa parte, sur le verso du papier. On donnait ces papiers inutiles aux enfants, pour qu'ils s'exerçassent à écrire sur le verso resté blanc. Les marchands s'en servaient aussi pour écrire et noter leur journal de vente.
Quant à la dimension que pouvaient avoir les feuilles de papyrus, les manuscrits d'Herculanum et les feuilles que nous possédons dans nos musées, nous fournissent, en nature, de nombreux exemples qui la constatent. « On a même remarqué, dit Ambroise Firmin-Didot, dans sa Réponse à M. Egger sur le prix du papier dans l'antiquité, que les manuscrits grecs trouvés à Herculanum n'ont que six à neuf pouces de haut, tandis que les manuscrits latins ont de neuf pouces à un pied de hauteur, ce qui s'accorde avec ce que nous dit Pline, qui entre dans de très grands détails sur la fabrication du papier fait avec la tige du papyrus. Selon lui, « les belles sortes de papier n'avaient pas plus de treize doigts de largeur (environ 36 cent. 50 mil-
Goosle
limètres) ; mais leur longueur fut agrandie au temps de Claude, en sorte que les macrocolles^ les grandes feuilles, avaient jusqu'à une coudée de hauteur (un peu moins de 50 centimètres), ce qui répond à peu près aux dimensions du papier connu aujourd'hui sous le nom de couronncy et dont la rame (les 500 feuilles) coûte environ 5 francs, en sorte que, de nos jours, une feuille de papier de dimension égale à celle dont il s'agit coûterait 500 fois moins cher qu'au temps de Périclès. »
La civilisation, en s'étendant avec les conquêtes de Rome, devenue lettrée,. accrut considérablement, en Egypte, la culture du papyrus, et sa transformation en papier en fit un des principaux objets de son commerce* extérieur. Comme il arrive toujours en industrie, surtout lorsque la matière première peut être obtenue à peu de frais et en abondance, l'extension du commerce de l'Egypte avec Rome et la grande consommation du papier durent, en accroissant sa fabrication, diminuer sa valeur. On en peut voir la preuve dans les Eptgrammes de Martial, où le prix fixé aux diverses parties dont l'ensemble compose son recueil, permet, jusqu'à un certain point,
de conjecturer quel était alors celui du papier. La modicité du prix est telle qu'on ne peut supposer que ces livres fussent écrits sur parchemin. C'était, d'ailleurs, au dire de Pline, sur papyrus que les Gracques, Cicéron, Auguste et Virgile écrivaient, et très probablement sur le papier dit cornélien, du nom de Tami de Virgile, le poète Cornélius Gallus, protecteur des lettres, qui, lorsqu'il était gouverneur de l'Egypte, perfectionna tellement la fabrication d'une sorte de papier, nous apprend Isidore de Séville au livre VI de ses Origines, que le nom de cornélien lui fut donné pour le distinguer de tous les autres*.
Mais comment ce roseau, appelé papyrus, et qui offrait de tels avantages à l'Egypte, a-t-il disparu complètement de son sol ? Ambroise Firmin-Didot, qui, comme nous l'avons vu, étudia à fond la question, n'en put découvrir une seule tige dans le Delta de l'Egypte, ni sur la branche de Rosette, ni sur celle de Damiette. C'est seulement en Sicile, à la fontaine Cyanée,
^ Voy. Bureau de la Malle : Mémoire sur le papyrus et la fàbricatiofi du papier che^ les anciens, dans les Mémoires de l'Académie des Inscriptions y t. XIX (185 1).
qu'il vit quelques bouquets de cette belle plante acclimatée aujourd'hui en Europe.
Bien évidemment, il faut attribuer cette disparition du papyrus à l'occupation de l'Egypte par les Arabes, puis à la diffusion des autres produits similaires qui acheva ce qu'avaient fait les progrès de la civilisation musulmane.
On s'est aussi servi longtemps de tablettes enduites de cire, sur lesquelles on traçait les caractères avec un stylet nommé graphium, dont Tun des deux bouts était aigu pour écrire, et l'autre plat pour pouvoir effacer.
Hérodote, Démosthène, Aristophane, parlent des tablettes. « Qu'on m'apporte au plus vite mes tablettes, » dit Bdélycléon dans les Guêpes. — Le chœur. Tes tablettes ? Ah ! Tair important que tu te donnes ! — Bdélycléon. Je veux seulement noter les arguments de mon père. »
Les tablettes, mentionnées à chaque instant dans les poètes latins, servaient, à Rome, aux correspondances entre les habitants de la capitale ou des environs, tandis que le papyrus était réservé pour les lettres dont la destination était plus éloignée. Souvent on répondait à un billet
sur les tablettes mêmes où il avait été tracé. Enfin les tablettes étaient un des objets que les Romains s'envoyaient en présent pendant les Saturnales, absolument comme aujourd'hui l'on se donne àts portefeuilles, des agendas, des souvenirs, etc.
C'est au milieu du deuxième siècle de notre ère, dans le royaume de Pergame, en Asie, que se perfectionna l'art de préparer la peau de mouton, de brebis ou d'agneau, grattée avec un instrument tranchant, polie à la pierre ponce, et connue sous la dénomination de parchemin.
Cette innovation était destinée à suppléer au papyrus que Ptolémée Epiphane ne laissait plus sortir d'Egypte. A l'imitation des Asiatiques, on prépara, en Europe, la peau de veau, qui fit le vélin. Suivant saint Jérôme^ le vélin, plus poli, plus blanc et plus transparent que le parchemin ordinaire, fut inventé par le grammairien Cratès de Malles, en Cilicie, un siècle après le règne d'Eumène, second des dynastes de Pergame, auquel Pline, d'après Varron, attribue à tort Tinvention du parchemin ; ce qui lui a fait donner par les anciens le nom de charta pergamena.
Encore aujourd'hui, Ton voit sur les bords du Caïque un certain nombre de peausseries, héritières peut-être de celles où fut apprêtée la matière première des anciens livres qui composaient l'admirable bibliothèque de Pergame.
Comme le parchemin des anciens était naturellement jaunâtre, on lui fit subir un apprêt qui le rendait blanc; mais^ selon un passage des Origines d'Isidore, cette blancheur fatiguait la vue du lecteur, inconvénient que n'avait pas le jaune.
Outre le parchemin blanc et jaune, les anciens se servaient encore de parchemin pourpre, bleu ou violet. Saint Jérôme, dans sa préface du livre de Joby donne à entendre que, de son temps, les manuscrits en parchemin pourpre étaient assez répandus. En effet, Capitolin raconte que, lorsque le futur empereur Maximin fut confié à son premier maître, sa mère lui fit don d'un exemplaire d'Homère écrit en lettres d'or sur parchemin pourpré. On montre à Vienne une partie de la Genèse sur parchemin pourpré, en lettres grecques capitales d'or et d'argent. Enfin le Codex argenteuSy conservé à la bibliothèque d'Upsal, et contenant une partie de la traduction des évan-
giles par Ulphilas (iV siècle), est écrit de même en caractères d'argent sur vélin pourpré.
Mais le travail des corroyeurs ou des parcheminiers antiques devait être quelquefois bien imparfait, puisque Hildebert, archevêque de Tours au xi* siècle, nous apprend que le calligraphe était obligé de dégraisser encore et de polir lui-même le parchemin grossier qu'il destinait à recevoir l'écriture. Quand celui-ci était rare, on raclait celui qui avait déjà servi pour y écrire de nouveau. C'est ce que Cicéron et Cd,tullezppdlent des palimpsestes ou « anciennement grattés ». Le parchemin était devenu très rare aux époques qui précédèrent et qui suivirent les invasions des barbares; cette rareté fut cause qu'à l'exemple des anciens on se servait de parchemins écrits, en enlevant, au moyen de diflférents procédés, l'écriture primitive. Ce funeste usage, qui nous a fait perdre tant de trésors littéraires et scientifiques, subsista jusqu'à l'invention du papier de chiffons. On a réussi dans ces derniers temps à faire reparaître l'écriture primitive. C'est ainsi que le cardinal Angelo Mai* a retrouvé la République de Cicéron, sous un Commentaire des psaumes par saint Augustin. Les Lettres de Marc-Aurile et de
Fronton étaient cachées sous une Histoire du Concile de Chalcédoine. La bibliothèque de Milan est une des plus riches en palimpsestes.
Quoique le parchemin coûtât bien plus cher que le papyrus, les anciens s'en servaient assez fréquemment pour la transcription des ouvrages les plus estimés. La bibliothèque de Cicéron contenait beaucoup de volumes de ce genre. Si Ton en croit Martial, les livres en parchemin étaient encore pliis nombreux du temps de Domitien.
Malheureusement le temps et la barbarie, qui détruisent à la longue simultanément les monuments de la main des hommes, n'ont respecté aucun ouvrage écrit sur parchemin à l'époque des douze premiers Césars. Le Virgile du Vatican, le Térence de Florence et quelques manuscrits infiniment rares ne remontent pas au delà du IV* ou du V** siècle de l'ère chrétienne.
A partir du vi* siècle, le papyrus ou papier d'Egypte commença à se répandre en France.
Il servait pour les diplômes et le parchemin pour les livres. La chancellerie des rois mérovingiens se servit surtout de papyrus. Dom de Vaines, dans son Dictionnaire de Diplomatiqtiey rapporte qu'il était tellement à la mode, que le parchemin
fut presque délaissé en Gaule pendant une période déplus de cent ans. On conserve aux Archives nationales onze diplômes royaux écrits sur cette matière. Le plus ancien est un diplôme de Clotaire II, daté de Tan 623 ; le plus récent, un diplôme de Clovis III, du 6 mai 692.
Mais vers la fin du vn* siècle le parchemin commença à remplacer le papyrus. Au siècle suivant, le papier d'Egypte était entièrement abandonné. C'est au point qu'il est impossible de citer une charte des Carlovingiens qui ne soit pas sur parchemin; cependant une lettre écrite par Maginaire, abbé de Saint-Denis en 787, est tracé sur papyrus. Qiioi qu'il en soit, on se servait encore exceptionnellement du papyrus pour les lettres missives du temps deCharlemagne. Les papes l'employaient même au xi* siècle, lorsqu'ils accordaient des privilèges.
L'usage du parchemin et du vélin * se maintint
* Il y a pour les connaisseurs, une grande différence entre la peau de mouton, de brebis ou d'agneau et la peau plus fine et plus légère du veau, du veau mort-né et même, prétendent quelques érudits, de peau de femme employée pour la transcription de quelques bibles, d'un très petit format et d'une écriture miscroscopique. La Bibliothèque nationale de Paris possède, dit-on, un volume de ce vélin,
au moyen âge pour les chartes, les diplômes, les manuscrits en volumes, etc. *. Le parchemin était alors la matière dont on se servait le plus communément pour écrire. Il s'en faisait un débit considérable à la foire du Lendit, « la plus roial foire du monde » .
A la coste du grand chemin, Est la foire du parchemin,
lit-on dans le Dit du Lendit r/me (1290). Aussi, d'après le Rôle de la Taille pour Tannée 1292,1a seule ville de Paris possédait dix-neuf parcheminiers, dont neuf exerçaient leur profession dans la rue des Ecrivains, une des rues les plus célèbres de la Cité, nommée en 1387 la rue des ParcheminierSy et plus tard de la Parcheminerie. Ce sont eux qui fabriquaient le parchemin vierge, lequel étant très mince et très souple, n'était obtenu que par un long travail de corroirie. Béroalde de Ver ville, ch. xv du Moyen de Parvenir y parle d'un personnage expert en parchemin, et, dit-
provenant delà Bibliothèque de la: Sorbonne. (Aimé Champollion-Figeac, Documents paUographiques . )
* En cousant ensemble plusieurs peaux, on formait des rouleaux énormes : l'enquête contre les Templiers a 70 pieds de long.
il, « parce que cettuy-cy n'étoit pas vierge, il le corroya ».
Depuis cette époque jusqu'à la Révolution, le parchemin, que le pape Jules H, dans Y Apologie du Concile de Pise, appelle « une peau de bête morte, » ne fut plus usité que pour les Ordonnances des rois et les actes privés d'une certaine importance.
En résumé, l'écriture aidée du papyrus a rendu à la civilisation d'incalculables services. Car le papyrus seul a pu, dans l'antiquité, permettre de multiplier sous toutes les formes l'expression de la pensée savante, de la poésie, des souvenirs dont se compose l'histoire. Seul, ou tout au plus avec le parchemin, il a permis de copier et de répandre, presque à bon marché, d'innombrables ouvrages. Les livres se comptaient par qentaines de mille dans les bibliothèques d'Alexandrie et de Rome, monuments d'une prospérité intellectuelle justement admirée et dont tous les produits n'ont pas été perdus ; car, de copie en copie, bien des œuvres, jadis écrites sur papyrus ou sur parchemin, ont pu traverser les siècles et parvenir jusqu'au temps où l'imprimerie devait
les propager avec une puissance incomparable*.
Si dans la fabrication du papier les Indous ont longtemps préféré les filaments cotonneux de Taloès et les Persans la soie, comme on le voit d'après une lettre de Symmaque, les Chinois, après s'être servis de plaquettes minces en bambou, employèrent de fines écorces d'arbre mêlées à des chiffons d'étoffes de soie et de coton, des déchets de filets de pêche, et des résidus de fabriques de chanvre. Tel était le papier, nommé papier princier de Tsaï, un des principaux officiers de la cour de Ho-ti, de la dynastie des Hân orientaux (103 de notre ère); mais ce ne fut qu'en l'an 133 que l'usage s'en répandit dans tout l'empire. Néanmoins, selon les Mémoires sur r impératrice Héou des premiers Hân ( 1 87- 1 80 avant J.-C), les Chinois, près de trois cents ans auparavant, livraient déjà à la consommation un papier que l'on nommait papier mince et brillant. Aujourd'hui, les Chinois fabriquent leurs différents papiers avec le bambou, avec le mûrier, avec le chanvre ou les chiffons, comme en Eu-
* Voyez Egger. Le. Papier dans l'antiquité et dans les temps modernes.
rope, et avec la coque du ver à soie, à l'imitation du papier de Corée. Tous ces papiers sont très peu coûteux. Ce que les graveurs anglais appellent papier des Indes (India paper) et que nous nommons en Vïznct papier de Chiite^ sert tout simplement en Chine à envelopper les étoffes de soie. Quant au papier du Japon, ce célèbre et remarquable produit est très recherché depuis quelque temps en Europe, surtout pour l'impression des livres rares et des épreuves de choix que les éditeurs font tirer spécialement pour les amateurs d'estampes. Il sert aussi à confectionner les papiers à lettres et les enveloppes les plus élégants*.
Tous les paléographes ou diplomatistes avaient jusqu'en ces derniers temps distingué ou plutôt cherché à distinguer deux espèces de papiers : le papier de coton fabriqué avec de la bourre de coton à Tétat naturel, et h papier de chiffe, fabriqué avec des chiffons réduits en bouillie. Mais, comme Ta judicieusement remarqué l'auteur d'un savant ouvrage publié récemment^, les fibres de
'Philippe Burty, Le papier au Japon, Paris, 188$.
•Maurice Prou, Manuel de paléographie latine et française du F/e au XVÎI^ siècle. Paris, Picard, 1889, ch. vi. Matériaux et instruments de l'écriture.
chanvre et de lin, vues au microscope, ne sauraient se confondre avec celles du coton. Les premières sont des cylindres cannelés, striés dans le sens de la longueur avec des nodosités qui les font ressembler au bambou ; les secondes ont la forme de rubans aplatis dont les bords se terminent en bourrelets.
« L'examen que M. Briquet, de Genève, et M. Giry, de Paris, ont fait des documents qui étaient considérés jusqu'ici comme écrits sur papier de coton, les études que ces deux savants ont poursuivies chacun de leur côté, les autorisent à déclarer que tous les papiers conservés dans les bibliothèques et archives de l'Europe ne contiennent que du chanvre et du lin. Il est bien vrai que des textes du moyen âge mentionnent la charta bamhagina^ charta bombycina, mais les mots italiens bambaginOy bambagia^ s'appliquent aux tissus de coton et par suite à toute espèce de tissus blancs.
« L'expression charta bambagina et d'autres du même genre se rapportaient à une qualité extérieure du papier et non pas à sa composition chimique. Ne disons-nous pas de la même façon du papier de soie? Au reste charta bombycina,
charta bombaxiiy c'est mot à mot du papier de soie, puisque bombyx est le mot latin qui désigne le ver à soie. Il n'y a donc jamais eu qu'une seule espèce de papier, le papier de chifFe. Mais il n'a pas toujours été collé de la même façon ni avec la même habileté, ce qui explique qu'on trouve des papiers d'aspects très divers et de qualités inégales*. »
Le premier papier de chifFe, appelé à tort papier de coton, à cause de sa mauvaise préparation, paraît avoir été employé par les Orientaux dès le IV* siècle ; il pénétra dans la Boukkharie, où les Arabes le connurent vers l'an 750 ^
* Voir à ce sujet les belles Recherches sur les premiers papiers employés en Occident et en Orient^ du X^ au XIV^ siècle, par M. Briquet, dans les Mémoires de la Société nationale des Antiquaires de France^ t. XLVI (188$).
* Selon les tables d*Hagi Calsah, le Khalife Omar mourut l'an 24 de Thégire, Osman, l'an 35 et Ali, l'an 40, c'est-à-dire dans un temps où Ton n'avait pas encore l'usage du papier de chiffe, quand bien même on placerait» avec le savant abbé Andrez, l'invention de ce papier à la Mecque, l'an 88 de l'ère mahométane, et que Joseph Amrou, sur l'autorité de Mahomet Alguazelo, en serait l'inventeur. Il est vrai que le papier parut, pour la première fois, à Samarcande, dans la trentième année de l'hégire de Mahomet (6$o deJ.-C.),comme l'a écrit l'historien Ali-ben Mohab. Mais, outre qu'Omar ne vivait déjà plus, cette ville n'était pas encore au pouvoir des Sarrassins, Samarcande ayant
Ceux-ci l'introduisirent une centaine d'années plus tard en Espagne et dans l'empire grec; de là son nom de charta damascœna^ parce qu'il était confectionné en grande quantité à Damas où les Grecs apprirent à le faire. L'Escurial a conservé des manuscrits sur ce papier, remontant à Tannée 1009, et par conséquent plus anciens que tous ceux qu'on a trouvés chez les autres nations de l'Europe. Les Vénitiens l'apportèrent ensuite de Grèce en Italie, puis il arriva dans le nord de l'Europe, sous la dénomination de parchemin grec.
« Sans le papier, la civilisation et la mémoire du passé périraient, » a dit Pline l'Ancien : Quum chartce maxime usu hnmanitas vita constet et mémoria, La découverte du papier, qui dans le principe était d'une qualité inférieure, spongieux, terne, sujet aux atteintes de Thumidité et des
été conquise l'an 87 de Thégire (705 de J.-C). Elle ne pouvait donc communiquer avec célérité, aux Arabes, cette invention qui a tant contribué au progrès des lettres. Par conséquent, les premiers alcorans ne devaient pas être écrits sur papier. (Voy. Toderini, De la littérature des Turcs^ t. II, p. 154 )
vers, amena bientôt celle d'un meilleur procédé d'encollage.
Dès lors, on posséda un papier plus souple, plus fin, plus résistant, fabriqué en grande partie par les Arabes à partir du xi* siècle, lesquels le généralisèrent en Espagne et en Sicile. Les Croisés, à leur tour, le répandirent dans le Sud- Est de l'Europe au retour de leurs expéditions d'outremer. Le papier fabriqué par les Maures au XII* siècle était en effet fort beau et très recherché. Un passage de la Géographie d'Édrisi ne permet pas d'en douter. « Xativa (aujourd'hui Jativa ou San Felipe, près de Valence) est une très jolie ville... On y fabrique du papier tel qu'on n'en trouve pas de pareil dans tout l'univers. On en expédie en Orient et en Occident, m
Depuis un grand nombre d'années, la lutte s'était établie entre le papier et le papyrus ; cette lutte cessa par l'anéantissement de ce dernier lorsqu'au xn® siècle la fabrication du papier avec les rebuts de chanvre et de lin broyés et réduits en pâte eut pris une plus grande extension. Eustathe, qui vivait à cette époque, dit dans son Commentaire sur Homère^ qu'on avait renoncé
tout récemment à la fabrication du papier avec le papyrus d'Egypte.
C'est alors que l'industrie française s'ingénia à fabriquer du papier indigène, à l'imitation des papeteries hispano-musulmanes. Le Traité contre les Juifs, par Pierre le Vénérable, abbé de Cluni, fait allusion à l'un de ces essais, lorsqu'il dit que « le papier se fabrique ex rasuris veterum pannorum compacti », c'est-à-dire avec des débris de vieux linges. Mais l'usage ne s'en propagea pas avant le xni® siècle. L'invention de ce papier, dont le bas prix devait faire oublier promptement le papyrus et le parchemin, précéda de moins d'un siècle Tinvention de l'imprimerie. L'encyclopédiste Jérôme Cardan, dans la traduction de son ouvrage De Subtilitate (1. XVII, Des Arts) y dit à ce sujet : « J'ay souvenance en avoir veu de ce genre, auquel les livres des histoires d'Eutropius estoient escrits, avant que l'imprimerie fut inventée. Ces livres estoient à mon oncle Paulus Cardanus, homme très docte, et ce papier en rien ne sembloit être inférieur au papier de Pergamus. »
Quoi qu'il en soit, une immense amélioration sociale résulta de l'invention du papier de chiffe,
déjà usité chez nous au xii' siècle. Mais le document daté, le plus ancien que l'on puisse alléguer comme subsistant aujourd'hui, n'est que de Philippe le Bel. On le trouve aux archives du palais de Soubise, dans une espèce de cahier ou registre, contenant la minute de l'acte d'accusation, écrit et dressé en 1309, contre les Templiers.
C'est à partir de cette époque que commença la prospérité des premières papeteries françaises. Déjà, en 1189, Raymond Guillaume, évêque de Lodève, avait accordé, moyennant un cens annuel, la permission de construire, sur l'Hérault, plusieurs moulins à papier de chiffe. Sous Philippe de Valois (1328-1350), dit Vallet de Viriville dans ses Notes pour servir à l'histoire du papier^ la papeterie de Troyes était en pleine activité. La Seine, au-dessus de cette ville, faisait tourner de nombreux moulins à papier.
Depuis lors, et sans interruption, cette industrie n'a point cessé d'y fonctionner. Au xiv® siècle, ces papeteries s'appelaient moulins à paille ou à toile. Dans le Compte des recettes et mises de rente assignées à V Office des anniversaires de V Eglise de TroyeSy année 1440, cité dans les Matériaux
manuscrits d'Alexis Monteil, on lit : « Bartholomin, Parisien, a pris le molin à papier appelé le molin aux toiles. » La papeterie de Troyes n'était point d'ailleurs la seule et remontait à une époque plus reculée. Peu à peu cette fabrication se multiplia et ?e propagea sur divers autres points du royaume. M. Paul Achard, auteur d'une intéressante Notice sur la création ^ les développements et la décadence des manufactures de soie à Avignon^ mentionne des fabriques de papier à l'Isle, en 1202; à Carpentras, en 1380; à Sargues, en 141 5; à Monteux, en 1473, et à Vaucluse, en 1528. Le Scaligerana (V^ Papyrus) cite encore le papier de la Rochelle, et Sauvai, dans ses Comptes de la Prévôté dé Paris ^ année 1372, parle avec éloge du papier de Clermont, dont la rame ne coûtait guère plus de 3 livres. Enfin, bien avant le voyage que Michel de Montaigne fit à Thiers, en 1581, où il visita les différentes fabriques, les papiers* de cette ville et de celles d'Ambert jouissaient déjà d'une grande réputation pour leur blancheur, leur bonne préparation et leur qualité exceptionnelle.
Au xv*^ siècle, les papiers en vogue étaient le papier écu de France, tête de mouton, serpent cou-
ronni. Suivant le Compte de dépense de Jehanne et Aliénor d'Ecosse y manuscrit de 1447, ils ne coûtaient alors que huit sols la main.
Au siècle suivant, le papier vénitien paraît avoir détrôné tous les autres. Albert Durer, dans une lettre confidentielle datée de Venise et adressée à son ami Bilibald Pirkeimer (1506), écrit à ce propos : « Dites-moi combien de papier vous voulez. Vous avez bien fait de me donner cette commission, car jamais je n'en ai vu de plus beau que celui que Ton^'cnd ici. »
Le papier français, en effet, avait perdu un moment son ancienne vogue. Mais cette défaveur fut de courte durée, grâce à l'activité et aux innovations successives des papeteries d'Ambert, de Thiers; de Limoges, de Troyes et d'Essonne. Auparavant, les meilleurs papiers laissaient encore beaucoup à désirer; au xvn* siècle, ils devinrent presque tous bons. Selon le Dictionnaire de Savary, au mot Papier^ on peut résumer ainsi les progrès de la papeterie de ce temps : chiffons mieux triés ; préparations mieux faites ; pâte mieux conditionnée ; les feuilles d'une épaisseur plus égale ; ces feuilles mieux azurées, mieux pressées , mieux séchées , mieux collées.
Ce fut alors que s'établit la grande vogue du papier d'Auvergne, contrefait, suivant La Croix du Maine, « sur celuy de Venise, qui est le meilleur, et duquel je me sers ordinairement ». Le papier d*Angoulême était aussi très recherché , comme on le voit par les lettres de Balzac, datées de cette ville. On comprend maintenant pourquoi René François, prédicateur du roi Louis XIII et auteur de Y Essai des merveilles de la nature et des plus nobles artifices (1620), parle du papier avec tant d'enthousiasme. « La plume y glisse et l'esprit y
vole C'est le tombeau de l'oubliance et le
berceau du sçavoir. C'est le truchement des cœurs, l'ambassadeur fidelle des hommes, luy qui nous fait parler et entendre les absents, ouïr les discours des morts qu'il fait encore parler les tirant du cercueil, le silence qui dit tout. » Puis il ajoute : «. Qui croiroit que des chiflfons, des puans et pourris haillons cueillis dans la boue et parmi les fumiers, ayant esté pilez, moulus, foulez aux papeteries et passez par l'eau claire, et luy donnant deux secousses sur un crible, ou un moule de fil d'archal, le tout essuyé parmy des feutres, lissé et séché au soleil, peut faire tant de miracles ? » Cela rappelle les vers de Delille :
Un amas de lambeaux et de sales chiffons, Eternise resprit des Plines, des Buffons.
Comme on le voit, cette intéressante fabrication du papier, dont les produits se rattachent intimement aux œuvres de l'esprit, à la circulation des idées et aux services de Tadministration, a toujours été en France l'objet d'une prédilection toute spéciale.
D'après la correspondance administrative de Louis XIV, les fabriques de papier étaient alors florissantes non seulement en Auvergne, mais encore en Normandie. C'est de là que vinrent en Angleterre , après la révocation de l'Edit de Nantes, les ouvriers qui fondèrent, la renommée de la papeterie anglaise. La même cause fit émigrer en Hollande beaucoup de papetiers angoumois. Ceux-ci donnèrent aux papiers de ce pays ' une supériorité qu'ils conservèrent pendant plus d'un siècle.
Ajoutons qu'on avait déjà., du temps de Mazarin, pour le calque des dessins, une sorte de papier aussi fin que notre papier végétal. On s'en servait pour apprendre aux enfants à tracer leurs premières figures ou à écrire leurs premières lettres. Une pièce de l'époque. Première partie
du Philosophe malotru en vers burlesques y parle de ce
papier nouveau,
Transparent, qu'on trouve si beau, .
Bon pour apprendre l'écriture.
Bon pour apprendre la peinture ; Lequel assure mieux la main Qjie le meilleur maître écrivain.
Aujourd'hui, le commerce de la papeterie tire tout de chez nous sans rien emprunter à l'étranger. Rien de plus élégant, de plus coquet, que nos papiers vergers, rivaux des papiers anglais pour les lettres et les enveloppes : ces produits réalisent à bon marché tout ce que peut rêver le bon goût. . .
Consacrons maintenant quelques mots au papier à lettres.
Ecrire une lettre est sans doute un acte qui appartient à toute société civilisée. Dès que l'usage de l'écriture s'est répandu, on a senti la nécessité de communiquer ses pensées aux personnes absentes *. Les chefs des nations ont eu
* « Vous savez, Curion, qu'il est plus d'un genre de lettres,
' mais il en est un qui, très certainement, les a fait inventer ;
c'est celui qui a pour but d'informer les absents de ce qu'il
à transmettre. des ordres ; les intérêts de famille ont exigé des rapports que l'éloignément rendait impossibles, en un mot il a fallu trouver le moyen de correspondre avec ses parents, ses amis, ses subordonnés ou ses maîtres. Comment' Ta-t-on fait ? Par quels perfectionnements successifs a passé l'art d'écrire ? Comment est -il devenu usuel au point de servir à des relations fréquentes et faciles entre des personnes éloignées les unes des autres ? Autant de questions que les érudits sont parvenus à résoudre, ou du moins qui ont été l'objet de travaux considérables.
Pour ne pas sortir de notre sujet, nous nous bornerons à dire que les anciens connaissaient les charta epistolareSy qu'ils distinguaient comme nous du grand papier {chartas majores). Martial en parle dans deux de ses distiques.
Les Chinois écrivent ordinairement leurs missives sur du papier de luxe, fin, soyeux et doux, en couleurs tendres, telles que le rose, le vertpomme, le jaune clair, etc., où sont imprimés, en rouge ou en bleu, des croquis d'oiseaux, de
leur importe d'apprendre ou à nous de leur faire savoir. (Cicéron, Epitre à Curiotiy Sid, div., II, ii.)
fleurs, de papillons, de personnages des anciens temps écrivant, méditant ou faisant de la musique. Ainsi, dans le Yu-Kiao-Uy le Gil-Blas des Chinois, un poète copie des vers qu'il destine à une jeune fille « sur du magnifique papier à fleurs». Les caractères chinois, étant toujours d'un beau noir, ne se perdent pas au milieu de tous ces détails de fantaisie.
Dans la correspondance, leslndiens roulent les feuilles de palmier auxquelles ils ont confié leurs messages ; ils les insèrent ensuite dans une autre feuille pliée en forme de gros anneau, sur laquelle ils mettent la suscription. A la jonction des deux extrémités de cette feuille, qui a lieu au moyen d'une petite incision faite à chacune, on fait une espèce de gros nœud, façonné d'une certaine manière, et qui lient lieu de sceau.. Chez les gens riches, on remplace les feuilles parle papier. Ce papier diffère selon les circonstances; si c'est un inférieur qui écrit à son supérieur, le papier est toujours sablé d'or.
La même coutume existe en Perse, où les papiers sontde toutes les couleurs, excepté le noir, ou marbrés ou mouchetés d'argent. « Quelquefois, dit le voyageur Chardin, on peint dessus des fleurs
et des arabesques d'argenr fort léger, afin que cela n'empêche pas la formation de l'écriture, ni d'être lue aisément. On se sert de ces diverses sortes de papier, surtout dans les lettres missives, car on le choisit selon la dignité des personnes et selon le respect qu'on leur porte; le plus noble est le papier blanc argenté. »
Le papier à lettres du moyen âge était bien moins luxueux. Suivant les Documents paléographiques de M. Aimé-ChampollionFigeac, il coûtait, au XIV® siècle, 3 ou 4 deniers les deux mains, et se vendait chez les épiciers.
Au XVI* siècle, on écrivait beaucoup d'épîtres.
Dans les Esprits, comédie de Pierre de Larivey (1379), la servante Pasquette, faisant allusion aux Saturnales antiques, fêtes qui duraient huit jours entiers pendant lesquels les serviteurs étaient les niaîtres et les maîtres les serviteurs, s'écrie : (« Dieu sçait comme je medonnerois du bon temps, comme je ferois la madame ! Je me ferois apporter à boire et à manger au lipt, d'où je ne bougerois que les huict jours ne fussent passez ; ainsi je ne porterois pas tant de lettres, je ne ferois tant de messages et ne courrois plus si souvent de part et d'autre. »
La plupart de ces lettres étaient à vignettes. Selon Tallemant des Réaux, la reine Marguerite se servait « d'une sorte de papier dont les marges étoient toutes pleines de trophées d'amour ».
Sous le règne de Louis XIV, qui connut mieux que tout autre règne, suivant le grand Corneille,
le fameux art d'écrire,
Cet art ingénieux de parler sans rien dire,
Et, par les traits divers que notre main conduit,
D'attacher au papier la parole qui fuit,
les papetiers d'Angoulême mirent à la mode le papier doré sur . tranche. Furetière, dans le Roman bourgeois, histoire de Lucrèce, en donne un exemple, lorsque Jean Bedout, après avoir griffonné bien des sottises pour faire une lettre galante à M"* Javotte, la met au net « dans du papier doré et la cachette proprement avec de la soye ». L'abbé de Montreuil, un original du temps,donne dans sa correspondance des détails intéressants sur la manière d'écrire les lettres. «A Mademoiselle*** — J'ay receu votre lettre datée ' de Lyon le 12 aoust 1660, qui commence par Monsieur 2iwtc beaucoup d'espace ; j'y fais réponse par celle-cy datée de Paris le vingtiesme du mesme mois, qui
commence Ç2ir Mademoiselle^ avec un espace encore plus grand ; car il s'en faut bien que vous me deviez autant de respect que je vous en dois... *. »
Ajoutons qu'on parfumait quelquefois le papier à l'aide de poudres odoriférantes. M"'* de Sévigné fait allusion à cet usage dans sa lettre du 19 août 1671. En voici une preuve, plus concluante encore, tirée des lettres du même abbé de Montreuil, cité plus haut. « Peut-être, écrit le galant épistolier, mademoiselle se figure que je lui enverrai des lettres pleines de poudre de Chypre. Je laisse cette galanterie provinciale à mes rivaux. Quoy ! je méttrois comme eux du parfum dans mes lettres ! ce n'est pas pour son nez. Je pense pouvoir parler de la sorte sans l'offenser, car c'est seulement pour ses beaux yeux que j'écris'; et je prétends que mes poulets soient bons à lire au lieu que ceux de mes rivaux ne sont bons qu'à sentir. »
C'est de cette époque que date le papier tellière ou papier ministre y ainsi appelé parce qu'il a été primitivement fabriqué pour Le Tellier, marquis de Louvois, ministre de Louis XTV. Les
^ Lettres de M, de Montreuil, Paris, 1666.
autres papiers à lettres étaient plus ou moins bien collés, c'est-à-dire plus ou moins bons, comme le prouve l'énigme suivante :
A la Candeur qui brille en moi Je joins le plus noir caractère ; Il n'est rien que je ne tolère, Mais je suis méchant quand je boi.
Pour éviter ce désagrément, les galants se fournissaient chez les papetiers en vogue. Il était de bon ton alors d'écrire ses billets du matin sur du papier à vignettes et à paillettes, provenant de chez Salmon, rue Dauphine, au Portefeuille Anglais. Louis Racine, dans une lettre à sa fille aînée. M"** de Neuville, du i*'' août 1747,' cite à cet égard quelques manies des dames de Paris : « Puisque j'ai écrit à ma cadette avec cérémonie, il est bien naturel de vous écrire de même en vous donnant une Madame en tête, et un petit serviteur à la fin. Je tâcherai de vous apporter une pareille feuille ; au lieu d'un serviteur y ce sera une servante y et vous pourrez vous en servir pour écrire à M. l'Abbé. » Le papier même sur lequel est écrit cette lettre en estl'explication, dit Edouard Fournier dans le Vieux-Neuf; on y voit, en vi-
gnettes coloriées, à l'endroit où devait se trouver le mot Madame, une dame vêtue à la plus belle mode du temps ; et à l'endroit du serviteur de la fin, un beau monsieur faisant la plus belle révérence.
Au commencement du siècle actuel, les papiers à lettres considérés comme les meilleurs provenaient des fabriques d'Angoulême et d'Annonay.
Les papiers que chacun aime Sont d*Annonay, d'Angoulême ; Robert, Jacquemard, Simon, Ont toujours un grand renom,
dit le Chansonnier aux Portiques ou Coup cTaàl d'un amateur sur V Exposition des produits de Vindustrie française (1806). C'est de ces deux fabriques restées célèbres que les papetiers du premier Empire tiraient le papier orné de gaufrages qu'ils mirent en vogue. Nous citerons, en ce genre, une lettre autographe de Caroline, archiduchesse d'Autriche, reine de Naples, et femme de Ferdinand Vil. Cette lettre, adressée à son mari, le 31 décembre 1812, est écrite sur papier avec entourage gaufré : « Cher Ferdinand, bon commencement d'année. Embrassez le cher frère
en mon nom et n'oubliez pas votre vieille et bonne Caroline *. »
Peu après, la Restauration imagina le papier à devises, qui eut un prodigieux succès.
Aujourd'hui Tusage des devises est à peu près perdu. A part les anciennes familles qui conservent celles de leur maison, on n'en prend généralement pas. On se contente de mettre des initiales ou des chiffres entrelacés. Cependant, dans le monde des artistes, quelques personnes adoptent des emblèmes parlants. A l'époque de ses plus brillants succès, le ténor Capoul écrivait sur du papier à lettres où se trouvait un canard éploré avec cette légende plus que modeste chez un artiste de cette valeur: Couac !
* Catalogue de Lettres autographes de Lucas de Montigny,
, On s'est d'abord servi d'un poinçon de métal (style) pour rayer le parchemin ou le papier et obtenir ainsi une écriture régulière. Mais c'est seulement vers les derniers temps de l'antiquité que les copistes commencèrent à se servir du crayon.
Le crayon des anciens (plumbum) consistait en un morceau ou plutôt une plaque ronde et mince, et non un long cylindre, forme qui dispensait de tailler le crayon et l'empêchait de se courber ou d'écorcher le parchemin en glissant sur la règle {régula)^ comme le remarque Saumaise dans ses notes surSolin.
Plusieurs épigrammes votives de Y Anthologie grecque en font mention. Philippe de Thessalonique parle d'un « plomb circulairement aiguisé
pour régler les pages » ; Damocharis cite « un disque de plomb noir à tracer les lignes et une règle qui en garantit la rectitude ; enfin Paul le Silentiaire décrit « un plomb cylindrique » , c'està-dire « la rondelle de plomb qui trace la route suivie par l'écriture en lignes harmonieuses, et la règle qui sert de guide au plomb dans sa course rapide». Catulle consacre également quelques mots au crayon à r^ler (Poème xxii), quand il nous montre le parchemin réglé à l'aide du plomb, entre autres préparatifs qui devaient mettre un livre dans son dernier état de perfection.
Les anciens se servaient encore d'une sorte de crayon rouge , « cerulas miniatulas », avec lequel Âtticus marquait sur un manuscrit de Cicéron les passages qui ne lui semblaient pas irréprochables. Cicéron redoutait ces coups de crayon, comme il le dit lui-même dans sa lettre à Atticus (ad. Att. xvi, 1 1).
Soit que l'usage antique du crayon se fût perdu, soit qu'on eût de la difficulté à se le procurer, les copistes du moyen âge se servaient généralement d'un style de fer ou pointe sèche (traçoir) pour la réglure des pages, ce qui ne laissait pas d'endommager le parchemin et surtout le papier.
Les paléographes connaissent bien ce genre de réglure, qui leur sert parfois à déterminer l'âge d'un manuscrit.
A partir du xi* siècle, on remplaça le style de fer par une tige de plomb simple et taillée en pointe. On n'obtenait pas, de la sorte, le moelleux des crayons modernes, ni les différents degrés d'intensité dans la couleur ; mais on traçait ainsi des lignes suffisamment apparentes sur le parchemin ou le papier, sans trop entamer les substances.
C'est alors que le crayon emprunta la forme du style romain (stilus^ stulos chez les Grecs). « Si Tœ mnsnkr des représentations irrécusables, dit Arthur Forgeais (Crayons historiés du moyen âgé) , par exemple des peintures antiques bien conservées, entre autres celles reproduites dans le Museo Borbonico (x^ XTV, p. 31), on reconnaîtra que le style est une pointe sèche en métal ou en matière dure, dont la partie supérieure se termine par un bouton ou un élargissement quelconque qui s'employait pour écraser (sur les tablettes enduites de cire) les caractères qu'on voulait remplacer * . De là est venue cette façon de parler,
* Tels sont les styles antiques conservés parmi les objets
vertere stilum^ pour signifier corriger, effacer. Horace disait dans ses préceptes littéraires : Sape stilum vertaSy « tournez souvent votre style » ; ce que nous traduisons en français par : vous neffacere:^ jamais trop^ ou, comme écrit Boileau :
Hâtez- vous lentement, et, sans perdre courage. Vingt fois sur le métier remettez votre ouvrage. Polissez-le sans cesse et le repolissez.
Ajoutez quelquefois, et souvent effacez.
Cœlius Symposius, dans ses énigmes latines, n'a pas oublié le style ou graphium :
Pointu d*un bout, de l'autre plein,
Différemment j*obéis à la main.
Je fais un double ministère,
Et le travail de ma pointe légère
Souvent à tes regards, soudain,
Sôus l'effort de ma tête, ou s*efface, ou s'altère \
Les stylets, au commencement, furent de fer de cuivre, d'argent ou d'or. Mais comme il arrivait souvent que les écoliers, dans leurs querelles,
en argent et dans la collection des petits bronzes, -au Musée National de Naples.
* Enigmes de Cœlius Symposius^ traduites en vers français par l'abbé Duru, 1857. .
se blessaient à coups de stylet, on leur en défendit l'usage, et l'on n'en fit plus que d'or. Ce petit instrument des anciens est l'origine de toutes les significations du mot style en français*. Les se-, crétaires des empereurs grecs portaient, comme marque de leur charge, des stylets d'une grandeur exagérée. De là le nom de stylets que portent certains petits poignards à lame très aiguë.
Comme on le voit, le style un peu grossier des anciens, avec son bouton supérieur en tête de clou, fut apparemment la torme primitive employée par les mouleurs en plomb du moyen âge. Ainsi Floire séparé de Blanceflor qui est envoyé à Montoire, est tenté de se donner la mort avec le poinçon que lui avait donné son ami d'enfance.
Un grafe (graphiutn) a trait de son grafier (écritoire) ; D'argent estoit, moult Tôt cier.
Por Blanceflor qui lui donna Le darrain jor qu'à lui parla.
Ailleurs , dans le même roman , les deux enfants se communiquent Tun à l'autre des phrases en façon d'excercices scolaires :
' Furgault. Dictionnaire des antiquités.
à Técole venoient,
Lor tables (tablettes) d'yvoire prenoient Adont lor voïssiez escrire Lettres et vers d'amor en cire.
De telles allusions à la littérature jadis en vogue pouvaient recommander notre gros poinçon malgré sa forme en clou de charpentier. En effet, Arthur Forgeais a publié, dans le Musée Archéologique du 26 octobre 1875, plusieurs spécimens curieux de crayons historiés en plomb du xm* siècle trouvés dans la Seine, à Paris (Cité). La plupart de ces styles sont surmontés d'un écusson en forme de spatule ou de croissant, ornés de croix latines ou de fleurs de lys et reposant quelquefois sur un nœud ajouré en forme de quatre feuilles. L'un d'eux porte cette inscription : KAROLI SCRIPTORIS.
Pierre-Camille Lemoine, dans sa Diplomatique publiée en 1765, cite un document de 1387 réglé au moyen d'un crayon, mais le savant paléographe fait remarquer que l'usage de régler l'écriture à l'aide d'un style de plomb et d'une règle fut abandonné vers 142 1 ou 1424, ce qui est cause que l'écriture est devenue irrégulière et gauche.
On connut donc aussi, au moyen âge, la règle pour tracer les lignes sur le papier. Suivant le Dit de la Mailhy petite monnaie qui valait une obole, on pouvait, au xin' siècle, s'approvisionner à peu de frais d'objets de toutes sortes, même
En règles ou en règleoirs.
Les graveurs de la Renaissance ont quelquefois exercé leur talent sur les règles des calligraphes.
M. Le Carpentier, mort en 1865, possédait
dans sa riche collection d'objets d'art une règle
en cuivre décorée sur ses deux faces de sujets de
chasse et d'armoiries*. Parmi les ouvrages de
ferronnerie légués au Musée de Cluny par
M. Des Mazis, n° 6049, se trouve une ancienne
règle en fer gravé, portant sur chacune de ses
faces les divers épisodes de la Vie et de la Passion
du Christ, avec des légendes expliquant les. sujets.
Sur l'une des faces : la Passion, le Jardin des
Oliviers , le Calvaire et l'Ange Gabriel avec la
légende :
Quand j'y vois la passion de mon Sauveur Hélas 1 je frémis dans mon cœur.
* Collection U Carpentier , n^ 862.
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Jésus au jardin des Olives fait son oraison Souffrant les douleurs de la Passion.